Noirs et Rouges, — Amours fragiles. — La Ferme dtf
Choquard,
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sion. Idéaliste ou réaliste, il n'est expressément ni l'un ni l'autre, au sens abusif que l'on donne aujourd'hui à ces* deux termes : idéaliste voulant dire qui voit tout en beau, réaliste signifiant qui voit tout en laid. M. Cherbuliez, qui regarde les choses en philosophe, ne voit le monde ni tout à fait en beau ni tout à fait en laid. S'il y rencontre beaucoup de coquins et de coquines, il y trouve aussi nombre d'honnêtes gens. Il met des uns et des autres dans ses romans, et s'efforce de les peindre au naturel. Sans doute, il est arriéré au point d'avoir du goût pour les belles actions et les sentiments élevés, ce qui le fait accuser d'idéalisme. Que ses héros préférés aient parfois un grain de perfection, nous en demeurons d'accord ; mais ils ne sont pour cela nullement romanesques.
Comme conteur, M. Cherbuliez est surtout subjectif; il procède plutôt de Lesage et de Voltaire que de l'abbé Prévost et de George Sand, — quoi qu'on en ait dit. Loin de se laisser dominer par ses personnages, c'est lui qui les domine. Quelque action qu'ils fassent, quelque sentiment qu'ils éprouvent, l'auteur est là qui n'agit ni ne se passionne avec eux, et qui le laisse voir au lecteur par une réflexion, un mot, un trait de fine ironie. Dans le Comte Kostia, Gilbert dit, en montrant son front : « Je porte ici un joli théâtre. • . mes acteurs
» entcndpnl lrt^shiï»nleiiriiiOUi>tctjouentâVecleinéttif* y) talent la comédie et la trtigôdic. Je n*ài qU*à dird » Un mot Pt aussitôt ils se costilment, mettent tth » doigt do roupi% la rampe s'allume j le rideau m lèVCj ^ la représentation commence; % Gds àtJteUrS) qui ont tant de talent et qui entendertt si bien leur métier, ne les reconnaisscE-VbUs pas darts toUs les tt)miind lie M. Gherbulie*; et lui-même, ne le senteiK-tmis pas toujours dans la coulisse ?
Paysagiste^ M. Ghi[^t*bulieE a le sens profond de la nature ; un couchet* de soleil» Un bruissethent dans la feuillée, retendue infinie d'une grande plaine lui inspirent des accents d'une pénétrante poCste; Analyste^ il s'occuiie de sonder TëspHt plutôt que le cœur et les sens; Écrivain^ c'est Un artiste coiisomnié. Son style, très savant et très habile, paraît simple et naturt?! ; l'tfmploi voulu de terttles faniiliet-Sj de locutions de terroir, d'idiotisme^ caractérisés ajoute à l'illUsion et donne à sa Itlatiière une saveur rare et spéciale;
Parmi tant de qualités divetsesj opposées et comme incompatibles^ il nous paraît que la qualité iriaî^ tïvsse de M. ChèrbUliei!^ c'tîst cette qualité suprême (le Montaigne^ de Molière et de Voltaire, cette qu^ lité éminemment française^ qui est pourtant bien rare aujourd'hui chei les écrivains frail^is : le bon sons, à l'appeler par son nom. Les personnages de
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M. Glierbulieî s'égaf*ent d'abord^ cottiiné beaucoup de nous, dans des chemins de traverse, mais ils finissent pAi- rctrouVer la bonne route. TouS les n)!nans de l'auteur du Comte Koètin et de fa Férniis dut Cho^uûrd ôoncluent au triomphe fihal de la saine raison sur les foliësj les passions et les vaiiité» humaines; Ge n'est pas tout: Les trtiits d'hmtlëui*) les fines railloriesi les réticences éloquentes^ toutes les formes de l'irohie, depuis Tastéi^BC Jusqu'au diasyrme, que prodigue M. Chcrbuliez, sont toujours les cris du bon sens. C'est en cela que l'ironie de l'écrivain répond si bien à notre entendement, porte si juste et frappe si droit; L'ironie d'Un esprit paradoxal perd la moitié de stt fott^.
Il arrive sdUVertt que Mi Gherbulieij qUi» noils l'avons ditj est cohstamment danslacoillisscj se substitue itn instant à ses acteurs et pâHb par leur bouche pour ddnitcr uh avis^ faire uhe i-éflexlon^ énoncer une véi'ité philosophique; SouVerit aiissij il éntl*e lulménie en scénè; Il s'inearhe en uil i)ersonnagc épisOdique rjui^ sans être mêlé à l'action d'une façon directe, y pivside virtuellement; Ge personnage, tjui joue un ptm le rôle du chœur dans lethéâttis antique^ est tantôt Un magistrat en retraite; tantôt un diplomate dn disponibilité; tantôt un médecin értiéfite. Dans le Ceinte Kûêtiû, il s'appelle M. Lerins ; dans les Amoum fraifUes^ il se nomme le marquis de Mi-
raval et M. Taconet, dans Noirs et Bouges; le président Vaugenis, dans la Ferme du Choquard ; le docteur Larrazet. Or M. Taconet, M. Vaugenis, M. Larrazet, c'est toujours le même homme sous des avatars divers, c'est toujours M. Cherbuliez, c'est toujours le raisonneur. — Non point le raisonneur froid et gourmé comme Cléante, mais le raisonneur spirituel et bon enfant, le raisonneur qui amuse et qui charme en môme temps qu'il convainc.
La raison avait fort à faire, l'ironie avait beau jeu dans ce procès entre Noirs et Rouges, entre la sacristie et le Conseil municipal. Mais il fallait une plume bien habile et bien mesurée pour dire tant de vérités sans offenser ni l'Église ni la libre pensée. Le lecteur passe touràtour dansées deuxmondesàlasuitedemademoiselle JettaMalabret. C'est une jeune orpheline, élevée dans un couvent, qu'un testament vient surprendre à l'hôpital, où elle fait son noviciat de sœur de charité. Une clause de ce testament porte que les douze cent mille francs ne seront acquis à la légataire qu'après qu'elle aura passé deux années hors de l'hôpital ; si alors sa vocation persiste, elle sera Ubre de prononcer ses vœux, mademoiselle Malabret refuserait bien volontiers ce legs, car elle pense qu'une
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humble augustine n'a que faire de douze cent mille francs. Mais, sur les représentations sans réplique de la mère Amélie, — il n*y a jamais à répliquer avec cette despotique petite personne, — qui, moins ingénue, estime qu'une pareille somme est une dot à ne point laisser échapper par une communauté, Jetta se décide à quitter l'hôpital pour deux années.
Le grand oncle chez qui mademoiselle Malabret doit être initiée dans le monde, n'est rien moins qu'un candidat au Conseil municipal de Paris. Après avoir gagné cinq ou six millions dans la fabrication des pâtes alimentaires, M. Louis Cantarel ne pense pas, comme beaucoup d'autres, à se pourvoir au delà des monts d'un titre de prince, mais il se donne le luxe de se faire radical. Au demeurant, dès sa jeunesse, il était égalitaire dans l'âme. « N'ayant jamais » appris le latin, il aurait voulu que la loi interdît de » l'apprendre. Il détestait l'aristocratie de l'intelligence » encore plus que l'autre, et, en général, il voulait mal » de mort à tout ce qui le dépassait. Si la Brie, où il » demeurait l'été, lui plaisait beaucoup, c'est que la » Brie est un pays plat ; le voisinage d'une montagne » l'aurait gêné. » Il va sans dire que pour M. Cantarel, qui aime les formules toutes faites, « le cléricalisme, )) c'est l'ennemi ». Les jésuites, les béguines, toute l'armée noire et ses simagrées sont l'objet constant de ses lourdes railleries.
310 LE» HOMMfiH ET LES IDÉES
On oonçoil les situations qu'amène la donnée de oe roman, les sqènes qu'elle met en lumière, les caractères qu'elle met en relief. On imagine aisô^ ment oe que cette pieuse et délicate joune fille a à souffrir des grosses bêtises de monsieur son oi>cle/ de ses plaisanteries perpétuelles sur les Noirs et leui's contes de nourrice, de sa ridicule intolérance. Ne s'avise^t^il pas d'empêcher Jetta do port^ au cou une petite croix d'or et de lui donner un éléphant d'émail pour la remplacer ! D'autre pari, les plaisirs ntondains que l'on offreàmademoiselleMalahretn'cuU pas le don de lui plaiiH3, et les partis qu'on lui présente -^ car c'est œuvre pic, au point de vue rouge, que de marier cette belle héritière et de ne pas laisser douxe cent mille francs « aller engraisser l'armée noire » ^^ ne sont pas de ceux qui la peuvent tenter. Marquis ou plébéiens, elle Je sent bien, recherchent 1^ dot et non la femme. La jeune fllle ne voit autour d'elle qu'égoïsme, duplicité, étroitcsse d'idées, vanités misérables. C'est dans toute ]a sincérité de son cœur qu'elle écrit à la mère Amélie : « ma mère, ne eraignex pas tt pour moi les tentations du monde; œ que j'en » connais est bien peu séduisant et biea peu dana gei^ux. â
Le couvent cependant ne peut pas encore crier :
« Ame et dot gagnées ! » Voici que l'amour entre en jeu *
ous la ligure d'un beau jeui>e hoxmne éperdument
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ôpi'i* do mademoiselle Malabret. Cullo»ci lultb d^aboiil avec inti^pidité. Elle a bien des sorupuloi; elle proit oU'oongagée avooDieu comme si elle eût déjà prononcé >iuleanellement ses vœux. Elle a aussi la douce nos^ lalgie de son hôpital, de ses malades, de cette vie toute de l'eoueillemcnt ot de sacrifice. Un Jour, l'idée lui prend d'aller passer quelques heui\« dans cet hôpital, rllc esjiéi'é y li'ou ver le diotamen suprême, Tinspiration victorieuse qui font rentrer dans l'otxiiH} Tinquiétudi^ (lo>« }iensées vi ia vie elie^iDÔme. Mais, comme le dit M. Chorbuliex dans une page d'une psychologie pmfonde et mélancolique ; « Notre mémoii*e est une » trompeuse ; elle pix)méne son estompe sur les tt eontoui's des objets et des flgui\)8, elle les enveloppe » d'une gaze légère qui en adoucit les couleurs et en » sauve les cvudités. » L'hôpital et ses hôtes s'étaient transfigurés dans le souvenir de la jeune fille ; elle ne les )H3trouve pas comme elle pensait les voir. Enfin, après des luttes et de« hésitations sans nombre, mademoiselle Malabret épouse Thomme qu'elle aime. — Nous disions bien que, dans lesromansdeM. Cliei»buliez, ia raison fiuil toujours par triompher.
11 y a, dans Noirs et Rouges, des scènes charmantes, de vifs tableaux, des caractères supérieurement tra^ cés« Le couvent de jeunes filles et l'hôpital sont peints avec une rai^ fraîcheur de touche, la réunion électorale ^st cvayounée avec la verve d'un Daumier.
Mademoiselle Malabret qui n*est nullement romanesque, n'en déplaise à ceux qui en dehors de la halle ou de pis encore, déclarent que tout est romanesque, est une exquise création. M. Cantarel, Sa femme, le président Vaugenis, le vieux chirurgien, la mère Amélie, sont bien vivants, et ce diable de Valport, qui se fait ermite par amour, est tout à fait séduisant. Mais, si agréable que soit le commerce de ces personnages, peut-être ne regretterait-on pas qu'ils faussassent compagnie un peu plus tôt. Le roman qui a cent pages de trop y gagnerait. Il est fini après que mademoiselle Malabret a pour la première fois accordé sa main à Valport. Il devrait s'arrêter là; ensuite, il ne fait plus que tourner dans la même situation, au milieu de péripéties compliquées et peu nouvelles. Telle scène où Valport surgit inol)inément tout juste à point pour sauver Jetta Malabret des violences d'un misérable, a déjà servi plus d'une fois, et à des gens qui, certes, étaient loin de penser qu'un écrivain de la valeur de M. Cherbuliez la leur emprunterait jamais.
Vous me faites, seigneur, En m'empruntant, beaucoup d'honneur.
Le stratagème final dont use M. Vaugenis, pour lever l(^s derniers scrupules de la jeune fille, n'est pas non plus tout à fait inédit. On aurait aimé que ce roman se tînt du commencement à la fin dans le développe-
meut du caractère et des sentiments de mademoiselle Malabret, dans la peinture si bien ébauchée des Noirs et des Rouges. Pour prendre le lecteur et le tenir dans iin intérêt continu, un maître comme M. Cherbuliez n'a que faire de recourir aux coups de théâtre et aux incidents mélodramatiques.
Amours fragiles, ce joli titre n'est pas celui d'un roman, mais d'un recueil de trois Nouvelles. La première est fort spirituelle, leRoiApépi; la seconde, le Bel Edwards, rappelle, en son étrangeté, un rêve d'Edgard Poë; la troisième est tout simplement, un petit chef-d'œuvre ! Nous parlons des Inconséquences de M, Drommel.
ft M. Johannes Drommel, connnence M. Cherbu- » liez, arriva à Barbison le mardi 30 septembre se- » Ion les uns, le mercredi 1^^ octobre selon les au- » très. Ces derniers se trompent. Ce qui en fait foi , » c'est le double témoignage très authentique de » M. Taconet, ex-commissaire de police, et de ma- » (lame Denis, marchande de marée, qui partirent » de Melun dans le même omnibus que M. Drommel w et firent route avec lui. — A quoi sert-il, deman- )> dera-t-on peut-être, de déterminer minutieusei> ment cette date? — La main sur la conscience,
» cola no sert à rien, mais on ne saurait être tmp » précis dans ses informations lorsqu'il s*aglt d*un » sociologue allemand qui se pique lui^nôme de la » plus scrupuleuse exactitude en toute matière et » qui reproche aux Français de n*avoir jamais su ni )) la géographie ni Thistoire. i> Et toute la Nouvelle se maintient sur ce ton de persiflage, sans une seule dissonance.
Si Ton est tout d'abord fixé sur la nationalité et la profession de M. Drommel, on ne tarde pas à connalive son earactt»re et ses idées par ses propres confidences. M. Drommel a trop bonne opinion dô luimême pour ne pas tenter de faire partager cette opinion à tous œux qu'il rencontre. M. Drommel n'avait pa^ dix-huit ans que déjà il cherchait la synthèse. « La » satisfaction superbe qui se peint dans son regard, » témoigne que vers la cinquantaine il a fini par la » trouver. » Cette possession de la synthèse Ta amené à savoir que la nature a, comme M. Drommel, le génie de la synthèse et que toutes les maladies sociales proviennent de l'abus de l'analyse. 11 en conclut que la propriété et le mariage sont les plus ridicules et les plus funestes des préjugés, et qu'il suffit pour tout arranger, de mettre la terre et la fbmme en circulation. Cela n'empêche pas M. Drommel d'être propriétaire et d'avoir une très jolie femme. Pourquoi un Allemand qui déteste la France, qui a de boimes rentes et une jolie
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feitlmc^ct qui par-dessus le marché, possède la synthèse, s'avise t-il de courir cette France détestée en compagnie do sa jeune fettime? C'est que Mi Dh)liimel a eu quelques déboires dans son pays; Élu député au Reichstag, il a vil avec amertume que le prince de Bismark ne lui a fait aucune avance et que le pdrti drommelien aeu pour seul et unique membre M» Drommel. 11 a donc abandonné la politique^ d'autartt plus facilement que la politique l'a abandonné; il a échoué ftUx dernières élections; Pour surcroît* sa chaire de 80Gi(>lo^ie lui a été retirée et a été donnée à Tuil de ses colir^iu^s» 11 s'est Vengéj comme uti hortime de goût et (l 'esprit j en appelant ledit collègue : Asinu8 rtrftcwKMi'mu«i Malgré cela^ M. Dfommel n'est pas complètentetit nisséréné; Un p(*u mécontent de cette ingrate Allemaj'iH», il fait un voyage dti France par patriotisme olleniand. Quand il aura franchi la frontière du pays des Velelies, il trouvera^ par compâl^ison j quetoUt va poUr le mieux dans la meilleure des Allemâgnes possibles; M» Drommel a comme toujours pensé sagement. La sî»tlisc (*t la frivolité « des derniers Peaux-Rouges » — lisoE les Français — dépassent ehcore l'idéd qu'il s'en fîtisait; 11 lie manque pas de le eonstatct* à haute voix, en toute occasion, sanss'irtqUiéterde blessel* si^s eotnpagnons de route ou ses voisins de table. M. Taconetj qui il le malheur d'être de ceux-là et de ceuxH^i, et f|ui est un bon patriote d'humeur peu endurante.
316 LES nOxMMES ET LES IDÉES
a fort envie de jeter le sociologue par la fenêtre. Mais M. Taconet a lu Ral)elais ; il se contente de marmotter : (( Patience ! disait Panurge. » Si M. Drommel ne trouve pas en M. Taconet un auditeur docile, en revanche deux hôtes de marque deTauberge de Barbison, le prince de Malaserra, et le célèbre peintre impressionniste Henri Lestoc, sont de meilleure composition. Ils font mille amitiés à M. Drommel, ils écoutent avec déférence ses théories sur la mise en circulation de la femme et de la propriété. — a Patience! » dit toujours M. Taconet. Bref, une belle nuit que M. Drommel se promène dans la forêt, en compagnie de sa femme qu'il quitte rarement, de sa sacoche qu'il ne quitte jamais, et de ses deux nouveaux amis, il arrive ceci : le pseudoprince italien lui prend sa sacoche et le peintre impressionniste lui prend sa femme. M. Drommel est volé et. . . trompé, et, ô inconséquence I tout sociolc^ue et tout philosophe qu'il est, M. Drommel n'est pas content. Il ne tarde pas à retrouver sa fenune, car, comme le lui dit en manière de consolation M. Taconet, qui l'assis e dans ses mésaventures : « En général, lorsqu'on perd » sa femme, on la retrouve. y> Mais il ne retrouve pas sa sacoche. Il retourne à Gœrtz, en Silésie, d'où il écrit de longs articles sur les égards que les races subalternes doivent aux races supérieures. — « Patience ! répondaient Panurge et M. Taconet, » conclut M. Cherbuliez.
Mais nous regrettons d'avoir tenté l'analyse de cette Nouvelle, qui vaut surtou par la grâce maligne des détails, le pétillement de l'esprit, la continuité extraordinaire de l'ironie. Analyse-t-on Vhigénu ou la Vision de Babouc ? Lisez donc les Inconséquences (le M, Drommel, En vérité, c'est joli comme un conte (le Voltaire.
Il arrive le plus souvent qu'on va du simple au compliqué, de la norme à l'exception, du connu à l'inconnu. Chez M. Victor Cherbuliez, c'est le phénomène contraire. A comparer les œuvres de sa jeunesse avec ses derniers romans, on est frappé de cette marche, nous dirions volontiers de cette ascension vers la simplicité des moyens, des sujets et des décors. Dans le Comte Kostia, dans V Aventure de Ladislas Bolskij dans Meta Holdenis, la singularité des caract4''res et des péripéties contribue certainement à l'intérêt, au charme du récit. La curiosité est éveillée par ces burgs du Rhin, ces steppes de l'Ukraine, ces Russes, ces Hongrois, ces Polonais. Le comte Kostia (^ Meta Holdenis ne sont pas des figures que l'on rencontre communément. Tous ces étrangers sont plus ou moins étranges. Qu'ils soient peints d'après nature, d'accord ; mais il ne nous est pas bien y^ rmis d'en
juger; En se faisant Français^ il semble que M* Ghèrbuliez ait renoncé au cosmopolitisme dans le fbmail. Mademoiselle Sistint-Mctur, Jeari Tététtili N&its et RougeSf la Ferme du Choquard tle nous présentent, que des types^ des sentiments, des décors qui tious sont plus ou moins familiers. Nous pouvons cotnpÀrer les portraits aux originaux, les toiles aux pajr^elgeSj et mieux apprécier les mérites du peintre. La tâche du romancier devient plus difficile, car Tattrait de la nouveauté n'a plus de part à l'intérêt du roman. L'œuvre vit désormais par les seules qualités de l'écrivain*
Si nous disons qu'Un l*dman dont l'action se passe dans un milieu qui nous est connU suppose plus de difficultés, et, partant, a peut-être plus de méritcj nous n'accédons pas pour cela aux thêoHes des réalistes^ L'étude de la vie quotidienne ne proscrit à notre avis ni la pureté des sentiments, ni Ift délicatesse des penséesj ni la poésie^ ni le bien dire, ni le bbn goût. Or le réalisme^ selon la formule noUvellcj réprouve tout celtt; Il en résulte que le réalisme n'est en génêtal que la cdricàture de la vérité, conUHéle haturalisme n'esta en général, que le contraire du naturel; Refflar^ quons d'ailleurs qud, quand tels romaticiëH idéalistes nous mènent à l'Assommoir ou à Al Maison TelliEr^ c'est pour nous pays incoiinu au même titre Que le château du comte Kostia. MM. ïola et Guy de Mail-
passant parlent à notffe cuHoëité toUi àiitâtit que Ta fait M. Gherbulieta Mais il y â cette dàftèf^tm^ que M. CherbuJiCK ^'èidfes^ en ndUs à le cilfio§itô d« l'ospHt, tandis que les Réalistes» eidtënt en ttôtië Ift curiosité de la bête, -- la CUHOëitê de Vmti^, seloh
l'euphétnisme charmant de Xâvier de Mttlstre<
La ferme du Choquard est une forme comme il »*ett trouve beaucoup en Brie. On y cultive le blé* la luzerne et la betterave, od y élève du bétttU et oh y fait d'exeellertt fromage. Les deux fcettt soixante hectares de terre « d'Un &eul tenant li qui composent ce domaine appartiennent au^ Pâluel depuis trois générations; Robert PalUel^ le fermier actuel) beau et mâle garçon de trente ans, a été marin, A eouru le monde, et préfôre là mer au sacro-saint plancher des vaches. A la mort de son père, madame Paluel Ta rappelé au Choquard, où il est devenu fermier malgré luij et aU demeurant très bon fermier, e«ir Robert fait bien ce qu'il faiti Le domaine prospère grâce à lui^ grâce aussi à sa mère, la terrible petite madame Paluel « considérée par toute la grande culture des environs » conune le modèle des impeccables ménagères, par » ses domestiques et ses ouvriers cdmme une persorihe 9 dure au pauvre hiohde, par sa cuisinière Catherine » comme la femme la plus regardante et qui déteste » le plus le coulage ». Le (Ils s'occupe de la tel^re^ la mère a le gouvernement de la maison: Dans la
basse-cour, dans Ja laiterie, dans la cuisine, elle est omnipotente et fort jalouse de son autorité. Aussi pense-t-elle avec effroi que, si Robert se mariait, il lui faudrait partager cette autorité avec sa bru, peut-être la lui céder tout entière. Cette perspective est la seule chose qui fasse ombre à son orgueilleuse félicité ; autrement, elle n'échangerait pas son sort contre cohù d'impératrice des Indes.
A quelque distance du Choquard, on aperçoit l'auberge de la Renommée des bonnes gibelottes. Autre lieu, autre monde. Le couple Guépié a la réputation qu'il mérite, c'est-à-dire la plus mauvaise. Il semblerait que la ferme et l'auberge ne dussent jamais avoir affaire ensemble. Comment il en va tout différenuïient ; comment mademoiselle Aleth Guépié, une rusée petite fille qui a reçu un semblant d'éducation dans un pensionnat de Melun, où elle a acquis, avec quelques teinture d'anglais et de piano, la plus haute estime de sa coquette personne, devient la femme de Robert Paluel ; comment ce mariage d'amour tourne mal; comment la jeune madame Paluel trompe son mari, tente de l'empoisonner et finit par mourir . folle; comment cmfin Robert Paluel, après une scène charmante, d'un sentiment profond et d'une délicieuse poésie, épouse la petite Mariette Norris, une orpheline jadis recueillie à la ferme ; voilà ce que nous ne nous aviserons pas de raconter. C'est déjà trop d'à-
voir gâté par l'analyse les Inconséquences de M. Drommel. Le romancier nous demande grâce pour la Ferme du Choquard.
(( Pour faire une brouette, dit Robert Paluel en un » jour de tristesse, il faut de Taccacia pour les bran- » cards, du peuplier pour la caisse, du chêne pour la » jante et les rais, et de l'orme tortillard pour Tessieu. » S'il faut tant de choses pour faire une brouette, il en » faut bien davantage pour rendre un homme heureux . » — S'il faut tant de choses pour faire un homme heureux, et s'il faut môme tant de choses pour faire uri bonne brouette, il en faut bien plus encore pour faire un bon roman, et ces choses-là, M. Victor Cherbuliez les connaît bien.
Octobre 1883.
« Le plaisir de là critique, a dit La Bruyère, » nous ôte celui d'être vivement touché de très ijcllcs » choses. » Combien d'esprits éminents se sont ainsi (Me le plaisir do goûter les grandes beautés des
1. Lé Livft d'Or de Victor Bugo par M. Emile Blémont; Victor Hugo, par Paul de Saint-Victor. — Ces deux libres qui ont évoqué dans notre esprit, en quelques heures d'enchantement, toutes les figures créées par le poète, et qui maintes fois nous ont fait relire tout un volume quand nous voulions seulement relire une scène ou une strophe, nous ont suggéré l'idée de résumer ce que la critique d'hi er et d^aujourd'hui a dit de Victor Hugo. Grâce aux nombreuses citations données dans le Livre d'Or par M. Emile Blémont, et que, d^ailleurs, nous n'avons pas laissé de compléter^ nous avons tous les documents pour ce chapitre d'histoire littéraire, où les articles do Saint-Victor tiennent une place si brillante. — Victor Hugo disait un jour à ce magicien de la plume : « On écrirait un » livre rien que pour vous faire écrire une page. » Hélas ! Paul de Saint'Vietor n'écrira plus d'articles, et, par une rencontre singulière, Victor Hugo n'a rien publié depuis la mort de son ami.
œuvres de Victor Hugo ! Si le poète a trouvé presque h ses débuts des admirateurs enthousiastes et de fanatiques défenseurs, il a eu des ennemis littéraires plus que personne en ce siècle, plus que personne il a été censuré, attaqué, décrié. Sans doute, il a eu beaucoup il se louer de la criti(iue, mais nul, peut-être, n'a eu autant à s'en plaindre. Le roi Joseph lui écrivait en 1833 î « Je regrette que votre père, mon ami le général )> Hugo, ne soit pas témoin de vos efforts et de vos )) succès qui suivent tant de traverses. » La vie de Viclor Hugo, en effet, n'avait été jusque-là et ne devait (Hiv longtemps encore qu'une longue lutte marquée par les triomphes et les revers. Mais Thounne était fait pour la soutenir. Ce grand combattant avait bien choisi sa devise: Hierro (fer.)
Les Odes furent accueillies avec ftiveur. Aussi bien, touchés par les beaux sentiments, ftappés par les grandes images, séduits par la variété et la science des rythmes , les lecteurs n étalent pas encore troublés dans la quiétude de leur admiration par des nouveautés trop hardies. II y avait dans ces premiers vers — nous parlons des pièces datées di* 1819 à 1822 — nombre de périphrases et de métaphores, d epithétes sans couleur, de souvenirs pseudomythologiques, de termes comme lyre, luth, urne, trépas, par quoi Victor Hugo se rai)prochait des autres poètes du temps. En 1822, Victor Hugo n'était
encore qu'un enfant de génie, selon le mot de Chateaubriand. L*enfant n'allait pas tarder à montrer toute la puissance de l'homme. Dans les- nouvelles Odes, les Ballades et les Orientales, il n'y eut pas seulement progrès, il y eut transformation. Aussi, dès la publication des Odes en trois volumes (1826), la critique commence à s'inquiéter. On daigne reconnaître le grand talent du poète, mais on le compare à Delacroix, rapprochement qui, à cette époque, n'était assurément pas un éloge sans réserve. On le censure pour « ses traits incorrects et heuilés », on lui recommande (( un travail plus soigné, une exécution » lente et paisible. » Dubois écrit : « Une longue mé » ditation de ses sujets, une étude positive de tous » les faits qui s'y rattachent, une continuelle fami- -) liarité avec Racine ne pouiTaient-elles pas don- » ner enfin à M. Victor Hugo plus de réalité dans » ses peintures, plus de souplesse et dé pureté » dans son langage ! Si jeune, il est aisé de con- » quérir l'habileté quand on a le talent. » ,— Notez que d'autres critiques reprochaient tout justement à Victor Hugo de mettre trop de réalité dans ses peintures et d'avoir plus d'habileté que de talent. Sainte-Beuve seul jugeait bien quand il écrivait des Odes et Ballades : a M. Victor Hugo fait voir et fait » entendre ; ce qu'il écrit est éblouissant et nuancé..., >> Qu'on imagine à plaisir tout ce qu'il y a de plus
» pur dans l'amour, de plus chaste dans l'hymen, de » plus sacré dans l'union des âmes sous l'œil de Dieu ; » qu'on rcve en un mot la volupté ravie au ciel sur » l'aile de la prière et l'on n'aura rien imaginé que ne » réalise et n'efface encore M. Hugo dans les pièces » délicieuses intitulées : Encore à toi et Son nom, » Cromwell soulève la tempête. C'est d'ailleurs moins le drame lui-même que la préface que l'on attaque. A relire aujourdhui ce manifeste, on s'étonne qu'il ait pu jamais être regardé comme une déclaration de guerre aux grands principes de l'art. On peut contredire à la partie historique de cette préface célèbre. C'est quelque peu arbitrairement et avec un esprit Irop prompt à généraliser que Victor Hugo établit sa théorie des trois âges de la poésie dans toutes les littératures. Mais, dans la partie esthétique, l'écrivain n'avance aucune proposition qui ne se puisse défendre et n'ex[)rime aucune idée que Ton ne puisse paiiagcr. Le droit de cité dans la littérature, réclamé pour le grotesque, ne paraît point une exigence hors de raison, d'autant que Victor Hugo fait entrer dans le grotesfpie lago, Richard HI, les sorcières de Sfacheth, Tartufe, Harpagon, don Juan, Méphistophélès. A coup sûr, personne ne voudrait arracher ces figures dé l'œuvre de Shakespeare, de Molière et de Gœlhe. Pour Victor Hugo, le grotesque, ce . n'est pas ce cpii est vulgaire ou inunonde ; c*cst ce qui
3î2G LES HOMMES ET LES IDÉES
est élranj^e ou excessif, ou unique ou monstrueux. On ne saurait non plus s'offenser que l'auteur de la préface de Cromwell prenne parti pour le Cid contre les critiques de Scudéry, et l'on aime qu'il ait condamné d'avance le principe du réalisme par ces mots : « Il V a la réalité selon la nature et la réalité » selon l'art; celle-là seule est la bonne. » S'il proteste contre l'unité de temps et de lieu, on lui donne tort avec Sophocle, mais on lui donne raison avec Shakespeare ; s'il demande avant tout « que le poète » se garde de copier qui que ce soit, pas plus Shakes- » peare que Molière, pas plus Schiller que Corneille », on trouve (juc le conseil est bon à suivre ; s'il déclare que ft le premier, l'indispensable mérite de l'écrivain, » c'est la correction », on estime que quelques-uns de ses adversaires auraient mieux fait de l'écouter que de l'attaquer ; et, quand il appuie plus d'une de ses propositions de l'autorité d'Aristote et de Boileau, on reconnaît qu'en condanmant en masse, couune on Ta fait naguère, toutes les idées de la préface de Cromwell^ on condamne en même temps les hautes leçons des maîtres de la critique.
Voilà donc ces audacieuses théories qui excitèrent tant de colères. « En résumé, concluait un article de la \ Gazette de France, M. Hugo est toujours un versifi- » cateur assez habile, mais rien de plus, et il n'a sur- » tout aucune espèce de vocation pour le théâtre, ni
» d'inlelligeiice des effets dramatiques. » Deux députés, dont les noms méritent pour cela même, mais pour cela seulement, d'être conservés à la postérité, MM. Liadières et Fulchiron, déclarèrent à la tribune qu'ils voteraient contre la subvention si la Comédie-Française (( ouvrait son sein aux dramaturges ». Le « dramaturge », c'était Victor Hugo. On mettait au même rang Cromwell et les Deux Forçats, Marion Delorme et le Bourreau d'Amsterdam. Si cette préface fameuse avait provoqué une telle irritation, c'est qu'elle ne contenait pas seulement des théories; sans qu'ils fuss(Mit nommés, les pseudo-classiques, « funguset lichens » des grands arbres », y étaient directement pris à partie. L'un d'eux, Alexandre Soumet, qui, d'ailleurs, avait de la sympathie pour les romantiques, eut l'esprit d'écrire à Victor Hugo : « Quoique dans votre » préface, vous nous traitiez impitoyablement de » mousses et de lierres rampants, je n'en rendrai pas » moins justice à votre admirable talent, à votre œuvre » michelangesque, remplie des beautés les plus neuves » et ^(^s plus hardies. » Alexandre Duval et Jay eurent moins d'esjH'it. L'auteur comique fulmina contre le novateur une véritable catilinaire, et Jay consacra à Victor Hugo un article dédaigneux dont voici la conclusion : a Ltî drame de Cromwell n'a excité en moi » d'autre sentiment que celui de la commisération » pour un jeune homme né avec d'heureuses dispo-
» sitions. » Nombre d'écrivains, il est vrai, avaient un sentiment autre que celui de la commisération pour « ce jeune honune né avec d'heureuses dispositions ». Charles Nodier, dans une Variété du Globe, où il défendait et l'auteur et le drame et la préface, disait avec esprit : « Il serait extraordinaire que, la liberté étant » universellement recomme bonne, on l'interdît ex- » ceptionnellement à celle de nos facultés qui en est t le plus altérée, à l'imagination. » La jeunesse, d'ailleurs, était avec Victor Hugo ; on se passionnait pour cette préface qui, selon le mot de Théophile Gautier, fut comme les Tables de la loi romantique.
Les colères n'étaient point tombées quand Victor Hugo publia les Orientales. Tandis que. Pierre Leroux et toute la phalange romantique vantaient «l'éclat » éblouissant, le lyrisme, la fantaisie ailée » de ce livre enchanteur, Baour-Lormian rima une satire, te Canon d'alarme, — Nous n'inventons rien. — L'auteur du Génie de la montagne bkue en api>elle à Boileau:
s'il voyait Ogiirer, en des vers lourds et durs,
Ces trois têtes de Grecs
Sans doute on Tentendrait, pris d'un juste courroux S'écrier : « Le Parnasse est-il peuplé de fous? »
Mais, reprend Baour avec mélancolie
... Boileau ne vit plus que par sa renommée.
Dans la tombe avec lui, la satire enfermée Ne vient plus châtier de burlesques ti'dvers. Avec impunité les Hugo font des vers I
La bataille engagée dans la salle de la Comédie- Française à la première représentation iVHemani se continua longtemps dans la presse. Les uns criaient au génie, les autres criaient à là démence. « C'est » un tissu d'extravagances, dit un critique, auxquelles » l'auteur s'efforce de donner un caractère de gran- » deur et qui ne sont que grossières et triviales. » — (( Xous ne pouvons nier, écrivit Armand Carrel, que, » dans une autre planète, l'honneur ne fasse faire de » telles choses ; mais, sur notre globe, tout au plus )) pourrait-on l'admettre des plus insensés habitants )•> de Bedlam ou de Charenton. » Entre les panégyriqiies et les diatribes, intervenait un article de vraie critique : « Séparez les parties du drame , f) lit-on dans le Globe du 1" mars 1830, vous trou- ): verez le faux, ce qui est commode pour la critique » aveugle et malveillante ; mais, regardé d'ensemble, » tout est vrai et proportionné. »
Le succès de Notre-Dame de Paris fut moins contesté ; toutefois il y eut encore bien des notes discor- (Jantes dans le concert des éloges. Un article du Temps. attribué h Alfred de Musset, déclare que ce roman n'est qu'un magnifique décor peuplé de personnages tout de fantaisie et qui ne vivent point. Sainte-
Hcuvo vaille la forme pour attaquer le fond : « C'c^st \> un roinan un peu fantastique, toujours anguleux, » hautain, t'6»r//a// pour ainsi dire... » Sa conclusion est qu'il y a tr.)p de fatalité, pas assez de pitié. Dans un remarquable article de l'Avenir, M. de Montalembert avoua plus franchement son admiration : « Le style merveilleux créé par M. Victor Hugo est » un style de feu dont l'ardeur est irrésistible et qui » déborde avec un luxe effréné; il fait comprendre et » sentir l'intime liaison qui existe entre tous les actes, » l'identité du beau dans toutes ses manifestations. » ... Les deux chapitres: Lasciate ogni speranza et » Fièvre resteront deux monuments de la littérature » moderne... On dirait qu'un cœur de mère bat dans » cette poitrine déjeune homme tant il y a de révéla- » lions intimes, tant il y a de secrets déchirants mis » h nu dans le récit d(^s angoisses de la Chantefleu- » rie... » Saint-Marc Girardin, qui ne pensait pas comme Montalembert, on le sait, estime que cette mère n'est point humaine : « Ce n'est pas plus une » femme qu'une ménî que je vois, c'est une bête » féroce. Sa colère s'est changée en fureur, Tinstinct » remplace le sentiment, l'âme cède au corps. Dans » Ovide, la métamorphose aurait déjà commencé. » Éloignons-nous, car je suis homme et je ne me » laisse toucher que par ce qui est humain. » — Songez donc ! une femme est devenue à demi folle
parce qu'on lui a volé son enfant. Cette enfant, elle la retrouve miraculeusement après quinze années de larmes, et elle la retrouve pour l'embrasser une seule fois et pour la voir aussitôt traîner au gibet, En vérité, elle devrait contenir son désespoir et garder du calme dans sa douleur I
Gœthe traita Notre-Dame de Paris comme on traite parfois l'œuvre d'un rival redouté. Eckermann rapporte ces paroles : « Il ne m'a pas fallu uYie mé- » diocre patience pour endurer les tourments que » Notre-Dame de Paris m'a coûtés. On n'y trouve pas )) une peinture vraie de la vie humaine, des caractères » d'hommes. L'ouvrage est sans naturel et sans vérité ; » les personnages que le romancier met en scène )) ne sont point des êtres vivants, mais des marion- » nettes auxquelles il fait faire selon ses caprices » toute sorte de gambades et de contorsions. » Victor Hugo avait vécu et grandi au milieu des orages. Les foudres du Jupiter de Weimar étaient impuissantes contre le Titan.
La critique désarma devant Marion Delorme et devant les Feuilles d automne. Dans les journaux du temps, on ne trouve guère que des louanges. C'est Jules Janin qui dit : « A M. Victor Hugo revient » riionneur d'avoir écrit le plus rare et le plus tou- » chant de tous les drames de ce siècle.» C'est Sainte- Beuve qui appelle les Feuilles d'automne une œuvre
(le malurilé féconde, un miroir sincère, Thymnc d'une âme en plénitude. Les polémiques reprirent avec fureur à l'occasion du Boi s'amuse, Gustave Planche, qui si» montra ])articulièrement hostile au drame en lui-même, rendit du moins entière justice u lécrivain. « il a im])rimé aux rimes une richesse » oubliée depuis Ronsard, aux rythmes et aux césures » des habitudes perdues depuis Régnier et Molière ; >) il a rendu au mécanisme intérieur de la phraséo- )) logie française les périodes amples et flottantes » abandonnées au xvin^ siècle... Pour le ma- » niemenl de la langue, M. Hugo n'a pas de rival ; )) il fait de notre idiome ce qu'il veut. Il le forge et » le rend solide, âpre et rude comme le fer; Je )) trempe comme l'acier et le sculpte comme le mar- » bre. )) De tels éloges rachètent bien des attaques. Nous reti'ouvons dans cette page la sagace critique de (justave Planche.
L'opinion d'aujourd'hui place les drames envers de Mctor Hugo dans un rang plus élevé que ses drames en prose. Il y a un demi-siècle, on en jugeait différemment. Lucrèce Borgia et Angelo obtinrent dans le public et dans la presse un succès presque sans mélange. Après la première représentation de Lucrèce Borgia, la foute enthousiaste détela la voiture du poète et fit de l'humble fiacre un char de triomphe.
Les Chants du crépuscule, les Voix intérieures,
les Rayons et les Ombres, qui parurent k peu d'années d'intervalle, de 1835 à 1840, furent accueillis diversement. Plutôt hostile aux Voix intérieures, dont Chaudesaigues, par exemple, disait : « Cela ne » vaut que la compassion et le dédain », la presse défendit avec chaleur les Chants du Crépuscule et les Rayons et les Ombres. Écoutez Sainte-Beuve : « ... Au résumé et malgré nos critiques qui se » réduisent presque à une seule, à un certain man- » que d'harmonie parfaite et de délicate convenance, )) ce livre soutient k l'examen le renom lyrique de « M. Hugo, et doit même l'accroître en quelque » partie. Mainti^ pièce du recueil décèle chez lui des » sources de tendresse élégiaquc plus abondantes et » plus vives qu'il n'en avait découvert jusqu'ici. » Écoulez Alexandre Dumas : « Jamais notre grand » poète n'a plus merveilleusement manié cette ma- » tière rebelle qu'on appelle le style. » Écoutez Charles Magnin : <i Tous les sentiments sont ici vrais » et sincères... La proportion des beautés sur les » défauts nous paraît s'être accrue. » Mais h ces éloges M. Nisard, dont l'autorité était déjà grande, ripostait par un article d'une vivacité extrême, où la crilicjue tourne au réquisitoire. Toutes les œuvres de Victor Hugo y sont successivement étudiées avec prévention et attaquées avec passion. M. Nisarda reconnu plus tard sa sévérité. Au reste, son culte pour l'art clas-
sique, qu'il croyait menacé par les novateurs, ne Tempochait point de reconnaître les plus éminents mérites à l'auteur des Orientales et de Notre-Dame de Paris, « La langue française n'a pas de plus belles » odes que les plus belles de M. Hugo ; images bar- » dies et précises, phrases pleines de nombre, rappro- » chements heureux de mots... Ces odes ont atteint » à la perfection du genre. » Voilà pour le poète. Voici maintenant pour le prosateur : « M. Victor Hugo a » un instinct supérieur du langage français et la science » de la valeur des mots... Bon nombre de ses pages » sont de la vraie école française, correctes et fortes, » fidèles au génie de la langue, et empreintes de nou- » veauté, d'un tour énergique et hardi, éclatantes » sans or faux, originales sans bizarrerie, harmonieu- » ses sans mollesse. » Ainsi M. Nisard lui-même, l'auteur des Poètes latins de la décadence, l'auteur du célèbre Manifeste contre la littà'alure facile, le défenseur le plus convaincu comme aussi le plus savant et le plus ardent des grandes traditions classiques, a ajouté une feuille de laurier à la couronne de Victor Hugo, et c'est une feuille d'or.
Il n'est pas rare que le public et la critique se trouvent en désaccord. Il en alla ainsi pour les deux derniers drames de Victor Hugo que l'on ait représentés. Ruy Blas, qui fut un triomphe, eut une critique adverse. Selon Gustave Planche, selon Jules Sandeau,
selon Jules .Tanin — levior fluctu — c*est une gageure contre le bon sens, un manquement à toutes les bienséances, un outrage à l'histoire et à la raison. Tout au contraire, la trilogie des Burgraves, qui déconcerta les habitués de la Comédie-Française comme Teût fait une trilogie d*Eschyle, fut chaleureusement défendue dans toute la presse. Théophile Gautier, Edouard Thierry, Charles Magnin, d'autres encore, écrivirent de superbes articles. « Victor Hugo, dit Gautier, a » cette violence et cette âpreté de style qui caractéri- » sent Michel-Ange. Son génie est un génie mâle, car » le génie a un sexe. Raphaël est un génie féminin, » ainsi que Racine; Corneille est un génie mâle... Ce >) drame, c'est l'ampleur et la poésie à pleine volée de » la tragédie antique, bien différente de la tragédie » classique. » — « La grandeur du tableau qui termine » le premier acte des Burgraves, dit Charles Magnin, )) aurait fait battre des mains à tout le peuple d'Athè- » nés... Cette œuvre, grande par la pensée, sévère par » l'exécution, nous paraît ce que Victor Hugo a tenté d jusqu'ici sur la scène de plus grave et de plus élevé. » Remarquons en passant que la critique, ce qui n'arrive pas toujours, mais ce qui arrive presque toujours, avait ici raison contre k; public. Les Burgraves sont à Ruy Blas ce qu'une tragédie d'Eschyle est à un drame (1(^ Caldéron qui serait écrit dans une langue admirable.
Après les Burgraves, Victor Hugo allait de longues années se trouver à Tabri des caprices du public et des attaques de la critique. Il fut nommé pair de France, la politique le ravit aux lettres ; il abandonna le théâtre pour la tribune, le livre pour la parole. Quatre ans auparavant, en 1841, l'Académie française Tavait enfin élu. Il s'y était présenté quatre fois. Là comme dans la presse, il avait trouvé bien des résistances et bien des inimitiés. Mais, si Victor Hugo avait le génie, il avait aussi la volonté
On croit assez comnmnément que la critique tout entière désarma devant les œuvres de Victor Hugo écrites dans l'exil. L'âge du poète, qui déjà atteignait le demi-siècle, son passé de gloire, sa proscription enfin semblaient commander le respect. Certains critiques ne l'entendirent point ainsi. Sans doute on changea de ton. En I806, il eût été plus ridicule encore qu'en 1830 de faire la leçon à Victor Hugo, de le traiter de haut et d'employer à son égard les mots de pitié et de commisération. On renonça donc à donner des conseils au poète, mais pour cela, on ne renonça pas à l'attaquer. De Napoléon le Petit et des Châtiments, il ne fut naturellement point parlé dans les journaux français. Au reste, les passions politiques
caisseiit singuliùreinent nui de pari ot d'autre h l'impartialité du jugement. Le livre de Victor Hugo qui a peut-(^tre été le plus lu est celui sur lequel on a le moins écrit.
Annonces avec éclat, attendues avec impatience, les Contemplations furent Tévénement de toute une saison. L'édition s'enleva en un jour. Si Ton ne joua pas au premier sang le dernier exemplaire qui ivstait chez Michel Lévy, comme on raconte . que C(,'la se passa en 1707 pour le volume du Diable boiteux, c'est que nous ne portons plus l'épée au côté. Dans la presse, les avis furent partagés. Les journaux de l'opposition libérale louèrent beaucoup le nouveau livre, tout en ayant le bon goût de ne faire dans leurs articles aucune allusion au nMe qu(^ la politique avait fait au pof'te ; c'eût été diminuer la valeur des éloges littéraires et donner à penser que la pure émotion qui se dégage de cet admirable recueil et élève l'cisprit dans les régions sereines n'était pas le seul motif de leur enthousiasme. Lamartine, Eugène Pelk^an, Jules Janin écrivirent de chaleureux articles. « C'est la plus grande œu\TC lyrique de ce » grand poète lyri(|ue, dit M. Auguste Vaquerie : tout » le problème^ terrestre d(^puis la plainte du brin » d'herbe jus(ju'aux sanglots du père !... La nature (»st » interrogée et répond. Le vent n'est plus un bruit, c'est » une voix; la goutte n'est plus une perle, c'csl une
)) larme. » Gustave Planche s*ofFensa de voir la nature ainsi interrogée et trouva mauvais qu'un simple poète se permît de causer avec « toutes les voix de » la métempsycose ». Il accorda d'ailleurs qu'il y a dans les Contemplations des morceaux achevés et des sentiments sincères. M. Bai'bey d'Aurevilly, lui, lie concéda rien. « Il faut se hâter de parler des » Contemplations, car c'est un de ces livres qui doitt vent descendre vite dans l'oubli des hommes. Il va » s'y enfoncer de tout le poids de ses douze mille vers. » Un critique moins célèbre, Edmond Duranty, ne se contenta pas d'attaquer l'œuvre nouvelle; il fit le procès de toutes les œuvres anciennes. Le factum ne reconnaît aucune espèce de mérite au poète en particulier ni à la poésie en général. Victor Hugo, qui chef de l'armée romantique avait été, pendant trente ans, combattu comme un novateur, allait désormais être attaqué comme un homme du passé par l'escouade des réalistes. Duranty se fit leur porteparole. « Hugo, écrivit-il, est un comédien de poésie, » un esprit masqué où rien n'est sincère, pas même » la vanité!... Otez-lui trente gros adjectifs et toute » sa poésie s'effondre comme un plafond auquel on » enlève ses étais... Les femmes, il ne les aime pas; » les enfants, il ne les comprend pas; la nature, il )) ne la sent pas. » Ce bel article, qui portait pour titre: le Gouffre géant des sombres abimes roman-
tique i, valait tout juste autant que le Canon d'alarme de 1829. Duranty jouait au Baour-Lormian, mais satire pour satire, celle de Baour était plus divertissante.
La Légende des siècles eut un très grand succès. M. Barbey d'Aurevilly, lui-même, fit amende honorable, avouant qu'il trouvait là (( des accroissements » de talent, des approfondissements de manière, des » choses enfin qu'il n'avait pas encore vues dans » M. Hugo. )) Théophile Gautier, Charles Baudelaire, d'autres encore ont épuisé l'éloge sur la Légende des siècles, et M. Théodore de Banville a exprimé par ces paroles décisives que ce livre est le terme suprême de l'art du poète: (( Notre outil, c'est la » v(îrsification du XVI® siècle perfectionnée par » les grands poètes du XIX® siècle , versifica- » lion dont toute la science se trouve réunie dans un » seul livre, la Légende des siècles, qui doit être la » Bible et l'Évangile de tout versificateur français. »
On batailla rudement autour des Misérables. Toute la presse prit parti pour ou contre. Tandis que Paul de Saint-Victor, dont c'était le premier article sur Victor Hugo, Nefftzer, M. Emile Montégut, M. Jules Levallois louaient le caractère épique du roman, son intérêt passionnant, son humanité profonde et émue, la grandeur ou la grâce de ses types si variés, d'autres critiques s'insurgeaient contre le succès. Ils
3i0 LES HOMMES ET LES IDÉ^ES
criaient au péril social, établissaient Tinvraisemblance de la donnée ])rcraiôre du livre, signalaient les fautes de goût, les défauts de proportion entre les épisodes. M. Barbey d'Aurevilly écrivit plusieurs articles d'une violence extrême. Louis Veuillot, tout en critiquant le livre, reconnut qu'il y trouvait « des » choses d'une grande conception, d'une vérité pro- » fonde, d'une langue admirable ». Lamartine consacra aux Misérables trois cents pages du Cours de littérature. Le titre de cette longue étude: Considération sur un chef-d'œuvre ou le danger du génie^ disait d'avance ce qu'elle serait. Lamartine exalte le génie de l'écrivain et combat l'œuvre. « ... La seule » magie de son éloquence, les seuls mirages de- ses » promess(»s, la seule séduction de ses songes dorés » font d(\ son livre un livre malsain de fait. 11 » est trop beau pour être innocent. » Dans le Journal des Débats, M. Cuvillier-Fleury écrivait : « Comme œuvre littéraire, j'aime ce livre pour la. » vigueur qui s'y montre, pour la puissance qui s'y » déploie, })our touti?s les qualités de force, d'am- » pleur et d'harmonie dont la réunion semble le privi- » lége de ce ferme et immuable esprit. Je ne dis rien » de trop. Je sais tout ce qui lui manque du côté des » nuances et des délicatesses. » M. Cuvillier-Fleury, (|ui n'oubhe jamais d'avoir de l'esprit, terminait de cette façon : « J'ai vécu deux jours à Brobdingnac,
» N'allez pas croire qu'on s'y ennuyé. Seulement tout )> y est plus grand que nature, en bien comme en mal, )) les hommes et les animaux, la terre et le ciel, les )) vertus et les vices, les pensées et les sentiments. » On no pouvait ôtre plus mal inspiré que de découvrir dans les Chansons des Rues et des Bols, ces vers qui brillent comme l'aurore, fleurissent conmie le printemps et chantent comme la jeunesse, dos signes de caducité ; cela arriva cependant. Mais voici (l'autre part ce qu'écrivait Paul de Saint-Victor. <( Le ù grand poète a le double don du délicat et du colos- )) sal ; il rappelle les Cyclopes, qui fabriquaient en » même temps des armes pour Achille et des bijoux pour Vénus... Et quelle prodigieuse élasticité dans » celle slancc . de quatre vers qui défraye les quatre- » vingt-dix njorceaux du livre et qui suffît à » l'expression de tous leurs contrastes, à la pein- » turc de toutes leurs images, tantôt large et fiére » comme un fragment de fresque, tantôt précieuse » et suave comme le plus transparent pastel ; ici, s'é- » lovant d'un coup d'aile aux sublimités du lyrisme; » là, rasant la terre d'un pied leste et vif. — Ci^ci » dit, j'accorde les défauts, aussi âpres et aussi sail- » lans que les nœuds d'un chêne et les aspérités d'une » montagne: concelli bizarres, métaphores outréi^s, » cal(>mbours baroques. Mais censure qui voudra ces » boutades de la force on verve ; ce sont là j(Hix de
criaient au péril social, établissaient Tinvraisemblance de la donnée première du livre, signalaient les fautes de goût, les défauts de proportion entre les épisodes. M. Barbey d'Aurevilly écrivit plusieurs articles d'une violence extrême. Louis Veuillot, tout en critiquant le livre, reconnut qu'il y trouvait « des » choses d'une grande conception, d'une vérité pro- » fonde, d'une langue admirable ». Lamartine consacra aux Misérables trois cents pages du Cours de littérature. Le titre de cette longue étude: Considération sur un chef-d'œuvre ou le danger du génie ^ disait d'avance ce qu'elle serait. Lamartine exalte le génie de l'écrivain et combat l'œuvre. « ... La seule » mag'i(^, de son éloquence, les seuls mirages de- ses » promesses, la seule séduction de ses songes dorés » font do son livre un livre malsain de fait. 11 » est trop beau pour être innocent. » Dans le Journal des Débats, M. Cuvillier-Fleury écrivait : (« Comme œuvre littéraire, j'aime œ livre pour la. » vigueur cpii s'y montre, ])our la puissance qui s'y » déploie, pour toutes les qualités de force, d'am- » pleur et d'harmonie dont la réunion semble le privi- » lège de ce ferme et immuable esprit. Je ne dis rien » de trop. Je sais tout ce qui lui manque du côté des » nuances et des délicatesses. » M. Cuvillier-Fleury, qui n'oublie jamais d'avoir de l'esprit, terminait de cotte façon : <.< J'ai vécu deux jours à Brobdingnac,
)) N'allez pas croire qu'on s'y ennuyé. Seulement tout )> y est plus grand que nature, en bien comme en mal, » les hommes et les animaux, la terre et le ciel, les » vertus et les vices, les pensées et les sentiments. » On ne pouvait être plus mal inspiré que de découvrir dans l?s Chansons des Rues et des Bois, ces vers qui brillent comme l'aurore, fleurissent comme le printemps et chantent comme la jeunesse, des signes de caducité ; cela arriva cependant. Mais voici d'autre part ce qu'écrivtait Paul de Saint-Victor. <( Le i> grand poète a le double don du délicat et du colos- )) sal; il rappelle les Cyclopes, qui fabriquaient en » même temps des armes pour Achille et des bijoux » pour Vénus... Et quelle prodigieuse élasticité dans » cette stancc . de quatre vers qui défraye les quatre- » vingt-dix morceaux du livre et qui suffît à ^ l'expression de tous leurs contrastes, à la pein- » ture de toutes leurs images, tantôt large et fière » comme un fragment de fresque, tantôt précieuse » et suave comme le plus transparent pastel ; ici, s'é- » levant d'un coup d'aile aux sublimités du lyrisme; » là, l'asant la terre d'un pied leste et vif. — Ceci d dit, j'accorde les défauts, aussi âpres et aussi sail- » lans que les nœuds d'un chêne et les aspérités d'une » montagne: concetli bizarres, métaphores outrées, » calembours baroques. Mais censure qui voudra ces » boutades de la force (mi verve; ce sont lii jeux de
» colosse. » On voit par cette dernière phrase que Saint-Victor, bien qu'on l'ait souvent repris pour le ton uniformément dithyrambique de sacritique,n'était pas un prc^tri* do l'adoration perpétuelle. Rappelons encore que c'est à l'occasion des Chansons des Rues et des Dois que M. Henri Rochefort se fit prophète dans un article du Figaro : « Je ne doute pas que, » avant vingt ans, Victor Hugo comme Corneille » et Racine ne soit mis par les proviseurs eux-mêmes » dans la main des élèves. » Ceci était écrit le 9 octobre 186o. Les écoliers d'aujourd'hui vous diront que la prédiction s'est réalisée.
L'épopée en prose des Travailleurs de la Mer où « le personnage principal est l'Océan », rallia à peu près tous les suffrages. Quelques critiques censurèrent pourtant l'abus de la technologie nautique, et M. de Pontmartin dit ceci : (( Chaos et cahots ! » c'est ainsi qu'on pourrait caractériser oe livre, où » d'admirables éclairs sillonnent des ombres opaques, » où l'on est perpétuellement cahoté entre des » beautés qui enthousiasment et des énormités qui » exaspèrent. » Nous citerons encore cette appréciation, fort curieuse assurément, de M. Emile Zola : « Les amoureux sont fous et Gilliat est vision- » naire. Il s'en va tenter l'impossible; il part seul, » comme un ancien héros. . . Alors conunence un com- » bat épique, combat d'un honune contre Tinmien-
» site des flots. Le poète n'a jamais écrit de pages » plus grandes et plus énergiques. Il y a je ne sais » quel souffle venu de Tinfini ! » Le futur auteur de Pot-Bouille écrivant dans cette langue romantique et parlant <( du souffle de Tinfîni » ! Quantum mutatus ah illol
Le jeudi 20 juin 1867, la Comédie française reprit Hernani. Pour ceux qui assistaient à la représentation, cette soirée est restée un cher et grand souvenir. Nous avons vu, depuis, bien des reprises triomphales : Lucrèce Borgia en 1870, Buy Blas en 1872, Marion Delorme en 1873. Aucune n a eu cette grandeur solennelle, aucune n'a provoqué cette spontanéité d'enthousiasme. 11 y avait quinze ans qu'on n'avait entendu, dans un théâtre, des vers de Victor Hugo. A défaut du poète, son œuvre était rendue à la patrie et reprenait possession de la scène française. On connaissait la légende de la première représentation d' Hernani, et l'on avait à cœur d'effacer par un triomphe éclatant jus(|u'au souvenir des sifflets de 1830. Cette représentation eut le triple caractère d'un retour d'exil, d'une amende honorable et d'une apothéose. Trois jours après, tous les feuilletonnistes du Lundi, qui s'appelaient alors Théophile Gautier, Jules Janin, Paul de Saint-Victor, Nestor Hoqueplan, Théodore de Banville, chantèrent hosannah ! Un très jeune écrivain compara cette solennité
34i LES HOMMES ET LES IDÉES
à la représentation à* Irène du 30 mars 1778, en foisant toutefois cette remarque, que Irène et Hernani diffèrent autant par la valeur que Voltaire et Hugo se rapprochent par la gloire. Mais, avant que les dithyrambes de la critique parvinssent à Guernesey, peut-être Técho des acclamations avait traversé la mer et porté à Victor Hugo la pensée de la France.
V Année terrible, publiée en 1872, ouvre le cycle des épopées nouvelles. Paul de Saint-Victor fut encore Fun des premiers h parler de ce livre : « En » sortant de la représentation des Perses d'Eschyle, » les Athéniens couraient vers les temples et frap- » paient sur les boucliers en criant : Patrie ! Pa- ^ trie ! On pousse le même cri après avoir lu ce » livre, qui ne célèbre pourtant que des défaites. ù Le pays qui Ta inspiré peut être assuré de revivre; » de tels chants ne retentissent pas autour d'un )•) tombeau. » M. Jean Richepin dit aussi : « On » admire cet art prodigieux du poète qui, sur » un sujet toujours le même au fond, est tour h » tour philosophique, épique, lyrique, élégiaque, )) satirique, et qui vous prend ainsi par toutes )) les libres en faisant vibrer toutes les cordes. » Après r Année terrible, parut Quatre-vingt-treizeypms la Nouvelle Légende des siècles, l'Art d'être grandppre, Eelijions et Heligton, les Quatre Vents de l'eS"
prit, Torquemada. Mais la publication de ces livres n'est pas si ancienne qu'on n'ait encore présents à l'esprit les articles qu'ils inspirèrent, ceux de Paul de Saint-Victor et ceux d'Auguste Vacquerie, ceux d'Emile Montégut, d'Edouard Drumaût, de Charles Monselet, de Bérard-Varagnac, de Catulle Mendès, d'E- ^ mile Blémont, de TMtodore de Banville. Désormais, on ne parlait plus des œuvres de Victor Hugo que pour les louer. Ceux qui n'en voulaient point dire de bien avaient le bon goût de garder le silence. Le paradoxe de Théophile Gautier était de venu un mot d'ordre: « Si j'avais le malheur de croire qu'un vers de Hugo » fiit mauvais, je n'oserais pas me l'avouer à moi- » même, tout seul, dans une cave, sans chandelle. » ]\I. Emile Zola, lequel a, comme on sait, tous les courages, est h peu près le seul des journalistes qui ait manqué à cette espèce de convention, commandée moins encore par l'âge du grand poète que par son génie. 11 a tenu à constater publiquement qu'il n'est pas dupe « de ces colossales machines de )) rhétoricien affolé, de ces abus de mots, de ces » idées troubles, de cet éternel cabotinage, de cette » défroque de prophète en zinc, de ce piétinement » sur place au milieu de grands mots vides, et de » cette humanitairerie finale de bon vieillard tombé » en enfance » . Nous citons sans commentaire. Nous remarquerons seulement que celui qui traite
Victor Hugo avec cette courtoisie s'est plaint maintes fois (lu langage de la critique envers lui-môme.
De l'ensemble de ces critiques, de ces éloges, de ces controverses, il ressort cette vérité exprimée naguère par Charles Magnin : « Pour certaines œuvres, la base » delà critique doit être l'admiration. » Quand les années ont passé, les critiques hostiles tournent à la confusion de leurs auteurs et n'ont plus d'intérêt que pour les curieux de l'histoire littéraire. Les critiques élogieuses restent jeunes et vivantes comme les œuvres mômes qui les ont inspirées, car l'homme, toujours avide d'entendre louer ce qu'il aime, se plaît à y retrouver ses propres sentiments.
Que pour cela toutes les critiques sur les œuvres de Victor Hugo portent à faux et que les écrivains qui les ont faites aient été mal inspirés par leur goût, mal guidés par leur savoir, nous n'avons garde de le prétendre. Mais nous disons avec La Bruyère : a L'une » des meilleures critiques qui aient été faites est celle » du Cid, et le Cid est un des plus beaux poèmes que » l'on puisse faire. » La conclusion de ces deux propositions contraires est facile à tirer, c'est que la critique a beau donner les meilleures raisons, elle ne saurait prévaloir contre l'œuvre de l'honmie de génie.
Du j^énie, Victor Hugo a tous les caractères. 11 a la grandeur, rabondance, l'énergie, Téclat, la hardiesse, l'impétuosité, le trait sublime, Tessor lyrique. Du génie, ila parfois aussi les écarts : l'hyperbole, l'obscurité, les discordances, le manque de mesure et de proportion. Un critique écouté a défini le génie « un » mélange égal de toutes les qualités secondaires ». Selon cette définition, Victor Hugo serait loin d'avoir du génie ; mais, j'en appelle aux poètes grecs, à Shakespeare, à Corneille même, et à Pascal et à Bossuet : est-ce là le génie ? Le génie n'est-il pas plutôt tout le contraire, la prédominance d'une qualité suprême, fût-ce au détriment de beaucoup de qualités secondaires.
L'une de ces qualités suprêmes, Victor Hugo la possède plus qu'aucun poète français et autant que quiconque parmi les poètes de tous les temps et de tous les pays. C'est le lyrisme ; le lyrisme, cette flamme divine, cet esprit qui souffle où il veut, cette éloquence souveraine du rythme ; le lyrisme, sublime quand il exprime une grande pensée ou un sentiment profond, sublime encore quand il pare un lieu commun des magnificences de la forme; le lyrisme qui est souvent exubérant, hyperbolique, confus, vertigineux, précisément parce qu'il est le lyrisme et que tous les excès sont inhérents à sa nature. « Le chêne a le port » bizarre, les rameaux noueux, le feuillage sombre,
» Técorce âpre et rude ; mais il est le cheiie. Et » c'est à cause de cela qu'il est le chêne. » Qui a dit cela? Ce ne peut être que Victor Hugo? En effet, c'est Victor Hugo, dans la préface de Cromwell. Mais qui a dit ceci : « Celui qui ne s'élève jamais n'a point de » chute h craindre, au lieu que le sublime est de » soi-même glissant et dangereux. Une grandeur au- » dessus de l'ordinaire ne saurait avoir la perfection » du médiocre. » C'est Longin, dans le Traité du Sublime,
Mais beaucoup de bons esprits, des plus cultivés et des plus délicats, excellents juges en toute autre matière de littérature, n'entendent rien au lyrisme. Ils s'arrêtent dans la poésie « aux coteaux modérés » de Sainte-Beuve. S'ils gagnent les ciines, l'air leur manque et ils se hâtent de redescendre. Gustave Planche était de ceux-là. L'homme qui écrivait qu'une image n'a pas par elle-même une valeur indépendante et que l'inspiration poétique doit toujoure être surveillée et contenue, n'a jamais compris la grande poésie lyrique. Voici pour lui répondre : « Le ' » style lyrique doit être pompeux et éclatant... C'est » la forme surtout qui peut faire valoir le fond... » Toutes les hardiesses lui sont permises... Le style » lyrique doit dérouler ses phrases d'un mouvement » libre, souple, hardi, selon les inspirations d'un » s(.*ntiment qui, s'affranchissant de toute entrave,
» tantôt s'élance à son but avec impétuosité, tantôt » s'abandonne et rôve. » On peut contester, il est vrai, cette théorie, formulée évidemment pour défendre quelque livre de Victor Hugo par un romantique attardé, chevelu comme Absalon et barbu comme Frédéric de Hohenstauffen. Qu'on sache pourtant qu'il est question là non des vers de Victor Hugo, mais de l'œuvre de Pindare S le maître du lyrisme grec, et que l'auteur de ces lignes est un professeur de la Faculté de Paris, M. Alfred Croiset, qui a marqué sa place dans les premiers rangs des hellénistes contemporains.
Aussi bien les critiques les plus hostiles, tout en blâmant l'abus qu'il en a fait, n'ont jamais dénié à Victor Hugo le génie lyrique. L'aveuglement ou la mauvaise foi n'aurait pu aller jusquivlà. Mais s'ils se sont résignés à faire cette concession, c'était pour prendre de grands airs d'impartialité et pour donner ainsi plus de poids à leur censure de l'auteur dramatique. On connaît leur thèse. Victor Hugo reste toujours un lyrique sur la scène, il n'entend rien à la contexture du drame, il n'a pas le sens théâtral.
Sans doute, il y a dans les pièces de Victor Hugo de magnifiques développements lyriques ; mais il importe peu que les personnages chantent des odes
1. Pindare et les lois du lyrisme grec, par M. Alfred Croiset. p. 129.
au lieu de dire des tirades, si ces odes sont, selon le terme consacré, dans la situation. Le public est donc bien malavisé qui se porte à la Comédie-Française ou à rOdéon quand on y représente Uernani, Marion Delorme ou Ruy-Blas, et qui laisse déserts les théâtres où l'on joue tant de drames réputés, cependant, bien supérieurs au point de vue du métier? Pour nous, qui sommes sans doute également malavisé, Victor Hugo est non seulement un grand poète dramatique, mais, mérite assurément moins rare, il sait charpenter une pièce, disposer l'action, amener les scènes, trouver les situations, préparer les coups de théâtre, faire naître l'émotion et donner l'angoisse, autant que le dramaturge le plus applaudi. Quoi de dramatique, à prendre quelques exemples dans les pièces secondaires de Victor Hugo, comme la scène finale de Marie Tudor? Quel coup de théâtre, l'entrée des pénitents au milieu du souper dans Lucrèce Borgiaî Il n'a manqué à ces drames que d'être écrits en mauvais français pour avoir trois cents représentations consécutives. Une preuve entre tant d'autres de l'erreur de ceux qui reprochent aux pièces de Victor Hugo d'être froides et peu scéniques, c'est que la musique dramatique, qui vit de passion, de mouvement et de situations fortes, a trouvé là ses plus beaux libretti. Le soir de la reprise de Rigoletto , M. Guillaume Guizot nous disait dans cet abandon de la conversa-
tion où la parole va quelquefois plus loin que la pensée : Ce n'est pas Verdi qui est l'auteur du quatuor, c'est Victor Hugo. C'est Victor Hugo qui a créé la situation, posé les personnages, spécifié parla nature même des individus leurs différents timbres vocaux ; c'est lui qui a mis aux prises ces sentiments divers, qui a mêlé les rires aux larmes et exhalé le sanglot au milieu de la chanson. La portée était tracée. Verdi n'a eu qu'à faire une merveilleuse transposition d'art et à traduire en notes ce qui était si vivement marqué par les mots.
11 y a encore des gens qui s'imaginent que le style de Victor Hugo, tout admirable qu'il est d'ailleurs, fourmille de néologismes etd'incorrections. Rien n'est plus faux. Victor Hugo a eu une influence considérable sur la langue française, si bien que tous ceux qui tiennent une plume aujourd'hui procèdent plus ou moins de son art d'écrire. Mais il a été un rénovateur, nullement un révolutionnaire. Dans les soixante volumes * de Victor Hugo, on ne trouverait peut-être point vingt néologismes, dont les mots: inoubliable, fulgurant, bergerade, échevellement, voiturée. Sa phrase est aussi
1. L'édition définitive des œuvres de Victor Hugo ne contient que quarante-quatre volumes. Mais il faut remarquer que, dans celte édition, V Homme qui rit tient en deux volumes et Quatre- vingl''freize en un seul. Donc on n'exagère pas en évaluant à soixante volumes l'œuvre de Hn^o. Et si Ton songe que le poète a encore bien dts œuvres inédites à faire paraître» on s'aperçoit que Victor Hugo a écrit plus que Voltaire.
35i LES HOMMES ET LES IDÉES
serrée et aussi ferme qu'elle est énergique, colorée et vivante. C'est pour lui surtout que le style a est une parure et une armure ». Sans doute, il y a parfois dans ses vers comme dans sa pirose des expressions hyperboliques des rapports violents de termes, des métaphores outrées, des ellipses d'une extrême hardiesse, enfin des solécismes de pensée et des barbarismes de goût; mais Ton y chercherait en vain des négligences de langue, des fautes contre la syntaxe, des amphibologies, des tours hérétiques, des constructions vicieuses*. Le grand poète aurait pu être un grammairien.
Assembleur de rimes , vaisseau d'airain sonore mais vide, rhétoricien sans sincérité, déclamateur monotone revenant sans cesse au même thème : le gigantesque et le surhumain, c'est de cette façon qu'avec Henri Heine, nombre de critiques ont cher-
1. On ne rencontre jamais chez Victor Hugo de ces négligences et de CCS fautes qui échappent si fréquemment à Lamartine :
Partout rêveuse et triste où César n'était pas, La crainte en s' approchant ralentissait ses pas.
Je ne sais quel instinct venu de rêve en rêve Le powrsuit à rester voyageur sur la terre.
Chargez bien vos fusils, enfants, et lirez bien : Chacun tient aujourd'hui son sort au bout du sien.
Le jour s'est écoule comme Veau dans la bouche D'un fruit délicieux qui fond quand on y touche.
Tout cela d'ailleurs n'empêche pas que Lamartine soit un
grand poète.
ché à caractériser Victor Hugo. Ici, l'on ne comprend plus. Quoi ! celui qui a ressenti toutes les passions et souffert toutes les douleurs de l'homme et qui les a exprimées avec la dernière puissance, n'est qu'un rhétoricien à grands mots ! Ce poète, dont Toeuvre est variée et infinie comme la création, n'a qu'un seul théine ! Mais au contraire , la poésie de Victor Hugo est véritablement universelle. C'est toute la lyre et toute l'humanité. Hugo est héroïque comme Tyrtée et comme Corneille, lyrique comme Pindare et comme Ronsard, tragique comme Eschyle et comme Shakespeare , satirique comme Archiloque et comme Juvénal. 11 a la grâce et la force, la colère et la tendresse, le désabusement et l'espérance, le rire et le sanglot. Nul n'a trouvé des accents plus purs pour dire l'amour de la femme, plus doux pour dire l'amour de l'enfant, plus élevés pour dire l'amour de la patrie. Qui n a-t-il pas fait parler? la nature et l'histoire, le brin d'herbe et l'étoile, la montagne et l'Océan, la conscience et la passion, les humbles et les dieux, Suzon et Socrate. Musset buvait dans son verre, Hugo s'est abreuvé à toutes les sources de la poésie.
11 n'est rien de parfait puisque les écrivains de l'antiquité ont trouvé à reprendre même dans V Iliade. L'œuvre de Victor Hugo prête souvent à la critique, au point de vue des détails. Mais c'est par l'ensemble que valent les choses et qu'il les faut juger.
Quand les hautes vagues déferlent sur le rivage, s'inquiète-t-on des varechs et des épaves qui apparaissent dans l'écume blanchissante ? Le torrent charrie des cailloux, des bâtons, des feuilles mortes, des lambeaux, tout; dans ses chutes grandioses, il rebondit sur la pointe des rocs, il éclabousse ses rives, il fait jaillir la poussière d'eau. L'avalanche entraîne avec elle les rochers, les maisons, les arbres brisés : c'est Tavalanch'e. Il y a des taches au soleil. Le soleil n'en est pas moins la chaleur et la lumière. Qui s'aviserait de censurer l'ouragan, de reprocher ses bouillonnements au torrent, ses ronces à la forêt et ses précipices à la montagne ? La terre produit des poisons, l'air apporte des miasmes, l'eau fait l'inondation, le feu fait l'incendie. On ne pense pas au poison en voyant le blé, aux miasmes en respirant l'air, à l'inondation quand tombe la pluie fécondante, à l'incendie quand on s'approche du foyer. Victor Hugo est un grand poète et un créateur puissant ; il est le plus grand génie lyrique de la France, peut-être du monde ; il est enfin une force de la nature. Dans la seconde Légende des siècles, Victor Hugo a pris parti pour les titans contre les dieux. C'est par un sentiment instinctif de confraternité. Comme Eschyle, conune Dante, comme Shakespeare, Victor Hugo est un de ces Titans qui siègent dans le Panthéon poétique auprès du dieu Homère.
Pour terminer cette étude, et, comme dernière conclusion à ces longs débats entre la critique et Victor Hugo, nous dirons avec Quintilien : « On doit mettre » la plus grande circonspection à prononcer sur les » œuvres des grands hommes, et s'il faut tomber » dans quelque excès, il vaut mieux encore pécher en » y admirant tout qu'en y blâmant beaucoup de y> choses. »
FéTfier 1884.
Il paraît que la fameuse définition des trois âges littéraires : (( Les temps primitifs sont lyriques, les » temps antiques sont épiques, les temps modernes » sojit dramatiques » est incomplète. A entendre beaucoup de romanciers, — on n'est pas orfèvrepour rien, — il y faut ajouter : « Les temps contemporains sont scientifiques, c'est-à-dire romanesques. » Si vous êtes arriéré au point d'ignorer encore que ces deux mots soient synonymes, lisez vite la nouvelle poétique du roman, et vous serez parfaitement édifié sur l'analogie des procédés de Claude Bernard et de ceux des romanciers naturalistes.
Donc, les temps contemporains sont romanesques, iMi ce sons que la première place y appartient de droit
et de fait au roman. Auprès du roman, la poésie, le théâtre, l'histoire ne sont rien. C'estainsi qu'un écrivain allemand, romancier et théoricien du roman, M. Spielhagen, établit que le roman a aujourd'hui le rôle qu'avait le poème épique dans l'antiquité, et c'est ainsi qu'un écrivain français, pareillement romancier et théoricien, ^I. Emile Zola, déclare sans rire que les épopées antiques et les romans modernes a sont » des phénomènes logiques de production qui se va- » lent ». On n'est pas plus modeste, comme aussi on n'est pas plus judicieux ! Mais l'épopée est en dehors des œuvres littéraires ; elle est l'expression spontanée du génie de tout(i une race. L'épopée est l'histoire grandiose et glorieuse des temps qui n'ont pas d'historiens, la légende sacrée, la religion même ; elle est le lien des familles et des tribus, des cités et des États; elle est métaphysiquement la Patrie. Entre f Iliade et Pot'Bouille, il y a cette première différence. — Il est inutile de parler des autres.
Encore que le roman n'ait point « le rôle du poème épique », peut-il du moins prétendre, en cette période finale du xix® siècle , à la supériorité sur les autres écrits? Il est certain qu'on publie aujourd'hui une multitude de romans et que dans le nombre, il en est d'excellents. Mais à d'autres époques de notre siècle, on a fait aussi beaucoup de romans et de fort l)eaux, et cependant on ne s'est pas avisé de réclamer
la suprématie pour cette forme littéraire. De 1830 à JSiij, il y a l'œuvre presque entière de Balzac, la meilleure partie de l'œuvre d'Alexandre Dumas, la moitié de l'œuvre de George Sand; i\y3i Notre-Damede-Paris, la Confession d'un enfant du siècle^ VAne mort. Mademoiselle de Maupin, Volupté, le Rouge et le Noir; il y a encore Servitude militaire, Sou^ les tilleuls, IJéva, Picciola, Aristide Froissart, Marianna, la Vertu de Rosine, Colomba, les Mémoires du diable, les Mystères de Paris, Voilà quinze années qui ne sont point infécondes. Voulez-vous maintenant jeter les yeux sur la table de l'histoire littéraire pendant quinze autres années, de 1848 h 1862? — Nous ne choisissons pas arbitrairement; ce sont les révolutions, quasi-périodiques en France, qui nous donnent ces périodes. — Le cycle s'ouvre avec la Dam^ aux camélias, les Scènes de la vie de bohème, Rédemption et Sacs et Parchemins, continue avec UEnsorcelée, le Marquis de Villemer, Madame Bovary, le Professeur Delteil, Fanny, la Bêtise humaine, Mademoiselle Mariant, Germaine^ le Capitaine Fracasse, le Péché de Madeleine, le Comte Kostia et se ferme avec les Misérables,
Si l'on remarque que nous ne citons ici qu*un seul roman de chaque écrivain quand nous en pourrions citer cinq ou six — pourquoi le Rouge et le Noir et pourquoi pas la Chartreuse de Parme? pourquoi
LES ROMANCIEUS ET LE NATURALISME liV/J
l'Ensorcelée et pourquoi pas une Vieille MaUreisse'f — si l'on pense aussi à tous les romanciers qui ont leur valeur et qui ont eu leurs succès, et que nous avons omis dans cette énumération : et Latouche, et Souvestre, et Ourliac, et Charles de Bernard, et Michel Masson, et Roger de Beauvoir, et le bibliophile Jacob, et Charles Hugo, et Paul de Molènes, et Loëve Veimars, et Gérard de Nerval, et madame de Girardin, et Paul Féval, et Louis Enault, et Amédée Achard, et tant d'autres, on reconnaîtra que chacune de ces deux périodes peut rivaliser sans peine, pour la quantité et la (juaiité des œuvres, avec la période contemporaine (de 1870 à 1884).
Les hautes prétentions des romanciers théoriciens du roman* viennent-elles donc seulement d'une prodigieuse vanité d'auteur ? Pas tout à fait. S'ils parlent de leurs livres avec la déférence que ces ouvrages leur paraissent mériter, c'est surtout leur prétendue méthode qui les transporte. C'est par la doctrine plutôt que par les œuvres mêmes qu'ils s'imaginent assurer au roman la première place dans Tordre littéraire. Parfois, en de très fugitifs accès de modestie, ils avouent que leurs livres témoignent encore de bien des tâtonnements. Mais ils ne doutent jamais de la force, de la siireté, de l'excellence de leurs princij)es. La formule naturaliste, comme ils disent, est leur In hoc signo vinces. Ces écrivains
ont de la doctrine, et, à cause de cela seul, ils se croient, quoi qu'ils fassent, manifestement supérieurs h leurs devanciers, qui n'en avaient pas.
Malheureusement — ou heureusement — pour le roman, les romanciers contemporains n'ont pas tous de la doctrine.
Parmi les romanciers qui n'ont pas de doctrine et qui s'en passent fort bien, il y a d'abord MM. Octave Feuillet, Edmond About et Victor Cherbuliez *. Nous ne pensons point qu'ils aient jamais mis en tête de leurs livres quelque préface déclarant leur opinion sur le rôle du roman, et établissant dans quelle forme, d'après quel principe un roman doit être écrit. Nous ne pensons pas non plus qu'en prenant la plume, ils se soient proposé d'être spécialement observateurs ou imaginatifs, idéalistes ou réalistes, impassibles ou émus. Nous soupçonnons seulement qu'ils ont eu pour dessein de faire de beaux romans, et nous savons qu'ils y ont le plus souvent tout à fait réussi. Est-ce à dire que M. About, ce maître de l'esprit, ou
1. Si parmi les romanciers de la période actuelle nous ne citons pas M. Alexandre Dumas fils, c'est qu'il n'a pas publié de roman depuis l'Affaire Clemenceau, qui date de 186 >. Pour M. Arsène Houssaye, ou comprendra le motif qui nous empêche de pai'ler de lui dans les termes que nous voudrions.
M. Glierbuliez, ce maître de l'humour, ou M. Feuillet, ce maître du sentiment, ne se mettent point à Tœuvre sous l'action d'une idée, générale ou particulière, bien déterminée? Leurs livres sont là pour répondre. L'idée génératrice est visible dans Madelon et plus encore dans le Roman d'un brave homme. La Ferme du Choquart est conçue comme un tableau et Meta IJoldenis comme un portrait ; l'inspiration est toute différente, tout différents aussi sont les procédés. Dans Julia de Trécœur, M. Feuillet s'est donné pour but de décrire les tempêtes d'un amour criminel ; dans le Jouimal d'une femme, l'âpre et divine volupté du sacrifice. Dire d'un romancier qu'il n'a pas de doctrine, ce n'est pas insinuer qu'il n'a pas d'idées, c'est reconnaître qu'il n'a pas de parti pris. En ce sens, c'est aussi une doctrine, et la meilleure de toutes, que celle de n'en point avoir.
M. Barbey d'Aurevilly ne s'est point non plus converti aux principes nouveaux. Ses conceptions sont toutes subjectives. C'est un solitaire de génie qui voit la vie dans son imagination. Il observe peu, mais il crée avec une rare puissance. ^L Léon Cladel a aussi des dons de créateur. 11 grandit et transfigure ses personnages ; il fait des héros de ses Va-nu-pieds et donne aux Fêtes votives un caractère d'épopée.
M. Albert Delpit conçoit ses romans comme des pièces de théâtre : peu d'analyse, peu de descriptions,
une action sinij^Kî c4 ra[)i(lis dos situations drainaticiucs cl poignantes. Une craint pas d'introduire une tlièsc dans un roman ; et, plein de feu, toujours sincère, il se passionne pour une idée paradoxale, si le sopliisme est généreux, connue pour une idée juste. Madame George de Pcyrebrune, qui est un paysagiste vigoureux, voit aussi le roman dans des situations fortes ou touchantes. Dès les premières pages, George de PejTebrune jette hardiment le lecteur in médias res. C'est une pessimiste, et elle a fait un faux pas dans le naturalisme avec Victoire la Rouge, mais elle s'en relèvera. M. Henry Rabusson ne traîne pas davantage les préliminaires en longueur. Quelques traits de plume lui suffisent pour dessiner des personnages suffisamment réels et des décors fort exacts. 11 écrit avec vivacité et avec esprit. C'est un sceptique qui rit de tout, peut-être pour n'en pas pleurer, et qui prend dans son récit le ton dégagé d'un contemporain de Laclos.
M Ferdinand Fabre a gravé à l'eau-forte une suite de types ecclésiastiques. La morsure est profonde, le trait précis et ferme, la manière froide et sévère. L'auteur de l'Abbé Tigrane procède plutôt de Stendhal que de Balzac ; sa vue a de la pénétraiion, mais manque de largeur. Si M. Ferdinand Fabre grave h Teau-forte, madame Bentzon dessine à Testompo. C'est délicat et flou.
M. André Theuriet peint avec vérité et poésie la foret et les forestiers. Le voisinage des bois est profitable à son observation comme à son inspiration, témoin Sauvageonne, A Paris, il est comme dépaysé et ne voit plus juste, témoin Michel VerneuiL De même, madame Henry Gréville est toute gauche dans noire pays de France. Elle a su intéresser par ses scènes de la vie russe, peintes d'ailleurs un peu trop à la française ; mais il lui faut pour décor, au premier plan la perspective Newski, au fond les clochers bulbeux de Saint- Wladimir, à l'horizon l'immensité de la steppe. Son arrivée à Paris est une déroute de Russie.
Qui n'est pas dépaysé à Paris, c'est M. Ludovic Halévy. Il y est né et il y a toujours vécu ; il aime Paris, et il l'observe sans cesse, — alors même qu'il ne s'en doute pas, ce qui est la bonne manière d'observer ; — il est tout imprégné de son esprit. De Paris, il connaît le dessus et le dessous, la cérémonie et l'intimité, la comédie du monde et la coulisse de la comédie. Il sait la coquette et l'ingénue, la duchesse et la courtisane. Il y a une plus grande somme d'observations dans telle page prise au hasard de la Famille Cardinal que dans tout le gros tome de Na^ia. M. Halévy n'a point pour cela la lourde pédanterie des naturalistes. 11 conte simplement et vivement, mais, chez ce conteur, il y a l'observateur pénétrant, le satirique qui met une ironie dans chaque sourire.
3Gi LES HOMMES ET LES IDÉSS
M. Gustave Droz est sorti, coiiiiiie M. Ludovic Halévy, du journal la Vie parisienne. Us y ont fondé une petite École qui, bientôt abandonnée par eux, a quel- ([ue peu dégénéré. Richard O.'Monroy, Gyp, Ange Bénigne, Carie, Chut et autres écrivains à pseudonyme ont continué le genre, non sans esprit, mais non point avec la iinesse d'observation, la saveur d'ironie et la l'orte concentration des récits de M. Ludovic Halévy, ni avec la délicatesse d'analyse, la science du cœur féminin et la grâce particuhôre qui charment dans ceux de M. Gustave Droz.
^L Anatole France sait exprimer toutes les nuances des senthnenls ; il excelle surtout à pénétrer et à rendre la complexité des pensées. Chez lui, Tétude du cœur ne va point sans celle de l'idiosyncrasie intellectuelle, tout autrement difficile à connaître que l'idiosyncrasie physique. Ce conteur raffiné et subtil, qui a de la sensibilité et de l'humour, est un psychologue ; c'est aussi un métaphysicien selon la définition, donnée par d'Alenibert, de la métaphysique : l'étude de la génération des idées.
MM. Louis Ulbacli, Paul Perret, Hector Malot, Mario Uchard, Albéric Second, J.deGlouvet, AdolpheRacot, Ern(îstDaudet,ÉmilePouvillonpourraient être, chacun à part, définis dans sa manière. L'un procède de Balzac, l'autre de George Sand ; tel est un conteur, tel un analyste; celui-là a surtout de l'esprit, celui-ci surtout
LES ROMANCIERS ET LE NATURALISME 3oo
du sentiment. Aucun d'eux ne s'inspire des doctrines nouvelles.
Il en est ainsi de M. Georges Ohnet, et pourtant ses succès de vente passent ceux de M. Zola lui-même. Beaucoup de gens, dit-on, s'étonnent du nombre des éditions de Serge Panine et du Maître de Forges. Nous n'avons point à disputer aujourd'hui des mérites de M. Ohnet, puisque dans cette rapide revue des romanciers contemporains nous nous sonames proposé non de juger leur talent mais de définir leur manière et d'exposer leurs systèmes. Nous dirons seulement qu'il nous semble voir dans la grande vogue des romans de M. Ohnet un effet de réaction contre les romans naturalistes. Ce qui plaît aux lecteurs de M. Georges Ohnet, ce n'est pas l'étude analytique, ni le relief des descriptions, ni la recherche du style pittoresque; ce sont des qualités opposées à celles des naturalistes : l'intérêt du sujet, la rapidité de l'action, le drame des situations, l'expression de stMitiments touchants.
M. Pierre Loti est à la fois peintre et poète comme l'était Corot dans ses paysages, comme l'est Hébert dans ses pensives et mystérieuses figures. Il reproduit d'une touche large et enveloppée les formes et les couleurs, mais il exprime aussi cette âme des choses dont parle le poète latin. S'il décrit la mer des Indes ou les luxuriantes forêts d(» Taïti, il ne se contente
i^m LES HOMMES ET LES IDÉES
pas de nous faire voir les miroilements de la nappe d*eau au soleil, l'horizon infini où mer et ciel se confondent, les féeries de la flore polynésienne; il nous pénètre des sentiments profonds qu'inspirent ces grands spectacles, et souvent un mot lui suffit pour cela, — un mot sincère et juste qui trouve un écho en nous. Tout poète qu'il est, M. Pierre Loti ne se tient point constamment dans les rêves bleus et les pensées étliérées. Il est au contraire très sensualiste et très humain. De ses femmes exotiques s'exhale un capiteux parfum, et Yves est un vrai matelot breton, bien vivant et bien réel, avec son vigoureux tempérament qui l'emporte vers tous les excès et son âme d'enfant, pleine de candeur et de bonté, avec si*s vifs repentirs, ses serments sitôt oubliés, et ses p(Tpétuelles rechutes. Entendons-nous : pour être vrai, il ne s'ensuit pas que le gabier Yves soit conforme h l'idéal naturaliste. Bien loin de là! Imaginez un matelot ivrogne dépeint par M. Zola. Ce serait Coupeau, Coui>eau ni plus ni moins, l'abject Coupeau do r Assommoir,
iMM. Xavier de Montépin, F. du Boisgobcy et Emile Richebourg régnent sur le roman-feuilleton. Le premier passionne les lecteurs, le second les intrigue, le troisième les fait pleurer. M. de Montépin a ceint la couronne de Ponson du Terrail ; M. du Boigobey, qui est d'ailleurs un lettré, a pris la main de justice
d'Emile Gaboriau ; M. Emile Richebourg porte ]<>. sceptre de Ducray-Duminil.
Il y a vingt ans, MM. Erckmann-Chatrian ont imaginé un genre de romans appelés, par antiphrase sans doute, les romans nationaux. Ils Font peu à peu abandonné, pensant sagement qu'ils seraient mal venus, après la défaite et après l'invasion, à ruiner le peu qui reste d'esprit militaire. Dans leurs récits de la vie des soldats, ils n'avaient omis de marquer que deux choses : l'ivresse de la poudre et le sentiment de l'abnégation. — Ceci rappelle certain personnage de Florian, ce montreur de lanterne magique qui avait oublié d'éclairer sa lanterne.
Le roman de cape et d'épée n'a pas tout à fait disparu ; on le retrouve sous une forme nouvelle dans les œuvres de M. Jules Verne. M. Jules Verne a fait de la science et de la géographie ce qu'Alexandre Dumas avait fait de l'histoire : un cadre à des aven tures amusantes et héroïques. Dans le Tour du monde en 80 jours, il y a un d'Artagnan et il y a un Porthos ; telle défense d'une gare du Pacific-Railway contre les Indiens Pawnies, qui combattent comme les Hurons de Cooper et les sangs-mêlés de Gabriel Ferry, est un bastion Saint-Gervais. Michel Strogoff a le dévouement d'un chevalier de Maison-Rouge. Du capitaine Neino, de Vingt mille lieues sous les mers, on dirait un Lara ou un Manfred incarné dans un
ingénieur. M. Jules Verne n'est rien moins qu'un romantique. Le succùs de ses livres, succès qui tient bien plus k l'imagination du conteur qu'à la science du vulgarisateur, semble indiquer qu'un romancier de l'école de Dumas père trouverait encore un public nombreux et docile. — Ne nous en indignons point, au nom de la raison. La vaillance, le dévouement, la grandeur d'âme, les beaux coups d'épée, la puissance et la richesse d'un Monte-Cristo inters^enant pour châtier le crime et récompenser la vertu, ce sont là des rêves qui valent bien les leçons de pessimisme de nos pseudo-études sociales.
Avant d'en venir à ces hommes de rigoureuse doctrine qui prétendent renouveler le roman moderne par l'expérimentation et le document humain, il faut parler de quelques romanciers souvent classés à tort parmi les naturalistes. Certaines analogies de détail dans les procédés expliquent la confusion, mais on s'abuserait en regardant ces écrivains comme des représentants de la nouvelle École.
S'il suffisait d'être un analyste et un peintre pour être incorporé dans l'escouade des naturalistes, l'escouade deviendrait vite un régiment, et M. Alphonse. Daudet en aurait le conunandement au môme titre
que M. Zola ou quo M. de Goncourt. Mais il va de soi que l'analyse et la description n'appartiennent pas en propre aux naturalistes. Et, d'ailleurs, M. Alphonse Daudet regarde peu à la physiologie; c'est surtout un psychologue. Chez lui, la faculté de l'observation n'est point développée au détriment du sens critique. M. Daudet pense, comme George Sand, qu'il ne faut choisir dans le réel que ce qui vaut la peine d'être raconté. S'il lui arrive de composer des romans, un peu à l'aventure, par tableaux juxtaposés, témoin le Nabab et Numa Roumestan, il sait aussi concentrer l'action, témoin Fromont jeune ^ et surtout VÉvangélisie. M. Alphonse Daudet a de la poésie, du charme, de la chaleur, de la sensibilité ; il sympathise avec ses personnages, et, pour nous émouvoir, il suit le conseil d'Horace : Si vis me flere. . . Toutes ces qualités-là sont condamnables, selon l'esthétique des naturalistes. Par quoi M. Alphonse Daudet se rapproche quelquefois d'eux, c'est par la recherche et la complication raffinée du style, les savantes tortiuvs infligées à la langue. On n'ignore pas que la caracté»ristique suprême du parfait naturaliste est le plus profond mépris du style naturel.
Comme M. Emile Zola, et même avant M. Emile Zola, M. Jules Claretie s'est avisé de romans qui fussent surtout des tableaux de la vie contemporaine. C'est ainsi qu'il a montré le monde politique dans le
Renégat et Monsieur le Ministre, le monde des ou vriers dans le Train i7 cl la Maîtresse, le théâtre dans le Troisième dessous, la galanterie dans Mademoiselle Cachemire, l'hôpital dans les Amours d'un interne. Avant de concevoir le drame, M. Jules Claretie conçoit la scène ; les personnages ne sont cr('»6s que pour motiver les décors et la foule dos comparses. De là, la prolixité des expositions, Tabondancc des détails, la multitude des épisodes, le luxe des descriptions. Sur ce point, M. Claretie se rencontre avec les naturalistes, mais il s'en sépare sûr tous les autres. Bien que le sujet proprement dit ne soit pas chez lui l'idée première du roman, ce sujet il ne s'épargne point à le chercher avant de se mettre à l'œuvre, et il le trouve touchant ou dramatique, et il le développe d'une façon intéressante. M. Jules Claretie ne fait point fi de l'idéal. II estime avec Làbruyère et avec Voltaire que tous les tableaux ne sont pas bons à montrer. Il oppose les sentiments aux instincts, l'effort vers le bien au mal irrémédiable ; il proteste au nom du libre arbitre contre la loi de l'hérédité, cet avatar de la Fatalité antique.
Poète délicat et inquiet, critique subtil et raffiné, M. Paul Bourget a apporté dans le roman ses qualités particulières. C'est assez dire qu'il diffère complètement de M, Zola ; qui n'est ni poète, ni critique, ni subtil, ni délicat. Comme les naturaUstcs, il est
vrai, M: Paul Bourget s'attache à Tétude des plus petits détails ; mais son analyse pénétrante et compliquée, où il semble que Texpérience du savant se môle à la finesse native de la femme, porte sur les sentiments et néglige les sensations. 11 cherche la quintessence des choses du cœur et des choses de l'esprit. Sa psychologie est toute subjective, et souvent ce n'est qu'à force d'art qu'il donne l'apparence de la réalité à des <( états d'âme » et à des cas de conscience entrevus dans le rêve. Loin qu'il soit asservi à une école, il se pourrait que M. Paul Bourget devînt lui-même chef d'école.
M. Guy de Maupassant est un conteur qui a de l'imagination, du feu, de l'abandon, de la verve. C'est plus qu'il n'en faut pour le mettre hors des rangs naturalistes. Il manie la plume avec légèreté et vivacité, au contraire de M. Zola, qui semble écrire avec un soc de charrue. Si ce n'étaient l'inconvenance de certaines scènes et un choix d'héroïnes qui sortent trop souvent de la Maison Tellier, on n'aurait jamais pense à voir dans les romans et les Nouvelles de M. Guy de Maupassant des œuvres naturalistes.
M. Jean Richepin est physiquement et psychologiquement un sanguin. C'est un chaleureux et un (Mnporté, un homme de premier jet et de spontanéité. Il difîèn^ ainsi des greffiers naturalistes, qui sont
dans l'ordre lillérairo, ce que les animaux à sang froid sont dans le rèpjne animal. Supprimez de Madame André quelques mots trop crus et quelques tableaux trop passionnés, et vous ne trouverez plus dans ce très remarquable roman le moindre vestige (le naturalisme. Dans la Glu, qui est bien loin de valoir Madame André, la donnée, les personnages, le dénouement — h coups de merlin — sont tout à fait rouiantiques. Romantique aussi, absolument romantique, est cette scène de une Vie, de M. Guy de Maupassant, où le mari outragé enferme les deux amants dans une cabane de berger, asile de leurs amours, la roule jusqu'au bord de la falaise et la précipite sur les brisants.
Nous avons nommé plus de quarante romanciers — ceux du Petit Journal comme ceux de la Revue des Deux Mondes, — et, parmi eux, nous n'avons pas trouvé un seul naturaliste. Il nous reste à parler de la nouvelle École, de sa doctrine, de son tant célèbre chef et de ses rares adeptes. Mais déjà cette conclusion semble s'imposer, que le règne du naturalisme n'est pas encore venu.
Le naturalisme, si l'on entend par ce mot la peinture de la vie, remonte à Homère. Mais, au
sens que lui attribue la phraséologie du jour, le naturalisme a eu pour précurseurs, d'abord MM. Edmond et Jules de (Concourt, ensuite Gustave Flaubert ^ Lisez la préface de Germinie Lacerteux, écrite par MM. de Concourt en 1864, alors que le futur auteur de Nana contait, sans songer à mal, ses jolis Contes à Ninon; vous trouverez dans ces trois })ages les principes primordiaux de la doctrine qui devait faire la fortune littéraire de M. Emile Zola : la prétention au roman vrai; le roman de la rue substitué au roman du boudoir; le roman se faisant enquête sociale, « s'imposant les études et les de- » voirs de la science et en revendiquant les liber- » lés et les franchises ». M. Zola exécutera des variations sur ce thème, dira en plus de trois volumes ce que MM. de Concourt ont dit en moins de trois pages. Mais l'idée est trouvée, le principe est fermement établi. Après la préface de Germinie Lacerteux, lisez le livre : la longue histoire d'une servante hystérique et de ses amours avec un laitier, un peintre en bâtiments, et, finalement, au hasard
1 . Qu'on ne s'y trompe pas. Ce n'est nullement Madame Bovary y roman écrit pour ainsi dire par hasard, sans aucune idée systématique, qui fait de Gustave Flaubert un des précurseurs du ualurnlisme; c'est l'Éducation sentimentale^ œuvre d'àpre volonté, patiemment élaborée sous l'influence d'uue théorie. — Nous risquerions de nous répéter en insistant sur cette question, dtjà traitée par nous dans un article du Journal des Débats sur Gustave Flaubert, que l'on a pu lire dans ce volume.
'Mi LES HOMMES ET LES IDÉES
des rencontres nocturnes, avec les représentants de •tous les corps de métiers. Cela est écrit dans un style d'artiste, brillant, papillotant, cherché, tourmenté. « C'est de la fange ciselée, » comme le disait alors un fin critique, M. Charles Monselet. M. Zola pourra renchérir par les détails répugnants et les locutions du ruisseau (nous aimons à reconnaître que M. Edmond de Concourt n'a employé jusqu'ici ..que clos mots de bonne compagnie), mais il ne pourra guère aller plus loin dans la pathologie et le « document humain d, — encore une expression de M. de Concourt, qui a été attribuée à M. Zk)la, et que son véritable auteur a cru devoir réclamer dans la préface de la Faustin,
Quelques années après Germinie LacertetiXf de MM. de Concourt, parut VEducaiion sentimentale^ de Gustave Flaubert. Germinie Lacer teux^ c'était le roman-clinique. V Éducation sentimentale^ c'était le roman sans roman : pas de sujet, pas d'action, une « nudité magistrale », comme dirait M. Zk)la, l'exacte sténographie du heu commun, la laborieuse analyse du rien. Désormais tous les éléments du roman naturaliste existaient. L'ère des Rougon- IMacquart pouvait s'ouvrir.
IN'est-ce pas une ironie de l'histoire littéraire que les fondateurs du naturalisme, qui vit de brutalité, de platitude et d'abjection, soient les Concourt et
Gustave Flaubert ! Les Goncourt, ces gentilshommes de plume, ces lettrés délicats, qui ont si bien pénétré les coquetteries du xvni® siècle et qui n'ont aimé en art que Watteau et Boucher ! Gustave Flaubert, ce visionnaire de Salammbô, cet halluciné de la Tentation de saint Antoine, qui avait la haine du train banal de la vie et « le dégoût de Tinfection mo- » derne ». C'était son mot.
Au demeurant, nous ne prétendons pas réduire à rien le rôle de M. Emile Zola dans la formation du naturalisme. Si la nouvelle théorie était formulée avant que le maître de Médan eût réfléchi sur Testhétique du roman, et si les modèles naturalistes existaient avant qu'il commençât d'écrire les Rougon- Macquart, cette théorie et ces modèles du genre avaient fait peu de bruit. On y avait vu des idées et dos tentatives sans conséquence. Ce n'étaient que de petites émeutes contre le bon goût et le bon sens ; il était réservé à M. Zola de faire la révolution. Il lui fallait pour cela toutes les qualités dont la nature l'a si libéralement doué : tout d'abord beaucoup de talent, puis une volonté acharnée, une énorme puissance de travail et un vif instinct de la lutte ; ensuite, un manque absolu de sens critique, une ignortince que l'on peut appeler encyclopédique et une suflisance vraiment admirable ; enfin ce mélange de charlatanisme et de naïveté qui est le fond du caractère
:nO LES HOMMES ET LES IDÉES
dos faux prophèlos. S'ils n'étaient un peu simples, ils ne penseraient, ne feraient ni ne diraient ce qu'ils pens(Mit, ce qu'ils font et ce qu'ils disent ; s'ils n'étaient hvs habiles, ils ne réussiraient pas à se faire écouter cl accepter. L'ingénuité de M.Zola, c'est de s'imaginer qu'il a renouvelé le roman et que sa théorie est sérieuse. Son adresse consiste à proclamer ses prétendues idées sans cesse, partout, sur tous les tons, à tout propos, si bien qu'on finit par s'en occuper; h ])rétendre que sa méthode est identique à la méthode scientifique, ce qui en impose au public; à mettre en vedette sur ses romans : Histoire naturelle et sociale d'une famille^ ce qui donne à son œuvre l'importance d'une Comédie humaine; enfin à déverser dans ses livres la boîte aux ordures du Dictionnaire, ce qui amuse les uns, révolte les autres, fait causer tout le monde, amène ou ramène l'attention sur l'auteur. — Maintenant que M. Zola est célèbre, il pourrait se donner le luxe de renoncer à ce dernier procédé, mais l'habitude lui en est sans doute malaisée à perdre.
C'est ainsi que depuis quinze ans, M. Emile Zola a creusé son sillon, à la façon du bœuf de labour, sans regarder ni à sa droite ni à sa gauche, ni surtout au-dessus de lui. Il a marché tout droit, indifférent aux clameurs de dégoût que soulevait son œuvre. Ne savait-il pas que ces cris indignés étaient
les preiiiiùros conditions du succès qu'il cherchait? Son succès tient aussi à d'autres causes, nous ne ferons pas difficulté de le reconnaître. M. Zola sait poser ses personnages, et il sait les faire vivre. Ils n'ont ni cœur ni cerveau, mais ils ont du sang, des muscles, des nerfs. Ils n'ont pas de sentiments, mais ils ont des sensations. Il§ ne supportent pas l'analyse, ils déconcertent l'expérience, ils contredisent les souvenirs, ils n'ont pas leurs pareils, mais ils vivent. Grâce à ce don de vie, M. Zola a pu nous montrer une grande partie de sa ménagerie humaine et mener jusqu'au douzième tome son histoire naturelle de la race Rougon et de l'espèce Macquart. En même temps, il a appris au public une multitude de choses nouvelles. Il a donné, par exemple, un traité complet d'obstétrique et il a ouvert un cours de parfumerie comparée. Dans la Faute de l'abbé Mouret, le nerf olfactif est agréablement excité par les enivrantes senteurs de la tubéreuse et du fumier ; le Ventre de Paris est imprégné de l'odeur des fromages; V Assommoir fleure le linge sale ; Pot-Bouille embaume l'eau de vaisselle. Avec Nana, autres parfums. A la vérité, la Joie de vivre n'a pas d'odeur. Mais, en compensation, M. Zola s'est avisé là d'une servitude physique, que personne apparemment ne connaissait avant lui, et il a été si heureux (1(^ sa découverte, qu'il y est revenu par quatre fois.
L'auteur des Rougon-Macquart ne s'est pas contenté d'cHre un laborieux praticien du roman ; il s'en est fait le théoricien à grand renfort d'articles, où il a confondu la science et l'art, mélangé le roman et la vivisection, combiné la chimie et le milieu social. 1] s'est institué le Régent du Parnasse 'naturaliste, le Longin du Néo-Sublime. Une nouvelle école littéraire existe grâce à lui. Nous ne contesterons pas ses droits à en être le chef.
M. Zola est d'ailleurs un chef sans soldats. M. Paul Alexis, M. Henry Céard, M. J.-K. Huysmans, M. Camille Lemonnier, M. Paul Bonnetain, M. Léon Hennique et 1\L Vast-Ricouard, qui cependant compte pour deux, cela fait sept, ni plus ni moins. Avoir rêvé d'être général et n'avoir pas môme le commandement d'un caporal ! Au reste, il faut avouer que cotte petite escouade est admirablement disciplinée. On y manœuvre avec un ensemble parfait et Ton y sait la théorie naturaliste sur le bout du doigt. Pas la moindre différence dans l'uniforme, pas la moindre liberté dans les mouvements. Les Sœurs Vatard, un Mâle, la Fin de Lucie Pellegrain, VAccidenl de M. Hébert, — quel euphémisme ! — Vieille Garde, Cha7^lot s'amuse, une Fille, Fille a soldats, une Belle
Journée, tous ces romaPi: sont conçus sur le même modèle, travaillés sur le même înctier, écrits dans la même langue. C'est à ce point qu'on les confond et que Ton se demande si la Pin de Lucie Pellegrain est de M. Céard et si une Belle Jowmée n'est pas de ftl. Alexis. Aussi bien, M. Lemonnier aurait pu écrire les Sœu7's Vatard, comme M. Huysmans aurait pu écrire un Mâle, Nous ferons une exception pour la Dévouée de M. Hennique. Cela sort de l'ordinaire naturaliste, et môme de l'ordinaire en général. Il s'agit d'un certain Jeoffrin, qui s'imagine avoir résolu le problème de la direction des ballons. Les inventions de ce genre coûtent cher. Le brave homme n'ayant plusd'argent, s'adresse à ses deux filles qui possèdent chacune cinquante mille francs, héritage d'un parent éloigné. Sur leur refus, JcofTrin empoisonne sa fille aînée et fait en sorte que les soupçons tombent sur sa fille cadette. Celle-là morte et celle-ci guillotinée, — car elle est guillotinée ! — Jeoffrin hérite de toutes l(^s deux et continue paisiblement ses expériences aérostatiques. Remarquez que M. Zola n'a pas craint (le déclarer à propos de ce livre, « qu'on citerait cent )^ faits de cette nature », et que son disciple Hennique « a le sens du réel ». Si les naturalistes entendent ainsi l'observation et la réalité, qu'on nous ramène aux carrières du romantisme I On pourrait, il est vrai, évaluer à un nombre dix
fois plus élevé les représentants de Tècole naturaliste, si l'on comptait parmi eux les auteurs des livres purc^ment obscènes qui depuis quelque temps ont envahi les étalages des libraires. Mais encore que nous ne partagions aucunes des idées des naturalistes, et que nous n'ayons pas pour leur talent le respect qu'ils en ont eux-mêmes, nous les estimons comme des homme de lettres. Nous ne leur faisons pas l'injure de les confondre avec ces industriels de trottoir qui sont en dehors de la littérature et dont les écrits devraient logiquement ressortir à la police des mœurs. C'est un grand scandale que de pareils livres exposés l)artout aux regards des fenmies, à la curiosité des collégiens. C'est un malheur et une honte que l'Europe juge le goût, l'esprit, la moralité et la littérature de la France sur de telles choses. Lisez les gazettes et les revues étrangères, vous y trouverez des arrêts comme celui-ci : a Le fait que ces livres » ont une si grande vogue à Paris est le pire com- » mentaire du goût littéraire des Français — the fact f> that thèse books attained an enormous circulation » m Paris is the worst commèntary on the litte- ->•) rary taste of French readers ». Vous serez édifié sur ce qu'on dit de notre prétendu relèvement, dont on note pour premier symptôme l'abaissement inliîllectuel et moral par « la pourriture littéraire, - » litterarische Vcrkommenheit ! »
LES ROMANCIERS Et LE NATURALISME 381
Malheureusement pour M. Zola, VAssommoir et Kana n'ont pas été sans influence sur cette floraison (le livres infâmes. Si ces romans ne Tout pas causée, au moins Tont-ils rendue possible en familiarisant le public avec des tableaux qu'il n'était pas habitué à voir et avec des mots qu'il n'avait pas acoutumé d'entendre. Combien de romans du jour portent comme sous-titre : Roman naturaliste — euphémisme pour Roman obscène.
M. Emile Zola, qui est peu sensible à la critique, ne s'irrite que lorsqu'on accuse le naturalisme d'obscénité. Cela fait honneur à M. Zola, mais cela prouve aussi que M. Zola, qui a créé la rhéthorique de i'égoul et l'esthétique de la sentine, a été en cela un écrivain inconscient. Toutes les scènes, inutiles à rappeler, qu'il a cyniquement décrites en ses romans, et tous les mots, impossibles à transcrire S qu'il a laborieusement recueillis dans les bas-fonds du Dictionnaire pour donner du piquant à ses dialogues, M. Zola ne serait pas éloigné de les citer comme des preuves de la moralité de son u'uvro. Le sophisme n'est pas neuf qui consiste à dire qu'on dévoile le vice pour le rendre haïssable. C'était l'idée du marquis de Sade. Au reste, les natu-
. 1 . Nous renvoyons le lecteur curieux à un petit livre publié récemment : La Flore pornographique, glossak'e de Cécole naturaliste extrait des œuvres de Af. Zola et de ses disciples.
38!2 LES UOiMMES ET LES IDÉES
ralistes seraient mal venus à invoquer la morale, puisqu'ils se larguent de la plus belle indifférence pour le bien et pour le mal, sous ce prétexte, que « le chimiste ne se courrouce pas contre Tazote ni » ne sympathise avec Toxygène ». M. Zola, d'ailleurs, ne fait pas difficulté de subtiliser sur le sens des mots. On écrit qu'il y a des pages obscènes dans SOS romans. 11 s'indigne, et répond qu'il n'y a pas de pages licencieuses. C'est une façon de voir. Mais, en tout cas, on peut être obscène sans être licencieux, de même qu'on peut être licencieux sans être obscène. Disons qu'il y a des mots et des scènes immondes dans l'œuvre de M. Zola, et l'auteur de l^ana n'aura plus à réclamer.
En 1869, M. Zola, qui a été moraliste à ses heures, écrivait ceci : a Le jour où une femme aura » l'idée sublime de se mettre à quatre pattes sur » la scène et de jouer au naturel le rôle d'une » chienne errante, ce jour-là Paris se rendra malade » d'enthousiasme... La pente est fatale, nous rou- » Icrons jusqu'au ruisseau. » La prédiction s'est réalisée. Peut-on nier que plusieurs héroïnes de M. Zola n'aient joué ce a rôle de chienne errante»? Peut-on nier que celui qui a écrit V Assommoir après la Curée, et Pot-Bouille après Nana, n'ait pris pour lui la devise de Fouquet, en la modifiant ainsi : Quo non desceniam ? Peut-on nier enfin qu'il
n'ait le premier glissé sur a celte pente fatale » qui a fait rouler tant d'autres jusqu'au ruisseau et jusqu'à l'ôgout?
Cette question est extra-littéraire. Revenons aux lettres. Là, il est certain que la doctrine naturaliste a fait plus de bruit que de mal. Si l'on veut se rendre compte de la puissance qu'a parfois une idée fausse, ce n'est pas le naturalisme qu'il faut regarder, c'est l'impressionnisme. L'influence de Manet s'accuse davantage à chaque nouveau Salon. On pourrait citer deux cents peintres, dont cinquante ne sont pas sans mérite, qui procèdent .du maître d'Olympia, 11 est manifeste que cette petite école, qui grossit sans cesse et qui impose sa technique et son idéal à des peintres d'une réelle valeur, est une menace pour l'art français. Au contraire, l'action de M. Zola sur la littérature proprement dite est à peu près nulle. Les romanciers qui imitent sa manière sont peu nombreux, et, à l'imiter, ils gâchent leur talent. D'autre part, le^ romanciers non naturalistes ont des succès de vente qui rivalisent avec ceux de M. Zola; les innombrables éditions de l'Abbé Constantin et du Maître de Forges en témoignent. Le public, qui est à la fois dupe et complice des naturalistes, leur est du moins un complice peu sûr, toujours prêt à les abandonner. En résumé, le naturalisme qui pré-
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tendait renouveler le roman, le théâtre et même la République, n'a rien renouvelé du tout.
Si le naturalisme n'était pas une doctrine-Protée, une doctrine confuse, incohérente, insaisissable, abondante en contradictions et faite d'idées justes qui sont vieilles comme le monde et d'idées fausses qui ne sont guère plus neuves, il y a longtemps qu'on en aurait démontré l'inanité. Mais la difficulté de raisonner avec les naturalistes, c'est qu'ils échappent à la controverse par la confusion de leurs théories et i)ar le désaccord qui existe entre leurs œuvres et Icîur esthétique. Pour ne pas s'égarer dans cette discussion, il faudrait scinder la question en trois l)oints : examiner, d'abord, si la doctrine est bien fondée ; ensuite, si elle est nouvelle ; enfin, si elle est suivie par ceux-là mômes qui en proclament l'excellence. — Nous indiquons le plan de cet examen critique ; pour la discussion, nous nous en tiendrons iï quelques mots de résumé.
La doctrine est mal fondée, parce que la méthode expérimentale n'est point du ressort des romanciers. Où et comment un romancier pourrait-il expérimenter scientifiquement ? Une idée a priori qui ne peut être contrôlée par l'expérience scientifique reste à i!état
de pure hypothèse. Les prétendues expériences de M. Zola sont donc tout le contraire de la science^ puisqu'au lieu de partir d'une hypothèse pour arriver h une certitude, elles partent d'une conjecture pour n'arriver qu'à d'autres conjectures.
La doctrine est mal fondée, parce que proscrire l'analyse psychologique au profit de l'analyse physiologique, c'est de gaieté de cœur enlever au roman son plus large et son plus fécond champ d'observations. Dans le domaine de la physiologie, qu'est-ce que le rôle du romancier auprès de celui du savant? Tout au contraire, le savant se défend l'étude des passions et des sentiments. C'est la tâche de l'écrivain.
La doctrine est mal fondée, parce que le roman ne saurait suppléer aux études sociologiques et physiologiques. M. Zola se moque ou s'abuse quand il déclare qu'un roman ne vaut que par la peinture des milieux et la somme des documents. Le roman, dès lors, n'a plus de raison d'être. Si l'on veut se renseigner, on ouvrira non pas un roman, mais les annuaires stalisli(iues, les études sociales, les traités de pathologie. Les Ouvriers, de M. Leplay, et le Sublime de M. Denis Poulot en apprennent plus que V Assommoir sur le prolétariat et le paupérisme, et l'on connaîtra mieux les halles centrales par tel chapitre du grand ouvrage de M. Maxhne Du Camp que par le Ventre
de Paris. Tout hoimue sérieux, voulant se mettre au courant des phénomènes de Thérédité, lira les travaux de MM. Th. Ribot, Lucas, de CandoUe ; il ne s'avisera pas de suivre, à travers les vingt volumes des Rougon-Macquart, les effets d'une névrose originelle. Étudier la physiologie chez M. Zk)la équivaudrait h étudier l'histoire de Louis XV dans Madame Putiphar, du trop fameux Petrus Borel.
La doctrine est mal fondée, parce que s'il est des gens pour préférer la sottise à l'esprit, l'animalité à l'humanité, la platitude à l'élévation, et le Musée Dupuytren au Musée du Louvre, ce n*est pas affaire de goût, c'est affaire de mauvais goût. Du sentiment d'Aristote, qui fut pourtant im naturaliste plus sérieux que ne l'est M. Zola, et qui a dit : « Le » premier point à oben^er, c'est que les mœurs soient » bonnes *, » les romanciers de la nouvelle École se soucient peu. — Ils n'entendent point le grec. — Mais peut-être ne seront-ils point indifférents à l'opinion de M. Taine, puisqu'ils ont daigné lui emprunter plus d'une idée. Or M. Taine a par avance condamné le naturalisme : ce Toutes choses égales » d'ailleurs, a-t-ii dit S l'œuvre qui exprime un ca- » ractère bienfaisant est supérieure à l'œuvre qui
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