M. AUGUSTE VACQUERIE
Si Ton eût prédit jadis à M. Auguste Vacqueriequ*il deviendrait un des maîtres du journalisme politique et qu'il aurait cent mille lecteurs par jour, on Feût assurément fort surpris. M. Auguste Vacquerie n'était alors qu'un poète enivré par la poésie, un critique exaspéré par la critique. La plus agitée des séances de la Chambre n'avait pas pour lui l'importance d'une première représentation. IndifFérent au succès dç M. Thiers comme à celui de M. Guizot, il ne se passionnait que pour les luttes où les combattants s'appelaient Dorval et Rachel, Hugo et Ponsard (car, l'on n'y croit plus aujourd'hui, il fut un temps où l'on tenta d'opposer l'auteur de Lucrèce k l'auteur d*Hei*nani,) Alors M. Vacquerie se souciait aussi peu de la Charte constitutionnelle que de F Art poétique
de Boileau. Et cependant, il n'aurait pas été impossible de prédire la transformation du poète des Demi-Teintes, du critique de Profils et Grimaces. Armé par Tenthousiasme et par Tesprit, Auguste Vacquerie devait se réveiller un matin le hardi polémiste du Rappel, le tribun plein de vigueur et d'humour du journal populaire. C'était l'homme de la lutte. Avant de combattre pour un idéal politique, il combattait pour un idéal littéraire. Mais, en art comme en politique, il avait le môme idéal : la liberté.
A combattre pour la liberté du poète contre les traditions tyranniques, les poétiques caduques, les règles surannées et les préjugés éternels, on devient aisément le défenseur des libertés publiques. Celui qui avait écrit ces deux vers trop fameux :
Sbakspeare est un chêne, Racine eit un pieu.
était capable de toutes les audaces, prêt à tout braver. Attaquer la royauté de Racine ! c'est plus hardi que d'attaquer toute autre royauté. C'est déchaîner contre soi des haines tout autrement vivaces et ardentes que les haines nées de la politique ; — tout autrement légitimes, dirons-nous, car, si sympathique que nous soit le talent de M. Auguste Vacquerie, nous avouons que cette image du chêne et du pieu nous paraît médiocrement juste.
M. Auguste Vacquerie a raconté lui-même com-
M. AUGUSTE VAGQUERIE 1^9
ment s'est opéré son avatar. C'était en 1848, Jusquelà, il ne connaissait que le Paris qui pense, et qui crée dans le domaine spéculatif, le Paris des idées.
Soudain les pavés frissonnants
Se soDt dressés
Alors je t'ai connu tout entier. J*ai compris Que Paris, le poète et le faiseur d'esprits, N'est qu^un de tes côtés, et que ta rêverie
Est sœur de l'action
J'aurai, mon grand Paris, un cœur digne du tien.
Il y a un peu de poésie dans ce récit. Les rues à barricades ne sont pas à ce point des chemins de Damas. Mais c'est le droit, c'est même le devoir du poète de mettre de la poésie dans tout. Pour rentrer dans la prose, c'est bien en effet en 1848 que M. Auguste Vacqucrie a commencé à faire des articles politiques ; mais il y était prédestiné par sa nature frondeuse et toute d'audace et par son tempérament de lutteur. M. Vacquerie prend la circonstance pour la cause, voilà tout.
Dans Profils et Grimaces, où il est tant de très belles pages, il y a un curieux chapitre sur l'Art pour l'Art. M. Vacquerie proteste avec esprit contre cette formule — à peu près dénuée de signification — dont on a voulu faire la théorie de Victor Hugo et de l'école romantique. 11 prouve que, non seulement Victor Hugo n'a jamais préconisé l'art pour l'art, mais qu'il
a toujours dit et fait exacteuicnt le contraire. Lisez la préface de Lucrèce Borgia : a Le théâtre est une tri- » bune, le théâtre est une chaire. Le drame a une » mission, le poète a charge d'âmes. * Lisez la préface de Littérature et philosophie mêlées: « La fonction » du poète est plus qu'une magistrature et presque » un sacerdoce. Le fond importe, non moins certes » que la forme. » Et encore : « L'art d'à-présent ne » doit plus chercher seulement le beau, mais encore le » bien. » — M. Vacquerie conclut : a Un homme qui ne » saurait pas ce que c'est que la bêtise compKquée de » l'envie, tomberait dans des étonnements prodigieux » en voyant tant de gens lire dans un poète, et discuter » magistralement, et combattre par toute sorte de » raisons très graves, pendant vingt, ans, un mot qui » n'existe pas. » Si, de Profils et Grimaces yiious revenons à Mes Premières Années de Paris^ nous verrons que le poète ne dément pas le critique. Où donc est l'Art pour l'Art, cette « tarte à la crème » de notre époque, dans tout l'œuvre poétique d'Auguste Vacquerie ? Est-ce l'indifférence, ces mâles conseils : a Ami, regarde l'art et non pas le succès ; » ces strophes émues sur les tombes de Villequier ? Est-ce l'Art pour l'Art, ce drame sinistre de la misère et de la passion, Hans et Marie^ cette Proserpine qui commence en Carnaval de Venise pour finir en J/tserere. La pensée manque-t-elle, l'idée fait-elle dé-
-M. AUGUSTE VACQUBRIE 161
faut à ces beaux vers sur l'esprit humain où le poêle dispute avec le philosophe.
En môme temps que ses poésies, M. Auguste Vacquerie a publié une édition de son théâtre. Nous n'avons point à nous occuper des deux comédies en prose : Jean Baudry et le Fils, qui ressortissent à la critique dramatique, mais nous pouvons parler de Tragaldabas, car Tragaldabas appartient autant à la poésie pure qu'au théâtre. Le drame se passe dans le royaume de la fantaisie. De don Éliseo, de Tragaldabas, de dona Caprina, de Minotoro, on peut dire, comme de certains personnages de Shakespeare, a qu'ils ne tiennent pas à la terre ». Tragaldabas a eu une chute retentissante comme un succès. Qu'importe ! on nous épargnera de rééditer le catalogue des pièces qui sont tombées à la première représentation et qui n'en restent pas moins de fort belles pièces. Depuis Tragaldabas, M. Vacquerie s'est quelque peu amendé. Il a coupé les ailes de sa muse IjTique ; tout comme un autre, il a mis sur la scène des messieurs en habit noir, manufacturiers, médecins, usuriers, armateurs. Le résultat est que ses pièces ont eu beaucoup de succès à la Comédie-Française. — ironie des choses ! celui qui a condamné, au nom du romantisme, les héros de Racine et les bourgeois de Ponsard, a eu les plus grands succès avec des personnages de « l'École du bon sens ». — Malgré tout, nous préfé-
rons à Jean Baudry qui fut applaudi, Tragaldabas qui fut sifflé. C'est une étincelante comédie picaresque, pleine de jeunesse et débordant de verve, marquée au plus fin et au plus gai comique ; c'est une œuvre d'une originalité et d'une fantaisie endiablées. Voyez ce point de départ. Tragaldabas est arrêté dans une émeute et va être pendu, lorsqu'un jeune seigneur, qui lui est parfaitement inconnu, s'arrête devant lui et, se faisant reconnaître aux alguazils pour don Éliseo, neveu du gouverneur de Cadix, ordonne de relâcher le condamné. Le lendemain, Tragaldabas, poltron entre les plus couards, est contraint de croiser le fer avec un spadassin ; don Éliseo arrive et se bat à sa place» Pourquoi ce gentilhomme tient-il tant à la vie de Tragaldabas? C'est qu'il est amoureux de sa femme. Le mari tué, la femme serait veuve, et don Éliseo devrait se présenter comme mari. Il préfère se présenter comme amant. Il conserve donc précieusement les jours de Tragaldabas, veille sur lui comme sur son bien le plus cher, pour lui verse son sang et dépense son argent. L'intrigue se complique de ceci, que Tragaldabas n'est ni le mari ni l'amant de dona Caprina. Tout le monde trompe, et l'on ne sait quel est le plus dupé. A cet imbroglio impossible, mettez tout l'éclat du dialogue, toutes les féeries de la poésie, et vous aurez Tragaldabas, et vous vous demanderez pour-
M. AUGUSTE VAGQUERIE 163
quoi on a sifflé cette pièce, où le Frederick deè grands jours s'était incarné dans le principal rôle et où d'incomparables tirades alternaient avec ces chansons :
Le plongeur sur qui la vague déferle M'a crié du fond des gouffres grondants :
« Contre Maria, veux-tu cette perle?
— Merci, fils! j'en ai trente-deux : ses dents. »
Hier, la nuit brodait de soleils ses voiles.
Le roi des gypsis, me montrant les cieux, M'a dit : < Je la veux ! choisis deux étoiles ! » J'ai dit : a J'ai les deux plus belles : ses yeux. >
Elle émeut la brute, et l'herbe et la pierre. Le portier du ciel m'a dit : « A mon tour!
Prends le Paradis ! » J'ai dit à Saint-Pierre : « J'ai le Paradis, puisque j'ai l'amour ! »
— a Tu fais bien ! son ciel n'est guère enviable. M'a dit un seigneur, parlant d'un ton doux.
Prends plutôt TEnfer ! » J'ai dit : « Merci, diable; J'ai TEnfer aussi, car je suis jaloux I »
Mais ne sommes-nous pas comme Tenfant qui manque Theure de Técole, parce qu'il s'arrête sur la route à cueillir des fleurs ? Nous voulions étudier l'œuvre de M. Auguste Vacquerie, et voilà qu'au lieu de parler du poùte nous avons fait parler le poL^to. Les lecteurs n'en auront pas de regrets, et nous n'en avons point de remords. Toutefois, il nous reste à dire une chose qui n'apprendra rien à personne, sauf peut-être à M. Auguste Vacquerie. Nous avons au début de cet article, tenté d'expliquer la transforma-
(ion de l'auteur des Demi-Teintes. La métamorphose est-elle bien complète ? Né poète, Auguste Vacquerie est resté poète malgré qu'il en ait. Pour ce vaillant écrivain, qui a toujours décliné toutes les candidatures politiques, la plus enviable des gloii^es et la plus chère des ambitions, n'est-ce point encore la renommée des poètes ? Plus justement que bien des maîtres du xix« siècle, il pourrait dire avec le vieux Ronsard :
L^hoDDeur sans plus du verd laurier m'agrée.
Janvier 18S0.
Il y a tout juste quinze ans — en 1866 — un groupe de jeunes poètes se réunissait chaque samedi chez M. Leconte de Lisle, le doyen et le maître. Les plus assidus au cénacle étaient Catulle Mendès, pour lequel avait déjà commencé la réputation, Sully Prudhomme et François Coppée, qui venaient de publier, sans grand bruit, Tun les Épreuves, Tautre le Reliquaire ; André Theuriet, Villiers de l'Isle Adam, Georges Lafenestre, Emmanuel des Essarts, Paul Verlaine, Léon Valade, Albert Mérat, Léon Dierx, Anatole France, Armand Silvestre, le Pétrarque païen, José-Maria de Hérédia, le Cellini du sonnet ^
1. A ces poètes se mêlaient quelques simples prosateurs : M. Gaston Paris, aujourd'hui de llnstitut; M. Louis Mènard, le savant helléniste qui mérite d'en être depuis longtemps; M. Armand Gouzien, spirituel journaliste et compositeur original, qui a fait une Gn tragique : il est devenu fonctionnaire ; — enfin, Tauteur de cet article.
Tous ces jeunes hommes avaient l'ardent amour de la poésie, la foi au beau, la probité de l'ai-t, le mépris des succès faciles et des concessions au béotismc. Un lieu commun leur semblait péché irrémissible, et les remords d'une rime douteuse eussent de longues nuits troublé leur sommeil.
Quel attrait charmant et sévère avaient ces soirées du samedi, ceux qui y venaient ne l'ont pas oublié. On causait philosophie , esthétique , histoire, surtout littérature, avec toute la liberté, toute la franchise, tout l'enthousiasme des vingt ans. On passait en revue les œuvres du passé et du présent, tantôt aveuglé par l'admiration, tantôt armé d'une critique sévère jusqu'à l'injustice. Les discussions érudites, les théories transcendantes, les leçons dignes du Collège de France, étaient souvent interrompuiîs par quelque proposition baroque ou par une fusée de paradoxes. Et c'étaient des explosions de fou rire. Parfois, l'un des hôtes de Leconte de Lisle lisait quelque sonnet, quelque court poème, quelque spirituelle ou dramatique saynète. La lecture terminée, on parlait de l'œuvre à cœur ouvert, ne ménageant ni les conseils, ni les censures, car le cénacle n'était point une société d'admiration mutuelle. Puis on reprenait la conversation sur les Grecs de Sophocle ou sur les Romains de Ponsard, sur la sélection naturelle ou sur les religions comparées. Les heures
M. FRAiNÇOIS COPPÉB 167
passaient ainsi, brèves et fécondes, et minuit avait sonné depuis longtemps quand on songeait à prendre congé. Le silence du boulevard des lavalides était alors troublé quelques minutes par les dialogues animés, les rires joyeux ou le refrain de certaine « marche tartare », entonné mezzo voce.
Les railleries et les épigrammes ne furent pas épargnées à ces poètes. On reprit contre eux les fornmles surannées de TArt pour TArt, de la forme sans le fond. On les appela les Impassibles, parce que quelques-uns d'entre eux avaient célébré les avatars des dieux de l'Inde ouïes amours cosmiques des Olympiens, au lieu de conter les aventures galantes des grisettes et des étudiants. On les appela les Parnassiens, parce qu'ils avaient publié en commun un volume appelé le Parnasse contemporain. — Parnassiens, soit. A peu d'exceptions près, les poètes de talent de la nouvelle génération, les poètes qu'on lit et qu'on aime, furent tous des Parnassiens. De ce groupe de soldats, quelques-uns ont pris leur congé après les premières escarmouches, la plupart ont gagné l'épaulette, deux ont déjà les étoiles de général, Sully Prudhomme et François Coppée ^
M. François Coppée a très vite conquis la réputation. Son talent lui assurait les suffrages des lettrés, et il
1. Les voici maintenant entrés tous deux à VA(a(lémie française. — Juillet 1885.
sut forcer l'attention du publie. Tandis que ses amis du cénacle continuaient à hanter les bords du Gange et du Céphise, à célébrer les héros aux noms cacophoniques des légendes Scandinaves, à sonder les vastes horizons de la philosophie, M. François Coppée, après le Reliquaire, s'humanisa au point de penser qu'en somme les sentiments intimes, et parmi eux Tamour, valent bien quelques strophes. Il écrivit les Intimités, cette exquise analyse des joies et des souffrances du cœur, et les Poèmes modernes, dont le dramatique épisode de la Bénédiction causa une si grande impression. 11 fit le Passant, qui par son immense succès rendit du soir au matin le jeune poète célèbre^ Après le Passant, M. François Coppée n'avait guère à augmenter sa réputation. Il n'avait plus qu'à la soutenir. Il entra néanmoins dans une mauvaise voie. La recherche du banal et du vulgaire, qui apparaissait déjà dans une pièce des Poèmes modernes, le Banc, triompha dans les Humbles. Tout le monde en connaît la pièce type : le Petit Épicier. U y avait peut être une idée neuve et originale dans cette tentative. Mais si l'on estime, et avec raison, que de tels sujets ne sont point dignes d'être traités en prose, avec plus de raison encore doit-on les proscrire de la poésie. A l'occasion, les vers se prêtent à des refrains de cabaret, à des dialogues picaresques. Ils ne sauraient cadrer avec ce qui est le plus antipathique à
leur être même : la platitude et la vulgarité. Au reste, cette poésie-là n*a été qu'une crise chez M. François Coppée. Son premier volume, le Reliqiuiire, ne la faisait pas pressentir, ses dernières œuvres nous l'ont fait oublier. Très lu, mais un peu raillé, M. François Coppée n'a pas tardé à abandonner cette étrange veine poétique. Dans les vers légers et charmants du Cahier rouge, dans les tragiques petites épopées des Récits et Élégies, dans son dernier volume enfin, les Contes en ver5, il est revenu à des inspirations plus aimiables ou plus élevées.
Ah! que nous sonmies loin de la petite boutique de Montrouge et de la maisonnette de Vaugirard dans ces vers où l'on entend le chant des fées, les paroles des héros, les hurlements des rafales, les détonations de la fusillade, le bruit des baisers et des murmures d'amour :
Au pa^adis d'amour, mon enfant, je le sais, On ne mord qu'une fois la pomme tentatrice, Et nous portons tous deux l'ardente cicatrice Du coup qui pour jamais jadis nous a blessés.
Mais pour ne plus avoir les espoirs insensés, n ne faut pourtant pas que tout bonheur périsse; Nous savons le saisir encor dans un caprice, Nous nous attendrissons une heure, et c'est assez.
Renouvelons, veux-tu, l'iUusion charmante.
Jette-moi tes deux bras au cou, comme une amante, Baise-moi sur la bouche, et dis-moi : « M'aimes-tu? j>
Mon enfant, oublions l'Éden et notre chute,
Et bénissons l'amour, si, pour une minute.
Nos yeux se sont mouillés et nos cœurs ont battu.
M. François Coppée a souvent écrit sous l'influence (les événements. On se rappelle la Ch^èvedes Forgerons, la Lettre d'un Mobile breton, les Bijoux de la délivrance. Quelques fâcheux lui en ont fait un crime. Reproches mal fondés. Le poète ne peut-il pas prendre ses sujets où il le veut, aussi bien dans les faits du présent que dans les légendes du passé ? Gluck disait que pour écrire un de ses plus beaux airs, il n'avait fait que noter les clameurs de la foule, et Victor Hugo écrivit les Orientales au temps de la guerre de l'indépendance grecque, les Châtiments en 1833, la Voix de Guernesey, après la bataille de Castelfidardo, U Année terrible, quand les Allemands occuï)aient encore une partie du territoire français ? C'est le droit absolu du poète. Sans doute, il est presque assuré d'avance que ces vers-là trouveront de l'écho dans le cœur de chacun, que le succès en sera plus rapide et plus facile. Où est le mal? On ne. pourrait accuser le poète que si son œuvre entière était composée de pièces écrites sur les événements du jour. Or, M. François Coppée a traité bien des sujets, et, tout Parisien, tout moderne qu*il est, ce sont les contrées lointaines et les temps anciens qui servent de cadre à la plupart de ses poèmes. Laissons-le libre d'aller où l'entraîne sa fantaisie, dans le liarem de Mahomet II comme sous les grands arbres du Luxembourg, dans la France de Dugucs-
clin ou de Louis XIV comme aux pays enchantés du Passant
Où partout on voit neiger Des plumes de tourterellea.
Qu'importe! pourvu que nous ayons de douces paroles d'amour, de belles pensées et des vers harmonieux.
Parmi les poètes de la nouvelle génération, on peut citer cehii-ci qui a eu des inspirations plus sévères, celui-là qui a ciselé les vers avec un art plus raffiné, cet autre qui a jeté des cris plus ardents de passion sensuelle. Aucun n*a plus marqué sa personnalité, aucun n'a écrit dans une langue plus simple et plus ferme, aucun n'a gravé plus profondément son nom dans le Livre d'Or. Déjà considérable, l'œuvre de François Coppée est très variée. 11 a fait résonner la corde épique dans les Récits, dans la Guerre de Cent ans ; il a donné la note familière dans les Poèmes modernes et dans les Humbles; il a mis le drame dans la comédie, il a touché à l'humour et atteint au pathétique. Toutefois son originahté est dans ses vers d'amour et de sentiment. Rien n'est plus sincère, rien n'est plus senti, rien n'est exprimé avec un effet plus juste, avec une émotion plus pénétrante. Coppée a en lui du Musset, mais du Musset moins amer, plus attendri et plus simple, du Musset combiné avec du Dickens. Certes,
François Coppéc n'est pas entièrement original. Il procède parfois de Victor Hugo, parfois d'Alfred de Musset. Mais quel est le poète qui bon gré mal gré ne procède pas de Victor Hugo? Les vers de Victor Hugo, c'est Tair, c'est la nourriture du poète; cela passe dans le sang et dans les moelles. Pour Alfred de Musset, peut-on chanter l'amour sans rappeler son souvenir ? Or n'est-il pas aujourd'hui le poète de l'amour, celui qui a écrit le Passant, ce gracieux chef-d'œuvre destiné à une éternelle jeunesse, celui qui est l'auteur des Intimités, du Luthier de Crémone et de tant de sonnets et de stances où abondent les vers comme ceux-ci :
Me rendre l'infini dans un regard de femme Et toute la nature en fleur dans un baiser.
Toucher le cœur, faire rouler une larme dans la paupière, sans pourtant la faire tomber, rappeler aux plus endurcis les tressaillements du premier rendez-vous, ramener les plus sceptiques aux suaves émotions du premier amour, n'est-ce pas un don souverain et unique ? Là est la puissance charmante et bien personnelle de François Coppée.
Octobre 1881
LE TROISIÈME DESSOUS, PAR M. JULES GLARETIE L'éTOILE DE JEAN, PAR M. MARIO UCHARD
Qu'on ne soupçonne pas dans la réunion de ces deux romans la moindre idée de parallèle entre les deux romanciers. M. Jules Claretie et M. Mario Uchard se recommandent par des qualités très opposées qui excluent toute comparaison. Aussi bien, nous ne croyons pas que la carrière littéraire soit un concours en Sorbonne, et nous estimons que la critique n'a pas à décerner le prix d'honneur à tel écrivain et seulement l'accessit à tel autre. Si nous .avons fait du Troisième dessous et de V Étoile de Jean l'objet d'une même étude, c'est que là sont appliquées deux méthodes contraires, aujourd'hui en usage parmi les romanciers.
Pour les uns, le roman est un récit ; pour les autres, c'est un tableau. Là, il ne faut qu'une intrigue simple ou compliquée qui se noue autour de quelques personnages. Ici, au contraire, c'est tout un monde d'acteurs et de comparses qui emplissent la scène. Dans le premier cas, on écrit pour raconter une aventure curieuse ou pour peindre une fois de plus les passions et les folies du cœur. Dans le second cas, le sujet proprement dit est secondaire. L'intrigue ne sert qu'à lier les nombreux épisodes que l'on conte et les innombrables tableaux que l'on décrit. Avant de chercher le drame, le romancier cherche le lieu de la scène; avant les personnages, le milieu. Ce n'est point telle aventure ou tel sentiment qui fait prendre la plume, c'est tel monde ou tel corps d'état. Le sujet viendra après, — s'il peut. D'ailleurs, il sera tellement noyé sous les épisodes, et si souvent interrompu et traversé par mille péripéties étrangères à l'action, qu'on ne s'apercevra guère de son manque d'intérêt ni de sa banalité. Le romancier peint non point conune autrefois quelques individus, mais une famille, mais une genSy mais une classe entière de la société ! L'individualisme s'efface devant la collectivité. Certes on
élargit ainsi le cadre du roman, mais on l'élargit à ce point, que le roman s'y perd. A tout le moins, le romancier devraiWl suivre l'exemple du peintre qui, ayant une vaste toile à peupler, fait des sacrifices, laisse à l'état d'esquisse, atténue dans la pénombre ou éloigne dans la perspective, les figures accessoires pour donner toute sa valeur au groupe principal. Point! nul sacrifice; pas plus d'effet de perspective que dans une mauvaise épreuve photographique. Le personnage que l'on ne voit qu'une fois au cours du roman, dans un salon ou dans la rue, prend autant d'importance que le héros même du livre. 11 est décrit des pieds à la tête. On établit sa généalogie jusqu'à la cinquième génération ; on fait la description du palais ou de la mansarde où il est né, et l'on ne manque pas de spécifier qu'il est de tempérament sanguin ou lymphatique. Ces longueurs ne sont point les seules dont le lecteur s'irrite. A propos de tout et à propos de rien, on plaque de minutieuses et interminablesjdescriptions. Dans un roman publié il a quelques mois S on a compté cinq longues descriptions de Paris, toutes les cinq faites des hauteurs du Trocadéro. 11 y a Paris par un temps de pluie, Paris par un temps de neige, Paris au lever du soleil, Paris au coucher du soleil, Paris au clair de la lune ! Les vues des