‹ Les hommes fossilesChapitre 7 sur 96 · CUVIER · texte numérisé non relu

CUVIER

En 1823, un géologue français, Ami Boué, présenta à Cuvier un squelette humain exhumé, près de Lahr, aux bords du Rhin, d'un limon ancien, ou lœss , renfermant aussi des restes d’animaux disparus. L’illustre paléontologiste rejeta cette découverte. « Tout porte à croire, dit-il (1), que l’espèce humaine

n’existait point dans les pays où se découvrent les ossements fossiles, à l’époque des révolutions qui ont enfoui ces os. »

On a souvent reproché cette phrase à notre grand naturaliste. Il est pourtant facile de l’excuser (2), Cuvier avait examiné, en effet, tous les documents présentés de divers côtés comme des restes d’ « hommes antédiluviens ».

Certains étaient vraiment des os humains, ceux de Canstadt, de diverses cavernes allemandes, de Lahr, de la Guadeloupe, mais aucune observation précise, aucun argument géologique décisif ne permettaient d’affirmer leur haute antiquité. Quant aux autres, Cuvier avait reconnu qu’en Belgique il s’agissait d’os d’Éléphants ; à Cerigo, des débris d’un Cétacé ; à Aix, des restes d’une Tortue; à Œningen, du squelette d’une Salamandre (le fameux Homo diluvii testis de Scheuchzer) (fi£* 4), etc. De telles constatations étaient bien faites pour rendre sceptique, d’autant plus qu’à cette époque on n’avait

Fig. 3. — Une des armes en silex trouvées par Frere à Hoxne. 1/2 de la grandeur naturelle. Fac-similé d’une figure publiée par Sir John Lubbock.

(lj Discours sur les révolutions de la surface du globe, in Recherches sur les ossements fossiles, 4e édit., t. I, p. 21.

(2) Cartailhac (E.), Georges Cuvier et l’ancienneté de l’Homme ( Matériaux pour l’Hist. nat. et primitive de V Homme, 1884, p. 27).

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Fig. 4. — Ce qu’on prenait encore au xvme siècle pour des Hommes fossiles. Facsimilé d’une gravure de YOryctologie de d’ARCENviLLE (1755).

1. Squelette de Salamandre trouvé dans un terrain miocène des environs de Constance et décrit par Scheuchzer comme celui d’un « Homme témoin du déluge » ( Homo diluvii testis).

2. « Vertèbres pétrifiées du dos d’un Homme » et qui sont en réalité, des vertèbres d’un Reptile fossile, Flchthyosaure.

3. Tète moderne de nature pathologique (hyperosose) qu’on peut encore voir dans la galerie d’Anthropologie du Muséum,

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pas encore trouvé le moindre débris de Singe fossile. Cuvier ajoutait d’ailleurs prudemment : « Mais je n’en veux pas conclure que l'Homme n’existait point du tout avant cette époque » [celle des « dernières révolutions du globe»]. Il pouvait habiter quelques contrées peu étendues, d’où il a repeuplé la terre après ces événements terribles ; peut-être aussi les lieux où il se tenait ont-ils été entièrement abîmés et ses os ensevelis au fond des mers actuelles, à l’exception d’un petit nombre d’individus qui ont continué son espèce ».

Cuvier mourut en 1832, au moment où les découvertes allaient se précipiter. Peut-être, s’il avait vécu, a écrit de Quatrefages, aurait-il répété les paroles qu’il adressait un jour à Duméril, son collaborateur : « Mon cher ami, nous nous sommes trompés ».

TOURNAL. Déjà, en effet, vers 1830, plusieurs na-

SCHMERLING. turalistes du Midi de la France, Tournai

dans l’Aude , Emilien Dumas , de Christol , Marcel de Serres, dans le Gard et l’Hérault, continuant en France des recherches inaugurées dès 1820 en Angleterre par Buckland, fouillèrent les dépôts de remplissage des grottes et des cavernes de leurs pays. Ils y trouvèrent des ossements humains, associés à de nombreux restes d’animaux d’espèces disparues ou émigrées : des Ours, des Hyènes, le Renne, etc., dont les os montraient parfois les traces d’instruments tranchants. Tournai comprend si bien l’importance de ces observations qu’en 1829 il n’hésite pas à écrire : «...La géologie donnant un supplément à nos courtes Annales viendra réveiller l’orgueil humain, en lui montrant l’antiquité de sa race ; car la géologie seule peut désormais nous donner quelques notions sur l’époque de la première apparition de l’Homme sur le globe terrestre » (1). Ces paroles marquent vraiment un très grand progrès.

De son côté, le belge Schmerling publia, en 1833, un important

(1) Annales des sciences natur elles , XVIII, 1829, p. 258.

Fig. 5. — Portrait de Tournai, d’après une photographie obligeamment communiquée par E. Cartailhac

ouvrage intitulé : « Recherches sur les ossements fossiles des cavernes de la province de Liège ». Non seulement il y démontrait la contemporanéité de l’Homme, des Rhinocéros, des Ours, des Hyènes, etc., mais encore il intitulait son dernier chapitre :« Des débris travaillés par la main de l’Homme ». Ces débris étaient des os façonnés, notamment une pointe de trait et des silex. « Toute réflexion faite, dit-il, il faut admettre que ces silex ont été taillés par la main de l’Homme et qu’ils ont pu servir pour faire des flèches ou des couteaux... Si même nous n’avions pas trouvé des ossements humains, dans des conditions tout à fait favorables pour les considérer comme appartenant à l’époque antédiluvienne, ces preuves nous auraient été fournies par les os taillés et les silex façonnés. »

Quelques années plus tard, en 1840, Godwin-Austen, reprenant les études de Mac Enery sur la caverne de Kent’s Hole, en Angleterre, arrivait aux mêmes conclusions.

La preuve de l’antiquité géologique de l’Homme était donc réellement établie par ces précurseurs, mais cela ne veut pas dire qu’elle fût acceptée des savants officiels, sauf peut-être de Constant Prévost (1). C’ est à Boucher de Perthes que revient le mérite de l’avoir imposée au monde savant et de l’avoir fait pénétrer dans le domaine public.

BOUCHER DE PERTHES. Boucher de Perthes (1788-1868) était

directeur des douanes à Abbeville (2).

Très érudit, écrivain fécond et en divers genres, grand amateur d’antiquités, « accoutumé dès l’enfance à entendre parler de fossiles », il s’appliquait à collectionner toutes sortes d’anciens vestiges humains lorsque, vers la fin de 1838, il eut la joie d’extraire des « assises du diluvium » les « premières haches diluviennes » qu’il soumit à ses confrères de la Société d'émulation d’ Abbeville. En 1846, il fit paraître le premier volume de ses Antiquités celtiques et antédiluviennes intitulé : De V industrie primitive ou des arts à leur origine. Dans cet ouvrage, Boucher de Perthes proclamait que les alluvions anciennes, diluviennes , des faubourgs d’Abbeville renferment de nombreuses pierres façonnées par l’Homme « antédiluvien » et enfouies à des profondeurs

(1) Gosselet (A.), Constant Prévost. Lille, 1896, p. 165.

(2) Voir Led i eu (A.), Boucher de Perthes, sa vie, ses œuvres... Abbeville, 1885

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variables avec des ossements de grands animaux d’espèces disparues. « Dans leur imperfection, ces pierres grossières n’en prouvent pas moins, dit-il, l’existence de l’homme aussi sûrement que l’eût fait tout un Louvre. »

Cette affirmation, appuyée pourtant sur des observations minutieuses et sur des preuves excellentes, fut d’abord aussi mal accueillie que possible. «Dénégations, railleries, dédains, rien ne fut épargné à l’auteur, a écrit M. de Saulcy. Il passa pour un rêveur, pour une espèce d’illuminé, et la science crut faire merveille en le laissant dire, sans s’occuper autrement des faits qu’il prétendait faire entrer de vive force dans le domaine des sciences positives » (1).

Loin de se décourager, Boucher de Perthes ne cessa de lutter, avec une persévérance et une douceur admirables, contre l’opposition systématique et souvent ironique. Deux camps se formèrent bientôt dans le monde savant. Dans le premier, quelques naturalistes de caractère indépendant, avec Al. Brongniart et Constant Prévost, tout en se montrant réservés, encouragèrent Boucher de Perthes. Dans le second camp, celui des irréductibles, de beaucoup le plus nombreux, se trouvaient, avec Elie de Beaumont à leur tête, les savants les plus officiels, disciples et continuateurs de Cuvier, dont ils exagéraient les scrupules et qui niaient de parti pris. « Et tant que, par l’intervention des géologues et des archéologues anglais, la haute question soulevée et résolue par un Français n’eut pas cessé d’être toute française, l’Académie des Sciences, entière, marcha derrière son secrétaire perpétuel comme un troupeau de brebis sur les pas du berger » (2).

(1) In Meunier (Victor), Les ancêtres d’Adam, éd. Thieullen. Paris, 1900.

Cet insuccès tient probablement en partie à ce que Boucher de Perthes présentait, avec de véritables instruments primitifs et comme ayant la même signification, d’autres pierres figures , pierres symboliques , qui n’étaient que des « jeux de la nature » et dont on ne parle plus aujourd’hui. Mais comment, à cette époque, séparer l’ivraie du bon grain ?

(2) Meunier (V.), loe. cit., p.IX,

Fig. 6 — Portrait de Boucher de Perthes, d’après une lithographie.

Le Br Rigollot, d’Amiens, ayant trouvé, en 1854, dans les sablières de Saint- Acheul, des « haches » pareilles à celles des graviers d’Abbeville, fut le premier à se rallier loyalement aux idées de Boucher de Perthes qu’il avait combattues jusque-là avec ardeur. D’autre part, un très distingué naturaliste du Midi, le Dr Noulet, apportait, dès 1853, un témoignage favorable en signalant l’existence à Clermont, près de Toulouse, d’un «dépôt alluvien renfermant des restes |d’animaux éteints, mêlés à des cailloux façonnés de main

d’homme ».

Puis vint, en 1859, l’adhésion, formulée nettement et clairement, après étude réitérée des faits sur place, de quelques savants renommés de l’Angleterre, le paléontologiste Falconer, le stratigraphe Prestwich, l’archéologue John Evans, l’anatomiste Flower, le grand géologue Lyell, qui publia bientôt après son livre célèbre :

L’ancienneté de l’Homme pj'ouvée par la Géologie (1).

La même année, un paléontologiste, alors au début de sa brillante carrière, Albert Gaudry, s’était rendu à Amiens pour étudier le terrain et y faire des fouilles. S’astreignant à ne jamais quitter ses ouvriers, il réussit à extraire lui-même « neuf haches » engagées dans le « diluvium », à 4 m, 50 au-dessous du sol, avec des dents d’un grand Bœuf et à un niveau qui avait livré un peu plus loin

des ossements de Rhinocéros, d’Eléphant et d’Hippopotame (fig. 7) (2). Le témoignage de Gaudry produisit grand effet sur

Fig. 7, — Deux des silex extraits par A. Gaudry des graviers de Saint-Acheul.

1/3 environ de la grandeur naturelle. — Galerie de Paléontologie du Muséum,

(1) Voir l’histoire de cette intervention dans : Falconer (H.), Palœontological memoirs, t. II, p. 596, — Prestwich, On the occurence of flint-implements, associa* ted with the remains of extinct Mammalia ( Proceedings of the Royal Society j 1859).

(2) Gaudry (A.), Contemporanéité de l’espèce humaine et de diverses espèces animales aujourd’hui éteintes ( Comptes rendus de l’Acad. des Sciences, 3 octobre 1859),

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l’esprit de quelques savants indépendants, mais l’opposition persista à l’Institut, qui tenait à la vieille conception du déluge et qui avait une confiance absolue en la chronologie biblique, d’après laquelle la création du monde ne remontait qu’à 4000 ans avant J.-C. Elle persista à tel point que, le 18 mai 1863, le plus officiel des géologues, l’Académicien et Secrétaire perpétuel Elie de Beaumont allait jusqu'à dire : « Je ne crois pas que l’espèce humaine ait été contemporaine de Y Klephas primigenius. L’opinion de M. Cuvier est une création du génie ; elle n’est pas détruite » (1). Il se demandait même si les silex taillés n’étaient pas d’origine romaine!... (2).

L’immortalité académique n’est qu’une sénile illusion. Les Secrétaires perpétuels passent et leurs noms s’obscurcissent. Le nom de Boucher de Perthes brillera éternellement au firmament de la Science.

Celle-ci vient d’accomplir un très grand progrès, en découvrant, au delà de l’Histoire, une immense Préhistoire se perdant dans la nuit des temps géologiques. Désormais les origines humaines deviennent un problème paléontologique, tout comme le problème des origines animales. L’essor est donné : une science nouvelle, la Paléontologie humaine (3), va être définitivement constituée. ÉDOUARD LARTET. Edouard Lartet, né et mort dans le

~ ~~ Gers (1801-1871), en est le principal

fondateur. D’abord avocat, sa véritable vocation fut éveillée à la vue d’une molaire de Mastodonte trouvée par un paysan de son village. Très intrigué, il lut les ouvrages de Cuvier, apprit l’ostéologie et se livra à l’étude des ossements fossiles si nombreux dans le sol autour de sa propriété familiale. Dès 1836, il explora et rendit célèbre le riche gisement de Sansan qui date du

(li Comptes rendus de l’ Académie des Sciences , 18 mai 1863.

(2) Voici, pour montrer la persistance de cette influence néfaste, qui dure encore aujourd'hui, sous une forme plus ou moins atténuée et plus ou moins consciente :

A la mort de Boucher de Perthes, ses ouvrages furent retirés du commerce par décision de famille et vendus au pilon. Quelques années après, Victor Meunier composa son livre : Les Ancêtres d'Adam, Histoire de V Homme fossile. Ce livre fut imprimé en 1875, mais il ne vit jamais le jour. Il racontait le « martyrologe » de Boucher de Perthes. L’éditeur, effrayé « d’encourir la défaveur académique », supprima le tirage tout entier. Une nouvelle édition a été faite en 1900, à la librairie Fischbacher, par les soins de A, Thieullen, grand admirateur de Boucher de Perthes. Sa lecture est des plus édifiante.

(3) L’expression est de Serres : Notes sur la Paléontologie humaine ( Comptes rendus de T Acad, des Sciences, t. XXXVII, p. 518, 1853).

milieu des temps tertiaires. Il y découvrit, entre autres formes curieuses et tout à fait nouvelles pour la science, quelques débris d’un Singe anthropomorphe, ancêtre des Gibbons actuels, et qu’il nomma Pliopiihèque.

P. Fischer, biographe d’Edouard Lartet, a bien montré l’importance de cette découverte au point de vue de la question de l’Homme fossile : « Cuvier, en soumettant à une critique lumineuse et nécessaire les prétendus ossements d’Hommes et de Singes contemporains des espèces perdues, avait démontré leur

manque d’authenticité. Il avait donc conclu à l’apparition tardive du Singe et de l’Homme. « Ce «qui étonne, dit-il, c’est que, par- «mi tous ces Mammifères, dont « la plupart ont aujourd’hui « leurs congénères dans les pays « chauds, il n’y ait pas un seul « Quadrumane ; que l’on n’ait « pas recueilli un seul os, une « seule dent de Singe, ne fût-ce « que des os ou des dents de « Singes d’espèces perdues II

seul portrait qui ait été fait de son vi- ^ 11 Y a noil plus aucun Homme .

vant et qui est dû à son fils, Louis « tous les OS de notre espèce, Lartet. ? ^

« que l’on a recueillis avec ceux dont nous venons de parler, s’y trouvaient accidentellement ».

« En associant ainsi la date de l’apparition de l’Homme à celle du Singe, poursuit bischer, Cuvier préparait un grand retentissement à la trouvaille du Singe de Sansan, et l’on pouvait prévoir que la découverte du Singe fossile serait suivie de celle de l’Homme fossile » (U-

La clairvoyance d’Etienne Geoffroy Saint-Hilaire ne s’y trompa pas. L illustre adversaire de Cuvier fit ressortir « la haute portée en philosophie naturelle » de la découverte de Lartet, appelée « à commencer une ère nouvelle de savoir humanitaire ». Mais, ajou-

(1) Fischer (P.), Note sur les travaux scientifiques d’Edouard Lartet (Bull, de la Soc. géolog. de France , 2e série, XXIX, p. 246).

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tait-il, « l’heure des recherches philosophiques n’est pas encore sonnée ».

Dès 1845, Lartet ne craint pas d’admettre la possibilité d’un Homme tertiaire : « Ce coin de terre, dit-il en parlant de Sansan, a donc nourri une population de Mammifères bien supérieure à l’actuelle... Divers degrés de l’échelle animale y sont représentés fusqu au Singe inclusivement. Un type supérieur, celui du genre humain, ne s’y est pas rencontré ; mais de ce que sa place manque dans ces formations anciennes, il ne faudrait pas se hâter de conclure qu’il n’existait pas. . . » Paroles prophétiques î II semble que Lartet ait eu « la prescience du rôle important qu’il devait jouer plus tard dans la discussion scientifique de la contemporanéité de l’Homme et des grands Mammifères quaternaires ».

Vers 1850, E. Lartet vint continuer ses recherches à Paris. Il se fixa près du Muséum, dont les richesses scientifiques l’attiraient et où il n’avait que des amis. En 1856, il décrivit la mâchoire d’un nouveau Singe anthropomorphe, le Diyopithèque. Trois ans après, il publiait une étude d’ensemble sur les Proboscidiens fossiles. Mais ses travaux sur les animaux du passé le ramenaient sans cesse vers le grand problème de l’Homme fossile. 11 suivait avec intérêt et grande sympathie les efforts de Boucher de Perthes.

En 1860, le 19 mars, E. Lartet adressa à l’Académie des Sciences une note intitulée ; « Sur l’ancienneté géologique de l’espèce humaine dans l’Europe occidentale ». On a accusé l’Académie d’avoir refusé l’insertion de ce mémoire. Ce qui est certain, c’est que le titre seul figure à la page 599 du tome L des Comptes rendus. Pour en lire le texte, il faut le chercher dans les Archives des Sciences de la Bibliothèque universelle de Genève ou dans le Ouarterly Journal de la Société géologique de Londres, qui l’accueillirent avec empressement (1).

Ce mémoire était cependant capital. Avec une description de la célèbre grotte d’Aurignac, que l’auteur venait de fouiller, il renfermait quelques propositions de la plus haute importance, qui furent

(1) « Il était trop tôt pour dire ces vérités devant l’Académie des Sciences ; elle ne comprit pas qu’elle se mettait en marge du progrès des sciences géologique et anthropologique en refusant de publier les prévisions d’Edouard Lartet ; qu’on serait un jour profondément attristé de trouver dans une publication étrangère sept pages dédaignées par l’Institut de France et si honorables pour la science française. » (E. Cartailhac, in litt ,)

reprises et développées l année suivante (1861) dans les Annales des Sciences naturelles sous le titre : « Nouvelles recherches sur la coexistence de l’Homme et des grands Mammifères fossiles réputés caractéristiques de la dernière époque géologique ».

Il semble que, dès ses premiers écrits purement géologiques, E. Lartet ait été l’adversaire des révolutions du globe. Il fallait beaucoup d’indépendance et un courage réel pour s’attaquer à cette conception de la science la plus officielle. Il eut ce courage et cela suffit à expliquer l’hostilité d’Elie de Beaumont.

En 1858, dans sa note « Sur les migrations anciennes des Mammifères de l’époque actuelle », il s’élève déjà contre les déluges ou autres catastrophes : « Le jour n’est peut-être pas éloigné, disait-il, où l’on proposera de rayer le mot cataclysme du vocabulaire de la géologie positive. « Cette fois il s’exprime ainsi : »... Ces grands mots de révolutions du globe , cataclysmes, perturbations universelles, catastrophes générales , etc., ont été abusivement introduits dans le langage technique de la science, car ils impriment dès l’abord une signification exagérée à des phénomènes géographiquement très limités... La grande harmonie des évolutions physiques et organiques à la surface du globe n’en a, dans aucun cas, été affectée. Aristote avait parfaitement compris ces alternatives des mouvements du sol qui ont, à divers intervalles, changé les relations des continents et des mers ; il avait également su réduire à ses proportions régionales le déluge de Deucalion, que les fictions de la poésie ont embelli après l’avoir exagéré. Il paraît que ce grand naturaliste avait aussi eu à combattre les conceptions fantastiques des philosophes révolutionhistes de son temps et la dure apostrophe qu’il leur adressa : « Ridiculum enim est, propter parvas et momentaneas permuta- « tiones,movere ipsum totum » (ysXo'.cv yap, etc. ARISTOTE, Météorol. , 1. I, c. 2), pourrait aussi bien, après deux mille ans, s’appliquer à quelques-uns d’entre nous, géologues ou paléontologistes de l’époque actuelle. »

Le mémoire renferme une autre idée nouvelle et féconde. L’histoire de l’Homme, comme celle des animaux, comme l’histoire géologique, est donc une histoire continue, à laquelle il importe de fournir une méthode chronologique. « S’il était possible d’établir que la disparition des espèces animales, considérées comme caractéristiques de la dernière période géologique, a été successive et non

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simultanée, on trouverait un moyen d’établir à la fois et la chronologie relative des dépôts fossilifères non stratifiés et leurs rapports de synchronisme avec les bancs diluviens dont les relations géognostiques sont nettement définies. » Lartet présente donc un essai de « chronologie paléontologique », de nature à permettre, pour la première fois, de classer les gisements dans lesquels on a rencontré jusqu’ici des traces de l’Homme fossile : « Nous aurons ainsi, pour la période de l’Humanité primitive, l’âge du Grand Ours des cavernes , l’âge de Y Éléphant et du Rhinocéros , l’âge du Renne et l’âge de Y Aurochs, à peu près comme les archéologues

Fig. 9. — Lame d’ivoire de La Madeleine portant une gravure de Mammouth. 1/3 de la grandeur naturelle. D’après la planche d’Edouard Lartet.

L original est à la galerie de Paléontologie du Muséum.

ont récemment adopté les divisions de l’âge de la pierre , de l’âge du bronze , de l’âge du fer. »

Cette classification ne pouvait être parfaite ; mais elle avait le grand mérite d’exister et d’affirmer ainsi la nature géologique du problème humain, de montrer combien il faut reculer dans le passé l’histoire de nos ancêtres, de fixer quelques pierres millénaires de ce long passé. C’est la voie largement ouverte aux chercheurs. Hamy a dit très justement, dans son éloge de Lartet : « Aurignac, qui conquiert à la doctrine de l’ancienneté du groupe humain des adhésions d’autant plus précieuses qu’elles vont se transformer en activités fécondes. »

Bientôt après, en 1864, E. Lartet découvre le célèbre Mammouth gravé de La Madeleine, où l’un de nos lointains ancêtres a inscrit lui-même, d’une façon charmante, la preuve décisive de son antiquité géologique (fig. 9). Il entreprend, avec l’Anglais Christy, de

fouiller les gisements de la vallée de la Vézère, dont la célébrité est aujourd’hui mondiale. Il achève ainsi de nous révéler l’étonnante culture artistique des Hommes de l’âge du Renne. L’ouvrage, où tant de belles découvertes devaient être décrites et commentées, est malheureusement resté inachevé (1).

En 1869, Lartet fut choisi pour succéder à d’Archiac dans la chaire de paléontologie du Muséum. Il avait alors soixante-huit ans ! Aussi mourut-il quelques mois après, sans avoir eu le temps de faire sa première leçon.

Si j’ai longuement parlé d’Edouard Lartet, c’est d’abord par admiration pour une si belle figure de savant indépendant et désintéressé ; c’est ensuite pour faire ressortir la part prépondérante qui revient, en sa personne, à la France dans la création de la Paléontologie humaine; c’est enfin parce que l’œuvre de notre illustre compatriote n’est pas toujours bien comprise. Le grand public l’a ignorée et la science officielle ne l’a pas appréciée à sa valeur réelle. Sa gloire ne fera pourtant que croître avec le recul des années.

SUCCESSEURS Son exemple fut suivi en France par

D’ÉDOUARD LARTET. de nombreux savants ou chercheurs :

P. Gervais, de Vibraye, A. Milne- Edwards, Louis Lartet, Piette, etc., tandis qu’en Belgique, Dupont reprenait et perfectionnait l’œuvre de Schmerling et qu'en Angleterre, où l’on avait aussi mené le bon combat, Lubbock, John Evans, Boyd Dawkins publiaient sur la Préhistoire des ouvrages de grand mérite (2).

Gabriel de Mortillet fonde, en 1861, pour enregistrer les progrès journaliers de la science, une revue spéciale, les Matériaux pour Vhistoire naturelle et primitive de l’Homme, bientôt placée sous l’habile et généreuse direction d’Emile Cartailhac. G, de Mortillet reprend les classifications de Lartet en considérant surtout le point de vue archéologique; il groupe d’une façon systématique, claire, à la portée de tous les chercheurs, les faits innombrables d’une science

(1) Lartet (E.) et Christ y (H.), Reliquiœ aqui anicœ , being contributions to the archæology and palæontology of Périgord. Paris, 1866-1875, 1 vol. m-4° avec 120 pl.

(2) Lubbock (John), Prehistoric Times. Londres, 1867. Trad. française de Barbier sous le titre : L’Homme avant l’Histoire. Paris, 1867, 2e éd. en 1871. 7e éd. anglaise en 1913. — Evans (John), The ancient stone implements. Londres, 1872. 2“ ed. en 1897. — Dawkins (W. Boyd), Cave Hunting. Londres, 1874. Early Man in Britain. Londres, 1880.

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qu’il a vue naître et au développement de laquelle il a largement contribué.

Les préhistoriens ne tardent pas à avoir leurs Congrès internationaux, où s’établissent les comparaisons de pays à pays, où se discutent les questions générales, où se préparent les travaux de synthèse, car les découvertes s’étendent maintenant à tous les continents. Et nous arrivons peu à peu au moment actuel, où les recherches d’archéologie préhistorique sont à la mode, où tout le monde pratique des fouilles dans les plus vénérables de nos archives, trop souvent, hélas ! avec une préparation scientifique plus qu’insuffisante...

Ainsi s’est constituée la Préhistoire, ou Archéologie préhistorique, dont les éléments d’information sont fournis par toutes sortes d’objets purement matériels, et qui éclairent pourtant d’une assez vive lumière les caractères intellectuels et moraux des Hommes sur lesquels l’Histoire est muette.

LES OSSEMENTS Que devenaient, pendant ce temps, les

DES HOMMES FOSSILES. recherches relatives à ces Hommes eux-

mêmes, c’est-à-dire à leurs caractères physiques, zoologiques? Comment se sont réalisés les progrès de la Paléontologie humaine, dans le sens strict du mot, dans le sens principal de cet ouvrage ?

Après la découverte que fit Ami Boué, en 1823, d’un squelette humain dans le lœss de la vallée du Rhin et que Cuvier, nous l’avons vu, repoussa de toutes ses forces, vint une période stérile. Toute trouvaille d’ossements humains était alors suspectée a priori. Lorsque la démonstration de la haute antiquité de l’Homme fut faite au moyen des silex taillés et prouvée par la géologie, les découvertes d’ossements humains semblèrent plus naturelles ; elles se multiplièrent (1).

On n’en compte pas moins de quatre-vingts depuis le début du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Il semblerait que la Paléontologie

(1) Voir Quatrefages (A. de) et Hamy (E, T.), Crania ethnica . Les crânes des races humaines. Paris, 1882, Première pariie. Races humaines fossiles.

humaine dût être ainsi dotée de matériaux suffisants pour lui permettre d’arriver à de grands résultats, de formuler d’importantes conclusions.

CRITIQUE Malheureusement toutes ces décou ver-

DES DÉCOUVERTES. tes sont loin d’avoir la même valeur, à

cause de l’incertitude qui règne sur l’âge ou même sur l’authenticité de beaucoup d’entre elles. Il est si facile de se tromper en pareille matière ! En maints endroits, notre sol n’est qu’une poussière humaine. Rien n’est plus commun, hélas ! dans les terrains superficiels, que les squelettes de nos semblables. Certes, les caractères physiques de ces ossements varient avec la date de leur enfouissement, et les sépultures des temps historiques présentent des caractères qui ne trompent guère un œil exercé.

* Quand il s’agit de sépultures préhistoriques ou d’ossements quaternaires, un caractère important intervient, celui de la fossilisation, c’est-à-dire de la transformation physique et chimique de l’os, qui a perdu sa matière organique, s’est enrichi de matières minérales et a pris une densité plus grande. Mais ce caractère n’est pas suffisant : le degré de fossilisation peut varier avec des conditions de milieu indépendantes de la durée. Il faut alors faire appel aux circonstances de gisement, aux critériums géologique et paléontologique. Or, quand une découverte se produit, il est rare qu’un observateur compétent se trouve sur place, prêt à faire l’enquête nécessaire. Aujourd’hui, comme le public éclairé a son attention attirée sur les événements de ce genre, et qu’il en comprend toute l’importance, l’intervention des savants de profession est ordinairement provoquée et plusieurs découvertes récentes ont été faites à la suite de fouilles systématiques, conduites par des chercheurs expérimentés. Mais il n’en était pas de même autrefois, lorsque la géologie et la paléontologie des terrains quaternaires étaient à peine ébauchées. Beaucoup de crânes et de squelettes humains ont été exhumés sans précaution, sans enquête scientifique, et déposés dans les musées où les anthropologistes vont les étudier, sans s’inquiéter suffisamment de l’état civil de pièces osseuses dont l’origine et le gisement exacts ne peuvent plus aujourd’hui être précisés.

Et comme la question d’âge est une notion capitale en Paléontologie, si l’on veut travailler scientifiquement, en toute sécurité, il faut avoir le courage de reléguer aux oubliettes tous les documents

H1ST0RIQ UE

ostéologiques dont la haute antiquité n’est pas certaine. Après révision sévère de toutes les découvertes signalées jusqu’à ce jour, je ne conserve, pour en faire état dans ce livre, que celles dont l’authenticité et l’âge sont à l’abri de toute discussion. Mieux vaut ici se tromper par excès que par défaut de prudence.

L’histoire de ces découvertes, fondements de la Paléontologie humaine, sera faite aux chapitres suivants, dans l’ordre d’ancienneté des documents qu’elles ont fournis, c’est-à-dire à leur place chronologique respective. Pour le moment, je désire seulement indiquer, d’une façon sommaire, les principales étapes des progrès accomplis jusqu’à nos jours.

DÉCOUVERTE La première, et l’une des plus impor-

DE NÉANDERTHAL. tantes, se rattache à la découverte,

en 1856, de la fameuse calotte crânienne de Néanderthal (Prusse rhénane). Ce document fut étudié, les années suivantes, par divers naturalistes. Avec ses dimensions considérables, son front fuyant, ses arcades orbitaires

énormes, sa boîte cérébrale aplatie, ce crâne parut tout à fait extraordinaire ( fig . 10).

Schaafhausen en Allemagne, Huxley en Angleterre, le déclarèrent « le plus bestial de tous les crânes humains connus » et firent ressortir ses caractères simiens ou pithécoïdes.

Cet événement se produisit à un moment où le monde scientifique était dans une véritable effervescence. Les idées évolutionnistes commençaient en effet à se répandre. Lamarck, qui, longtemps avant Darwin, n’avait pas hésité à aborder le redoutable problème de l’origine de l’Homme et à comprendre cette origine par modification d’un Quadrumane,

Fig. 10. — Calotte crânienne de Néanderthal, vue : face et de profil. 1/3 de la grandeur naturelle, lotographies d’un moulage.

était oublié, avant même d’avoir été compris et apprécié. Mais Darwin publiait L’Origine des espèces, Boucher de Fertiles commençait à triompher, et Albert Gaudry faisait connaître les résultats de ses premiers travaux sur les transformations des Mammifères fossiles ; Broca fondait la Société d’Anthropologie de Paris et Huxley composait son célèbre mémoire sur « La Place de l’Homme dans la nature » (1863), bientôt suivi des excellentes « Leçons sur l’Homme » de Cari Vogt (1865).

Le crâne de Néanderthal, avec ses caractères évidents d’infériorité, avec une conformation qui le rapproche de certains crânes de grands Singes, venait à l’appui des idées évolutionnistes ; il représentait, aux yeux des naturalistes philosophes, comme une forme primitive diminuant la profondeur du fossé qui sépare actuellement les Singes des Hommes.

Mais cette interprétation ne fut pas du goût des anti-évolutionnistes aux idées retardataires. La valeur scientifique du crâne fut discutée et méconnue. Comme il avait été trouvé par des ouvriers, géologues et paléontologistes lui reprochaient l’obscurité de ses origines. D’éminents anthropologistes , avec Virchow, le considéraient comme une pièce de nature pathologique ou comme un crâne d’idiot. Je ne parle pas de l’intervention ardente et souvent maladroite des défenseurs des religions dans un débat où ces religions ne sauraient apporter que des raisons de sentiment, des traditions ou des préjugés. C’est une intervention de ce genre qui provoqua la célèbre apostrophe d’Huxley : « Mieux vaut être un singe perfectionné qu’un Adam dégénéré. »

Sur ces entrefaites, se produisit le fameux épisode de la mâchoire de Moulin-Quignon. En 1863, Boucher de Perthes, voulant à tout prix découvrir des restes osseux de l’Homme qui avait taillé les silex d’Amiens et d’Abbeville, trouva une mâchoire humaine dans des conditions qui soulevèrent de longues polémiques et firent verser des flots d’encre. Il semble bien que l’illustre et honnête archéologue fut, cette fois, victime d’une supercherie. Les savants anglais, qui l’avaient si énergiquement défendu à propos des silex taillés, refusèrent de croire à l’authenticité de la mâchoire. Et l’un deux, John Evans, prononça sur elle un Requiescat in pace dont les échos se prolongent encore. Cela n’était pas fait, évidemment, pour augmenter le crédit des idées nouvelles.

HISTORIQUE

LA NAULETTE. Mais, en 1865, Ed. Dupont, au cours

de fouilles scientifiques organisées par le gouvernement de la Belgique dans les cavernes de ce pays, trouva une mandibule humaine dans une des excavations situées sur la rive gauche de la Lesse, le trou de La Naulette (fig. 11).

Ses conditions de gisement ne laissaient aucune prise à la critique. Or, cette mâchoire, retirée d’une couche profonde où elle gisait avec des ossements de Mammouth, de Rhinocéros, de Renne, etc. , différait de toutes les mâchoires d’Hommesactuels par un caractère important, qui frappait au premier coup d’œil : l’absence de menton. C’était encore un trait simien, associé d’ailleurs à d’autres caractères purement humains. On fut tenté de rapprocher la mâchoire de La Naulette du crâne de Néanderthal comme ayant appartenu à un même type inférieur.

CRO-MAGNON. En 1868, Louis Lartet, marchant

brillamment sur les traces de son père, décrivit l’abri sous roche de Cro-Magnon, aux bords de la Vézère (Dordogne). Ce gisement avait livré plusieurs squelettes humains. Il s’agissait cette fois d’Hommes offrant tous les traits des Hommes actuels, de sorte que leur haute antiquité fut méconnue par la plupart des anthropologistes qui ne pouvaient se résigner à abandonner leurs idées préconçues et à faire remonter si loin dans le passé le type physique de Y Homo sapiens. Il en fut de même du squelette trouvé, en 1872, par Rivière dans une des grottes

de Grimaldi (fig. 12). L’ « Homme de Menton », très semblable au type de Cro-Magnon, fut considéré comme néolithique. Le gisement était pourtant fort clair.

Par contre, on attribua beaucoup trop d’importance à des squelettes retirés, vers la même époque, des alluvions plus ou moins anciennes et surtout plus ou moins remaniées de la Seine, à Clichy, Grenelle, etc.

Fig. 11. — Mâchoire de La Naulette. 3/4 de la grandeur naturelle. D après de Quatrefages et Hamy.

En 1870, Hamy (1) présenta le tableau de l’état de la science à cette

époque dans un livre qu’on peut, aujourd’hui encore, consulter avec profit. L’année suivante, Darwin (2), s’attaquant au grand problème de la descendance de l’Homme, publiait un ouvrage où les faits paléontologiques ne jouent et ne pouvaient encore jouer qu’un rôle secondaire, mais où l’illustre naturaliste exposait, dans toute son ampleur, la théorie de l’origine animale de l’Homme, jadis nettement affirmée par notre grand Lamarck (3), et à laquelle l’Allemand Hæckel venait d’apporter une retentissante adhésion dans sa « Morphologie générale des organismes » (4), Vers la même époque, Broca (5) publiait d’excellentes études sur la morphologie comparée des Singes et de l’Homme et mettait ses vastes connaissances craniologiques au service de la Paléontologie humaine. De 1873 à 1882, de Quatrefages et Hamy dotaient la science d’un grand ouvrage (6) où la description des principaux types crâniens des Hommes actuels était précédée de longues et systématiques dissertations sur tous les documents fossiles ou prétendus fossiles alors connus.

LES HOMMES DE SPY. L’année 1887

fut marquée par

la belle découverte de deux squelettes

Fig. 12. — « L’Homme de Menton », trouvé par Rivière. — Galerie d’Anthropo- .

logie du Muséum.

(1) Hamy (E.T.), Précis de Paléontologie humaine.

Paris, 1870.

(2) Darwin (C.), La descendance de l’Homme et la sélection sexuelle, trad. fr. 2 vol. Paris, 1872.

(3) Lamarck, Philosophie zoologique, 1809, I, p. 337.

(4) Voir aussi : Hæckel (E.), Histoire de la Création, trad. franç. Paris, 1874. — Anthropogénie ou histoire de l’évolution humaine, trad. franç. Paris, 1877. — Etat actuel de nos connaissances sur l’origine de l’Homme. Paris, 1900.

(5) Broca (P.), L’ordre des Primates {Bull, de Soc. d' Anthrop. de Paris , 2e série t. IV, 1869).

(6) Çuatrefages (A. de) et Hamy (E.-T.), Crania elhnica.

HISTORIQUE

humains dans la grotte de Spy (province de Namur). Ce fut un événement scientifique considérable et doublement heureux : d’abord parce que l’âge quaternaire dit gisement, exploré par des géologues, ne pouvait être l’objet d’un doute; ensuite et surtout parce que les crânes de Spy ressemblent tout à fait à celui de Néanderthal. Le beau rapport de Fraipont et Lohest ruinait définitivement l’hypothèse de la nature pathologique du crâne de Néanderthal et venait confirmer l’opinion de ceux qui croyaient à l’existence réelle d’un ancien type humain bien différent des types actuels et d’une nature inférieure.

PITHÉCANTHROPE. Cette opinion fut singulièrement

fortifiée, quelques années après, en 1894, par le travail de Dubois sur les restes du Pithécanthrope découverts à Java en 1891. Nous parlerons longuement de ce fossile célèbre. Il suffira d’affirmer dès à présent le fait incontestable : la calotte crânienne du Pithécanthrope réalise vraiment un intermédiaire morphologique idéal entre des crânes de Singes anthropomorphes, tels que le Chimpanzé ou le Gibbon, et un crâne d’Homme.

Ces belles découvertes en suscitent d’autres. Une véritable fièvre s’empare des chercheurs. Les fouilles effectuées un peu partout livrent de nombreux documents, de valeur très inégale.

LES DERNIÈRES Parmi les plus importantes, il faut

DÉCOUVERTES. signaler d’abord, par ordre de date,

celle de Krapina (Croatie), qui a fait avoir la lumière du jour à de nombreux restes d’hommes du type de Néanderthal.

Ce sont ensuite les résultats des importantes fouilles entreprises par le Prince de Monaco, Albert Ier, dans les grottes de Grimaldi. Plusieurs squelettes humains furent exhumés de la grotte des Enfants. Les uns appartiennent au type de Cro-Magnon, dont l’âge paléolithique a pu être ici définitivement établi. Un autre, le plus ancien, a révélé au

Fig. 13. — E.-T. Hamy, d’après une photographie.

professeur Verneau l’existence d’un type différent, aux caractères négroïdes, le « type de Grimaldi ».

MACHOIRE En 1907 se produisit un fait nou-

DE MAUER. veau, de premier ordre. Jusqu’à cette

date, on ne connaissait l’Homme des plus vieux silex taillés que par les produits de son industrie ; on ne possédait aucun débris authentique de son squelette. Schœtensack décrivit alors une mâchoire trouvée dans les graviers anciens de Mauer, près d’Heidelberg. Et cette mâchoire, bien plus ancienne que celles de La Naulette, de Spy, de Krapina, était aussi d’un aspect encore plus primitif.

LA CHAPELLE- Les fouilles systématiques opérées en

AUX- SAINTS. France ont permis à MM, lesabbésBouys-

sonie et Bardon, Capitan et Peyrony, Henri Martin d’extraire, des foyers profonds des grottes ou abris de La Chapelle-aux-Saints (Lot), de La Ferrassie et de La Quina (Dordogne), plusieurs squelettes et portions de squelettes d’Hommes du type de Néanderthal. La Paléontologie humaine a été ainsi dotée de documents d’une valeur exceptionnelle, qui nous ont permis d’arriver à une connaissance de ce type archaïque supérieure à celle que nous avons de beaucoup de sauvages actuels (1). La description de cet Homo Neanderthalensis fera l’objet d’un des plus longs chapitres de ce volume.

PI LTD O WN. Après une assez longue période

d’inactivité relative dans le domaine de la Paléontologie humaine, l’Angleterre, qui peut revendiquer une part glorieuse dans la fondation et le développement de cette science, s’est reprise pour elle d’un nouvel enthousiasme. A côté de découvertes récentes, sur la valeur desquelles on s’est mépris, telles que celle du squelette d’Ipswich, considéré comme remontant au delà des temps quaternaires et qui est à peine préhistorique, il y a eu la trouvaille de Piltdown, étudiée au point de vue anatomique par le paléontologiste Smith Woodward. Bien qu’on discute encore sur sa signification exacte ou totale, elle n’en est pas moins, à coup sûr, des plus importante, comme on le verra plus loin.

(1) Boule (M.), L’Homme fossile de La Chapelle-aux-Saints ( Annales de Paléontologie , 1911-1913).

HISTORIQUE

L’HOMME FOSSILE Je n’ai parlé jusqu’à présent que de

HORS DE L’EUROPE. l’Europe , et seulement de l’Europe occi¬

dentale ; c’est une bien faible partie du domaine terrestre, dont le reste est encore à peu près inconnu au point de vue qui nous intéresse ici. Les recherches effectuées dans les deux Amériques, notamment celles si méritoires d’Ameghino dans l’Amérique du Sud, n’ont pas encore fourni de résultats probants. L’Asie, dont l’importance nous apparaîtra un jour comme tout à fait capitale, n’a pour ainsi dire rien donné, en dehors du côté archéologique . Les trouvailles tout à fait récentes de Boskop, de Broken Hill, dans l’Afrique du Sud, et de Talgaï, en Australie (voir le dernier chapitre de ce livre), nous prouvent que le jour où des recherches seront entreprises avec des moyens suffisants sur ces divers points du globe, elles produiront de grands résultats.

Il faut maintenant s’appliquer à faire de nouvelles fouilles, avec le soin, les précautions, la méthode qui s’imposent aujourd’hui à tous les paléontologistes et anthropologistes ayant vraiment l’intelligence des problèmes à résoudre, plutôt que de chercher à donner un regain d’importance à tout un bric-à-brac de vieux os recueillis jadis, sans garanties scientifiques suffisantes, et sur lesquels beaucoup d’auteurs s’étendent encore aujourd’hui avec trop de complaisance.

Les résultats obtenus depuis quelques années dans la voie que je préconise, à Grimaldi, à Mauer, à La Ferrassie, à La Quina, à Piltdown, sont des plus encourageants.

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