LES FOSSILES QUATERNAIRES ET LA MÉTHODE PALÉONTOLOGIQUE
nombre d’espèces qui vivent encore, mais qui n’habitent plus nos régions ; ce sont les espèces émigrées , également très utiles à considérer. De nos jours, la température moyenne dans nos régions est moins élevée qu’elle ne l’a été pendant la phase la plus chaude de l’ère quaternaire ; elle est aussi moins basse que celle de la phase la plus froide. De sorte qu’on peut diviser, à l’exemple de Lartet, les Mammifères de cette deuxième catégorie en deux groupes : un groupe de climat chaud , qui a émigré vers le Sud ; un groupe de climat froid , qui a émigré vers le Nord. Les principaux animaux du groupe méridional sont : l’Hippopotame, qui ne peut vivre que dans un pays dont les cours d’eau ne gèlent pas ; le Lion des Cavernes, qui ne différait du Lion actuel que par sa taille un peu plus considérable ; l’Hyène des Cavernes, qui ressemblait tout à fait à l’Hyène tachetée de l’Afrique centrale, tout en étant aussi plus robuste ;
le Porc-Epic, le Magot. ..
Parmi les animaux du groupe septentrional, qui n’existent plus que dans les contrées polaires, il faut citer : le Renard bleu, le Glouton, certains Rongeurs, tels .que les Lemmings, le Bœuf musqué.
Le Renne mérite une mention particulière. Ce Ruminant, qui ne saurait vivre aujourd’hui en liberté au-dessous du 60e degré de latitude, était extrêmement répandu dans toute la France à
Fig. 28. — Arrière-molaires des trois principales espèces d’Éléphants fossiles de nos pays.
M, Eléphant méridional ( Elephas meridionctlis) ; la dent est très large, les lames d'émail sont épaisses et très écartées. A, Eléphant antique (E. antiquus) ; la dent est étroite, les lames d’émail sont moins épaisses, mais encore écartées. P, Mammouth (E. primigenius) ; la dent est large; les lames d’émail sont beaucoup plus nombreuses, plus serrées et plus fines.
LA CHRONOLOGIE
une certaine époque des temps quaternaires, dite, pour cette raison, Age du Renne. Le Bouquetin et le Chamois, actuellement confinés sur les hautes cimes des Alpes et des Pyrénées, fréquentaient au même moment les plaines les plus basses de notre pays.
Les restes de tous ces animaux fournissent donc de bons fossiles, mais ceux-ci doivent être utilisés avec discernement. La géographie
Fig. 29. — Molaires supérieures de Rhinocéros Mercki (à gauche) et de R. tichorhinus (à droite). 3/4 de la grandeur naturelle.
zoologique était déjà si complexe pendant les temps quaternaires que chaque région pouvait avoir, et avait, en effet, sa faune particulière, ce qui rend très délicat l’établissement de synchronismes à de grandes distances. Enfin, nous savons que des changements de climat ont amené des migrations de faunes, de sorte qu’une même espèce peut ne pas être du même âge dans deux localités différentes.
D’autres espèces : Cheval, Cochon, Bovidés, etc., se trouvent un peu partout, à tous les niveaux ; on peut les qualifier d’indifférentes. MÉTHODE Pour établir la chronologie des temps
ARCHÉOLOGIQUE. quaternaires, il y a une troisième mé¬
thode, la plus ancienne en date, la méthode archéologique , basée sur l’étude de l’industrie humaine. Celle-ci a évolué, s’est transformée, s’est perfectionnée peu à peu ; ses produits lithiques, les moins destructibles, sont très répandus partout.
Nous avons vu que, grâce à eux, on put reconnaître, de très bonne heure, qu’un âge delà pierre a précédé l’âge des métaux. Et, dans l’âge de la pierre, on put distinguer une phase plus ancienne ou paléolithique , pendant laquelle l’Homme ne savait travailler ou
façonner les pierres qu'en les taillant par éclats successifs, d’une phase plus récente, ou néolithique, pendant laquelle l’Homme a su travailler les pierres par un autre procédé, en les usant par le frottement et en les polissant (fig. 30). Puis, dans chacune de ces phases, on a pu établir une succession d’époques caractérisées par des formes diverses d’objets ou d’instruments. Les archéologues sont arrivés ainsi à des résultats d’une grande utilité pour les collectionneurs et, en même temps, d’un grand intérêt pour la science (1). Mais les classifications de ce genre ne sauraient avoir qu’un caractère local,
Fig. 39. — Hache taillée , paléolithique et hache polie, néolithique. 1/3 de la
grandeur naturelle.
des industries semblables pouvant être, aujourd’hui encore, d’âges très différents suivant les pays, et réciproquement.
Chaque méthode a donc ses qualités et ses défauts, et chacune d’elles, prise à part, est insuffisante. Certaines classifications, établies par de purs géologues, comme James Geikie, Penck, encourent le grave reproche de ne pas tenir suffisamment compte des faits paléontologiques ou archéologiques et de tout ramener à un seul phénomène physique, le phénomène glaciaire. Les classifications basées uniquement sur les fossiles, comme celles de Lartet, de BoydDawkins, ne peuvent servir que pour les grandes divisions. En invoquant exclusivement les faits archéologiques, les préhistoriens
(1) Mortillet (G. de), Le Préhistorique, lre édit., Paris, 1883. — Mortillet (G. et A.), Musée préhistorique. Paris, 1881.
LA CHRONOLOGIE
arrivent à pratiquer un plus grand nombre de coupures dans la série des temps préhistoriques, à établir une chronologie plus détaillée. Malheureusement, les classifications de ce genre, instituées ou perfectionnées par Lartet, Gabriel de Mortillet, Piette, Cartailhac, Breuil, etc., ne peuvent a priori s’appliquer qu’à des surfaces restreintes de notre seul continent. L’archéologie ne saurait permettre d’établir sûrement des synchronismes à grandes distances, car le facteur humain est essentiellement mobile, changeant, varié dans ses manifestations. Il y a des aspects archéologiques locaux plutôt que des successions uniformes, générales et contemporaines de faits ethnographiques. La notion de faciès doit jouer en préhistoire un rôle aussi important qu’en géologie.
ESSAI DE En 1888, j’ai proposé une classifica-
CLASSIFICATION tion des temps quaternaires basée sur
GÉNÉRALE DES TEMPS l’utilisation et la coordination des trois QUATERNAIRES. ordres de renseignements (1).
Les découvertes effectuées depuis un peu partout ne me paraissent pas devoir faire changer les grandes lignes de ce premier essai que je reproduis ci-contre, en le simplifiant et le modifiant sur quelques points d’importance secondaire.
J’ai d’abord fait appel aux faits d’ordre géologique et paléontologique. Ils ont une signification et une portée plus générales que les faits ethnographiques, parce qu’ils sont indépendants de l’action humaine et qu’ils la dominent. C’est donc aux géologues et aux paléontologistes qu’il appartient d’établir les grandes divisions des temps quaternaires, qui sont des temps géologiques. Et c’est dans les cadres fixés par eux que les préhistoriens peuvent, à leur tour, faire des subdivisions archéologiques et d’un caractère plus régional.
Une première question est la délimitation du Tertiaire et du Quaternaire. Elle est d’autant plus difficile à résoudre qu’aucun grand fait physique ou biologique ne peut être invoqué pour établir une séparation. En réalité, et à tous égards, nous sommes encore dans l’ère tertiaire. Le mieux serait certainement de supprimer le terme Quaternaire de nos classifications et de l’inscrire dans le Tertiaire sous un autre nom, celui de Pléistocène, au titre de période analogue
I? (1) Boule (M.), Essai de Paléontologie stratigraphique de l’Homme ( Revue d Anthropologie^ 1888 et 1889).