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Une page d* amour, par M. Emile Zola

stéréoscopes que les babys et les jeunes misses regardent le soir, au salon de famille, ne sont ni plus exactes ni plus nombreuses !

Bien que nous sachions qu'il est des procédés pour faire de la description, et des poncifs pour faire du style pittoresque, nous ne nions point le talent des romanciers de la nouvelle école, les forces qu'ils usent et l'art qu'ils mettent dans leurs descriptions et leurs analyses. Nous ne tenons pas pour mauvais que nos arrière-petits-fils puissent trouver dans les romans d'aujourd'hui mille renseignements sur nos mœurs et sur notre vie, mille tableaux de Paris sous la troisième république. Mais nous pensons qu'ils ne seraient pas fâchés d'y trouver aussi de l'imagination, de la passion, de l'intérêt, de l'amusement en un mot.

Amuser ! intéresser ! c'est là le moindre souci des romanciers. Us prétendent à instruire ! C'est oublier le principe môme du roman. Malgré qu'ils en aient> on ne lit pas un roman comme on lit un livre de science ou d'histoire, le Discours sur la méthode, ï Histoire des Variations, et môme YEsprit des Lois ou le Dictionnaire philosophique. Instruisez-nous si vous pouvez, mais commencez par nous amuser. Au lieu de nous prendre le cœur par le peinture des passions ou l'esprit par le récit des a^ntures, le roman nous mène-t-il dans des thèses sociales.

dans des dissertations physiologiques, dans d'interminables descriptions de Paris, nous fermons le roman et nous prenons tout simplement soit une enquête sur le paupérisme, soit un traité de biologie, ou plus simplement encore, nous ouvrons la fenêtre et nous regardons dans la rue. Nous ne voulons pas restreindre le romancier à la seule étude du cœur. Nous comprenons qu'il place ses personnages dans des horizons vastes et variés. Mais nous voudrions que ses fonds ne se confondissent pas avec ses premiers plans, et qu'il n'oubliât pas cette condition essentielle du roman, la peinture des passions humaines.

Tout ce que nous disons ici en thèse générale s'applique bien un peu, en particulier, au Troisième dessous de M. Jules Claretie. M. Jules Claretie est un romancier d'un incontestable talent; c'est aussi un lettré, un historien, un fin critique, un journaliste jamais à court de verve. Acharné travailleur, il ne quitte guère la plume qui est entre ses mains un docile instrument. A défaut d'autre grief, sans doute, on lui a reproché sa fécondité parce qu'avant quarante ans, il a écrit quarante volumes ; mais on lui aurait

reproché son impuissance s'il n'en eût écrit que huit ou dix. Il a de Timagination, du sentiment, de la chaleur, et pourtant, il succombe à cette façon de comprendre le roman. M. Jules Claretie a débuté, ou à peu près, par Robert Burat, un livre qui eut un succès très mérité, te sujet était simple, l'action poignante, les caractères fermement tracés, l'analyse des sentiments curieusement étudiée. Toutefois, à un certain abus des descriptions et des analyses, on pouvait déjà prévoir que l'auteur, encore indécis, serait un peintre plutôt qu'un conteur. Cela n'a pas tardé. M. Claretie en est arrivé à écrire des romans non pas tant pour faire un récit qu'un tableau. C'est ainsi qu'aujourd'hui, dans le Troisième dessoiis, il nous montre le monde des théâtres. Voici le grand comédien qui se survit à lui-même, retiré dans une maisonnette de Montmartre ou des Batignolles, et voici le joli « Jeune premier » qui va de succès de théâtres en succès de femmes. Voici l'actrice à la mode qui, jouant les filles de marbre à la ville mieux encore qu'à la scène, a gros appointements, applaudissements, hôtel, chevaux, diamants, et voici l'échappée du Conservatoire qui, ne voulant pas salir sa robe de pureté à toutes les promiscuités et à tous les compromis des coulisses, végète tristement et se voit peu à peu réduite aux bouts de rôle et aux « utilités ». Et il y a aussi les directeurs, les bailleurs de fonds, les au-

leurs, les critiques, les mères des débutantes, les camarades des acteurs, les protecteurs des actrices. Tout cela peuple la scène et la salle, les loges et le foyer, et tout cela est éclairé à la vive lumière de la rampe. M. Jules Claretie est descendu dans les abîmes du théâtre comme dans un cercle infernal. De là son livre.

Mais des cinq cent cinquante pages du volume, des cent épisodes qui l'emplissent, des mille descriptions qui le surchargent, ne seraitril pas avantageux pour le roman, le vrai roman qui existe dans ce livre, qu'une bonne partie fût supprimée? La double étude du ménage du peintre Marsy et de celui du vieux comédien Roquevert, fort habilement traitée, la touchante histoire de Geneviève, les situations très hardies et les belles scènes de ce livre ne gagneraient-elles pas à Télagage de tant de pages inutiles, de même que les arbres gagnent à la coupe des taillis où leurs formes se confondent, et de même que les édifices gagnent à la démolition des maisons qui masquent leur façade ? Ce que le roman perdrait en curiosité à ces retranchements, il le retrouverait en clarté et en intérêt.

Un autre livre de M. Jules Claretie, le Di^apeau, IHiblié depuis le Troisième dessous, serait bien fait pour nous donner raison. C'est l'histoire héroïque et simple de deux capitaines de la vieille garde qui,

après le licenciement de l'armée de la Loire, se sont retirés à Vernon. De longues années ont passé, lorsqu'ils apprennent par un journal que le drapeau de leur régiment, qu'ils avaient enterré à la dernière heure de la bataille de Waterloo, quand le dernier carré résistait encore, a été retrouvé dans une tranchée creusée pour enfouir des cadavres. (k II orne » le mausolée de Frédéric, à Potsdam. La vie de ces deux honmies, déjà brisée, est empoisonnée. Leur vie ne se résumait-elle pas tout entière dans la grande tâche qu'ils avaient accomplie à Waterloo ? Ils n'ont plus qu'une pensée : aller reprendre ce drapeau qui n'a pas été pris mais véritablement volé. De Vernon à Potsdam, le voyage était coûteux en 1833. Il n'est pas d'économies que ne s'imposent les deux grognards pour amasser deux billets de mille francs. Ils se privent de café, de vin, de tabac. Au bout de deux ou trois ans, ils brisent leur tirelire et se mettent en chemin. A Cologne, Tun d'eux, pris d'une mauvaise fièvre, meurt dans une chambre d'auberge. L'autre continue sa route, arrive à Potsdam, arrache le drapeau de sa hampe. Mais il a été vu; on le poursuit par les rues, Acculé dans une impasse, il se défend en désespéré, et on le jette, blessé, à demi mort, dans un cachot. Rendu à la liberté après une détention de trois ans, il revient mourir, triste et seul, à Vernon.

Il y avait dans cet épisode bien des prétextes à disserter et à décrire. L'auteur n'avait-il pas à faire une description antithétique des mornes prairies de Vernon et des plaines arides du Brandebourg, à raconter les derniers jours de Tannée de la Loire, à tracer le tableau philosophique de l'Allemagne de 1833. Il pouvait écrire vingt pages sur la Garnisons- Kirche de Potsdam, et autant sur les prisons de Berlin. La description détaillée de la cathédrale de Cologne n'était pas non plus à omettre. Or il n'y a rien de tout cela. Le récit court au pas de charge, sans s'arrêter. Point une phrase qui ne soit dans l'action. M. Jules Garetie a compris que les descriptions et les digressions atténueraient l'impression de cette humble et touchante épopée. Mais il ne pense pas toujours ainsi.

Un romancier qui, au contraire, pense toujours ainsi, c'est M. Mario Uchard. Celui-ci procède simplement. 11 vise à la clarté et à la rapidité du récit ; il ne s'arrête pas aux longues descriptions ni aux analyses interminables. Il ne peint pas les milieux, mais il les montre en en montrant les produits. Voyez son Jean d'Erneau. Embarqué pour

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rAiïiérique, il est devenu colonel dans la guerre de la séœssion et plusieurs fois millionnaire dans le commerce des bœufs. Il abandonne son grade, garde ses millions et vient vivre à Paris. Son éducation française et son séjour aux États-Unis lui ont fait un caractère fort original. Il a Tesprit pratique, Tinitiative, la décision, la fermeté d'un Yankee, avec la grâce cavalière d'un gentilhomme français. Ce Jean d'Erneau, assez proche parent du neveu de rOncle Barbc^scm^ croit à son étoile parce que tout lui réussit. Il est pauvre, il gagne des millions ; il s'imagine qu'il est orphelin, il retrouve un père, et ce qui est mieux, deux pères ! Il rencontre dans un cirque de Boston une jolie écuyère. Trois ans plus tard, elle se présente à lui sous les traits de lady Maud, veuve d'un pair d'Angleterre. La voici riche, très recherchée dans la société parisienne, et plus belle, plus aimante, plus dévouée que jamais. Jean d'Erneau se croit égoïste, et il a la bonne fortune d'avoir une âme généreuse. Au grand préjudice de ses intérêts, il sauve une jeune fille d'un fort vilain mariage que la mère de cette jeune fille veut lui faire contracter avec son propre amant. Il est enfin merveilleusement doué : une belle tête, une santé de fer, une force musculaire d'un autre âge et, en outre, de Tesprit. Mais, un certain jour, Jean d'Erneau s'avise de devenir amoureux de la jeune fille qu'il a sauvée. Il se

croit aimé, et celui qu'elle ainie c'est le meilleur ami, le frère naturel de Jean, un garçon de vingtdeux ans. Ces deux innocences ont trompé le roué. Jean se sacrifie généreusement aux amoureux. Puis, s'apercevant que son étoile pâlit, il profite d'une partie de chasse pour se laisser tomber, comme par accident, dans un précipice. Certes, au dénouement, le caractère de Jean d'Erneau se dément. L'homme qui a fait la guerre de la sécession, qui a gagné des millions à vendre des bœufs, qui a mené la rude vie du Far- West et la vie sceptique de Paris, qui est aimé de la belle Maud et qui est par-dessus tout un esprit positif, se suicidera-t-il parce qu'il lui faut renoncer à épouser une pensionnaire? Au reste, c'est peut-être par la raison que le caractère se dément qu'il est vrai. Dans la réalité, l'homme est rarement tout d'une pièce; les anomalies sont sa nature même.

Quoi qu'il en soit, le roman de M. Mario Uchai'd a de l'intérêt et est conté avec humour. Sauf quelques personnages qui servent de repoussoirs, il n'y a là que des gens de cœur, d'esprit et de bonne compagnie, qu'on aimerait à connaître. Il se peut qu'on ne les ait jamais vus, mais c'est précisément pour cela qu'on aime à les voir. — Les réalistes devraient méditer ce beau mot rapporté par Plutarque. On engageait un Spartiate à venir entendre certain chanteur qui imitait le rossignol d'une façon surprenante*

— « Que m*importe, répondit-il, J*ai entendu des rossignols. t> Qu'eût donc dit ce Spartiate, si, au lieu du chant du rossignol, il eût été question du gloussement des dindons, du grognement des pourceaux ou du coassement des grenouilles?

Avril 1879.

Gustave Flaubert est mort à cinquante-neuf ans. Depuis tantôt un quart de siècle, il était entré dans rimmortalité de l'écrivain. Gustave Flaubert est un des deux ou trois hommes de ce temps-ci à qui un premier livre ait donné la renommée. Si Madame Bovary n'a pas eu la vente énorme qui échoit aujourd'hui au premier roman venu, l'auteur a été tout de suite non pas seulement célèbre, mais respecté comme un maître. Bien que le retentissant procès intenté à ce roman eût sans doute éveillé les curiosités, le très grand succès du livre ne fut pas un succès de scandale ; ce fut un succès purement littéraire, où l'écrivain trouva du même coup la réputation et la considération.

C'était justice. Qu'il y ait dans l'œuvre immense

de Balzac quelques romans d'une visée plus grande, d'un sentiment plus élevé, d'une philosophie humaine plus profonde, cela est indiscutable ; mais il n'en est point d'une plus absolue perfection. Jamais l'analyse psychologique et physiologique, la peinture de la vie réelle, la logique fatale des événements, la progression de l'intérêt dans une histoire toute simple n'ont été poussées plus loin. Dans Madame Bovary, le sujet, les personnages, les paysages et les intérieurs, les idées et les sentiments, tout s'accorde en une harmonie parfaite ; l'art, où le procédé se laisse rarement voir, est admirable. C'est une œuvre profondément sentie. Le romancier a vécu dans le milieu qu'il a dépeint, il a connu les hommes qu'il a montrés; mais il n'a point cherché ses documents a priori. Une petite partie de l'humanité s'est dévoilée à lui avec son égoïsme, ses faiblesses, sa plate bêtise, ses caprices cruels et ses passions déchirantes ; et cette humanité, il l'a transportée dans un livre, toute vivante et toute pantelante. Impassible, ou plutôt ironique, Gustave Flaubert s'appliquait à le demeurer toujours ; mais, malgré qu'il en eût, il se laissait prendre à son propre récit. Son ironie tombe avec les larmes d'Emma Bovary. « Mes personnages y) m'affectent et me poursuivent, avouait-il à un ami. y> Quand j'écrivais l'empoisonnement de la Bovary, » j'avais le goût d'arsenic dans la bouche. » Cette

communion de sentiments, presque de sensations, entre le romancier et ses personnages, fait que Je livre palpite de vie. Cette grande pitié, que malgré lui Gustave Flaubert ressent et laisse voir, gagne aussi le lecteur. Le cœur se serre et souffre au pathétique familier et simple de ces pages prétendues impassibles. Et c'est pour cela surtout que Madame Bovary peut être mis au rang des romans qui vivront.

De fait, que va-t-on chercher dans ce livre? Est-ce la description du village d'Yonville, la peinture des mœurs de ses habitants, Tauberge du Lion-d'Or, le Comice agricole, les phrases à la Joseph Prudhomme du pharmacien Homais? nous ne le pensons pas. C'est Emma Bovary, ses tristesses mornes, ses rêves et ses fièvres, ses heures d'inquiet bonheur ou d'affreux désespoir. Sans doute, tout le tableau est magistralement peint, et, ce qui n'est pas un moindre mérite, il est composé pour mettre en relief la figure principale. Mais cette figure, on pourrait cependant la retirer de ce cadre, la placer dans un autre, et elle n'en resterait pas moins la vivante création qu'elle est, car elle vit de sa vie propre. Qu'on ne nous dise pas que cette femme ne saurait aimer et souffrir qu'en Normandie, dans un village situé tout juste à huit lieues de Rouen. Pour notre part, nous la concevrions très bien en Picardie, en Auvergne ou en Vendée. On admire a,vec quel scrupuleux pinceau

Gustave Flaubert a su peindre les milieux. C'est assurément un des mérites de Madame Bovary, mais ce n*est pas le plus grand.

Madame Bovary n'est aulre chose que Téternel drame à trois personnages, rendu dans toute sa vérité par un profond observateur doublé d'un créateur puissant. Si Gustave Flaubert n'avait pas réussi à donner à ce drame une de ses expressions définitives et sa suprême intensité d'émotion, Madame Bovary — malgré Homais et le Comice agricole — ne serait rien qu'une œuvre froide, repoussante par plus d'un détail et de peu de durée*. 11 en serait de ce roman comme il en est de ^Éducation sentimentale. Au point de vue de l'art du style et de la profondeur de l'observation, l'Éducation sentimentale est une œuvre au moins égale à Madame Bovary; mais il y manque l'action qui est « la pre- » mière et la plus importante partie d'une œuvre » d'imagination ». — Nous n'exprimons pas ici les idées esthétiques d'une cuisinière sensible et avide d'émotions. C'est Aristote que nous citons, Aristote qui a dit aussi : « Il ne faut pas concevoir une action » pour arriver à peindre des mœurs; il faut, au con- » traire, n'introduire la peinture des mœurs dans son » œuvre que comme accessoire à l'action. L'action » est une condition absolue, la peinture de mœurs » n'en est pas une... Mettre à la file des tableaux

» de mœurs, c'est mal entendre ce qu'on fait. Mieux » vaut une œuvre inférieure, mais pourvue d'une )) action^ ».

Si Gustave Flaubert n'a pas retrouvé avec l^Éducation sentimentale le succès de son premier roman, c'est tout justement parce que dans Madame Bovary il y a une action, et que, dans P Éducation sentimentale, il n'y aucune espèce d'action. Abusé par les éloges qui portaient surtout sur ses qualités magistrales d'analyste et do peintre, Flaubert s'est imaginé que ces seules qualités faisaient la valeur de Madame Bovary. 11 a conçu alors un champ plus vaste d'observation, et, sans prendre souci du sujet, de la composition, de l'élément pathétique, qui est la vie même du roman, il a écrit F Éducation sentimentale. Grand fut son étonnement quand l'énorme somme de travail et tout le talent mis dans ce livre n'aboutirent qu'au pire des insuccès, l'insuccès par l'ennui. L'Éducation sentimentale est moins un roman qu'un laborieux mémoire sur la bourgeoisie française pendant vingt ans. A proprement parler, pas de sujet ; d'action et de passion, encore

1. Arislote, de Poetic, VI, 1. — Aristote, cela va sans dire, puisque le roaitin n'existait pas de son temps, parle ici de la tragédie et (ic l*épopée. Mais les défauts contre lesquels il met on garde lei poètes ne sont-iU pas ceux-là mêmes où sont tombés tant de romanciers, et tout particulièrement Gustave Flaubert dans l Education sentimentale ?

moins. Des types effacés, des caractères banals, des sentiments vagues, des événements qui sont à peine des incidents et qui se succèdent comme à Taventure, rien ne saurait intéresser dans ce long et monotone récit.

complexité du cerveau de Thommel Gustave Flaubert avait à l'état d'obsession la haine du bourgeois , — il eut d'ailleurs été fort en peine de définir ce qu'il appelait le bourgeois, — et il a passé la moitié de sa vie à observer, à rapporter, à décrire les mœurs, les conversations, les figures les plus platement bourgeoises! Son dernier livre, ce livre terminé le jour de sa moit, est, dit-on, le dossier de la bêtise bourgeoise. A quel point différait donc l'esthétique de l'écrivain des idées de l'homme? Flaubert avait l'horreur du terre-à-terre de la vie contemporaine, de la banalité de l'existence quotidienne, des sottises et des lieux communs des conversations courantes. Mais prenaiWl la plume, tout se modifiait en son esprit ; il ne trouvait point de tâche plus intéressante que décrire à grand effort de travail les passions mesquines, les sottes vanités et les caractères effacés de cette société qu'il exécrait dans la réalité. Que ce qui est ennuyeux et haïssable

dans la vie même devienne soudain intéressant et exquis dans le roman, c'est à confondre l'entendement. Si vous eussiez demandé à Flaubert de vous accompagner dans quelque soirée bourgeoise, il se fût étonné et fâché tout rouge. Mais, d'autre part, il trouvait fort étrange et fort impertinent que le lecteur ne s'intéressât pas à la description d'un dîner de bourgeois à la campagne, dîner où lui, Flaubert, se fût bien gardé d'accepter une invitation.

Chaque année, Gustave Flaubert se réfugiait dans sa petite maison de Croisset, restant des mois tout seul, en misanthrope qu'il était. C'était sans doute pour vivre avec les livres ou dans les conceptions idéales, loin de la marée montante de la bêtise humaine ? Nullement, c'était pour s'y plonger plus avant que jamais, de tout l'effort de sa volonté ; c'était pour créer un personnage bien égoïste et bien sot; c'était pour raffiner sur la sottise et la banalité et en extraire la quintessence. Et, quand il avait fait dire à l'un de ses personnages une phrase bien bête et bien niaisement solennelle, heureux comme un enfant et tout fier de son œuvre, il déclamait cette phrase, d'une voix retentissante, dans le grand silence de la nuit.

Et pourtant c'était l'auteur de Salammbô, cette épopée ; c'était l'auteur de la Tentation de saint Antoine, ce grand drame philosophique. D avait

fait parler Amilcar ; il avait raconté la guerre des Mercenaires, « la guerre inexpiable », comme l'appelait Polybe; il avait relevé de ses ruines la cité punique. Il avait évoqué les visions de la Thébaïde, la reine de Saba, les philosophes et les hérésiarques, les dieux de l'Inde et de la Grèce. Le crucifiement des lions, le sacrifice h Moloch de deux mille enfants carthaginois, la mort par la faim de vingt mille mercenaires dans le défilé de la Hache, voilà qui n*est pas bourgeois I Les moines du désert qui massacrent les Ariens dans les rues d'Alexandrie, les Valésiens qui se mutilent, les Circoncellions qui s'enlèvent avec des tenailles la peau de la tête et qui se précipitent tout sanglants dans les fours embrasés, la théorie des dieux hellènes qui s'évanouissent dans l'azur, la face de Jésus-Christ qui rayonne dans l'orbite du soleil, voilà qui n'est pas banal I C'étaient les réveils du lion. Pris du dégoût de « l'infection moderne », — le mot. est de Flaubert, — le peintre des petites passions, des petits caract/res et des petits hommes se livrait à ses aspirations vers le grand qui était le fond de sa nature. Il partait pour la Tunisie, pour l'Egypte, pour la Grèce, il courait les déserts et les ruines, il s'abîmait dans l'étude, déchiffrant les inscriptions, lisant les textes, consultant les scolies et les commentaires. Puis, au retour de ces féconds voyages

aux pays du passé, il écrivait Salammbô ou la Tentation,

On n*a pas assez rendu justice à ces deux livres qui témoignent d'une érudition étendue, et surtout d'une rare puissance créatrice. Dans la restitution, ou plutôt dans la création de Carthage, — car à cette œuvre le savoir, si sérieux qu'il fût, devait avoir une moindre part que l'imagination — il y a quelque chose de génial. Les batailles, les fêles populaires, les scènes d'orgie et de carnage sont décrites dans un mouvement prestigieux, avec une couleur superbe. Flaubert s'est pénétré de cette puissante et étroite civilisation punique, et il en a supérieurement marqué le caractère. Il a bien peint cette oligarchie de marchands cupides, féroces et misérablement superstitieux dont Rome a délivré le monde antique. Peut-être Flaubert a-t-il outré la férocité carthaginoise? Il voyait grand, mais souvent il voyait gros. Salammbô d'ailleurs appellerait plus d'une discussion au point de vue de l'archéologie comme à celui de la composition. Mais ce livre n'est ni une histoire ni un roman; c'est une épopée en prose. Son principal défaut est la monotonie. On finit par se lasser de ces batailles, de ces supplices, de ces tueries. C'est comme un bain de sang. Le livre gagnerait en impression et en effet à être abrégé. Mais combien de pages magnifiques !

Que d'admirables traits de détail ! Les Mercenaires prisonniers vont être massacrés par les Carthaginois : (( Us retirèrent leurs cuirasses pour que la pointe des » glaives s'enfonçât plus vite. Alors parut la marque » des grands coups qu'ils avaient reçus pour Car- » thage; on aurait dit des inscriptions sur des coy> lonnes. » Une bataille entre plus de cent mille hommes va s'engager : « On était à portée de jave- )) lot, face à face. Un frondeur baléare s'avança d'un » pas, jeta dans sa lanière une de ses balles d'ar- )) gile, tourna son bras : un bouclier d'ivoire éclata, » et les deux armées se mêlèrent. » Citons encore ces trois lignes qui sont un tableau grandiose. Toute une rangée d'éléphants est tombée par un stratagème des Mercenaires : a Les bêtes énormes s'af- ^) faissèrent, tombèrent les unes par-dessus les au- » très. Ce fut comme une montagne, et sur ce tas » de cadavres et d'armures un éléphant monstrueux » qu'on appelait Fureur de Baal^ pris par la jambe » entre des chaînes, resta jusqu'au soir à hurler, * avec une flèche dans l'œil. »

Dans la Tentation de saint Antoine, il n'y a pas de moins belles pages, et la conception est plus vaste. Inaccessible aux brutales tentations de la chair comme aux misérables tentations de la vanité, le saint subit d'autres assauts. C'est à son esprit, à sa raison, à sa foi que l'on s'attaque. En une terrible nuit d'hallucina-

lions, il voit apparaître successivement tous les dieux, tous les philosophes, tous les hérésiarques. Ébloui à la vue des dieux, effrayé à la vue des hérésiarques, il sent aux railleries et aux raisonnements des philosophes le trouble se faire dans son âme ; le doute Tenvahit. Au moment où il va condamner sa vie d'abnégation et renier son Dieu, le jour paraît, et le saint tombe en prières au pied de la croix. Si un pareil livre qui est la synthèse animée des croyances et des folies des races humaines nous arrivait du fond de l'Allemagne, tout le monde l'admirerait. — A moins que l'esprit français, très décidément, ne perde de plus plus le sens du grand et que, publié aujourd'hui, un livre de la nature et de la valeur du Second Faust ne se vende pas à cent exemplaires. Cela est possible.

Avec un orgueil qui lui fait honneur, l'école naturaliste revendique Gustave Flaubert conmie son chef. Lui-même, non peut-être sans quelque embarras, avait agréé ce titre. Était-ce parce que, s'exagérant la puissance du courant, il voulait lui faire porter son œuvre? N'était-ce pas plutôt parce qu'il obéissait à un sentiment étrange, mais très humain, que la psychologie n'a pas expliqué ? Il arrive parfois

qu'une mère préfère entre tous ses enfants robustes, beaux, charmants, un pauvre être, né chétif, laid et maussade.. Flaubert, entre toutes ses œuvres, préférait-il donc V Éducation sentimentale I L'accueil sévère fait à ce livre avait-il, exaspérant sa sensibilité, accru sa tendresse pour cette œuvre mal venue ? On s'expliquerait ainsi qu'il se crût sincèrement le chef des naturalistes; car l'Education sentimentale est la Bible de la petite école. Mais la confusion n'en existe pas moins entre le maître et les disciples. Une mutuelle erreur les égare. Flaubert se croyait le chef des naturalistes parce qu'il ne regardait qu'une des faces, et la moins brillante, de son talent complexe ; les naturalistes se vantent d'être les disciples de Flaubert, quoiqu'ils ne s'inspirent que de ses défauts. On pourrait leur dire avec l'Armande des Femmes savantes, laquelle avait parfois du bon sens, quoi qu'en pensât Molière :

Quand snr un:; personne on prétend se régler, C*est par ses beaux côtés qu'il lui faut ressembler. Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, que de tousser et de cracher comme elle.

Tenez pour certain que les naturalistes n'admirent nullement les magnifiques qualités qui font la grandeur du talent de Gustave Flaubert. Ils essayent de diminuer Flaubert pour le faire descendre jusqu'à eux, mais ils ne songent pas à s'élever jusqu'à lui.

Le pourraient-ils d'ailleurs, de grandes conceptions comme Salammbô et la Tentation pourraient-elles naître dans le cerveau étroit d*un naturaliste, qu'ils ne le voudraient pas. A leurs yeux, tout le talent de Gusttivc^ Flaubert consiste dans l'observation minutieuse et dans la peinture du vrai d'après nature. Du coup, c'est rayer du catalogue de son œuvre, Salammbô j la Tentation de saint Antoine, la Légende de saint Julien l^ Hospitalier, Personnellement cela leur importerait peu ; mais il y a le public lettré qui s'indignerait. Us le sentent bien. Aussi s'efforcentils, invoquant les procédés de travail de l'auteur, d'établir une corrélation entre Salammbô et Madame Bovanj, entre la Tentation de saint Antoine et l* Education sentimentale. Flaubert, disent-ils, est allé en voiture de Paris à Montereau par le bord de la Seine, afin d'écrire une page de l'Education sentie mentale, dont le i)remier chapitre se passe sur un bateau qui faisait jadis ce trajet. De même pour écrire Salammbô et la Tentation, Flaubert a voyagé longten)i)s en Tunisie et en Egypte, il a parcouru le désert de la Thébaïde, il a passé trois mois sur l(»s ruines de Cartilage, enfin, il a compulsé mille volumes. Ses poèmes comme ses romans, il les a donc écrits, fidèle au principe naturaliste, d'après nature et sur des documents précis.

Voilà qui est fort bien dit. Malheureusement, quand

on a lu Flaubert, ce beau raisonnement tombe à rien. Comment peindre d'après nature, encore qu'on aille sur les lieux, la Carthage punique dont il ne reste pas une pierre debout? Comment décrire même ce défilé de la Hache, dont nul n'a pu déterminer l'emplacement? Pour faire un volume de cinq cents pages, sont-ce, selon les naturalistes, des documents suffisants que dix pages de Polybe et quelques lignes glanées dans les auteurs ? Les palais et les monuments de Carthage, les costumes des prêtres et des Anciens, les armures des soldats de la légion Sacrée, où donc Flaubert les a-t-il vus pour les si bien décrire? A-t-il rencontré sur la route de Tunis des lions crucifiés ? A-t-il assisté à l'orgie des Mercenaires, à la bataille du Makar? A-t-il entendu les hurlements des esclaves livrés aux bêtes et les cris des enfants jetés dans les fournaises? La civilisation punique a-t>-elle ses documents humains? Saint Antoine, qui n'a laissé d'à peu près authentique que sept lettres, auraiMl écrit sur un rouleau de papyrus une relation exacte de ses visions, que Flaubert a retrouvée dans le sable du désert ou dans la crypte d'une pyramide?

C'est Courbet, je crois, qui s'étonnait qu'on pût peindre le Christ puisqu'on ne l'avait jamais vu* Si cette idée, tout à fait digne d'un naturaliste, fût venue à Flaubert, il n'eût écrit ni Salammbô ni la Tentation. Sur la topographie de Carthage, on

n'a que de très vagues données ; des mœurs publiques des Carthaginois, on sait peu de chose; de leurs mœurs privées, on ne sait rien. Or Flaubert a décrit tout cela avec la précision rigoureuse qu'on admire dans sa description du bourg d'Yonville, chef-lieu de canton du département de la Seine-Inférieure. Il est donc indiscutable que l'imagination, tenue en si grand mépris par les romanciers de l'école de M. Zola, existe chez Flaubert au môme degré que l'observation. Si c'est seulement par l'abondance des documents dont on se sert qu'on est naturaliste, Flaubert ne l'est qu'à demi dans Salammbô; mais Théophile Gautier, qu'on n'a jamais songé pourtant à compter parmi les naturalistes, l'est tout à fait dans le Roman de la momie. Sur l'Egypte, en effet, les documents de toute sorte sont aussi nombreux qu'ils sont rares sur Carthage. L'abbé Barthélémy lui-même est encore bien plus naturaliste que Flaubert et que Théophile Gautier. Dans le Voyage d'Anacharsis, on ne trouve pas un mot qui ne soit appuyé sur un document. Quand le savant abbé ne sait rien de positif, il se tait. C'est agir selon les vrais lois du roman de 1880. Si Flaubert s'était tû quand il ne savait rien de positif, il se fût arrêté à la première page de Salammbô, à la première ligne de la Tentation de saint Antoine.

Madame Bovary n'est pas davantage l'œuvre d'un prédécesseur de M. Zola; du moins, il se mêle dans

ce roman beaucoup d'alliage k l'or pur du naturalisme. La poétique de cette école ne proscrit-elle pas la composition, l'action^ le pathétique? M. Zola écrivait dernièrement que, dans le roman tel qu'il le comprend, « toute intrigue manque, si simple qu'elle soit»; c'est ce qu'il appelle « lanudité magistrale ». Or cette nudité magistrale fait tout à fait défaut à Madame Bovary, 11 y a dans la première œuvre de Flaubert de la passion ot de l'intérêt. Il y a une intrigue, qui est même parfaitement menée. Il y a de plus — autre crime de lèse-naturalisme — des personnag(^s que la puissance de l'écrivain a élevés jusqu'au type. 11 y manque enfin, bien qu'on y rencontre quelques détails repoussants et certaines plaisanteries plus triviales que comiques, ces mots immondes qui sont les fleurons de la couronne naturaliste.

Si l'analyse des sentiments, l'étude des passions, le tableau des mœurs, la peinture de la vie réelle constituent le naturalisme, Gustave Flaubert est naturaliste dans Madame Bovary, Mais, à ce compte-là, Longus, l'abbé Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, Balzac, Dumas fils méritent aussi cette épithète. Nous estimons que la leçon d'amour donnée à Daphnis par la paysanne Lycaenion est tout ce qu'il y a de plus naturaliste ; qu'il en est de même de la présentation de Des Grieux au vieux M. de 6..., du bain de Virginie, des promenades nocturnes de

M. Marneife et des camellias blancs et rouges de Marguerite Gautier. Si, au contraire, les caractères du naturalisme sont Tabsence de tout intérêt, de toute action, de toute chaleur, Tobservation niaise, Tétude de Tinfiniment petit, la description à la fois servile et superficielle d'un monde qui, « s*il est tel qu'on le dit, ne vaut pas la peine d'être représenté », — le mot est de M. Renan, — Gustave Flaubert est un pur naturaliste, non pas dans Madame Bovary mais dans VÈducation sentimentale. Nous faisons même plus que de le ranger parmi les naturalistes: nous reconnaissons qu'il est, avec MM. Edmond et Jules de Concourt, un des créateurs du naturalisme. Aussi la mort de Gustave Flaubert, qui est une perte grave pour la littérature contemporaine, est une catastrophe pour les naturalistes. Tant que Flaubert vivait, son œuvre leur était un point d'appui. Quelque temps peut-être le grand talent de cet homme brillera sur la petite école, mais les années viendront mettre fin à la confusion. L'œuvre de (iustave Flaubert se détachera de celles de M. Zola et de ses disciples. Et quand de tout le vacarme fait aujourd'hui autour d'odieux romans il ne restera pas même un écho, on lira encore Madame Bovary,

Mai 1880.

ce roman beaucoup d'alliage k l'or pur du naturalisme. La poétique de cette école ne proscrit-elle pas la composition, l'action^ le pathétique? M. Zola écrivait dernièrement que, dans le roman tel qu'il le comprend, « toute intrigue manque, si simple qu'elle soit»; c'est ce qu'il appelle « la nudité magistrale ». Or cette nxulité magistrale fait tout à fait défaut à Afadame Bovary, 11 y a dans la première œuvre de Flaubert de la passion ot de l'intérêt. Il y a une intrigue, qui est même parfaitement menée. Il y a de plus — autre crime de lèse-naturalisme — des personnages que la puissance de l'écrivain a élevés jusqu'au type. 11 y manque enfin, bien qu'on y rencontre quelques détails repoussants et certaines plaisanteries plus triviales que comiques, ces mots immondes qui sont les fleurons de la couronne naturaliste.

Si l'analyse des sentiments, l'étude des passions, le tableau des mœurs, la peinture de la vie réelle constituent le naturalisme, Gustave Flaubert est naturaliste dans Madame Bovary, Mais, à ce compte-là, Longus, l'abbé Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, Balzac, Dumas fils méritent aussi cette épithète. Nous estimons que la leçon d'amour donnée à Daphnis par la paysanne Lycaenion est tout ce qu'il y a de plus naturaliste ; qu'il en est de même de la présentation de Des Grieux au vieux M. de 6..., du bain de Virginie, des promenades nocturnes de

M. Marneife et des camellias blancs et rouges de Marguerite Gautier. Si, au contraire, les caractères du naturalisme sont Tabsence de tout intérêt, de toute action, de toute chaleur, l'observation niaise, Tétude de rinfiniment petit, la description à la fois servile et superficielle d'un monde qui, « s'il est tel qu'on le dit, ne vaut pas la peine d'être représenté », — le mot est de M. Renan, — Gustave Flaubert est un pur naturaliste, non pas dans Madame Bovary mais dans l'Education sentimentale. Nous faisons même plus que de le ranger parmi les naturalistes: nous reconnaissons qu'il est, avec MM. Edmond et Jules de Concourt, un des créateurs du naturalisme. Aussi la mort de Gustave Flaubert, qui est une perte grave pour la littérature contemporaine, est une catastrophe pour les naturalistes. Tant que Flaubert vivait, son œuvre leur était un i)oint d'appui. Quelque temps peut-être le grand talent de cet homme brillera sur la petite école, mais les années viendront mettre fin à la confusion. L'œuvre de (iustave Flaubert se détachera de celles de M. Zola et de ses disciples. Et quand de tout le vacarme fait aujourd'hui autour d'odieux romans il ne restera pas même un écho, on lira encore Madame Bovary.

Mai 1880.

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