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ABSOLUE

La chronologie relative , dont nous venons de nous occuper, n’est pas la chronologie absolue. Celle-ci doit fournir des dates en unités de temps, années, siècles ou millénaires. L’Histoire a sa chronologie absolue, d’ailleurs plus ou moins fixée ou précise suivant qu’il s’agit d’événements plus eu moins voisins de nous. De tous côtés, on réclame une chronologie absolue pour la Préhistoire. La première question posée dans le grand public, à propos d’un fait préhistorique, a trait à sa date.

Or, il faut l’avouer loyalement, la réponse est le plus souvent à peu près impossible dans l’état actuel de la science (1). La témérité avec laquelle certains écrivains présentent, sans réserves suffisantes, des chiffres d’autant plus fallacieux qu’ils paraissent plus précis par l’emploi des petites unités, cause, sur l’esprit des savants conscients de notre ignorance, une impression pénible. Loin de moi la pensée que le problème soit ou doive demeurer insoluble, car nul ne saurait fixer une limite aux progrès de l’esprit humain (2). Mais j’estime que le premier devoir des hommes de science est de respecter la bonne foi de ceux qui viennent à eux en toute confiance et de ne leur présenter que des faits ayant un degré suffisant de certitude.

(1) Grâce à certaines dates historiques, fournies par la Chaldée et l’Égypte, et aux comparaisons archéologiques établies de proche en proche, on peut arriver à des résultats satisfaisants pour les âges des métaux dans notre Occident (voir au chap. IX). Mais ces âges ne représentent que la fin de notre Préhistoire. Ce que j’expose ici a trait à des passés infiniment phis reculés.

(2) « Lorsque la science a entrepris, il y a à peu près un demi-siècle, de mesurer la masse et les dimensions des atomes, ses premières évaluations variaient dans le rapport de 1 à 20, à tel point que le problème abordé paraissait, â certains esprits, insoluble et même inexistant ; il est pourtant résolu aujourd’hui » (Houelevtgue, Caxiserie scientifique du Temps, 16 décembre 1911).

LA CHRONOLOGIE

Pour satisfaire, dans la limite du possible, la curiosité, d’ailleurs très légitime, de mes lecteurs, je vais résumer brièvement les résultats des principales tentatives faites dans cet ordre d’idées et tirer de ces résultats la conclusion qui me paraît la plus raisonnable.

Il n’y a pas lieu de s’arrêter aux évaluations empruntées aux auteurs anciens, pas plus qu’aux légendes bibliques, aux traditions et chroniques chaldéennes, égyptiennes, chinoises, etc., qui ne méritent sur ce point aucune créance.

LES DIVERS Dès que la haute antiquité de l’Homme

“ CHRONOMÈTRES ”. fut scientifiquement établie, les savants

cherchèrent à l’évaluer numériquement.

Ils imaginèrent toutes sortes de méthodes chronométriques basées sur l’astronomie, la géologie et même la biologie.

En principe, les méthodes astronomiques doivent être les meilleures, puisque c’est de l’astronomie que nous viennent les unités de temps. La difficulté est de découvrir un phénomène géologique qui soit en rapport à la fois avec l’antiquité de l’Homme et avec un phénomène astronomique mesurable. On a cru le trouver dans le développement des glaciers, qu’on a attribué soit aux variations d’excentricité de l’orbite terrestre (c’est-à-dire à des différences dans l’éloignement de la Terre et du Soleil), soit aux variations de l’obliquité de l’axe de la Terre (précession des équinoxes). Comme l’astronomie sait calculer les dates de ces variations périodiques, il devrait suffire de choisir, parmi ces dates, celles qui correspondent aux variations les plus favorables à l’établissement d’un régime glaciaire pour avoir l’âge absolu de l’époque glaciaire et, par suite, l’âge des Hommes contemporains de cette époque.

C’est ainsi que, d’après l’astronome anglais Croll, l’époque glaciaire aurait commencé avec le dernier grand cycle de l’excentricité de l’orbite terrestre (correspondant à un maximum d’éloignement de la Terre au Soleil, c’est-à-dire à un maximum de refroidissement), il y a 240.000 ans, qu’elle aurait duré 160.000 ans et qu’elle aurait pris fin il y a 80.000 ans. Pour Lyell, la grande époque glaciaire aurait coïncidé avec une période plus ancienne de grande excentricité, ce qui la ferait remonter à 800.000 ans (i).

(1) Lyell (Ch.), Principes de Géologie, éd. française. Paris, 1873, t. I, chap. XIII, p. 351.

Cette théorie a été attaquée à la fois par des astronomes, des physiciens et des géologues. 11 n’est pas démontré que la période ou les périodes glaciaires soient liées aux phénomènes astronomiques en question, et nous allons voir qu’on a aujourd’hui d’excellentes raisons de croire que la fin de l’époque glaciaire ne remonte pas à une date aussi reculée que le pensaient Croll et Lyell.

Il me suffira de signaler de rares essais chonométriques basés sur la Paléontologie et les phénomènes d’évolution biologique. On a cru pouvoir ainsi apprécier numériquement le temps correspondant aux changements survenus dans la faune d’un pays par voies d’extinction, de transformation ou d’apparition des espèces. Les indications auxquelles on peut ainsi arriver sont tout à fait vagues et incertaines; elles ont cependant l’avantage d’imposer à notre esprit la notion de l’immense durée des temps géologiques, même des plus récents, quand on constate, par exemple, que les changements survenus dans le mopde animé depuis la fin du Paléolithique sont imperceptibles ou insignifiants.

Les « chronomètres géologiques », beaucoup plus nombreux, partent presque tous du même principe : Choisir un phénomène géologique dont on puisse mesurer les effets pendant une unité de temps — c’est-à-dire sa vitesse de marche à l'époque actuelle — ou pendant un laps de temps déterminé par des données historiques, et calculer, par une simple règle de trois, le temps employé pour produire les effets correspondant à la période préhistorique dont on veut trouver la date. Si l’on connaît, par exemple, en valeur absolue, le temps nécessité par le dépôt d’une certaine épaisseur d’alluvions, il sera facile d’évaluer le temps exigé pour le dépôt d’une masse plus considérable d’alluvions dont la formation correspond à telle ou telle époque géologique ou archéologique.

Malheureusement les choses sont loin d’être aussi simples. Une première difficulté consiste à savoir vraiment ce qu’on veut mesurer, surtout quand il s’agit de phénomènes dont il est impossible d’établir exactement l’origine et la fin. Les expressions que nous sommes obligés d’employer, telles que : commencement ou fin de la période glaciaire, date d’apparition de l'Homme; celles qui servent à désigner les coupures que nous faisons dans la succession des âges et des phénomènes correspondants sont forcément très vagues; elles

LA CHRONOLOGIE

ne répondent pas à la réalité des choses, car les séparations brusques ne sont que dans notre esprit .

De plus, la durée d’un même phénomène a pu varier avec les pays. Il est clair, par exemple, que le régime glaciaire a pris fin beaucoup plus tôt en France qu’en Scandinavie.

Une autre objection, plus grave encore, est que les chronomètres géologiques s’appuient sur un principe de permanence et de continuité régulière des phénomènes qui est infiniment peu probable. Dans la plupart des cas, tout au moins, il est impossible de tenir compte de l’antagonisme de causes destructrices, qui ont pu travailler en sens inverse des causes édificatrices, atténuer, diminuer et parfois annihiler les effets de ces dernières.

Quoi qu’il en soit de ces critiques, dont la valeur est évidente, les investigations ont porté sur toutes sortes de phénomènes ; on a interrogé tour à tour : les tourbières, les alluvions, les moraines glaciaires, les cônes de déjections torrentielles, les dépôts lacustres, les deltas, les vases marines, les concrétions calcaires, l’altération des roches par les phénomènes atmosphériques, le creusement des gorges, le recul des cascades, la vitesse de progression ou de recul des glaciers, les oscillations du niveau de la mer, etc. J’ai relevé plus de quarante essais de ce genre et il m’en est certainement échappé,

LEURS RÉSULTATS. Voici (à la page suivante) le tableau

DISCUSSION d’un certain nombre d’évaluations rela-

DE CES RÉSULTATS. tives à la durée : 1° de l’ère quater¬

naire ; 2° de l'époque glaciaire; 3° des tempspost-glaciaires. Les chiffres représentent les nombres d’années.

Les nombres des deux premières colonnes varient, en chiffres ronds, dans la proportionde 10.000 à 1.000.000, c’est-à-dire de 1 à 100. L’écart est donc énorme ! Plusieurs de ces évaluations sont purement sentimentales ; les plus modérées ont été influencées certainement par les idées philosophiques ou religieuses de leurs auteurs. Mais un tel écart témoigne principalement de l’incorrection ou de l’insuffisance des méthodes employées. Et il est bien difficile de faire un choix.

L’écart des chiffres de la troisième colonne, relatifs à la durée des temps post-glaciaires, est beaucoup moins considérable. Si nous ne tenons pas compte de quelques évaluations manifestement

erronées, les 80,000 ans de l’astronome Croll, les 100.000 ans du géophysicien Forel, nous constatons que cet écart n’est plus que dans la proportion de 4.000 à 30.000, soit d’environ 1 à 7. C’est

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