‹ Les Hommes et Les IdeesChapitre 18 sur 23 · L AUTEUR DRAMATIQUE CHEZ LE ROMANCIER · texte numérisé non relu

L AUTEUR DRAMATIQUE CHEZ LE ROMANCIER

c'est le fils qui est au moment de maudire sa mère pour l'avoir mis au monde. Quand le capitaine Daniel, qui ne sait rien du passé de sa mère, qu'il croit morte, dit au père de sa fiancée : « Je suis enfant » naturel, je n'ai ni à en rougir ni à m'en cacher. Je » n'avais pas de nom ; je m'en suis fait un, » le bonhomme Godefroy hésite bien un instant, mais il se décide sans trop de peine à donner sa fille au jeune officier d'artillerie. Mais lorsque le surlendemain, M. Godefroy apprend que cette madame Dubois qui a élevé Daniel n'est pas la tante, mais la mère du capitaine ; que cette femme n'est autre que la fameuse Coralie qui a fait jadis tant de bruit de par le monde; enfin que toute la fortune de Daniel, près d'un million, a été gagnée on sait trop comment, il s'indigne justement et rompt le mariage projeté. Pris de pitié cependant pour Daniel, qui continue à tout ignorer, il n'ose pas lui dire le motif de cette brusque rupture. Il invente de mauvais prétextes. Poussé à bout par Daniel, il lui dit : « Interrogez » votre tante! » Ainsi M. Albert Delpit a voulu,, avec une audace superbe, que ce fût la mère elle-même qui révélât à son fils le secret qui les déshonore tous les deux. On voit l'angoisse de cette scène et son grand effet au théâtre. C'est un coup de foudre pour Daniel d'apprendre qu'il est le fils de cette Coralie dont un des anciens amants parlait encore la veille devant lui ;

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son honneur se révolte; il ne peut arrêter un mot de malédiction. Mais soudain, à la vue de madame Dubois tombée à genoux devant lui,il se rappelle que cette femme est sa mère. Sa colère se calme, sinon sa douleur. D ne voit plus Coralie ; il voit la mère, la femme qui Ta élevé, qui Ta soigné dans des maladies graves, qui Ta consolé dans ses chagrins, qui Ta encouragé à se battre en vaillant soldat, qui Ta fait Thomme qu'il est. Alors il relève cette femme en lui disant simplement : « Tu es ma mère. Quoi que tu aies fait, je suis forcé de t*absoudre. » Mais la vie de Daniel est brisée. Il donnera toute sa fortune aux pauvres, il enverra sa démission, il renoncera à sa fiancée, il vivra dans la retraite avec madame Dubois. Edith, heureusement, vient se jeter à la traverse de quelques-uns de ces projets. Elle aime Daniel, elle épousera Daniel. On ne lui a pas, cela s'entend, raconté la vie passée de Coralie; on lui a dit seulement que le capitaine est déshonoré par sa mère. Edith s'avise d'un stratagème héroïque. Au milieu d'une soirée, elle proclame que le capitaine Daniel est son amant ; elle veut de cette façon mettre une tache sur son honneur de jeune fille comme il y en a une sur l'honneur de Daniel. Coralie entre au couvent, toute sa fortune est donnée aux pauvres, et Edith épouse Daniel, qui n'a plus ni famille ni fortune*

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Le roman a eu trente éditions, la pièce a eu cent représentations. Que M. Albert Delpit soit fier de ce double succès si bien mérité, mais qu'il ne s'imagine pas pour cela avoir fait une œuvre d'une haute moralité. Le dénouement du Fe/s de Coralie n'est pas du tout moral, il s'en faut. A première impression, il semble que, Daniel n'ayant pas gardé un sou de son argent, on n'a plus à lui reprocher les hontes de sa mère ; il n'en est pas responsable puisqu'il n'en a pas profité. En effet, ce n'est pas la naissance dti Daniel, ni même l'existence de Coralie, laquelle s'est cachée sous le nom de madame Dubois, qui forcent M. Godefroy à rompre le mariage d'Edith. C'est la source honteuse de la fortune du capitaine. Donc, l'argent supprimé, la morale ne réprouve plus le mariage. Toutefois, quand on réfléchit, on s'aperçoit que, sans cette fortune, jamais Daniel n'aurait épousé Edith. S'imagine-t-on, par exemple, que M. (îodefroy, qui, avant même que le capitaine eût vu ftdith, a fait mille avances à Daniel pour qu'il vînt à ses soirées du jeudi, s'imagine-t-on, disons-nous, que M. Godefroy s'est ainsi mis en peine uniquement parce que Daniel est capitaine et décoré à vingt-cinq ans? Pense-t-on que les cinquante mille livres de rente du jeune capitaine, qui sont le sujet des racontages de toute la ville, n'aient pas beaucoup contribué à inspirer à M. Gode-

froy ridée d'un bon mariage pour Edith? Ce n'est pas Tofficier de fortune que Ton invite aux réunions dominicales de la rue Ingres ; c'est roflScier qui a de la fortune. Est-il admissible, d'autre part, que, si Daniel eût été riche tout juste de sa solde de caqpitaine d'artillerie de 2* classe, soit 270 francs par mois» il eût osé, lui enfant naturel, former le projet d'épouser une jeune fille possédant six cent mille francs de dot? De même, à qui le jeune homme est-il redevable de son éducation, et, par suite, de son admission à l'École polytechnique et de sa première épaulette, sinon à l'argent de sa mère. Donc, quoique Daniel,en honnête homme et en galant homme qu'il est, abandonne sa fortune, c'est bien à cette fortune honteuse qu'il doit ^on bonheur. Si Coralie, après avoir commis une première faute, avait vécu honnêtement, élevant modestement son fils avec le produit de son travail, il y a tout lieu de croire que Daniel, au heu d'être à vingt-cinq ans capitaine d'artillerie et mari d'Edith Godefroy, qui lui a apporté six cent mille francs en dot, serait tout simplement maréchal des logis et célibataire, — à moins qu'il n'eût épousé une cantinière.

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Nous disions que M. Albert Delpit tenterait témérairement la fortune en faisant une pièce du Mariage d'Odette. Dans ce roman pourtant, Faction n'est pas moins dramatique que dans k Fils de Coralie; la passion, cette âme de toute œuvre d'imagination, n'y joue pas un moins grand rôle et, cela est naturel de la part de M. Delpit, les situations n'y sont pas moins scéniques. Peut-être le Mariage d'Odette l'emporte par la force et par le talent sur le Fils de Coralie. Mais le sujet, déjà très pénible dans le livre, deviendrait odieux avec l'optique du théâtre. Fille d'un savant illustre, Odette a été élevée un peu à l'aventure, comme beaucoup de celles qui n'ont plus de mère. Dans une excursion aux bains de mer, elle rencontre le célèbre peintre Claude Sirvin, un grand artiste qui trouve le temps de jouer au naturel le rôle de don Juan. Celui-ci fait la cour à la jeune fille ; il la fascine et la séduit si bien, qu'elle va devenir sa maîtresse, lorsque les circonstances les séparent. A quelque temps de là, Odette se marie avec un jeune homme nommé Paul Frager. Or ce Paul Frager est le beau-fils de Claude Sirvin ; le peintre a épousé une veuve, madame Frager. Odette devient la belle-fille de l'homme qui a dû être son amant; et cet homme, elle l'aime

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encore, bien qu'elle s'efforce de chasser cet amour dont elle s'indigne. La mère de Paul augmente les périls en engageant le jeune ménage à s'installer chez elle. A bout de forces et craignant de succomber à la passion de Claude, qui s'est réveillée plus ardente, Odette prétexte une dépêche d'une parente et part pour Léry, près de Dijon. Claude la suit à Léry, pénètre dans sa chambre la nuit, et Odette vaincue s'abandonne. Les deux amants rentrent à Paris. Quelque temps, leur double adultère reste secret; mais, un soir, madame Sirvin entre à l'improviste dans l'atelier, laissé sans lumière, et entend une voix de fenune qui dit à Claude : « M'aimes-tu? » La scène qui suit est d'une conception des plus originales et des plus dramatiques, d'une exécution sobre et forte. La pauvre fenmie s'est retirée dans sa chambre. Paul trouve sa mère en larmes; il s'émeut; il l'interroge, il la presse de répondre, enfin il obtient d'elle l'aveu de sa douleur. « M. Sirvin me D trompe, dit-elle; et il n'a pas honte de recevoir sa » maîtresse chez moi. Tout à l'heure encore, il était )) avec une femme dans l'atelier. », Alors Paul répond en souriant : « Mais, ma mère, M. Sirvin était avec » Odette; je viens de les voir. » Ainsi c'est le fils qui dévoile à sa mère l'horrible secret que lui-même ignore. Et la mère, écrasée de honte et de douleur, se taira par pitié pour son fils. Il faut qu'une lettre ano-

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nyme vienne apprendre la vérité à Paul. Il veut dou- /

ter d'abord, il ne le peut plus quand il a trouvé dans j

le secrétaire de sa femme les lettres qu'elle a reçues de \

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mère. Ce double supplice se termine pourtant. A une intonation singulière que prend la voix de Paul en prononçant le nom du peintre, madame Sirvin comprend que son fils sait tout. — « Et tu te taisais, » s'écrie-t-elle, pour ne pas me désespérer, comme je » me taisais, moi, pour t'épargner?... Maintenant, fais » justice, venge-toi I » Paul chasse honteusement sa femme, et Claude, qui est un philosophe, se... manque d'un coup de revolver.

Ainsi les situations poignantes et les scènes foncièrement dramatiques ne manquent pas dans ce roman. Pourquoi faut-il que M. Albert Delpit obéisse à la loi commune, qu'il ait les défauts de ses qualités ? Les romanciers de la nouvelle école qui s'attachent exclusivement aux études analytiques posent leurs personnages sans s'inquiéter le moins du monde que le cours de la vie les mette ou non dans des situations dramatiques. De là, dans leurs œuvres un manque absolu d'intérêt et souvent un parfait ennui. M. Albert Delpit, qui, lui, voit avant tout le drame, conçoit un roman uniquement en vue de trois ou quatre situations dramatiques; tous les événements doivent s'arranger coûte que coûte pour

froy l'idée d'un bon mariage pour Edith? Ce n'est pas rofficier de fortune que Ton invite aux réunions dominicales de la rue Ingres ; c'est l'officier qui a de la fortune. Est-il admissible, d'autre part, que, si Daniel eût été riche tout juste de sa solde de capitaine d'artillerie de 2® classe, soit 270 francs par mois, il eût osé, lui enfant naturel, former le projet d'épouser une jeune fille possédant six cent mille francs de dot? De même, à qui le jeune homme est-il redevable de son éducation, et, par suite, de son admission à l'École polytechnique et de sa première épaulette, sinon à l'argent de sa mère. Donc, quoique Daniel,en honnête homme et en galant homme qu'il est, abandonne sa fortune, c'est bien à cette fortune honteuse qu'il doit ^son bonheur. Si Coralie, après avoir commis une première faute, avait vécu honnêtement, élevant modestement son fils avec le produit de son travail, il y a tout lieu de croire que Daniel, au lieu d'être à vingt-cinq ans capitaine d'artillerie et mari d'Edith Godefroy, qui lui a apporté six cent mille francs en dot, serait tout simplement maréchal des logis et célibataire, — à moins qu'il n'eût épousé une cantinière.

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Nous disions que M. Albert Delpit tenterait témérairement la fortune en faisant une pièce du Mariage dVdette, Dans ce roman pourtant, Faction n'est pas moins dramatique que dans le Fils de Coralie; la passion, cette âme de toute œuvre d'imagination, n'y joue pas un moins grand rôle et, cela est naturel de la part de M. Delpit, les situations n'y sont pas moins scéniques. Peut-être le Mariage dVdetle l'emporte par la force et par le talent sur le Fils de Coralie. Mais le sujet, déjà très pénible dans le livre, deviendrait odieux avec l'optique du théâtre. Fille d'un savant illustre, Odette a été élevée un peu à l'aventure, comme beaucoup de celles qui n'ont plus de mère. Dans une excursion aux bains de mer, elle rencontre le célèbre peintre Claude Sirvin, un grand artiste qui trouve le teihps de jouer au naturel le rôle de don Juan. Celui-ci fait la cour à la jeune fille ; il la fascine et la séduit si bien, qu'elle va devenir sa maîtresse, lorsque les circonstances les séparent. A quelque temps de là, Odette se marie avec un jeune homme nommé Paul Frager. Or ce Paul Frager est le beau-fils de Claude Sirvin; le peintre a épousé une veuve, madame Frager. Odette devient la belle-fille de l'homme qui a dû être son amant; et cet homme, elle l'aime

encore, bien qu'elle s'efforce de chasser cet amour dont elle s'indigne. La mère de Paul augmente les périls en engageant le jeune ménage à s'installer chez elle. A bout de forces et craignant de succomber à la passion de Claude, qui s'est réveillée plus ardente, Odette prétexte une dépêche d'une parente et part pour Léry, près de Dijon. Claude la suit à Léry, pénètre dans sa chambre la nuit, et Odette vaincue s'abandonne. Les deux amants rentrent à Paris. Quelque temps, leur double adultère reste secret; mais, un soir, madame Sirvin entre à l'improviste dans l'atelier, laissé sans lumière, et entend une voix de fenmie qui dit à Claude : « M'aimes-tu? » La scène qui suit est d'une conception des plus originales et des plus dramatiques, d'une exécution sobre et forte. La pauvre fenmie s'est retirée dans sa chambre. Paul trouve sa mère en larmes ; il s'émeut; il l'interroge, il la presse de répondre, enfin il obtient d'elle l'aveu de sa douleur. « M. Sirvin me D trompe, dit-elle ; et il n'a pas honte de recevoir sa » maîtresse chez moi. Tout à l'heure encore, il était » avec une femme dans l'atelier. », Alors Paul répond en souriant : « Mais, ma mère, M. Sirvin était avec » Odette; je viens de les voir. » Ainsi c'est le fils qui dévoile à sa mère l'horrible secret que lui-même ignore. Et la mère, écrasée de honte et de douleur, se taira par pitié pour son fils. Il faut qu'une lettre ano-

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nyme vienne apprendre la vérité à Paul. D veut douter d*abord, il ne le peut plus quand il a trouvé dans le secrétaire de sa femme les lettres qu'elle a reçues de Claude. Mais le fils aussi se taira par pitié pour sa mère. Ce double supplice se termine pourtant. A une intonation singulière que prend la voix de Paul en prononçant le nom du peintre, madame Sirvin comprend que son fils sait tout. — « Et tu te taisais, » s'écrie-t-elle, pour ne pas me désespérer, comme je » me taisais, moi, pour t'épargner?... Maintenant, fais » justice, venge-toi I » Paul chasse honteusement sa femme, et Claude, qui est un philosophe, se... manque d'un coup de revolver.

Ainsi les situations poignantes et les scènes foncièrement dramatiques ne manquent pas dans ce roman. Pourquoi faut-il que M. Albert Delpit obéisse à la loi commune, qu'il ait les défauts de ses qualités ? Les romanciers de la nouvelle école qui s'attachent exclusivement aux études analytiques posent leurs personnages sans s'inquiéter le moins du monde que le cours de la vie les mette ou non dans des situations dramatiques. De là, dans leurs œuvres un manque absolu d'intérêt et souvent un parfait ennui. M. Albert Delpit, qui, lui, voit avant tout le drame, conçoit un roman uniquement en vue de trois ou quatre situations dramatiques; tous les événements doivent s'arranger coûte que coûte pour

amener ces scènes. 11 n*y a rien à reprendre aux scènes capitales en vue desquelles a été écrit le roman ; mais on est choqué par plus d'une invraisemblance dans les incidents créés pour amener ces scènes capitales. Peut-on admettre que Claude suive Odette à Léry, y arrive la nuit, trouve la maison, escalade la muraille, franchisse le jardin, monte à la chambre, tout cela sans être jamais venu dans le pays? N'est-il pas au moins singulier qu'Odette, qui d'abord refuse d'épouser Paul, se décide avec tant d'empressement à lui donner sa main dès qu'elle sait qu'il a Claude pour beau-père ? Dans l'idée de l'auteur, elle n'agit certes pas ainsi pour revoir Claude, et, d'autre part, il est clair que défier le danger de telle façon, c'est vouloir y succomber. Claude Sirvin, qui dans la suite devient plus coupable qu'Odette, se montre d'abord plus circonspect. 11 tente de la faire renoncer à ce mariage. Ses prières échouent devant la persuasion d'Odette que le mariage avec le beaufils de Sirvin la sauvera du détestable amour qu'elle a encore dans le cœur. C'est l'homéopathie appliquée à la passion. Et Paul? ne prend-il pas bien facilement pour femme une jeune fille si instruite^ qui lui fait une si éloquente théorie de l'amour du cœur et de l'amour des sens, qui lui a expliqué que « la femme déchoit autant par les choses qu'elle » pense que par les choses qu'elle fait», qui lui a dit

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qu'elle a a le corps chaste et le cœur flétri ». — A la place de Paul, je me serais défié.

Peut-être rèprochera-t-on aussi à M. Albert Delpit Texagération de la passion de Claude; ce ne serait rien moins que la condamnation du roman qui repose tout entier sur la violence de cette passion. Mais, sur ce point, nous nous séparerons des critiques. On peut constater Tinvraisemblance de faits matériels, comme par exemple le voyage de Claude à Léry; on ne peut constater Tinvraisemblance de certains sentiments et de certaines passions. Quel critérium aurait-on pour cela? On en est réduit à interroger son cœur, à sonder sa conscience, à se demander : Dans telle circonstance, dans telle situation, penserais-je ainsi, agirais-je ainsi? Si le moi répond par la négative, c'est donc que les sentiments prêtés par Fauteur à ses héros ne sont pas vrais. La preuve est loin d'être concluante. Votre moi dit : non; mais le moi d'un aulre dirait : oui. Quand absolument de sang-froid et nullement amoureux, vous lisez un roman au coin du feu, votre moi ne vous dit pas que vous vous suicideriez si une femme vous abandonnait; votre moi ne vous dit pas davantage qu'à l'occasion vous commettriez des crimes ? Faut-il conclure de là que jamais amant trahi ne s'est suicidé, que jamais crime n'a été commis ? De c<' que le vrai n'est pas toujours vraisemblable, il ne

s'ensuit pas qu'il ne soit pas le vrai ; Boileau Ta dit avant nous. Il est permis toutefois de demander si le romancier doit peindre le vrai sans s'inquiéter du vraisemblable. La question n'est pas résolue. L'historien, lui, a cet avantage sur le romancier, qu'il n'a à s'occuper que du vrai. En cela, sa tâche est peut-être plus facile.

Mars 1880.

Ce merveilleux écrivain est mort dans toute la puissance d'une robuste maturité, dans tout l'éclat du plus brillant talent. Gentilhomme de lettres, dédaigneux de la popularité, il s'inquiétait peu de n'avoir point cent mille lecteurs. La conscience de sa haute valeur, les suffrages de i'éUte lui suffisaient. Cette renommée, plus élevée qu'étendue, la seule qu'ambitionnent certains esprits supérieurs, Paul de Saint- Victor la possédait pleinement. Il allait bientôt entrer à l'Académie française, et, depuis plus de vingt ans, il avait été mis au rang des maîtres par tout le public des lettrés.

Paul de Saint- Victor était l'art d'écrire fait homme. Il avait la science profonde de la langue, le souverain

don du style. Quel magnifique instrument d'expression et d'effet est la prose française, on le peut voir dans une page de Paul de Saint-Victor. J'en atteste tous ses écrits, depuis l'admirable ode en prose sur la Vénus de Milo, qui ouvre le volume d'Hommes et Dieux, jusqu'à n'importe quel post-scriptum de feuilleton du lundi sur une méchante opérette ou un mélodrame démodé.

Paul de Saint-Victor évoquait les mots, les vivifiait et les animait avec la puissance d'un enchanteur. La plume, dans sa main, devenait une baguette magique qui faisait du vocabulaire une palette et un clavier. C'étaient tous les éclats, tous les éblouissements, toutes les sonorités, toutes les harmonies. Dans le tissu serré et solide de sa phrase, les mots s'enchâssent comme des escarboucles dans du brocart d'or. Jamais une image banale ou une tournure surannée ne vient détonner au milieu de ces épithètes brillantes, de ces métaphores audacieusement belles, de ces bonnes fortunes d'expression qui ont fait appeler Paul de Saint-Victor le don Juan de la phrase. Et ce style vibrant, plein de relief et de couleur, ne touche nullement au précieux ou à l'affecté, ne porte pas la moindre trace de labeur ni de recherche. Paul de Saint-Victor sculpte, il ne cisèle pas. Voyez son écriture. Agile et légère, la plume court, rapide comme la pensée. Pas de ratures, pas de surcharges, pag de

haltes. Si vous ne croyez pas, avec la graphologie, que l'écriture soit l'homme, faites une autre épreuve. Interrogez ceux qui ont entendu causer Saint-Victôr, amis, confrères, voisins de table ou compagnons de voyage. 11 vous diront que sa langue parlée était la même que sa langue écrite : imprévue, incisive, éclatante, nourrie des mêmes citations heureuses et des mêmes souvenirs érudits, brillant des mêmes éclairs et remplie des mêmes mots sonores et éblouissants. Non, ce style de feu, ce style presque démoniaque, n'est pas travaillé sur le fameux métier de Boileau, où cent fois il faut remettre son ouvrage. La prose de Saint-Victor est coulée d'un seul jet, comme le bronze dans le moule.

Des esprits trop prompts à juger, ont dit que Paul de Saint-Victor était un élève, un reflet de Théophile Gautier, qu'il écrivait d'après ses procédés. Rien n'est moins vrai. C'est comme si l'on disait que le Véronèse peignait avec les procédés du Titien. Sans doute Gautier et Saint-Victor, comme les deux grands maîtres de l'école vénitienne, sont des coloristes. Mais de même que Véronèse a peint autrement que Titien, de même Saint-Victor diffère de Gautier. L'œuvre de Saint-Victor n'est pas comparable à celle de Théophile Gautier, mais au point de vue du stylo seul, l'auteur de Mademoiselle de Maupin est un virtuose moins extraordinaire que l'auteur d'Hommes

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et Dieux, La prose de (jauiier est plus calme, plus simple, plus contenue; elle est moins rapide, moins véhémente, moins riche en images. Souvent Gautier est familier, « bonhomme », monotone; parfois il s'aloiu'dit et sommeille comme le bon Homère. Saint- Victor, lui, ne descend jamais du trépied de la Pythonisse. Il est toujours égal à lui-même, incisif, coloré, éblouissant. 11 a le lyrisme, Tcmportement, l'éloquence. Décrivent-ils? Gautier est exclusivement analytique; Saint-Victor fait d'abord de l'analyse, mais il arrive vite à la synthèse. Jugentils? Gautier est aussi réservé que Saint-Victor est tranchant. Où Gautier pénètre l'esprit, Saint-Victor le trappe. Traitent-ils le même sujet, le siège de Paris? Gautier fait les Tableaux de Siège tleseription impassible du côté extérieur des choses. Saint-Victor écrit Barbares et Bandits, un livre brûlant de fièvre et de passion, qui a les qualités et les défauts de la passion. Si chez Paul de Saint- Victor, l'écrivain procède de quelqu'un, c'est bien plutôt de Lamartine que de Gautier. Relisez les portraits et les jugements qui terminent les livres des Girondins et la fin de certains chapitres d'Hommes et Dieux, et vous serez étonné des analogies. C'est la même ])r()se emportée, imagée, parfois un peu oial "ire mais si éloquente! Néanmoins, le vocabulaire (le Saint-Viclor est plus riche. C'est un Lamartine

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coloriste, un Lamartine qui aurait fait de la critique d'art.

Le savoir de Paul de Saint-Victor était vaste, presque encyclopédique ; — d'ailleurs savoir de lettré, s'intt'ressant à tout, plutôt que savoir d'érudit confiné dans une époque. Élève du collège des Jésuites de Fribourg, il y avait appris le latin comme on l'apprenait au xvin® siècle. De grec, il savait assez pour lire une page de Platon en cherchant quelques mots dans le dictionnaire. Tout jeune, il avait vécu à Home. Il parlait l'italien comme le français et connaissait les musées et les églises de la péninsule conune le Louvre et Notre-Dame. 11 lisait sans cesse. Littérature, art, philosophie, mythologie, théologie, histoire des peuples classiques et des peuples barbares, des races disparues et des nations vivantes, il avait tout lu, tout approfondi, tout retenu. (Sa mémoire tenait du prodige. 11 lui arrivait de dire sans hésitation deux cents vers qu'il avait appris il y a dix ou vingt ans ; pour les citations, qui abondent dans ses écrits, il recourait rarement à sa bibliothèque). 11 'avait un sens critique émim^nment juste et élevé; tt. bien que son esprit fut trop étendu et trop ouvert pour ne pas être très éclectique, enveloppant en une même admiration les tragédies de Racine et les drames de Victor Hugo, il était, au fond, classi(|ue. 1! admirait le grand; mais il admirait sur-

tout le beau, parce qu'il savait que la grandeur peut exister sans la beauté, et que la beauté absolue ne saurait être sans la grandeur. Pour ce qui est ba3, grotesque ou vulgaire, il était de Tavis de Louis XIV, disant devant les grylles de Téniers : « Otez-moi ces magots ! » Paul de Saint-Victor aimait d'une ardente passion l'art et les lettres. Il ne comprenait pas qu'on s'en occupât en indifférent. C'est pour lui, ennemi des éloges banals, quela critique était une mission. Sa sévérité lui a attiré plus d'une inimitié. Certains lui ont gardé rancune de ses épithétes cinglantes, de ses arrêts dédaigneux. Sans doute, bien que sa critique eût la précision et portât la lumière, il n'était pas infaillible. S'il ne manquait jamais de goût, il manquait parfois de mesure. Saint- Victor avait des admirations vives et des haines violentes, et il les exprimait avec passion. Le grand art était la patrie à ses yeux ; il s'armait, pour le défendre contre les Barbares, comme un Grec de Marathon.

Les Deux Masques, tragédie-comédie, histoire du théâtre depuis Eschyle jusqu'à Beaumarchais, devait* être l'œuvre capitale de Paul de Sain1>-Victor. La mort ne lui a pas permis d'achever ce livre. Le premier volume, consacré à Eschyle, a seul paru. Cette œuvre est conçue sur un plan vaste jusqu'à l'infini. Toutes les histoires du théâtre que nous avons

se bornent à la dramaturgie, à l'analyse des pièces, à Fétude des caractères. Dans les Deux Masques, l'histoire de la société complète Thistoire du théâtre. Si, en effet, le théâtre est, comme on le dit sans cesse, le miroir des mœurs, on doit connaître, par 1 étude du théâtre, la vie, les sentiments, Tôtre même des peuples disparus. C'est cette idée qui a présidé au livre de Paul de Saint-Victor et qui en a fécondé chaque page. Replacer les poètes dramatiques dans le milieu et aux temps où ils ont vécu; déterminer ainsi leur vrai caractère, les influences et les sentiments auxquels ils ont obéi, et, réciproquement l'action qu'ils ont eue sur leurs contemporains; peindre les héros tragiques — les hommes et les dieux — non point seulement d'après les poètes qui les ont parfois défigurés ou transfigurés, mais aussi d'après les récits des historiens, les traités des philosophes, les marbres des statuaires, les recherches de l'archéologie et de la science du langage, les hypothèses savantes de la mythologie comparée; montrer les variations qu'ont subies ces types consacrés ; faire la part, dans leur légende, des traditions primitives, des poèmes d'Homère et d'Hésiode, des inventions des logographes; retracer les grands événements qui ont donné des sujets aux poètes; pour tout dire, élargir la scène dramatique jusqu'à y faire tenir le tableaucomplet des croyances, des événements et des mœurs

crunc époque, tel était le dessein cl(^ Paul de Saint- Vietor.

Quand on jouait h Athènes, au théâtre de Bacehus, les Suppliantes d'Eschyle ou VAjax de Sophocle, les spectateurs voyaient comme décor, au fond du proscenium^ les murailles d'une ville ou les tentes d'un camp. Mais, par une large ouverture ménagée dans le mur ([ui fermait \(t^'postscenia, ils apercevaient une partie de la plaine d'Athènes, et à l'horizon la baie de Phalère. Cette échappée sur ce paysage grandiose faisait partie du décor et le complétait. Il en est ainsi dans le livre de Paul de Saint-Victor. Au premier plan, près de l'autel de Bacohus, on voit le vieil Eschyle entouré des grandes figures auxquelles son génie a donné une seconde vie : l*iométhée, Danai'is, Antigone, Étéocle, Agamemnon, Oreste, Xerxès; et derrière ces personnages se déroule tout le panorama de la Grèce héroïque.

Dira-t-on que traiter de cette façon l'histoire de la poésie dramatique, c'est à tout propos sortir du sujet? 11 serait plus juste de dire que c'est, au contraire, entrer au plus profond du sujet, agrandi dans de magnifiques proportions. Certes, depuis Si:îhlegel et Otfried Muller jusqu'à Bode et à Patin, on a souvent parlé d'Eschyle. Mais ce premier volume des Deux Masques est aux autres études sur Eschyle ce (|ue la gravure terminée est au premier état d'une

planclie, ce que la peinture est au camaïeu, pour^ ne pas dire à la grisaille.

Avec les Deux Masques, Paul de Saint-Victor a laissé les Femmes de Gœthe, qu'on n'a pas lu, — c'est un in-folio à estampes! — Hommes e/ Z)ieua:, admirable galerie de portraits historiques et littéraires; Barbares et Bandits, éloquent et véhément réquisitoire, tout frémissant de patriotisme, contre l'histoire et les héros de la Prusse.

Les livres de Paul de Saint- Victor sont peu nombreux ; mais son œuvre n'en est pas moins consirable. Combien n'eût-il pas trouvé de volumes dans ses feuilletons du lundi et dans ses articles d'art ! Figures historiques, figures littéraires, figures d'artistes, il n'avait qu'à prendre pour former des galeries de portraits, tracés d'une main sûre et peints d'une touche lumineuse. Pourquoi ne l'a-t-il pas daigné ? Un portrait de Saint-Victor, moins complet, moins ('()mpli(jué, moins troublant qu'un portrait deSainte- Hi^uve, s(» grave dans l'esprit ooiiune l'eau-forte sur le cuivre. On a dit que Saint- Victor était l'homme des sommets. Est-ce pour l'opposer à Sainte-Beuve qui étiiit l'honmie des ^ coteaux modérés » ? Au rest(\ ! les deux mots sont justes. L'auteur des Causeries d\i Lundi voyait de prés, l'auteur d'Hommes et Dieux voyait 'de haut.

0"e réserve h l'oinvre d(^ Paul (1(» Saint-Victor la

postérité, qui, bien qu'on en pense, n*esi pas toujours la justice? Des contemporains ne sauraient le dire. Mais quoi qu'il advienne de ses livres, de belles pages en resteront. Paul de Saint- Victor ne sera pas oublié. Ce n'est point en vain qu'un homme a été pendant plus d'un quart de siècle au premier rang des écrivains fiançais.

13 juillet 1881.

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