Le Fils de Coralie» — Le Mariage d'Odette
L*AUT£Ua DRAMATIQUE CHEZ LE ROMANCIER 203
style, il se fait son propre critique, et, par un remarquable effort de volonté, il se corrige de cette qualité souvent funeste, la facilité. Alors il écrit te Fils de Coralie, puis le Mariage d'Odette : il est désormais classé parmi les romanciers d^élite.
La faculté maîtresse de M. Albert Delpit, c'est le sens dramatique. Par sens dramatique, nous n'entendons point l'invention d'aventures où les meurtres succèdent aux empoisonnements , les disparitions d'enfants aux rapts de jeunes filles et les suicides aux duels à mort. Nous entendons l'art de développer un sujet et de l'amener à l'expression pathétique, en le dégageant des épisodes inutiles et en le resserrant en un petit nombre d'événements. Nous entendons l'art de faire sortir, de situations qu'on voit tous les jours dans la vie réelle, des scènes du plus grand effet dramatique, sans employer d'autres ressorts que les sentiments et les passions. Nous entendons enfin cette forme particulière de l'esprit qui, de prime abord, conçoit tout sujet au point de vue du théâtre, et qui fait que l'on traite ce sujet par des procédés scéniques, c'est-à-dire par une suite de scènes où le récit n'intervient qu'accessoirement. Un défaut commun à beaucoup de romanciers, à Balzac lui-môme, est d'étrangler les situations, en d'autres termes, de mener le lecteur cinquante pages durant à une scène capitale, qui est le nœud ou le dénouement de l'action, et non seule-
ment de ne pas mettre, si l'on peut dire, celle scène en- scène, mais de la conter en moins d'une demi-page. Auteur dramatique, M. Albert Delpit n'étrangle jamais les situations, puisque c*est de situations que vit le théâtre. 11 les fait naître sans cesse, les multiplie et se plait à les aborder audacieusement. C*est pourquoi, dans ses romans comme dans ses pièces, M. Albert Delpit est également auteur dramatique. Par la nature môme de son talent, il conçoit et il construit un roman comme il conçoit et comme il construit une pièce, avec des situations et des scènes. D'analyse, assez pour donner l'idée du caractère des personnages, de description, assez pour donner l'idée du décor; mais surtout de l'action, de l'action et encore de l'action. Aussi, quand M. Albert Delpit veut transporter un roman sur les planches, on peut dire que la pièce est toute faite. Presque scène pour scène, on relit le roman en voyant le drame. Le Fils de Coralie est le calque même du livre. Il en serait ainsi pour le Mariage d'Odette, si Tauteur avait la témérité d'en faire un drame.
On connaît le sujet du Fils de Coralie. Ceux qui n'ont pas lu le roman dans la Revue des Deux Mondes ou en volume ont applaudi la pièce au Gymnase. Cest toujours la question du fils naturel, mais sous sa face la plus douloureuse. Ce n'est plus seulement le fils qui reproche à son père de l'avoir abandonné,