H. TaiDe, de l'Idéal dans Varty p
» exprime un caractère malfaisant».. Celle qui nous )) représente un héros vaut mieux que celle qui » nous représente un pleutre. » Pleutre I le terme s'applique à merveille aux personnages des naturalistes. Quelle galerie de pleutres dans Nanal Pot- Bouille, quel cours complet de pleutrerie !
La doctrine n*est pas nouvelle, parce qu'on n'a pas attendu Tavenement du naturalisme pour penser à peindre la vie dans sa vérité, et parce que, si « le -document humain ï) est un mot récent, la chose qu'il exprime, c'est-à-dire l'homme, ne date pas d'hier. M. Emile Deschanel a fait dernièrement un livre sur le Romantisme des classiques. On pourrait trouver aussi le naturalisme chez les romantiques, chez les classiques, chez les idéalistes, chez les réalistes, et oncori^ chez ceux qui n'ont pas d'épithètes en iste, Pens(^-l-on que l'auteur de Daphnis et Chloé, ce roman qu'Alexandre de Humboldt considérait comme (( une profonde étude de la nature », n'avait point 1(» sens du décor exact? Croit-on que Bernardin de Saint-Pierre, dont les deux héros se concevraient difficilement ailleurs que sous le ciel de Port-Louis, n'exprimait point « l'influence des milieux»? N'y a-t-il pas de naturel dans les Syracusaines, d'observation dans Gil Blas et dans Tom Jones, de psychologie (»t mrmc^ (le physiologie dans Don Quichotte, de réalité dans Manon Lescaut et dans la Dame aux Ca-
mélias, (h passion vrai(^ clans la Nouvelle Hélo'ise et dansi4nd?*e? Et môme, n'y a-t-il pas la prétention à rrtiido scientifiquo de Thomme dans les préfaces de Rcstif de la Bretonne, ([ui donnait Monsieur Nicolas pour nn sup[>lément l\ VHistoire naturelle de Ikiflbn ! Champfleury et Henry Monnier ont-ils donc regardé en avengles, l'un la bourgeoisie provinciale, Tautrc « les bas-fonds de la société )) ? (Certes, les dialogues de Henry Monnier sont d'une sténographie tout autrement exacte que les conversations de Pot- Bouille.) Gœthe, en écrivant Werther, n'a-t-il pas fait un roman d'après nature, précisément à l'aide du a document humain » ? Le Dernier Jour d'un Condamné n'est-il point conçu par suite d'une idée a priori, d'une « idée expérimentale », pour parler le jargon de M. Zola,
La doctrine n'est pas suivie par ceux qui l'ont fondée, — ou plutôt renouvelée, — avons-nous dit enfin. Comparez les œuvres avec les théories. Il faut écrire simplement. Or les naturalistes ont le style le plus précieux du monde. Il ne faut pas de sujet. Or Thérèse Raquin, la Curée, VAssommoir, le Bonheur des Dames ont un sujet bien déterminé. Il ne faut se servir que de la physiologie. Or les Frères Zemganno et, chose plus singulière, la Fille Élisa sont des études presque exclusivement psychologiques. Il faut rester dans la vérité stricte. Or les épisodes invraisem-
blables, les détails manifestement inexacts, les impossibilités d'ordre moral et d'ordre physique foisonnent dans les livres de* M. Zola. C'est le jardin de l'abbé Mouret, où les plantes de tous les climats ont toutes leurs fleurs dans la même saison ; c'est Nana, autre fleur, qui meurt à dix-huit ans, alors que le nombre et la variété de ses aventures supposeraient qu'elle a couru la ville au moins pendant sept ou huit années; c'est le Duveyrier de Po/-J5owîttf», ce conseiller h la Cour d'appel, qui n'invite à ses soirées que des employés de magasins de nouveautés ; c'est le panorama de Paris, où, dés 1854, on voit par miracle l'église Saint-Augustin et le nouvel Opéra. Arrêtons-nous. De pareils traits, il y a tant et tant qu'un critique a pu en emplir vingt-cinq pages de
rcnue.
Sunt verba et voces prœtereaque nihil.
De toutes ces idées creuses, de toutes ces subtilitéssur des mots, de toutes ces controverses à propos de lien, le siècle à venir ne pourra pas même s'étonn(T, car il les ignorera. On a oublié la querelle des Anciens et des Modernes, qui fit cependant perdre \non plus d'encre encore, et le souvenir delà lutte des classiques et des romantiques, où pourtant étaient en cause de tout autres principesetde tout autres hommes, va déjà s'efTaçant. Les manifestes passent, les œuvres seules courent fortune de rester. Or, parmi les romans
contemporains, il est douteux que les romans des naturalistes soient les plus durables. Les défauts voulus, les odieuses grossièretés par quoi le succès leur est nréciscment venu, seront bient()t leur condamnation. VX si, par aventure, quelque livie de cette sorte résiste au temps, il devra son destin non point à l'application des vaines théories naturalistes, mais à certaines qualités qu'on trouve aussi, mêlées avec l)eaucoup d'autres, dans bien des romans dont les auteurs ne se piquent point de naturalisme.
ÀTril 1884.