‹ Les hommes fossilesChapitre 60 sur 96 · AUX HOMMES ACTUELS · texte numérisé non relu

AUX HOMMES ACTUELS

NÉOLITHIQUE

Animaux domestiques et plantes cultivées; céréales, textiles.

Industrie lithique taillée et polie; travaux de mines. Poterie. Tissus.

Architecture primitive, monuments mégalithiques : dolmens, menhirs.

Sentiment artistique rudimentaire.

Esprit pratique, utilitaire.

Idées religieuses et rites funéraires plus compliqués. Sépultures plus soignées, monumentales.

TRANSITION DU Les contrastes sont donc nombreux

PALÉOLITHIQUE et frappants. Comme, dans les gisements

AU NÉOLITHIQUE. archéologiques, les niveaux néolithiques

sont souvent isolés des niveaux paléolithiques par l’intercalation d'une couche stérile, dénotant une période plus ou moins longue d’inoccupation, tous les préhistoriens,

depuis Edouard Lartet, ont longtemps soutenu que les deux grandes divisions de l’âge de la pierre sont séparées par une lacune, qualifiée parfois d’abîme, et correspondant à une transformation complète, à une révolution. Les plus modérés en cette matière se contentaient de parler d’un simple hiatus dans nos connaissances. « Après l’époque de la Madeleine, disait Cartailhac, il y a — dans nos connaissances — une solution de continuité ; une période de transition très longue est encore fort obscure. Et, lorsque nous revenons à la lumière, de grands changements se sont accomplis ; des progrès de premier ordre se sont réalisés, la somme des importations paraît considérable. Ainsi le Renne a disparu absolument; les animaux domestiques sont abondants, les populations sont sédentaires et pratiquent l’agriculture ; les ustensiles et armes en pierre sont souvent polis, la poterie est connue,... des monuments sont élevés, l’art ne reproduit plus la nature vivante (1). »

En somme, tout le monde avait raison. Il est clair que, si le Néolithique indique un ordre de choses tout à fait nouveau, notamment l’arrivée de populations à industrie et mœurs très différentes de celles des derniers Paléolithiques, en vertu du principe géné-

(1) E. Cartailhac, Les âges préhistoriques de l’Espagne et du Portugal, Paris, 1886, p, 47.

ral de continuité, la lacune ne pouvait exister partout; un jour ou l’autre, la période de transition apparaîtrait moins obscure. L’hiatus a été comblé, en effet, tout au moins en grande partie, par les belles recherches de Piette dans la caverne du Mas d’Azil (Ariège).

Au cours des années 1887-1889, l’éminent préhistorien explora une série de dépôts fluviatiles et archéologiques sur la rive gauche de l’Arize, torrent qui circule dans cette sorte de tunnel grandiose

qu’est la caverne du Mas d’Azil. Voici la coupe de ces dépôts, telle que je l’ai relevée avec Piette en 1889, On observait, de haut en bas (fig. 205) :

5. Eboulis et blocs détachés de la voûte de la caverne. On y a trouvé des objets gaulois, des objets de l’âge du bronze et, vers le bas, des haches en pierre polie avec de la poterie néolithique. Épaisseur variable : 2 à 3 mètres.

4. Amas rubanés de cendres, avec lit8 de charbons et d’innombrables coquilles d’escargots. Instruments en pierre polie, galets usés aux extrémités. Fragments de poteries. Épaisseur variable.

3. Couche de cendres, de terres brûlées, rougeâtres, de charbons, avec une aune sauvage actuelle. Cerf élaghe et Castor abondants ; pas la moindre trace de Renne . Harpons plats, perforés, en bois de Cerf (fig. 206). Galets peints (fig. 207), quelques galets polis aux extrémités, etc. La partie supérieure constitue un ancien sol (a. s.), marqué par une ligne de pierres; à la partie inférieure, lit de charbons (ch.). Épaisseur :0 m. 10 à 0 m. 80.

2. Grand dépôt de limons d’inondations de la rivière voisine,* se décomposant en plusieurs centaines de feuillets et coupés par plusieurs lignes cinéritiques. Dans ces foyers, Cerf abondant, Renne rare, harpons en bois de Cerf et en bois de Renne; aiguilles, gravures artistiques. Épaisseur totale : 3 m. 50 environ.

1. Terre caillouteuse, à peu près stérile, reposant sur la roche calcaire R de la caverne. Épaisseur : 1 m. 40 environ.

Fig. 205. — Coupe des couches archéologiques de la rive gauche de la caverne du Mas d’Azil (légende dans le texte).

Les couches inférieures, 1 et 2, représentent les derniers dépôts pléistocènes ; elles appartiennent à la fin de l’âge du Renne, au Magdalénien. La formation supérieure, 5, correspond à l’époque

DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS

actuelle, allant du Néolithique à nos jours. Les couches intermédiaires, 3 et 4, comblent le fameux hiatus du Paléolithique au Néolithique classique. La couche 4 représente l’aurore du Néolithique. La couche 3, aux galets coloriés, est la véritable couche de transition. Elle correspond à une époque spéciale méritant bien le nom d 'Azilienne que lui a donné Piette (1).

C’est à tort, selon moi, que la plupart des archéologues veulent ranger cet Azilien dans le Paléolithique et l’appeler Épipaléolithique. Comme je l’ai montré dès 1889 (2), l’ Azilien n’est pas encore du Néolithique, mais ce n'est plus du Paléolithique ; c’est quelque chose à part, d’une physionomie spéciale, qui est une physionomie de transition.

Au point de vue géologique ou stratigraphique, cette transition est évidente ; au point de vue paléontologique, elle n’est pas moins nette, puisque la faune de la couche azilienne, d’où le Renne est absent, est identique à la faune sauvage actuelle et qu’elle ne renferme pas encore traces d’animaux domestiques. Il y a aussi transition — je ne dis pas filiation — au point de vue archéologique, car, à côté d’un outillage de silex rappelant celui du Magdalénien, nous observons les premiers produits d’un polissage de la pierre. S’il subsiste encore des harpons en bois de Cervidés, leur forme et leur substance sont différentes. Il n’y a plus de productions artistiques, le coloriage des galets n’ayant rien de commun avec les

Fig. 206. — Harpons plats en bois de Cerf de la grotte du Mas d’Azil. 3/4 de la grandeur naturelle. (D’après Piette.)

(1) Piette (E.), Un groupe d’assises représentant l’epoque de la transition entre les temps quaternaires et les temps modernes ( Comptes rendus de l’Acad, des Sc., 25 février 1889). Et nombreux mémoires, notamment dans L'A,, VII, XIV.

(2) Congrès iniern. d'Anthrop. et d' Archéol. préhist,, Paris, 1889, p= 209.

LESfHOM MES FOSSILES

peintures paléolithiques. Il serait difficile d’imaginer un ensemble de conditions plus transitoires que celles dont je viens de faire l’énumération. Tout porte à croire qu’il s’agit ici d’un apport méditerranéen.

Les conclusions de Piette furent d’abord assez mal accueillies par les préhistoriens dont elles bouleversaient les idées. Elles ne tardèrent pourtant pas à être confirmées. Les fossiles caractéristiques

Fig. 207. — Galets coloriés du Msad’ Azil. (D’après Piette.)

de l’Azilien, harpons plats ou galets coloriés (fig. 206 et 207), se retrouvèrent bientôt dans d’autres gisements' des Pyrénées, du

Gard, de la Dordogne, en Espagne, en Suisse, en Bavière, en Dane-

mark, jusqu’en Ecosse et peut-être en Russie.

Les traces de la période de transition se rencontrent ailleurs avec un aspect un peu différent.

En France, dans d’autres contrées de l’Europe, en Asie, en Afrique, certaines stations sont caractérisées par un outillage de petits silex — dits silex pygmées — à contours géométriques (fig. 208). MM. de Mortillet considèrent cette industrie, qu’ils nomment tardenoisienne (de Fère-en-Tardenois où elle est bien développée), comme représentant le Néo-

DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS

Hthique inférieur (1), Les préhistoriens les plus compétents s’accordent aujourd’hui à envisager le Tardenoisien comme à peu près synchronique de 1* Azilien ou comme un peu plus récent.

Fig. 208. Silex tardenoisiens de Valle (Espagne). Au double de la grandeur naturelle. (D’après Breuil et Obermaier.)

La parenté étroite de ces deux aspects archéologiques est montrée par la curieuse station de Maglemose dans l’île de Seeland (Danemark), étudiée par M. Sarauw et qui présente, avec les silex géométriques du Tardenoisien, les harpons en bois de Cerf du Mas d’Azil, sans poteries ni haches polies. Comme dans le Midi, cet Azilien du Nord se place exactement, au point de vue géologique, entre la fin du Pléistocène et l’Holocène (2).

D’autre part, on connaît depuis longtemps, sur les littoraux danois, français, portugais, etc,, des monticules artificiels composés de terres, de cendres, de foyers renfermant pêle-mêle d’innombrables coquilles marines, des ossements d’animaux, des outils de silex, notamment des tranchets (fig. 209), ou en os, de la poterie.

Ce sont les emplacements d’anciennes stations, auxquelles les archéologues danois,

qui ont admirablement étudié ceux de leur pays, ont donné le nom de kjôkkenmôddings (ou mieux kjokkenmôddinger ), qui

Fig. 209. — Tranchet de Campigny. Grandeur natu-, relie. (D’après Capitan.)

(1) Mortillet (A. de), Les petits silex taillés à contours géométriques... (Revue de l'Ecole d' Anthrop., 1896).

(2) Sarauw (G.-F.-L.), Maglemose (Prœshitorische Zeitschrift, III, 1911). Voir aussi L'A,, XXIV, 1913, p. 64.

veut dire débris de cuisine. L’industrie de ces curieux gisements est déjà néolithique, mais d’un Néolithique très ancien, car les animaux domestiques ne sont encore représentés que par le Chien (1).

En France, on considère comme appartenant à la plus ancienne phase néolithique une industrie spéciale rappelant celle des kjôkkenmoddings. C’est l’industrie dite campignienne , parce qu’elle est bien représentée dans les fonds de cabanes de Campigny, près de Blangy-sur-Bresle (Seine-Inférieure). Les instruments caractéristiques sont les tranchets et les pics, sans haches polies, mais avec poteries grossières (2).

Ainsi, l’archéologie préhistorique peut invoquer aujourd’hui de nombreux faits à l’appui de l’existence d’une période de transition de longue durée, aux multiples aspects locaux (3). Sarauw ne distingue pas moins de six phases industrielles allant, en Danemark, de la fin de l’âge du Renne au Néolithique classique. Tout cela paraît impliquer l’introduction dans nos pays d’éléments humains nouveaux, et notamment d’apports méditerranéens. RACES DE L’AZILIEN. Quelle était ou quelles étaient donc

ARRIVÉE DES PREMIERS les populations de ces âges intermé- BRACHYCÉPHALES. diaires ? Nous n’avons malheureuse¬

ment pas beaucoup de documents ostéologiques pour répondre à cette question.

Au Mas d’Azil, Piette et Cartailhac ont recueilli quelques ossements colorés en rouge dans la couche azilienne. Ils sont trop fragmentaires pour qu’on puisse déterminer les principaux caractères de la race qu’ils représentent.

Il y a, à Ofnet, près de Nordlingen, en Bavière, une grotte intéressante qui a été fouillée, en 1907 et 1908, par R. Schmidt. Le remplissage de cette grotte comprenait une série de couches de l’âge du Renne surmontées par un dépôt d’âge azilien. Deux cuvettes ou fosses peu profondes renfermaient, englobés dans une masse d’ocre rouge, un grand nombre de crânes humains munis de leurs mâchoires inférieures et rangés concentriquement les uns près

(1) Travaux anciens de Steenstrup (J.), Worsaae, — Bel ouvrage plus récent de : Madsen, Muller (S.), Neergaard, Petersen, Rostr up, Steenstrup (R. J. V.) Winge (H.), Affaldsdynger fra stenalderen i Danmark, Copenhague, 19C0.

(2) Salmon (P.), d’Ault du Mesnil (G.) et Capitan (L.), Le Campignien (Revue de l'Ecole d’Anihrop., 1898).

(3) J. de Morgan donne à cette période le nom de Mésolithique.

DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS

des autres, comme dans un nid, la face tournée vers le couchant La grande fosse en contenait vingt-sept, la petite six(fig. 210). Les crânes de femmes et d’enfants, les plus nombreux, étaient ornés de canines de Cerfs et de coquillages percés semblables à ceux du Mas d’Azil. En dehors de quelques vertèbres cervicales, il n’y avait pas trace des autres parties du squelette, conséquence probable de rites funéraires spéciaux (1).

Vingt crânes ont pu être reconstitués. Ils offrent déjà un extra-

Fig. 210. — Contenu funéraire de la plus petite fosse d’Ofnet. (D’après R. -R.

Schmidt.)

ordinaire mélange de types. Il y a des formes dolichocéphales, des formes brachycéphales et des formes intermédiaires (indices céphaliques de 70 à 89). Les premiers sont à face allongée, harmonique ; ils diffèrent ainsi des dolichocéphales de la race de Cro- Magnon. Schliz les considère comme se rattachant au groupe de Y Homo mediterraneus . Les seconds représentent les plus anciens brachycéphales connus d’une façon certaine, les premiers arrivants

(1) Schmidt (R. -R.), Die diluviale Vorzeit Deutschlands. Stuttgart, 1912. La 3epartie, anthropologique, par Schliz (A.). Voir aussi : Breuil (H.), Le gisement quaternaire d’Ofnet (L'A., XX, 1909).

de V Homo alpinus. Les troisièmes seraient déjà des produits de métissage,

La station de Maglemose n’a pas livré de squelettes humains, et nous connaissons très mal les Hommes des kjdkkenmôddings danois. L’hypothèse émise par Osborn (1) que ceux de Maglemose ont dû appartenir à la grande race blonde du Nord, à Y Homo nordicus , est donc jusqu’à présent gratuite, quoique fort plausible.

Par contre, les débris de cuisine de Mugem (Portugal), à industrie tardenoisienne, sont extrêmement riches en squelettes humains dont l’étude, d’abord faite par M. de Paula (2), a été reprise par M. Mendes Corrêa (3).

Deux types bien distincts ont été reconnus. Le premier, de beaucoup le plus nombreux, est dolichocéphale, avec un crâne élevé, étroit (hypsisténocéphale) , de faible capacité; il est de petite taille (1 m. 60 environ) ; la face est longue, harmonique, un peu prognathe ; les arcades sourcilières sont saillantes, le nez est de largeur moyenne. C'est la « race de Mugem » de Quatrefages, V Homo afer} var. t agamis de Mendes Corrêa qui lui trouve des caractères archaïques, négroïdes et australoïdes; mais il semble bien qu’on soit encore ici en présence de très vieux représentants de Y Homo mediterraneus aux traits éthiopiques, et nullement des descendants du type de Cro- Magnon . Cette race aurait évolué progressivement dans le Néolithique sousbinfluence dépopulations supérieures, plus proches des Portugais actuels, chez lesquels on la retrouverait parfois à titre de survivances .

Quelques crânes seulement sont brachycéphales; l’un deux, à face

large, accuse des traits mongoloïdes.

Ainsi, même au point de vue anthropologique, les gisements aziliens et tardenoisiens nous offrent des caractères de transition par la persistance de types physiques plus ou moins apparentés aux Hommes de l’âge du Renne et par l’apparition, timide d’abord, puis de plus en plus fréquente, d’un type brachycéphale, nouveau venu dans nos contrées. Nous voyons déjà s’esquisser le tableau de distribution des races actuelles européennes, notamment par la diffusion du

(1) Osborn (H. F.), Men of the old Stone Age. p. 488.

(2) Dans le beau livre d’Émile Cartailhac, Les âges préhistoriques de l’Espagne et du Portugal. Paris, 1886.

(3) Mendes Corrêa (A. A.), A propos des caractères inférieurs de quelques crânes préhistoriques du Portugal (Archivio de Anatomia e Anthropologia, vol. III, 1917). — Origins of the Portuguese (Amer. Journ. of phy si cal Anthropology , II, n° 2, 1919).

IDES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS

type méditerranéen. L’examen des documents néolithiques va nous faire assister au développement de ce nouvel état de choses, en nous montrant sa complication croissante et une diversité de types de plus en plus grande suivant les pays.

RACES NÉOLITHIQUES. Malheureusement, ces documents, MISE EN PLACE DES d’ailleurs fort nombreux, ne sont pas TROIS GRANDS TYPES. aussi expressifs qu’on le désirerait. Nous

avons surtout des crânes, dont les indices ne sauraient toujours suffire à préciser la race. Les squelettes entiers, qui nous permettraient de fixer la taille des populations, sont beaucoup plus rares. Et nous ne pouvons guère rien savoir des caractères tirés de la peau ou du système pileux.

Quand on fait une révision générale des données accumulées par les anthropologistes à grand renfort de chiffres, en négligeant les détails pour ne s’en tenir qu’aux lignes principales, on arrive cependant à dégager deux faits généraux :

1° C’est d’abord la simultanéité de la présence, en tous pays, de types physiques variés : têtes longues, têtes courtes (fig. 211) et têtes de formes intermédiaires (ou mésocéphales). Ainsi s’accentue le changement important dans la répartition des types humains, que nous avons vu s’esquisser dans les gisements de transition du Paléolithique au Néolithique.

2° Les proportions relatives de chacun de ces éléments varient avec les régions considérées, et ces proportions sont telles qu’elles nous font vraiment assister à la mise en place des principaux types physiques actuels. Encore une fois, et sous cet aspect nouveau, le Néolithique nous apparaît comme l’aurore des temps actuels. Certes, il y aura, dans la suite, d’importants changements, mais les grands traits de cette première répartition subsisteront. Voici, en restant sur le terrain purement anthropologique et en évitant de tomber dans le détail des faits archéologiques qui nous entraînerait beaucoup trop loin, quelques renseignements sur les divers pays européens.

En France, notre documentation est fort riche. Il y a plus de vingt ans, Salmon a établi le catalogue de 688 crânes néolithiques découverts sur notre territoire (1): 58 p. 100 de ces crânes sont doli-

(1) Salmon (P.), Dénombrement et types des crânes néolithiques de la Gaule ( Revue de l'École d’Anlhrop., 1896). Voir aussi : Hervé (G.), Les brachycéphales néolithiques ( Ibid 1894 et 1895).

Fig 211. — Crâne dolichocéphale et crâne brachycéphale vus d’en haut, de profil et de face. Allée couverte des Mureaux (Seine-et-Oise). 1/4 de la grandeur naturelle.

(D’après le Dr Verneau.)

DES HOMMES FOSSIEES AUX HOMMES ACTUELS

chocéphales; 21 p. 100 sont brachycéphales; 21 p. 100 sont intermédiaires. Les dolichocéphales se montrent donc encore en grande majorité, mais il semble bien que le nombre des brachycéphales augmente peu à peu, du début à la fin du Néolithique. Ces brachycéphales se confondent, d’un avis unanime, avec le type de Y Homo alpinus que nous avons vu apparaître à Ofnet.

Qu’étaient les dolichocéphales? Certains se rattachent nettement au type de Cro-Magnon, lequel, loin de disparaître avec la fin des temps paléolithiques, a persisté longtemps dans diverses régions. Dans les Cévennes, par exemple, les très nombreux ossements retirés de certaines grottes sépulcrales delà LozèreparleDr Prunières montrent qu’au début du Néolithique la population de cette région appartenait exclusivement au type de Cro-Magnon. Dans d’autres grottes, on voit apparaître quelques brachycéphales et des produits de métissage,

La contemporanéité de ces brachycéphales et des vieux dolichocéphales paléolithiques ne saurait êtredouteuse, puisque plusieurs des squelettes exhumés par le Dr Prunières portent encore, dans leurs os, les flèches néolithiques qui les ont percés (fig. 212), et qu’ils avaient dû recevoir des envahisseurs néolithiques dont les crânes se retrouvent dans les dolmens (1). Mais l’invasion de ces territoires montagneux a dû être lente et imparfaite, car, d’une manière générale, les crânes brachycéphales néolithiques sont relativement rares dans les Cévennes; ils ne deviennent nombreux qu’à l’époque du Bronze. Un peu plus au Sud, à Montouliers (Hérault), les Néolithiques sont en-

Fig 212. — Vertèbre humaine, percée d’une pointe de flèche néolithique, d’une caverne de la Lozère. Grandeur naturelle. Collection Pruniéres, a la galerie d’ Anthropologie du Muséum.

(1) Le Dr Prunières a disséminé ses nombreuses notes dans divers recueils, notamment dans celui de Y Association française pour l’avancement des Sciences. Les matériaux anthropologiques ont été étudiés principalement par Broca ( Congrès intern. de Bruxelles, 187 2, p. 182). Voir aussi Quatrefages (A. de), Hommes fossiles et Hommes sauvages, p. 99 et 105.

core, d’après M. Mayet, des Cro-Magnon légèrement métissés de brachycéphales (1).

Les grottes artificielles de la Marne, explorées par M. de Baye, ont révélé la même association. Parmi les crânes étudiés par Broca, de Quatrefages, beaucoup rappellent encore le type de Cro-Magnon ; d’autres sont brachycéphales ; les derniers ont des caractères mixtes résultant de croisements (2).

Dans la grotte Duruthy, à Sorde (Landes ; voir p. 266), les crânes néolithiques de la partie supérieure du gisement sont semblables au crâne de la base du dépôt de l’âge du Renne, tandis qu’à Monaco, les Néolithiques étudiés par M. Verneau (3) sont surtout des brachycéphales accompagnés de rares individus ayant encore des affinités avec les Cro-Magnon si bien représentés dans cette région à l’époque paléolithique.

Avec les dolichocéphales à face courte (disharmoniques), descendants plus ou moins modifiés des Cro-Magnon, d’autres dolichocéphales néolithiques, à face longue, représentent en France un apport nouveau, que nous avons vu commencer dès l’Azilien. Ceuxci doivent plutôt être rattachés au type méditerranéen qui paraît avoir dominé dès cette époque dans les régions où il règne encore.

En Italie, les crânes néolithiques sont très mélangés, avec prédominance tantôt des brachycéphales, tantôt des dolichocéphales de petite taille, Ce dernier cas s’observe notamment dans le bassin du Pô, où les têtes rondes sont aujourd hui les plus nombreuses. Mais en Sicile, en Sardaigne, la très grande majorité des crânes néolithiques et de l’âge du bronze ressemblent tout à fait aux crânes des Siciliens et des Sardes actuels (4). Dès les temps préhistoriques les plus reculés, Malte, la Crète étaient aussi peuplées par des Méditerra-

néens, et Sergi affirme que les Egyptiens anciens, identiques aux Libyens, ne sont qu’une branche de la famille méditerranéenne (5).

Nous avons vu apparaître ce même type dans la Péninsule ibérique, à l’époque des amas de cuisine de Mugem. M. de Pauia,

(1) Mayet (L.), Les Néolithiques de Montouliers (L'A., XXIII, 1912).

(2) Baye (de), L’archéologie préhistorique. Paris, 1880. Renferme un travail de Broca sur les crânes des grottes de Baye. ■ — Voir aussi Quatrefages (de), Hommes fossiles et Hommes sauvages, p. 107.

(3) Verneau (R.) et Villeneuve (L. de), La grotte des Bas-Moulins (L.A., XII, 1901).

(4) Ardu-Onnis (E.), Restes humains préhistoriques de la grotte de San Bartolomeo, près Cagliari (L'A., XV, 1904).

(5) Sergi, Congrès de Moscou, II, 305.

DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS

déjà cité à ce propos (p. 340), nous apprend de plus que, dans les cavernes et sépultures néolithiques du Portugal, le type dolichocéphale de Mugem est encore prédominant, avec cependant des variations individuelles plus étendues, tandis que, dans certains gisements du même âge, on retrouve le type de Cro-Magnon. La forme brachycéphale de Mugem reparaît également dans quelques stations néolithiques où elle offre tous les caractères des brachycéphales néolithiques de France.

D’autre part, M. Verneau a trouvé des représentants de la race de Cro-Magnon dans le Néolithique d’Oviedo, de Ségovîe et en Andalousie. M. Jacques, étudiant les produits des fouilles de M. Siret dans le Sud-Est de l’Espagne (1), a distingué, dans la série de crânes néolithiques et de l’âge du Bronze, un premier groupe rappelant les Cro-Magnon, un deuxième groupe composé de brachycéphales, un troisième groupe ressemblant aux Hommes de Mugem (type méditerranéen), enfin un quatrième groupe qu’il rapproche des Basques espagnols. Au total, dans la Péninsule ibérique, le type dolichocéphale méditerranéen paraît dominer.

En Belgique, en Hollande, mêmes mélanges de têtes rondes, de têtes allongées et de formes mixtes provenant de métissages (crânes de Furfooz). Les dolichocéphales sont rapprochés par les auteurs tantôt du type de Cro-Magnon, tantôt du type méditerranéen (2).

Dans les Iles Britanniques, une distinction très nette a été reconnue depuis longtemps. Les sépultures néolithiques, dans des tumulus allongés ( long barrows ) ne renferment que des crânes dolichocéphales : « A sépultures longues, crânes longs », disent les Anglais. Dès que le bronze apparaît, les tumulus sont ronds et l’élément brachycéphale se montre : « A sépultures rondes, crânes ronds ». Ici, à l’extrême Occident de l’Europe, pour des raisons faciles à comprendre, les premières migrations brachycéphales sont en retard. D’après W. Turner (3), les dolichocéphales néolithiques, de petite taille, à la face longue, au nez étroit, se rattachent probablement au type mdéiterranéen. Ils jouent encore un rôle impor-

(1) Jacques ( V.) , Les races préhistoriques de l’Espagne ( Congrès de Paris , 1889, p. 451)

(2) Houzé, Les crânes néolithiques des cavernes d’Hastières {Bull, de la Soc. d’ Anthrop. de Bruxelles, VIII, 1890). — Fraipont (J.), La Belgique préhistorique et protohistorique {Bull, de T Acad. roy. de Belgique 1901).

(3) Turner (W.), A contribution to the craniology ot the people of Scotland, part JI ( Trans . of the Roy. Soc. of Edimburgh, LI, 1915).

tant dans la constitution ethnique de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, Les brachycéphales qui les ont envahis un moment, de taille variable, de face large, appartiennent au stock alpin. Leurs traces sont aujourd’hui presque complètement effacées (1).

En Suisse, les choses se présentent d’une manière assez différente (2). Dans le Néolithique archaïque, les brachycéphales dominent presque exclusivement. Dans le Néolithique moyen, les dolichocéphales ou les mésocéphales balancent peu à peu les brachycéphales. Dans la période de transition de la Pierre polie au Bronze, les dolichocéphales sont prépondérants, d’après Schenk. L'importante série des sépultures de Chamblandes, près de Lausanne, rappelle le type de Cro-Magnon, mais avec une taille petite, et certains caractères la rapprochent des Négroïdes de Grimaldi. Elle nous montre, de plus, un élément nouveau, A côté des squelettes de ces petits dolichocéphales, deux crânes offrent les caractères de la race septentrionale, et M. Pittard nous dit que, vers la fin du Néolithique, arrivent en Suisse des Hommes de haute stature, au crâne allongé, au nez étroit, qu’il est permis de rattacher à V Homo nordicus. Ajoutons qu’on a trouvé au Schweizersbild, près de Schaffouse, les restes osseux de quelques individus de très petite taille, sortes de pygmées auxquels K ol lin ami a voulu faire jouer un rôle considérable dans l’évolution des races humaines (3), mais qui ne représentent ici, aux yeux de la plupart des anthropologistes, que des nains dont les squelettes gisaient à côté de ceux d’autres individus de taille normale.

Toujours est-il que, dès le Néolithique, ou plutôt dès la fin du Néolithique, la complexité anthropologique actuelle de la Suisse s’annonce nettement. Nous constatons ici, pour la première fois, la présence de représentants des grands dolichocéphales du Nord. Ces derniers vont se montrer de plus en plus nombreux en allant vers l’Europe centrale et septentrionale.

En Allemagne, les Néolithiques sont en effet généralement doli-

(1) Keith (A.), The bronze âge invaders of Britain {Journal of the Anlhrop. Insiitute, XLV, 1915'.

(2) Pittard (E.). Sur l’ethnologie des populations suisses {LA., IX, 1898). Deux nouveaux crânes humains de cités lacustres {Ibid., XVII, 1906). — - Schenk (A.), Les sépultures et les populations préhistoriques de Chamblandes {Revue de V École d’Anthrop. de Paris , 1904). La Suisse préhistorique Lausanne, 1912.

(3) Kollmann (J.), Die Pygmaen und ihre systematische Stellung innerhalb des Menschengeschlecht {Verhand. der Naturforsch. Gesellschaft in Basel, XVI, 1902).

DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS

chocéphales. Dans le Sud-Ouest, d’après Schliz, le type dominant est d’abord à face longue, de type nordique, puis on voit arriver des brachycéphales et des dolichocéphales de type méditerranéen (1). En Bohême et en Silésie, les Hommes de la pierre polie se rattachent ordinairement à la race nordique (2). Il en est de même en Hongrie. D’après Giuffrida-Ruggeri, dans les régions illyriennes et danubiennes, les crânes dolichocéphales sont très fréquents aux époques les plus reculées ; ils diminuent progressivement et disparaissent presque, dans beaucoup de régions, devant les populations alpines descendues des montagnes dans les plaines (3).

Si nous pénétrons en Russie, nous voyons que dans le Sud-Ouest, en Ukraine, en Volhynie, et aussi en Pologne, les dolichocéphales de grande taille prévalent plus ou moins dans les kourganes (ou tumuli) néolithiques. Plus au Nord et à l’Est, on ne trouve plus que des dolichocéphales. Bogdanov a montré que la race la plus ancienne de la Russie centrale (stations des bords du lac Ladoga décrites par Inostranzeff) avait la tête et la face longues comme les peuples actuels de la Suède (4).

Enfin, dans les régions Scandinaves et au Danemark, le phénomène est encore plus net. D’après Montelius (5), quelques crânes des sépultures néolithiques sont brachycéphales et conformés comme des crânes de Lapons, mais la plupart ressemblent aux têtes des Suédois actuels. Les squelettes indiquent une haute stature, une complexion robuste. La Scandinavie est déjà occupée par les ancêtres directs des populations actuelles, lesquelles réalisent le mieux le type idéal de Y Homo nordicus.

Ainsi, dès la fin du Néolithique, il est possible de reconnaître, dans ses grands traits, la répartition géographique des trois principaux types physiques que les anthropologistes ont su dégager de l’étude des nombreuses variétés ou sous-races dont l’amalgame constitue l’Europe ethnique de nos jours.

(1) Schliz (A.), Die vorgeschichtlichen Schàdeltypen der deutschen Lânder ( Archiv fiir Anthropologie, VII, 1909).

(2) Reche (O.), Zur Anthropologie der jüngeren Steinzeit in Schlesien und Bohrnen {Arc iv fiir Anthrop., VII, 1908).

(3) Giuffrida-Ruggeri (V.), Contributo ail’ antropologia fisica delle regioni dinariche e danubienne... (Archivio per TAntrop et la Etnol., XXXVIII, 1908).

(4) Bogdanov (A.), Quelle est la race la plus ancienne de la Russie ( Congrès intern. d’ Anthrop., Moscou, 1912),

(5) Montelius (O.), Les temps préhistoriques en Suède. Trad. française par S, Reinach. Paris, 1895.

AGES DES MÉTAUX. Aux époques métalliques, protohis¬

torique et historique, correspondent d’autres mouvements de populations et d’autres mélanges, qui aboutissent à la complication actuelle.

De l’âge du cuivre (ou Enéolithique des Italiens), nous savons peu de chose. Beaucoup de sépultures ou de monuments de la fin du Néolithique doivent lui appartenir.

Avec l’âge du Bronze, la pratique de la crémation se substitue peu à peu, dans beaucoup de régions, à celle de l’inhumation. C’est là une circonstance très défavorable pour les études anthropologiques. D’une manière générale, cet âge du Bronze, dans l’Europe occidentale, notamment en France, peut être caractérisé, au point de vue de l’étude que nous poursuivons, par l’arrivée de vagues nouvelles et massives de peuples brachycéphales. L’industrie du bronze parait donc avoir été importée chez nous par des Hommes du type alpin, ce qui ne veut pas dire nécessairement qu’ils en aient été les inventeurs (1). Ces nouveaux flots de brachycéphales pénètrent cette fois dans les Iles Britanniques (round barrows , à têtes rondes).

D’autre part, les grands dolichocéphales du type nordique survivent en Russie et dans la péninsule Scandinave, qui est déjà pour eux une vieille patrie et dont les tombes de l'âge du Bronze renferment encore parfois leurs blondes chevelures. Nous les voyons, en outre, pénétrer largement dans la vallée du Rhin, en Suisse, dans l’Allemagne méridionale, où ils réalisent déjà le type de tombeaux en rangées de l’âge du fer, dits reihengraeber.

Vers la fin de l’âge du Bronze, les brachycéphales reparaissent en Suisse et dans le Nord de l’Italie ; ils y sont très purs et de nouveau prépondérants.

Par contre, la Méditerranée orientale, la Crète, où fleurit la

(1) Le problème de l’origine de la métallurgie est parmi les plus controversés de J'archéologie préhistorique. Rien ne s’oppose a priori à ce que la découverte des métaux et de leurs alliages ait pu s’effectuer, d’une manière indépendante, à diverses époques et dans divers pays. Cette hypothèse est cependant difficile à soutenir dans l’état actuel de la science. Tout paraît en faveur d’une origine asiatique (Chypre, montagnes de l’Est de l’Asie antérieure, d’après J. de Morgan, Déchelette). Les dates d’apparition des métaux dans les diverses contrées de l’Orient et de l’Europe (voir p. 331) montrent que leur diffusion s’est faite, d’une manière générale, de l’Est vers l’Ouest et du Sud vers le Nord. C’est au fur et à mesure que cette diffusion s’étendait que les centres miniers de chaque contrée envahie intervenaient à leur tour pour les nouvelles productions. [Voir J. de Morgan, Note gur les origines de la métallurgie (L’4., XXXII, 1922. p, 487).]

DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS

civilisation égéenne, Malte, la Sicile, l’Italie du Sud, la Péninsule ibérique restent acquises à l’élément méditerranéen qui continue à y prédominer largement.

L’âge du Fer ( 1 ) correspond à l’expansion maximum de la race nordique : « Un métal nouveau aux mains d’une race nouvelle », disait Hamy (2) en parlant de la France, où les grands dolichocéphales blonds importent la civilisation du premier âge du Fer, dite Hallstattienne , du nom de la célèbre nécropole de Hallstatt en Autriche. Les Nordiques pénètrent maintenant partout, le long des grands fleuves, restreignant et isolant ainsi les massifs montagneux brachycéphales. Cette race guerrière et envahissante débarque sur les côtes des Iles Britanniques, s’étale en Belgique et dans le Nord de la France; toujours attirée par les pays du soleil et du vin, elle gagne l’Espagne par les vallées de la Loire et de la Garonne et l’Italie du Nord par la Suisse. Elle prospère dans la vallée du Danube, qu’elle déborde dans diverses directions, jusqu’en Macédoine, en Grèce, dans l’Asie mineure et peut-être jusqu’au Turkestan et dans l’Inde.

De leur côté, les Brachycéphales, ainsi comprimés, gagnent ailleurs du terrain, notamment en Russie où ils refoulent les Nordiques, et parviennent jusqu’à la côte norvégienne, tandis que les Méditerranéens conservent sensiblement leurs territoires, malgré quelques poussées des avant-gardes nordiques.

LES ANCIENS PEUPLES Jusqu’à présent toutes ces popula- DE L’HISTOIRE. lions restent pour nous anonymes. On

peut maintenant, au moyen des plus anciens textes, d’ailleurs trop souvent confus ou peu précis, essayer d’identifier anthropologiquement les premiers groupements historiques. Mais il faut bien observer quelespeuples anciens dont les noms nous sont parvenus, tels les peuples de la plus vieille Gaule, étaient déjà le plus souvent fort hétérogènes au point de vue physique. Camille Jullian, dans son admirable Histoire de la Gaule, nous le dit éloquemment :« Il y a, derrière les tribus du VIIe siècle [avant J. -C.J, un formidable amas de vies humaines, d’unions sexuelles, de forma-

(1) L’origine du fer n’est pas moins obscure que celle du bronze. G. de Mortilïet la croyait africaine. Pour J. de Morgan, elle serait asiatique. Les plus vieux objets en fer connus proviennent d’une tombe égyptienne prédynastique ; ils datent, par suite, d’au moins 4 000 ans avant notre ère. Mais nous avons vu qu’avant 1500, il ne saurait être question d’un âge du fer en Egypte.

(2) Hamy (E.-T.), Les premiers Gaulois {L’A., XVIII, 1907, p. 137).

tions et de dislocations d Etats, et d’invasions par terre et par mer, un enchevêtrement de langues, de types et d’habitudes qui échappe à toute analyse ».

La tâche est donc très difficile, pleine d’embûches. Il est permis cependant de faire quelques rapprochements sur lesquels anthropologistes et historiens peuvent s’accorder, au moins provisoirement et en conclusion de leurs études respectives (1).

On doit rapporter à 1 Homo nordicus toute la série des peuples qui ont envahi, successivement et périodiquement, pendant une longue série de siècles, la Grande-Bretagne, la France, l’Europe centrale et méridionale. Et, tout d’abord, je pense, la grande majorité des Celtes (2) ou Gaulois, qui ont constitué le puissant empire celtique des préhistoriens et dominé l’Europe. Ce sont eux qui prirent Rome en 390 avant J.-C. , qui pénétrèrent jusqu’en Thrace d’ou, arrêtés un moment par Alexandre, ils envahirent bientôt la Macédoine et la Grèce, dévastant tout sur leur passage, s’emparant des trésors du sanctuaire de Delphes, sous la conduite de leur chef Brennus (en 279) et qui, finissant « par convoiter l’Asie », franchirent les détroits, pour s’installer en Phrygie (Galates).

Plus tard les envahisseurs viennent sûrement du Nord et s’appellent : Belges, Cimbres et Teutons, Germains, Goths, Francs, Normands. Ces peuples représentent autant de poussées nouvelles de la même race à laquelle on peut encore rattacher les Ombriens, les Achéens, les Doriens, les Cimmériens, les Scythes, ces derniers ayant pénétré profondément en Asie, etc.

Il faut attribuer à 1 Homo mediterraneus les vieux peuples de l’Afrique du Nord : Egyptiens, Libyens ; et aussi les Phéniciens, les

Pélasges, les Egéens, les Etrusques, les plus anciens Ligures, les Phocéens de Marseille, les Ibères.

A VHomo alpinus appartenaient les vieux peuples de l’Asie antérieure, Accadiens et Sumériens (?), les Hittites, auquels il faut peutêtre ajouter les Sarmates; les Slaves, dont les invasions s’étalent du

(1) Voir, d’une part : Deniker, Races et peuples de la terre. — Riplf.y, The races of Europe (riche bibliographie). Et, d’autre part : Arbois de Jubainville (D’), Les premiers habitants de l’Europe, 1894. — Jullian (C.), Histoire de la Gaule, I. — DoTTiN(G.),Lesancienspeuples de l’Europe, 1916. — A citer aussi le curieux livre de Madison Grant, The passing of the great race. New-York, 1916.

(2) Il ne faut pas oublier que, pour la plupart des anthropologistes français, les Celtes sont des brachycéphales. J’ai déjà signalé cette confusion (note de la p. 322). Mais il n’est pas douteux que Celte et Gaulois soient synonymes pour les historiens.

DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS

IVe au IXe siècle de notre ère, et qui ont fini, avec les Mongols, par chasser les Nordiques de la plus grande partie du territoire russe.

Encore une fois, ce ne sont et ce ne peuvent être là que des déterminations approximatives, car la plupart des noms qu’on vient de lire s’appliquent à des groupements ethniques déjà mélangés, et qu’on ne peut définir, au point de vue anthropologique, que par l’élément dominant. Tout le monde sait qu’après les premières invasions celtiques, il y eut bientôt des Celtibères, des Celto-Ligures, des Celto-Scythes, des Celto-Thraces, des Gallo-Grecs, etc. Parfois même les vieilles expressions ethniques représentent un mélange plus complexe. Il est clair, par exemple, que l’empire celtique des préhistoriens n’était pas uniquement composé de représentants de U Homo nordicas et que, plus tard, les Gaulois ou Celtes de César englobaient d’autres types que ceux des premiers Gaulois; les armées de Vercingétorix constituaient des masses humaines très hétérogènes et comprenaient dans leurs rangs des représentants, plus ou moins purs ou plus ou moins métissés, des trois principaux types physiques aujourd’hui fusionnés dans la nation française.

Les invasions mongoloïdes (Huns) d’une part, les invasions arabes (Sarrasins) d’autre part, sont venues plus tard compliquer encore cette extraordinaire mixture humaine, bien qu’elles n’aient laissé dans notre pays que des traces relativement faibles.

ORIGINE DES TROIS Que pouvons-nous savoir ou présumer

GRANDES RACES. de l’origine probable des trois grandes

races ? Nous avons vu qu’à la fin du Paléolithique les pays de l’Europe occidentale et centrale étaient peuplés par des dolichocéphales, qu’on réunit parfois sous le vocable général de race de Cro-Magnon, mais qui, à côté de traits morphologiques communs, présentaient déjà des différenciations notables : Négroïdes de Grimaldi, types de Cro-Magnon, de Chancelade, de Combe- Capelle. On peut puiser dans ce stock, aux caractères encore assez généralisés, pour y chercher des ancêtres des deux groupes de dolichocéphales ultérieurement diversifiés.

U Homo nordicus est un produit du Nord : mais il ne peut avoir qu’une origine européenne et tout au plus asiatique occidentale. Actuellement, son centre de dispersion parait bien être la Scandinavie. Pure illusion toutefois, car, pendant le Paléolithique, la Suède, recouverte de glaces, était inabordable. Il faut chercher le berceau

de la race nordique dans des contrées restées toujours libres de glaces et nous sommes conduits, par des considérations géologiques et paléo-géographiques, à ne retenir, comme réalisant cette condition , que la Russie centrale, méridionale et orientale, avec peut-être la Sibérie occidentale. Au delà nous nous heurtons aux masses de races jaunes. Quelques anthropologistes ont pensé que les Cro-Magnon étaient les ancêtres des Nordiques (1). Mais ces deux groupes n’ont en commun que leur grande taille ; ils sont très différents à d’autres égards et on ne saurait les confondre. Giuffrida-Ruggeri croit que les grands dolichocéphales néolithiques de l’Europe centrale et de la Russie, vraiment les ancêtres des Nordiques actuels, représentent « le type méditerranéen transporté dans le Nord » et modifié par le milieu. C’est possible, mais peu probable, Les hommes du type nordique, ou prénordique, devaient déjà exister quelque part à l’âge du Renne, et ce ne peut être que dans les régions indiquées plus haut. Des plaines russes, où ils semblent avoir régné exclusivement pendant le Néolithique, ils ont dû gagner peu à peu, au fur et à mesure que les glaces se retiraient, les rivages de la Baltique, le Danemark, la péninsule Scandinave où ils se sont installés si solidement que ce pays nous donne aujourd’hui l’illusion d’une patrie d’origine. Il semble bien que les langues aryennes ont été véhiculées par ces Hommes, et les linguistes, ici d’accord avec les anthropologistes, ont abandonné les vieilles théories orientales pour admettre une origine européenne. M. Jullian place également dans les régions baltiques ce qu’il appelle « le centre religieux des langues aryennes » (2). L’accord est intéressant à noter.

U Homo mediterraneus des contrées européennes est un produit du Midi ; il se rattache au bloc des dolichocéphales bruns qui occupe l’Afrique du Nord, une grande partie de l’Asie antérieure, les rivages de la Méditerranée et qui arrive parfois à présenter quelques affinités éthiopiques sur ses confins avec les races noires (3). Apparentés aux Cro-Magnon aurignaciens, dont l’industrie paraît être d’origine africaine, ils n’ont pas tardé à s’en différencier suivant les pays et, dès la période de transition du Paléolithique au Néolithique, nous constatons la présence dans nos régions d’un type bien voisin

(1) Wilser (L.), L’origine des Celtes (L’A., XIV, 1903), et d’autres publications du même auteur.

(2) Communication verbale à l’auteur.

(3) Sergi (G.), The Mediterrauean Race. Londres, 1901.

DES HOMMES FOSSILES AUX HOMMES ACTUELS 353

du type actuel. C’est très probablement à Y Homo mediterraneus de l’Afrique du Nord et de l’Asie antérieure que l’Europe doit l’importation de la civilisation néolithique, des constructions mégalithiques et peut-être aussi la découverte des industries métallurgiques primitives. D’après Giuffrida-Ruggeri, Y Homo mediterraneus a dû naître par croisement d’un type équatorial ou proto-éthiôpique avec un type plus septentrional comme Cro-Magnon (1). C’est là une pure supposition, car tout porte à croire à la très haute antiquité du type méditerranéen.

L' Homo alpinus ne saurait être que d’origine asiatique. Il se rattache à l’immense stock de brachycéphales de l’Asie centrale, lequel comprend à la fois des Blancs et des Jaunes (Mongols). C’est probablement des régions ouralo-altaïques que sont partis les premiers brachycéphales en marche vers l’Europe occidentale. Ils avaient alors quelques caractères mongoloïdes qu’ils semblent perdre peu à peu en avançant vers l’Ouest. Leur' migration a dû commencer dès la fin de la période glaciaire, en même temps que celle de la faune des steppes de leurs pays d’origine. Au début, cette migration s’est faite lentement, plutôt par infiltration que par véritable invasion. Plus tard, vers la fin du Néolithique, elle semble avoir été plus massive. Les Hommes bruns, à tête ronde, deviennent brusquement très nombreux dans nos régions à l’âge du Bronze (2). De sorte qu’ils ont servi d’introducteurs et de propagateurs en Occident à la civilisation méditerranéenne qu’ils ont reçue du Sud. Leur répartition actuelle, résultat, nous l’avons vu, de mouvements migratoires multipliés, accuse nettement leur origine. Ils forment commeune vaste traînée, très large au départ, c’est-à-dire en Asie, et qui, dirigée de l’Est vers l’Ouest, diminue progressivement et finit en pointe vers la Bretagne française. C’est l’extrémité du coin enfoncé entre le domaine des dolichocéphales blonds du Nord, Y Homo nordicus, et celui des dolichocéphales bruns du Sud, Y Homo mediterraneus (3).

(1) Giuffrida-Ruggeri, Quatro crani preistorici dell’ Italia méridionale e l’origine dei Mediterranei ( Archivio per l'Antrop. e la Etnol. , LXV, 1916).

(2) Hervé (G,), L’ethnologie des populations françaises ( Revue de l’Ecole d’Anthrop ., IV, 1896).

(3) Je dois ajouter que les vues ici exprimées ne sont pas celles de tous les anthrodologistes. Il en est qui considèrent les brachycéphales européens comme autochtones. D’après Rogdanow, Ranke, Lissauer, etc., la forme de la tête peut varier assez rapide ment sous l’influence des milieux et des conditions géographiques. Pour Giuffrida Ruggeri, Y Homo alpinus n’est pas venu de l’Asie ; il s’est développé sur place dans les contrées montagneuses.

CONCLUSIONS. Tel est, réduit à ses grands traits,

le tableau que l’Anthropologie peut essayer de tracer aujourd’hui, avec les faibles ressources dont elle dispose, des mélanges et des transformations subis par les groupements humains qui se sont disputé le territoire européen, depuis la fin des temps paléolithiques. Ce tableau à vol d’oiseau, bien que très schématique, est probablement inexact sur beaucoup de points. A défaut d’autres mérites, il a celui de s’appuyer exclusivement sur la notion de race, dans le sens réel du mot, et nullement dans le sens que lui prêtent encore trop souvent les historiens et même quelques anthropologistes ; il est dessiné dans un sentiment de naturaliste, plus conforme aux lois biologiques et, par suite, peut-être aussi plus explicatif.

Nous sommes ainsi conduits à voir sous un autre angle, d’un point de vue offrant de nouvelles perspectives, la succession des événements humains que la préhistoire et l’histoire cherchent à reconstituer. Nous pouvons ainsi mieux apprécier, parmi les multiples facteurs des évolutions des peuples, ceux qui relèvent directement de la biologie générale, notamment la double influence de l’hérédité et des milieux, causes profondes, persistantes et qui restent souvent voilées sous l’accumulation de causes d’ordre plus strictement humain, peut-être d’importance égale, mais certainement 'plus superficielles, et plus éphémères.

Page 1