CHAPITRE XI
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
Nous venons de faire l’inventaire des principales acquisitions de la Pàléontologie humaine et de l’Archéologie préhistorique. Il nous faut maintenant résumer ces données, en essayer une synthèse provisoire, afin de voir dans quelle mesure elles éclairent les grandes questions de l’origine et de l’évolution de l’Humanité.
Les naturalistes ont su de très bonne heure — dès Aristote — que le corps humain présente de grandes ressemblances avec le corps des autres Mammifères, et surtout avec le corps des Singes; ils n’ont pas hésité à classer l’Homme à côté de ces derniers, en établissant d’ailleurs qu’il est supérieur à tous ses voisins de la même case zoologique, qu’il est le premier des Primates, c’est-à-dire le « Premier des Premiers ».
Quelques savants, il est vrai, humiliés d’un tel voisinage et s’appuyant sur les caractères tirés de l’intelligence et delà religiosité, ont voulu situer l’Homme non seulement au-dessus, mais encore en dehors de tous les autres êtres vivants, et créer, pour réfugier sa « majesté menacée », la « sphère nébuleuse » d’un règne humain , mais il a été facile de montrer que rien n’est moins rationnel, et l’on peut dire, avec Darwin, que « si l’Homme n’avait pas été son propre classificateur, il n’eût jamais songé à fonder un ordre séparé pour s’y placer ».
Avec les progrès de la Zoologie et de l’Anatomie comparées, les rapports morphologiques de l’Homme et des autres Primates se sont précisés. Buffon nous a d’abord appris que, par son organisation corporelle, l’Homme diffère moins des Singes anthropoïdes que ceux-ci ne diffèrent des Singes inférieurs. Cette proposition, nette-
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ment formulée un siècle plus tard par Huxley, reprise et développée par Broca dans son excellent mémoire sur l'Ordre des Primates, a été confirmée depuis par de nombreux travaux, portant non seulement sur le squelette, mais encore sur les parties molles des Primates : système musculaire, système nerveux, organes des sens, viscères, dentition, organes génitaux, spermatozoïdes, système pileux, lignes papillaires des extrémités, etc.
On a pu évaluer numériquement les affinités relatives de leurs divers groupes et établir une gradation basée sur la quantité des caractères humains présentés par chacun d’eux. C’est le Chimpanzé qui, d’après Keith, a les plus nombreux points de ressemblance avec l'Homme. Le Gorille suit le Chimpanzé de très près. L’Orang d’abord, le Gibbon ensuite, sont plus éloignés. Les autres Singes ferment la marche.
Les études embryologiques, intervenant à leur tour, ont accentué ces rapprochements, en montrant que beaucoup de différences, présentées par les Hommes et les Singes adultes, s’atténuent ou même disparaissent quand on étudie les embryons (1); elles ont ainsi conduit à admettre des descendances à partir d’ancêtres communs.
D’autres phénomènes ne peuvent également s’expliquer qu’en supposant des rapports généalogiques plus ou moins directs. Ce sont d’abord les anomalies , c’est-à-dire certaines dispositions morphologiques, accidentelles chez l’Homme et qui se retrouvent, à l’état normal, chez des animaux ses voisins. D’abord considérées comme de simples curiosités, elles ont apparu, à la lumière de la théorie de l’évolution, comme des phénomènes de régression ou, si l’on préfère, d’atavisme, comme des retours anormaux à un état de choses ancien et normal chez les ancêtres communs, Ces anomalies sont innombrables et portent sur tous les systèmes organiques ; elles ont fourni aux anatomistes la matière d’importants travaux.
Tels sont aussi les vrais « organes rudimentaires », dispositions morphologiques qui, normales et bien développées chez d’autres
(1) Telle est, pour ne citer qu’un exemple, celle qui a trait à l’os intermaxillaire dont l’existence a été longtemps méconnue chez l’Homme, ce qui pouvait passer pour un caractère distinctif, mais dont l’embryologie nous a révélé la présence, avec ses caractères simiens, chez les embryons humains n’ayant pas plus de deux mois et demi,
Mammifères, où elles remplissent une fonction plus ou moins importante, se sont réduites chez l’Homme au point de devenir physiologiquement inutiles. La signification et l’importance théorique de ces organes rudimentaires ont été bien mises en évidence par Darwin. Ils fournissent les plus forts arguments que l’anatomie comparée, livrée à elle-même, ptiisse faire valoir en faveur de la théorie transformiste en général, et de la descendance animale de l’Homme en particulier.
La physiologie a également apporté sa contribution. Il y a aujourd’hui une biochimie comparée, d’après laquelle chaque catégorie d’êtres possède une spécificité chimique accompagnant sa spécificité morphologique et la distinguant, comme cette dernière, des catégories voisines. Les très curieuses expériences faites, dans ces dernières années, d’après la méthode des sérums précipitants, par de nombreux physiologistes ont permis de préciser, d’une façon aussi merveilleuse qu’élégante, les degrés de consanguinité des divers Primates. La parenté des Hommes s’affirme surtout avec les Singes anthropomorphes, notamment avec le Chimpanzé. Elle est bien moins étroite avec les autres Singes de l’Ancien Monde, tels que le Macaque, et encore plus éloignée avec les Platyrrhiniens du Nouveau Monde.
La pathologie comparée parle dans le même sens : ce sont nos plus proches voisins au point de vue morphologique qui prennent nos maladies infectieuses avec le plus de facilité.
Voilà pour le côté physique ou corporel. Mais il y a le côté moral ou spirituel, dont l’extrême importance ne saurait être mise en doute et sur lequel il faut bien s’expliquer.
Depuis que la psychologie a perdu son caractère scolastique pour devenir scientifique, c’est-à-dire physiologique, la grande barrière qu’elle avait cherché à établir entre l’Homme et les « bêtes » s’est bien abaissée. Il n’est plus permis de soutenir que les facultés mentales sont essentiellement différentes chez les divers êtres vivants. Il n’y a que des différences de degré, et leur mécanisme est partout le même. On parle aujourd’hui couramment de « psychologie comparée », de « psychologie animale », et même de « psychologie cellulaire », ce qui eût fait bondir la plupart des professeurs de philosophie qui préparaient au baccalauréat la jeunesse de mon temps. On a écrit des livres du plus haut intérêt sur l’origine de
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l’intelligence, sur la vie psychique des animaux, sur l’évolution mentale. On petit assister, en effet, au développement progressif des phénomènes psychiques dans chacun des grands groupes zoologiques, et ce développement se fait parallèlement à celui des centres nerveux, instruments même du psychisme. On observe une chaîne continue de phénomènes, depuis les premières manifestations d’une conscience à peine ébauchée jusqu’aux opérations mentales les plus compliquées (1).
De même que le cerveau humain est beaucoup plus volumineux que le cerveau de l’Anthropoïde le plus élevé, de même l’intelligence humaine est très supérieure à l’intelligence du Singe, mais toutes les manifestations de la première se retrouvent, à un degré moindre simplement, chez la seconde. Et les différences s’atténuent encore plus lorsqu’on compare les Singes actuels les plus intelligents aux Hommes actuels les plus près de l’état de nature. Agassiz luimême a déclaré qu’il ne saurait dire « en quoi les facultés mentales d’un enfant diffèrent de celles d’un jeune Chimpanzé ».
La raison humaine n’est donc pas une création spéciale, une apparition brusque; elle s’est constituée peu à peu. L’étroite solidarité ancestrale de l’Homme et des autres Primates réapparaît ici, dans le domaine spirituel, comme dans le domaine corporel.
Il n’est pas jusqu’au langage articulé dont les rudiments ne se retrouvent chez beaucoup d’animaux, en particulier chez les Oiseaux, capables d’associer certains sons, c’est-à-dire certains signes vocaux, avec certains actes ou certains objets. Quant à nos voisins, les Singes, la constitution de leur cerveau, de leur larynx, de leurs muscles génio-glosse et génio-hyoïdien est telle qu’on peut affirmer qu’il leur manque bien peu de chose, au point de vue organique, pour assurer l’exercice d’une fonction qui a dû se développer peu à peu chez l’Homme avec son intelligence, et suivant un mécanisme que physiologistes et linguistes commencent à comprendre et à reconstituer. C’est l’intelligence animale qui a préparé l’éclosion du
(1) On a longtemps opposé, d’une façon irréductible, la « raison humaine » et 1’ « instinct animal ». Mais tous les naturalistes psychologues reconnaissent aujourd’hui, avec Darwin, E. Perrier. Romanes, Bouvier, etc., qu’il faut, de toute nécessité, placer des opérations intelligentes à l’origine des instincts et que cetix-ci ne sont que des « habitudes héréditaires », une sorte de raisonnement automatisé, dont les exemples ne manquent pas, même chez l’Homme. Ceci ne me paraît d’ailleurs pas inconciliable avec la théorie de Bergson sur la dualité et l’indépendance de l’intelligence et de l’instinct.
langage et c’est le langage qui a permis le magnifique développement de l’intelligence humaine.
En somme, les données acquises sur les Primates actuels par les diverses branches de la Biologie peuvent se résumer ainsi :
1° L’Homme est un Primate, le plus élevé des Primates. Il est beaucoup plus voisin des Singes anthropomorphes que ceux-ci ne sont voisins des autres Singes.
2J Le développement individuel de l’Homme montre que ses divers systèmes et organes passent par des phases transitoires correspondant à l’état définitif de formes animales inférieures (ontogénie, répétition de la phylogénie).
3J Les anomalies de ses divers systèmes anatomiques ne sont bien souvent que des réapparitions de traits morphologiques de ces types inférieurs, et beaucoup des organes , dits rudi nentaires , ne peuvent s'expliquer que dans l’hypothèse de l’évolution; ils représentent des souvenirs d’états ancestraux.
4° L’Homme est très supérieur aux Singes les plus élevés par le volume et l’organisation de son cerveau. Il en résulte que la production physiologique la plus -noble de ce cerveau, c’est-à-dire l’intelligence, est ici également très supérieure. Mais il n’y a qu’une différence de degré et non d’essence. Nous pouvons dire, en paraphrasant et en complétant la phrase par laquelle Darwin termine son admirable livre sur la Descendance de V Homme, que celui-ci conserve encore, dans son système spirituel comme dans son système corporel, le cachet indélébile de son origine inférieure.
Les embryologistes ont voulu aller plus loin ; ils ont essayé de reconstituer les diverses étapes évolutives de l’Homme, en se basant sur le parallélisme de l’ontogénie et de la phylogénie. Hæckel s’est rendu célèbre par la hardiesse avec laquelle il a abordé et suivi cette voie qui l’a conduit à écrire son Anthropogénie . Si la tentative est honorable, elle apparaît aussi comme téméraire, aux yeux surtout des paléontologistes qui savent, par l’histoire généalogique d’autres groupes zoologiques, combien il est facile de se tromper en essayant de telles reconstitutions, sans avoir le, s documents matériels suffisants (1).
(1) Si l’on voulait démontrer combien l’induction est dangereuse en pareille matière, on pourrait comparer la liste des caractères qu’ Abel Hovelacque iNotre ancêtre, Revue d’ Anthrop., t. VI, 1877, p, 62-96) attribue théoriquement aux Hommes fo ssiles
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Aussi les opinions exprimées sont-elles des plus diverses. Et d’abord sur la question de savoir s’il y a unité ou pluralité d’origine ; si le genre Homo ne renferme qu’une espèce provenant d'une seule forme ancestrale ou s’il compte plusieurs espèces dont chacune doit avoir son ascendance spéciale (1). Ensuite, sur le degré de parenté de la branche humaine, quel que soit son degré de ramification, avec les autres branches du grand tronc des Primates (2).
Les divergences de vues, de la part de savants également expérimentés, sont considérables. Elles prouvent évidemment que, pour cette reconstitution de la généalogie humaine, comme pour tout ce qui a trait à l’évolution des êtres organisés en général, le dernier mot doit rester à la Paléontologie quand cette science est en mesure de parler clairement. Les plus fins travaux anatomiques, les comparaisons les plus approfondies, les raisonnements les plus ingénieux sur la morphologie des êtres actuels ne sauraient avoir la valeur démonstrative des documents tirés de la roche où ils sont enfouis et disposés dans leur ordre chronologique même. Ces documents d’archives d’un nouveau genre, ces pièces anatomiques conservées depuis des millénaires ou des centaines de millénaires, réalisent, sous des formes concrètes, palpables et mesurables, J es modalités transitoires, les divers anneaux d’un enchaînement reliant des types organisés et dont les termes extrêmes paraissent au premier abord et sont, en effet, très différents.
La découverte matérielle et l’étude de ces formes ancestrales fossiles sont précisément le but de la Paléontologie et particulièrement, dans le cas qui nous occupe, de la Paléontologie humaine, On ne saurait trop répéter que l’origine de l’Homme est un problème
avec la liste des caractères reconnus réellement depuis, notamment sur Y Homo Neanderthalensis. Voici quelques-uns des caractères énumérés par Hovelacque • capacité crânienne petite ; présence d’une crête pariéto-occipitale ; division de l’os malaire ; soudure précoce des os nasaux ; épine nasale peu prononcée ; ptérions en X ou retournés ; grand prognathisme alvéolo- sous -nasal ; canine forte ; cubitus incur vé i tibia platycnémique ; avant-bras très long par rapport au bras.,. C’est tout simplement du pithécomorphisme.
(1) C’est la théorie dont le plus notoire défenseur est aujourd’hui G. Sergi : Le origine umane, 1913. L’evoluzione organica e le origine umane, 1914, etc.
(2) Est-il encore utile de faire observer que l’idée d’un rapport généalogique direct entre l’Homme et les Singes actuels est abandonnée depuis longtemps — s’ils l’ont jamais eue — par tous les vrais naturalistes? On ne la trouve plus que chez des écrivains tout à fait étrangers à la science ou dans les sermons de quelques curés de campagne. Mais il faut, de toute nécessité, attribuer aux Hommes et aux Singes une origine commune. Les divergences d’opinion ne peuvent s’exercer que stir la manière de comprendre la ramification du tronc commun.
dont la solution ne peut être attendue que de la Paléontologie. L’importance capitale des études sur les fossiles, les bénéfices qu’on doit en retirer nous sont prouvés par les magnifiques résultats de la Paléontologie animale.
Certes, l’Anthropologie, nous venons de le voir, doit beaucoup à la Zoologie, mais il faut convenir que cette dernière science nous montre sous un faux jour la place de l’Homme dans la Nature puisqu’elle en a fait une créature assez isolée parmi les Primates, au même titre — quoique à un degré moindre — que le Cheval parmi les Périssodactyles, l’Eléphant parmi les Proboscidiens, le Chameati parmi les Ruminants, etc. Puisque la Paléontologie a rompu l’isolement de ces animaux en les rattachant à d’autres par des formes intermédiaires et en découvrant leur généalogie à partir de formes généralisées, il y avait lieu d’espérer qu’elle romprait, ou du moins atténuerait également l’isolement de l’Homme, qu’elle nous ferait retrouver les principaux termes évolutifs de la généalogie humaine. Cela s’est-il produit?
Jusque vers la fin du siècle dernier, les naturalistes philosophes, que préoccupait le mystère des origines humaines, ne pouvaient guère s’appuyer sur l’étude des fossiles. Les documents de ce genre étaient trop rares et trop incomplets : quelques débris de Singes bien voisins des espèces actuelles ; un plus grand nombre de restes humains ne dévoilant pas de différences importantes avec les Hommes actuels et seulement une calotte crânienne, offrant, il est vrai, quelques caractères pithécoïdes, mais doublement discutée, dans son antiquité et dans sa nature, normale pour les uns, pathologique pour les autres.
Nos connaissances paléontologiques se sont accrues depuis. Nous mettent-elles, dès maintenant, en possession des principaux stades évolutifs de la branche humaine? Pour répondre à cette question, il faut d’abord rappeler les conclusions dti chapitre de ce livre relatif aux Singes fossiles.
Notis avons vu d’abord l’ordre des Primates prendre naissance,
comme totis les autres ordres de Mammifères, dès le début de l’ère
tertiaire. Le groupe zoologique dont l’Homme fait partie n’est donc
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pas le couronnement tardif et magnifique d’une série unique, et d’ailleurs imaginaire, de l’ensemble des Mammifères. Ses premiers représentants se séparent, dès l’Éocène inférieur, d’une foule de créatures voisines, mais qui marquent, elles aussi, des tendances vers d’aixtres ordres de Mammifères. Ce n’est pas parce qu’ils sont, pris en bloc, les plus intelligents des Mammifères que les Primates auraient dû apparaître les derniers, comme on a pu le croire longtemps. Leur différenciation première, effectuée dans un sens particulier, remonte aussi haut dans le passé que les différenciations premières, effectuées dans des sens différents, des Pachydermes, des Ruminants, des Solipèdes, des Carnivores, etc. Et ceci est du plus haut intérêt au point de vue delà philosophie naturelle.
Nous avons vu ensuite des représentants des divers groupes actuels se succéder chronologiquement, dans un ordre conforme à leur hiérarchie zoologique : d’abord des Lémuriens, puis des Singes à queue, puis des Anthropomorphes. Malheureusement la pénurie et l’état fragmentaire des documents paléontologiques n’ont pas permis, jusqu’à présent, une étude comparative suffisante pour préciser les liens de parenté qui ont uni entre eux les Singes fossiles; nous n’avons, sur ce point, que de vagues indications. Il apparaît cependant que les diverses branches de l’arbre des Primates aient eu des origines très anciennes, qu’elles aient commencé à se différencier de bonne heure, au moins dès les temps oligocènes. Le Propliopithèque duFayoum peut passer pour un type primitif et généralisé d’ Anthropomorphe, voisin, s il ne la réalise pas, de la forme synthétique qu’on peut théoriquement placer à la base de la branche des grands Singes, et dont les Gibbons actuels paraissent procéder assez directement par l’intermédiaire des Pliopithèques miocènes.
Tandis que les Singes à queue se multipliaient sous des formes diverses, en se répandant sur de vastes surfaces de l’Ancien Monde, la branche Anthropomorphe se divisait à son tour en plusieurs rameaux, d’abord assez voisins les uns des autres pour qu’on ait du mal à les distinguer d’après les quelques débris que nous en possédons, puis se séparant de plus en plus et se multipliant pour donner, d’une part, des formes qui sont manifestement les ancêtres des types actuels et, d’autre part, des formes spéciales 5 parfois très différenciées et très robustes, et qui sont mortes sans
laisser de postérité. La fréquence relative de leurs restes dans les formations fossilifères des Siwalik nous porte à croire que l’Asie méridionale a été sinon le centre principal, du moins un des centres principaux d’habitat, de multiplication et de différenciation de ces vieux Anthropomorphes, dont les uns présentent des affinités avec les Orangs actuels, d’autres avec le groupe Gorille-Chimpanzé, tandis que d’autres encore réalisent des formes indépendantes et éteintes. Parmi ces dernières, le curieux Sivapithèque se signale par quelques traits particuliers qui l’ont fait rapprocher des Hominiens. En réalité, jusqu’à présent, nous n’avons pas trouvé ou nous n’avons pas su distinguer, dans cette série, malheureusement trop petite, de fossiles trop fragmentaires, celui qui pourrait passer pour avoir appartenu à une forme préhumaine. Le Pithécanthrope lui-même, auquel on veut conférer cette dignité parce que son crâne offre vraiment des caractères exactement intermédiaires entre le crâne d’un grand Anthropomorphe tel que le Chimpanzé et celui d’un Homme inférieur, nous a paru devoir être plutôt considéré comme une forme spécialisée et de grande taille d’un rameau de la branche anthropoïde indépendant du véritable rameau humain.
Tout ce qu’il est donc permis d’affirmer, c’est que l’histoire, pourtant si incomplète et si décousue, des Singes fossiles diminue beaucoup, grâce au Pithécanthrope, l’intervalle morphologique séparant les Singes actuels des Hommes actuels.
D’autre part, l’histoire des Hommes fossiles contribue de la même manière à rapprocher plus étroitement le rameau humain des rameaux simiens. Bien qu’elle ne soit qu’à ses débuts, la Paléontologie humaine a déjà fait d’importants progrès. Nous connaissons aujourd’hui au moins deux types d’Hominiens fossiles qui, par leurs caractères ostéologiques, se placent nettement au-dessous des types actuels et présentent un ensemble de traits morphologiques par lesquels ils s’éloignent moins des Singes que le bloc des Hommes actuels (1).
C’est d’abord Y Homo Heidelbergensis , qui remonte à l’aurore des
(1) Après ce que j'ai dit, dans le cours de cet ouvrage, des Tetraproihomo, Diprothomo, etc., je n’ai pas à revenir sur les raisons qui me font laisser de côté les Hommes fossiles de l’Amérique du Sud et les idées d’Ameghino à leur sujet. Quelques pièces des terrains pampéens peuvent bien remonter à une certaine antiquité, le mot étant pris dans un sens archéologique plutôt que géologique, mais leur morphologie n’apporte aucune contribution pouvant servir à la discussion du problème qui nous occupe. .
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temps quaternaires. Sa mandibule, le seul débris que nous en connaissions, présente un étonnant mélange de caractères humains et de caractères simiens. Si, de cette mâchoire, on n’avait trouvé que les dents, on n’eût pas manqué de les attribuer à un Homme ne différant par aucun caractère important de certaines races de Y Homo sapiens. Si, par un accident quelconque, la mandibule avait été privée de ses dents, on n’eût pas hésité à en faire le type d’un genre nouveau de Singe anthropoïde. Cet exemple de la mise en défaut de la fameuse loi de corrélation des caractères de Cuvier est particulièrement instructif, puisqu’il a trait à un document paléontologique réalisant l’intermédiaire en quelque sorte idéal d’une structure de Singe à une structure humaine. Malheureusement ceci ne s’applique qu’à une très petite fraction du squelette. Le jour où l’on découvrira un crâne complet ou des os des membres, les paléontologistes seront appelés à faire des constatations du plus haut intérêt et peut-être tout à fait imprévues.
On a d’abord pu penser que Y Eoanthropus Dawsoni, de Piltdown, réalisait un second type très primitif, à cause, non de son crâne, qui ne diffère guère d’un crâne d’Homme moderne, mais à cause de sa mandibule. Toutefois, les caractères pithécoïdes de cet os sont si différents de ceux de la mâchoire d’Heidelberg et tellement semblables à ceux d’une mâchoire de Chimpanzé que l’opinion de plus en plus adoptée par les zoologistes et les paléontologistes est que cette mandibule a vraiment appartenu à un Chimpanzé.
Nous avons encore et surtout l’ Homo Neanderthalensis , peut-être descendu de l’Homme d’Heidelberg, peut-être issu d’une forme inconnue et encore plus archaïque. Son étude morphologique est aujourd’hui très avancée. Nous savons qu’il réunit, dans l’organisation de son squelette et de son encéphale, non seulement la plupart des caractères pithécoïdes épars chez quelques représentants de l’Humanité actuelle, mais encore plusieurs traits d’infériorité inconnus chez ces derniers.
On avait toujours considéré les Hominiens comme formant soit une famille, soit un ordre, soit même une classe ou un règne à part, situés très au-dessus des autres Primates. A ce groupe, d’ordre supérieur, ne correspondait jusqu’à présent que le seul genre Homo , lequel ne comprenait lui-même, aux yeux de beaucoup d’anthropologistes, que la seule espèce Homo sapiens .
Les découvertes paléontologiques, en diminuant la distance qui sépare l’Homme des animaux ses plus proches voisins, ont diminué l’isolement qu’on a toujours voulu lui imposer. Cet isolement, dans lequel on ne voyait pas le moindre de ses attributs, ne manquait pas de grandeur et de noblesse aux yeux des personnes qui se plaçaient aux points de vue religieux ou métaphysique.
Aujourd’hui, sans parler du genre Pithecanthropus , rangé par beaucoup de savants parmi les Hominiens, Bonarelli a créé, peutêtre avec raison, le genre Palœoa ühropus pour la mâchoire d’Heidelberg, et le type de Néanderthal représente également, aux yeux de plusieurs naturalistes, un genre spécial. En tous cas, il est difficile de nier encore qu’il y ait eu plusieurs espèces d'Homo et que les Homo Heidelbergensis et Neanderthalensis ne soient très distincts du bloc des Homo sapiens fossiles ou vivants.
Cette conclusion ne saurait surprendre les naturalistes qui, partisans de la théorie de l’évolution, ne peuvent se refuser à l’appliquer à tous les êtres vivants, à l’Homme aussi bien qu’â ses voisins les Singes et aux autres Mammifères. Mais il ne s’agit pas ici de théorie. Ce sont les faits qui ont une valeur démonstrative. La Paléontologie nous met en présence de données matérielles nouvelles pour l’histoire naturelle du groupe zoologique humain, et ces données nous montrent clairement que l’évolution de ce groupe s’est faite de la même manière que l’évolution des autres groupes de Mammifères.
Les origines humaines doivent être reculées dans un passé géologique beaucoup plus lointain qu’on ne le suppose ordinairement. La Paléontologie générale nous le suggère, car le problème des origines des diverses formes de vie est bien plus souvent reculé que résolu. La Paléontologie humaine nous apprend en outre que, dès le Pléistocène moyen au moins, il existait d’autres types humains que ceux d’Heidelberg et de Néanderthal et que ces types se rapprochaient déjà singulièrement de V Homo sapiens. Ces derniers fossiles représentent probablement les ancêtres directs des Hommes actuels ; ils forment, dès ces temps reculés, un rameau particulier, depuis longtemps distinct du rameau dont V Homo Neanderthalensis représente l’extrémité aujourd’hui desséchée.
Le fait que Y Homo Neanderthalensis a existé concurremment avec des ancêtres de certains Homo sapiens et cet autre fait qu’il
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paraît s'ètre éteint sans laisser de postérité sont d’accord avec ce qui tend à devenir une loi paléontologique, à savoir que le développement des êtres ne s’est pas accompli aussi simplement qu’on avait pu le croire aux débuts de la science ; que les séries unilinéaires nous apparaissent comme de plus en plus rares; que, si elles existent, il est extrêmement difficile de les retrouver ou de les poursuivre très longtemps.
Chaque groupement d’êtres voisins les uns des autres par l’ensemble de leurs caractères morphologiques, groupement familial, ou générique, ou spécifique, peut être comparé à un arbre ou à un buisson plus ou moins touffu, et dont chaque branche, rameau ou ramuscule, représente soit un genre, soit une espèce, soit une race. Le développement de chacune de ces divisions a été plus ou moins vigoureux ; sa durée a été plus ou moins longue. Les formes actuelles ne sont que les épanouissements, les dernières floraisons de quelques rameaux terminaux dont le plus grand nombre sont morts et devenus fossiles.
Le groupe humain n’a pas fait exception. Il a dû se diviser de bonne heure en plusieurs branches, celles-ci en rameaux et ces derniers en ramuscules. Si nous parlons en polygénistes, nous dirons que certains de ces rameaux ou de ces ramuscules sont arrivés jusqu’à l’époque actuelle; si nous parlons en monogénistes, nous dirons que le bloc de l 'Homo sapiens, avec ses diverses races, ne forme qu’un seul rameau. Mais ce que nous ne savions pas, il y a quelques années, et ce que nous a appris depuis la Paléontologie humaine, c’est qu’à côté de ces rameaux encore vigoureux et pleins de sève, la branche humaine a émis autrefois des rameaux aujourd’hui desséchés, et dont nous commençons à retroixver les floraisons fossilisées au sein des couches géologiques.
La souche originelle du genre Homo doit ainsi plonger ses racines dans un passé beaucoup plus ancien qu’on ne l’avait supposé a priori. On m’a parfois reproché, dans certains milieux, d’être l’adversaire passionné de l’Homme tertiaire. Cette accusation s’accorde bien mal avec ce que j’ai écrit maintes fois. Je suis convaincu qu’un être, déjà en possession des principaux attributs physiques sinon psychiques des Hominiens, a dû exister quelque part pendant le Pliocène et peut-être pendant le Miocène. Par contre, j’estime qu’aucune des découvertes matérielles invoquées à l’appui de cette
existence n’est démonstrative. Aucune trouvaille ostéologique, effectuée dans un milieu prétendu tertiaire, ne saurait résister à la critique et, sur ce point, il faut reconnaître que tout le monde est à peu près d’accord. J’ai lutté contre la théorie des éolithes, non pas que celle-ci me parût invraisemblable, mais parce qu’une longue expérience géologique m’avait démontré qu’il est souvent impossible de distinguer des pierres éclatées, taillées, « retouchées » par des actions purement physiques, de certains produits d’un travail intentionnel rudimentaire. En pareille matière, l’évidence doit être éclatante. Or j’estime que, jusqu’à ce jour, il n'existe aucune démonstration solide de l’existence d’un être humain dans nos pays avant l’aurore des temps quaternaires. Demain nous fournira peut-être le témoignage irréfutable. Sachons attendre.
Jusqu’à présent je n’ai voulu mettre en relief que des intermédiaires morphologiques. Peut-on, dans l’état actuel de la science, se faire une opinion rationnelle et précise sur l’origine paléontologique du groupe humain? Ce qui revient à dire, en d’autres termes : Quels rapports généalogiques peut-on établir entre la branche des Hominiens, les autres branches et le tronc de l’arbre des Primates? Les réponses à cette nouvelle question ne manquent pas. Tout ce qui précède permet de prévoir qu’elles ne sauraient être que très timides ou très incomplètes.
Plusieurs naturalistes ont donné, dans ces derniers temps, des « arbres généalogiques » des Primates vivants ou fossiles, d’après leurs relations morphologiques et chronologiques. Je citerai particulièrement les essais de Gregory, de Keith, de Pilgrim, de Sera, de Bonarelli (1). La comparaison de leurs graphiques est bien faite pour augmenter, si possible, notre réserve, car il y a, entre ces divers graphiques, des différences considérables, parfois capitales. Le groupe des Hominiens s’y présente avec des rapports si
(1) Gregory (W. K.), Studies on the Evolution of the Primates {Bail. Amer, Muséum nat. History, XXXV, 1916). The origin and évolution of the human dentition. Extraits du Journal of déniai Research , 1920 et 1921, réunis en un volume. New-York, 1921. — Keith (A.), The antiquity of Man. Londres, 1915. — Pilgrim (E.), New Siwalik Primates and their bearing on the questions of the évolution of Man andthe Anthropoidea ( Records of Geolog . Survey of India, XLV, 1915). — Sera (G. L.), La testimonianza dei fossili di Antropomorfi per la questione delForigine dell’ Uomo (Aiti délia Soc . ital di Scieixze naturali, LVI, 1917). — Eonareli.i (G.), Alcuni problemi d’Antropologia sistematica {An. de la Soc. cient'f. Argentina, LXXXV, 1918).
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divers que le plus sage est de conclure que ce groupe est encore « en l’air », que nous ne connaissons pas exactement le point d’insertion de la branche humaine sur les branches ou les tiges voisines. Autant d’auteurs, autant d’hypothèses.
Avec Gaudry, Dubois, Schlosser, Schwalbe, Osborn, Klaatsch, Friedenthal, Keith, etc., Gregory veut rattacher étroitement les Hommes aux Anthropomorphes, l’ensemble formant une branche commune, distincte depuis longtemps de la branche voisine des
p p i m i t i "fs
Fig. 248. — Diagramme figurant les diverses hypothèses émises sur les rapports généalogiques des Hominiens avec les autres groupes de Primates. — Voir l’explication dans le texte.
Singes à queue (fig. 248, H). On sait que Darwin, Hæckel ont considéré le groupe humain comme représentant une branche autonome, détachée de bonne heure de la branche maîtresse des Catarrhiniens (fig, 248, H"). Cari Vogt, Ameghino, Sera préfèrent le souder à la branche plus ancienne des Platyrrhiniens (H"), Cope voulait descendre encore plus bas, jusqu’aux plus anciens des Primates, les Lémuriens (H ), et l’anatomiste Wood-Jones (1) n’hésite pas à con-
(1) Wood-Jones (F.), The problem of Man’s Ancestry. Londres, 1918. — Miller (G. S.), Conflicting Views on the problem of Man’s Ancestry (Amer. Journ. of physical Ardhropology , 1920).
sidérer le curieux Tarsier comme l’animal actuel le plus voisin de l’Homme,
Chacune de ces hypothèses a été soutenue par de bons arguments, parce que ces arguments s’appuient sur des traits morphologiques généralisés, plus ou moins communs, et qui font de l’ensemble des Primates une grande unité. Suivant qu’on donne la prééminence à tel ou tel de ces caractères, on est conduit à faire tel ou tel rapprochement.
La morphologie, la physiologie, y compris la psychologie physiologique, sont évidemment en faveur de la première hypothèse, à laquelle les données récentes de la biochimie apportent un renfort sérieux. Mais il y a lieu de distinguer.
Les vues de l’anthropologiste allemand Klaatsch, sur de prétendues et étroites affinités des divers types d’Hommes quaternaires avec certains genres d’ Anthropomorphes actuels, et qui l’ont conduit à imaginer un groupe« Orang-Homme d’Aurignac » à côté d'un groupe « Gorille-Homme de Néanderthal », ne reposent sur aucun argument sérieux. Elles ne sont qu’une variante, affublée d’une sorte d’appareil scientifique, de la façon dont le grand public résume ses préoccupations sur la question de nos origines quand il demande si « l’Homme descend du Singe ».
Autrement scientifiques sont les vues des nombreux naturalistes qui, tout en rattachant le groupe des Hominiens au groupe des Anthropomorphes pour en former un seul bloc, séparent nettement la branche humaine de la branche voisine des grands Singes et ne leur conservent qu’une origine commune fort lointaine (datant du Miocène), à partir de laquelle ils auraient divergé. Elle est la plus facile à défendre et nous avons vu qu’au poids des arguments anatomiques en sa faveur vient s’ajouter l’argument biochimique, dont la valeur ne paraît pas niable ( 1 ) .
(1) Il faudrait pourtant savoir si des phénomènes de convergence des caractères biochimiques, analogues aux phénomènes de convergence d’ordre morphologique, peuvent être admis ; si une évolution morphologique semblable dans deux groupes différents ne peut s’accompagner, au point de vue physiologique, d’une évolution semblable des phénomènes relevant de la biochimie ; en d’autres termes, si les ressemblances morphologiques résultant d’un phénomène de convergence n’entraînent pas avec elles, sous l’influence des mêmes facteurs, des ressemblances dans la constitution moléculaire des substances protéiques. L’avenir de la biochimie, si plein de promesses, nous l’apprendra certainement.
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
Elle soulève pourtant de graves objections et je serais porté, pour ma part, à la concilier avec la deuxième hypothèse, celle d’une origine plus ancienne, à partir de la grande souche catarrhinienne. Il suffirait, pour cela, d’admettre que la forme anthropoïde conduisant à l’Homme se fût séparée de très bonne heure des formes voisines conduisant aux Anthropomorphes actuels ; que son point d’insertion, sur la branche maîtresse et ancestrale des Catarrhiniens, fût indépendant des points d’insertion des autres formes ayant donné par évolution les types fossiles ou actuels des Singes anthropomorphes .
Les zoologistes spécialisés dans l’anatomie comparée des Primates ont observé depuis longtemps que beaucoup de caractères humains ne peuvent s’expliquer par une descendance directe du seul stock des grands Singes. « Il faudrait fondre ensemble, a dit depuis longtemps Cari Vogt (1), les caractères anthropoïdes des trois Anthropomorphes et même de plusieurs autres Singes, pour former un composé duquel l’Homme pourrait descendre. » C’est ce que paraît confirmer la Paléontologie.
L’étude de Y Homo Neanderthalensis , particulièrement du squelette de ses membres, nous montre que, par beaucoup de caractères ostéologiques, il est plus facile de rapprocher cet Homme fossile des Singes inférieurs que des diverses formes d’Anthropomorphes actuels. On pourrait donc, sans rencontrer de trop grandes difficultés, placer l’insertion de la branche humaine sur celle des Catarrhiniens cynomorphes, à un niveau inférieur au point de départ de celle des Anthropomorphes.
Il serait peut-être plus prudent, sans aller jttsqu’aux Lémuriens, comme le voulait Cope, de descendre encore plus bas, jusqu’au tronc commun des Singes. La Paléontologie nous apprend, en effet, que les divers types de Singes actuels sont très anciens et que l’indépendance de chacun des groupes gravitant autour de ces types a été acquise de très bonne heure (2). Il ne saurait en être différem-
(1) Congrès internat. d'Anthrop. et a' Archeol. préhistor., 2e session, Paris, 1867, p. 442.
(2) Ne voyons-nous pas, dès l’Eocène inférieur, de tout petits Primates, Anaptc ~ morphus, par exemple, offrir les principaux caractères du Tarsier actuel, si curieux par le développement de sa boîte cérébrale, la réduction de sa face, le mélange qu’il présente de traits lémuriens et de traits simiens, et même par quelques traits humains? (Voir Wood-Jones, la:-, cit.)
ment du groupe humain, dont les formes ancestrales devaient, dès le stade catarrhinien, et peut-être même des le stade platyrrhinien, présenter certains traits d’organisation différents de ceux des types voisins, le développement progressif de ces formes devant aboutir à un stade anthropoïde tout spécial, précurseur lui-même des étapes préhumaine et humaine. Les découvertes récentes du Fayoura confirment ces vues dans une certaine mesure, puisque le Propliopithecus paraît présenter un mélange de caractères à la fois très archaïques et spécialisés dans le sens d’une évolution supérieure.
La Paléontologie et la Paléogéographie zoologique nous apprennent encore que si nos très lointains ancêtres ont dû passer par un stade platyrrhinien, au moins au point de vue delà formule dentaire, on ne saurait soutenir aujourd’hui, avec Ameghino, que la branche humaine ne représente qu’un développement exceptionnel de quelques éléments de celle des Platyrrhiniens (1), Ceux-ci ont été confinés, dès l’Eocène supérieur ou dès l’Oligocène, dans l’Amérique du Sud ; ils s’y sont développés et diversifiés, mais leur évolution progressive paraît s’y être arrêtée de bonne heure.
Ces premières conclusions ne sont pas de simples vues de l’esprit, mais des hypothèses scientifiques, ayant l’avantage de reposer sur des observations paléontologiques ou de se trouver d’accord avec ces observations.
Il ne faut pourtant pas s’illusionner. Nous sommes encore loin de connaître les principaux termes de la lignée humaine d’une façon précise, à partir des formes inférieures originelles. Il nous est actuellement tout à fait impossible d’établir une série progressive, basée sur des documents matériels, comme on l’a déjà fait pour de nombreux Mammifères, les Chevaux, les Éléphants, les Ours, etc.
Il est très probable que nos plus lointains ancêtres se sont dis-
(1) M. Sera dans un mémoire intitulé : I caralteri délia facia e il polifiletismo d^i Primati (1918), reprend 1 hypothèse d’Ameghino, dont il adopte les principales idées, et il expose des vues très personnelles sur l’ensemble des Primates en se basant principalement sur 1 étude comparative de certains caractères faciaux. Il divise les Primates en six groupes fondamentaux et chacune de ces branches du grand tronc primordial comprend à la fois des formes simiennes et une forme humaine. Il y aurait donc autant de types humains que de grands types simiens. Ce polyphylétisme outré constitue un système nouveau qui heurte singulièrement les idées reçues.
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
tingues de bonne heure de la tourbe des autres Primates par quelques caractères pour ainsi dire fondamentaux, marquant déjà des tendances vers la supériorité humaine, et au moyen desquels nous les reconnaîtrons. Mais la filiation ne pourra être établie et suivie avec certitude que de proche en proche. La solution du problème de nos origines et surtout la détermination précise des divers éléments de notre lignée exigent de nouvelles découvertes de fossiles, de nombreux fossiles !
Quoi qu il en coûte à notre amour-propre, il faut donc convenir que nous sommes encore trop ignorants pour répondre clairement à la « question suprême » d’Huxley, pour résoudre d’une façon complète le problème angoissant de nos origines.
Et cette ignorance, je ne saurais me lasser de le répéter, tient aux immenses lacunes de notre matériel paléontologique, de ces lacunes que déplorait Darwin, qui faisaient dire à mon vieux maître Gaudry que la Paléontologie est à la fois grandeur et misère, et qui ne peuvent se combler que très lentement. Les découvertes de ces dernières années nous donnent pourtant le droit d’espérer beaucoup d’un avenir plus ou moins prochain.
Il faut reconnaître, en effet, que la science a fait de réels progrès depuis les dernières acquisitions de la Paléontologie humaine. A côté de tout ce que nous ne savons pas encore, il y a ce que nous avons appris, ce que nous savons vraiment.
Le type humain n’est plus aussi isolé. Nous savons qu’il y a eu plusieurs espèces et, probablement, plusieurs genres d’Hominiens, et que ces vieux Hominiens étaient morphologiquement très inférieurs aux Hommes actuels ; qu’ils présentaient de nombreux caractères, par lesquels ils s’éloignaient moins que nous des autres Primates, et notamment de leurs représentants les plus élevés, les Singes anthropomorphes. Nous possédons dans nos musées les restes matériels de ces intermédiaires morphologiques. Avant ces découvertes, de telles formes intermédiaires n’étaient qu’imaginaires ou théoriques.
Nous savons qu’il y a eu une branche humaine et que cette branche a été beaucoup plus touffue qu’on ne le supposait : elle nous apparaît aujourd’hui sous le même aspect que les autres branches des Primates ou d’autres groupes de Mammifères. Son évolution, telle que nous commençons à l’entrevoir, ressemble tout
à fait à l’évolution de ces groupes. La science paléontologique est une, qu’elle s’occupe des Hommes ou qu’elle s’occupe des animaux.
Voilà ce que nous savons aujourd’hui, de science certaine. C’est peu par rapport à ce qui nous reste à apprendre. C’est beaucoup par rapport à ce que nous ignorions naguère ou que nous savions très mal.
L’insuffisance de notre documentation paléontologique a encore pour conséquence la difficulté de savoir exactement dans quels pays les Hominiens ont pris naissance. La première idée qui est venue tout naturellement à l’esprit des anthropologistes, c’est que l’habitat actuel des races dites primitives devait être considéré comme le lieu d’origine de ces races, d’où une singulière multiplication des « centres de création » ou « d’apparition ». C’était la solution commode, proposée tout naturellement par les polygénistes tels qu’Agassiz. Mais de Quatrefages a fait observer avec raison que ce cosmopolitisme initial est en contradiction avec les données générales de la géographie zoologique. Il est également contraire à notre compréhension actuelle des conditions et des causes de migrations de l’ensemble des Mammifères, telles que nous les révèle la Paléontologie (1).
On a ensuite invoqué tour à tour les contrées boréales, le Massif central de l’Asie, les régions intertropicales, l’Afrique, l’Amérique du Sud, le continent antarctique, l’Australie. Ces propositions ne sont, pour la plupart, que des conjectures. Il est probable que ce nouveau problème est aussi beaucoup plus difficile et plus complexe que nous ne le supposons ; que les ancêtres immédiats des Hominiens, ou les premiers de ces Hominiens, se sont souvent déplacés au cours de leur longue évolution correspondant aux âges géologiques dont ils ont dû, comme les autres Mammifères, suivre et subir les vicissitudes. La principale donnée qui paraisse bien établie par la Paléontologie, c’est qu’à partir des stades tout à fait pri-
(1) Giuffptda-Ruggeri (Rivisiu iialianci di Sociologie , XIX, 1915 et Rivisia ital. di Paleontologici, XXIV, 1918) a rajeuni en l’améliorant cette première conception. A sou avis, il y a lieu d’admettre autant de berceaux que d’espèces élémentaires : Blancs, Jaunes, Noirs, sans qu’il soit besoin d’imaginer autant de régions géographiques très éloignées les unes des autres. Il admet d’ailleurs, à la base, un « phylum » unique de représentants ancestraux.
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
mitifs, stades lémuriens et platyrrhiniens, l’évolution du groupe comprenant en puissance le rameau humain ne s’est poursuivie ni dans l’Amérique du Nord, d’où tous Primates semblent avoir
disparu depuis l’Eocène supérieur, ni dans l’Amérique du Sud, où la branche des Platyrrhiniens a régné exclusivement. C’est donc dans l’Ancien Continent qu’il faut chercher notre « berceau ». L’Humanité est un produit du Vieux Monde.
L’état actuel de nos connaissances permet-il de préciser davantage ?
Le rôle de l’Asie, et particulièrement de l’Asie méridionale, a dû être considérable. Les fossiles des Siwalik nous montrent qu’il y a eu là, vers le M ocène supérieur et le Pliocène inférieur, un mouvement de vie tout à fait extraordinaire, notamment chez les Primates supérieurs. En présence du nombre et de la diversité des formes de grands Singes fossiles déjà décrites, on a l’impression que l’Asie devait être à ce moment le laboratoire où s’élaborait la différenc'ation des ancêtres des Hominiens. Et l’Inde nous apparaît de plus en plus comme un très vieux centre de culture préhistorique.
Le paléontologiste américain Matthew, dans un mémoire très suggestif (1), a donné les raisons qui lui font croire que le centre de dispersion de l’Humanité doit être placé, plus au Nord, vers le grand Plateau central asiatique. Il insiste sur cette remarque, déjà souvent formulée, que les races humaines actuelles considérées comme les plus primitives se trouvent dans les régions les plus éloignées de ce centre : Australiens, Andamans, Veddahs, Négritos et Négrilles africains, Boschimans, Fuégiens de l’extrême Sud Américain, Esquimaux de l’extrême Nord. La théorie se heurte à une difficulté tenant à la fraîcheur, sinon à la rigueur probable du climat de l’Asie centrale à cette époque. Mais l’hypothèse, souvent émise, que les premiers Hommes furent d’abord adaptés à un climat tropical ne saurait être que partiellement vraie. Il est plus rationnel de considérer la perte des poils dans le genre humain comme produite par l’usage des vêtements que de l’attribuer à de simples changements de climat.
(1) Matthew (W. D.), Climateand évolution (Annals of fhe New- York Acad, of Sc., XXIV, 1915).
L’hypothèse de Matthew concorde avec celle que de Quatrefages a exposée depuis longtemps et soutenue avec talent, en s’appuyant à la fois sur l’étude des populations humaines actuelles et sur la distribution corrélative des trois grands types linguistiques : langues monosyllabiques, langues agglutinatives, langues à flexion (1). Mais les spéculations de Quatrefages portent sur des faits anthropologiques bien rapprochés de nous, sur une situation probablement fort différente de la situation originelle. De sorte que si nous pouvons admettre que l’Asie a dû jouer un grand rôle dans la diffusion et la distribution de groupes humains fort anciens, nous sommes beaucoup moins autorisés à déclarer qu’elle a été le théâtre de la transformation du stade anthropoïde préhumain en le stade humain. Nous n’avons pas le droit d’exclure, à cet égard, le continent africain, encore si plein de mystères et de promesses, et peut-être aussi quelque terre aujourd’hui effondrée sous les eaux d’un océan.
L’Anthropologie préhistorique est encore trop pauvre en documents ostéologiques pour qu’elle puisse reconstituer les généalogies et les migrations des êtres humains qui ont peuplé les divers continents à partir du centre d’élaboration et d’irradiation des premiers Hominiens. Les rares squelettes ou fragments de squelettes bien datés que nous possédons de nos plus lointains ancêtres ont été exhumés du sol de l’Europe occidentale. Or, cette région, je ne saurais trop le répéter, n’est qu’un cap avancé de l’Eurasie, une sorte de cul-de-sac où sont venus déferler les flots successifs de nombreuses marées humaines, et nullement un centre continental où nous puissions voir le théâtre d’une évolution continue, pas plus pour les Hommes que pour les autres Mammifères.
L’antiquité si considérable de la mâchoire d’Heidelberg nous oblige à admettre une antiquité plus fabuleuse encore pour les premiers représentants des Hominiens, et cette vue s’accorde avec les observations géologiques nous portant à croire que certains gisements de pierres taillées de l’Inde remontent peut-être à l’ère tertiaire. Il est impossible de rattacher l’Homme d’Heidelberg à l’un
(1) Introduction à l’étude des races humaines, p. 131.
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
des grands types humains dont il diffère complètement, à en juger, du moins, par sa mâchoire, le seul débris que nous en possédions. Il faut nécessairement en faire une espèce spéciale, et probablement un genre spécial, dont nous ne connaissons, jusqu’à présent, ni les tenants ni les aboutissants, mais qui est encore très simien.
Une suite innombrable de siècles sépare cet Homme d’Heidelberg de celui de Néanderthal, car la Géologie et la Paléontologie nous apprennent que les périodes archéologiques nommées par les préhistoriens Préchelléenne, Chelléenne, Acheuléenne, correspondent à une longue série de phénomènes physiques et biologiques et, par suite, à une durée immense, très supérieure à celle de la totalité des périodes archéologiques plus récentes.
La dispersion des instruments amygdaloïdes ne s'est pas faite seulement dans la direction de l’Europe ; elle s'est faite aussi dans toute l’Afrique, en Australie, en Amérique et cela suppose un passé d’une durée prodigieuse, à la condition toutefois d’admettre pour ces industries primitives une seule origine, plutôt que des productions spontanées et indépendantes pour chaque continent, ce qui est possible, mais peu probable. Peut-être cette origine est-elle plutôt africaine qu’asiatique, car il semble bien que l’industrie de notre plus vieux Paléolithique européen soit venue d’Afrique par les ponts terrestres reliant alors ce continent à l’Europe.
Quoiqu’il en soit, nous ne connaissons rien ou presque rien du corps des Hommes qui ont vécu chez nous pendant les longues époques séparant le dépôt des sables de Mauerdes dépôts de remplissage des cavernes d’où nous exhumons les squelettes de l’Homme moustiérien.
C’est, par contre, en pleine connaissance de cause que nous pouvons affirmer que V Homo Neanderthalensis , leur successeur dans l’Europe occidentale, est encore un isolé, quand on le compare aux divers représentants de l’Humanité actuelle. Peut-être descend-il de l’Homme d’Heidelberg ; peut-être représente-t-il un type nouveau, tout à fait différent de ceux de la faune chaude, et qui nous serait venu du Nord avec les glaciers et la faune froide qui l’accompagnent. C’est, en tous cas, une espèce particulière, la floraison terminale d’un rameau aujourd’hui flétri, desséché, de là branche des Hominiens. •
Nous commençons à soupçonner l’existence d’autres rameaux contemporains. Les Négroïdes de Grimaldi sont d’un âge géologique sensiblement égal à celui de la plupart de nos squelettes moustiériens, et ces Négroïdes, de contrées plus chaudes, rentrent déjà dans le grand groupe des formes actuelles. L’origine de celles-ci doit se perdre dans un passé encore plus lointain, comme paraît le montrer la découverte de Piltdown et peut-être aussi quelques autres trouvailles, que nous avons négligées de parti pris parce qu’elles n’offrent pas un état civil suffisamment en règle.
Toujours est-il qu’il nous faut arriver au Pléistocène supérieur, à l’âge du Renne, relativement beaucoup plus près de nous, pour constater d’une manière positive, indiscutable, la présence, sur notre sol, de formes humaines, supérieures à tous égards et se laissant maintenant comparer facilement aux types actuels des diverses parties du globe. Et il est intéressant d’observer que si ces Hommes, groupés autour du type dit de Cro-Mrgnon, sont déjà des Blancs, ils offrent parfois de nombreuses ressemblances, d’une part avec les Jaunes, d’autre part avec les Noirs.
La différenciation des types humains était donc déjà très avancée avant la fin des temps quaternaires. Les documents recueillis par l’Anthropologie préhistorique nous permettent, très imparfaitement d’ailleurs, de suivre les progrès de cette différenciation, sous de multiples influences, d’abord d’ordre physique, géographique, puis d’ordre politique, et de la voir aboutir à l’extraordinaire bariolage des groupements ethniques correspondant aux temps préhistoriques, protohistoriques et actuels.
Si réduite et si fragmentaire qu’elle soit, notre documentation européenne peut passer pour riche à côté de celle des autres grands compartiments de la surface terrestre. Et aucun essai de synthèse, même rudimentaire, ne saurait être tenté avant que l’Asie et l’Afrique nous aient révélé une partie des secrets qu’elles détiennent.
De la Paléontologie humaine asiatique, nous ne savons presque rien, en dehors de quelques données archéologiques, d’ailleurs très intéressantes. Mais tout est à faire dans ce continent au point de vue qui nous intéresse spécialement. Si nous pouvions, par quelque artifice magique, le débarrasser de son immense manteau de terrains
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
superficiels, que d’observations capitales nous serions appelés à enregistrer! D’après les derniers travaux des géologues, la puissante formation continentale de la « terre jaune », ou lœss, n’est pas simplement le produit d’une action éolienne récente. Elle représente, comme le Pampéen de l’Amérique du Sud, un complexe de couches d’origines diverses, et dont les premières, remontant au delà des
temps quaternaires, recèlent en abondance les restes de faunes
mammalogiques variées (1). Il y a tout lieu d’espérer que ces faunes comprenaient des êtres humains ou prc humains dont la science pourra, un jour ou F attire, faire l’étude.
De l’Afrique nous n’avons, en dehors du squelette fort douteux d’Oldoway et du très curieux crâne de Broken Hill d’aspect récent, que les fragments de Boskop, comme documents ostéologiques humains pouvant être attribués à une période géologique antérieure à la période actuelle. Mais n’est-il pas curieux d’observer que nous sommes déjà ici en présence d’un type africain?
La même remarque peut se faire à propos des crânes de Talgai et de Wadjak qui se reconnaissent, par tous leurs caractères, comme ceux de pré- Australiens.
Enfin les crânes les plus anciens des deux Amériques, quels que soient d’ailleurs leurs degrés d’antiquité, ont déjà les principaux traits des crânes des Américains ou plutôt des Amérindiens.
De ces documents, si peu nombreux, si épars, si éloignés les uns des autres, il semble pourtant résulter un fait du plus haut intérêt, c’est que la différenciation et la mise en place géographique des principaux types humains remontent partout très loin dans le passé, De ce nouveau point de vue, l’Humanité nous apparaît encore prodigieusement vieille ; son développement est lié à, une série formidable d’événements dont nous ne sommes pas encore à même de suivre ou de rétablir la succession complète, ni au point de vue géologique, ni au point de vue anthropologique.
Nos connaissances sur l’évolution physique des Hominiens sont donc encore très rudimentaires. Il faut distinguer avec soin cette
(1) Anderson (J. G.), Preliminary description of a bone-deposit at Chow-Kou-Tien in Fang-Shan-Hsien, Chili Province (Geografiÿka Annuler, 1919).
évolution physique de l’évolution morale ou intellectuelle, L étude de celle-ci est un peu plus avancée, à cause de l’immense quantité de faits révélés en tous pays par l’archéologie préhistorique, le encore, nous ne pouvons tenter cependant que des synthèses partielles, régionales. Comme l’a dit J. de Morgan (1), « le malheur vient que la plupart | des pays ] où se sont développées les premières civilisations offrent de telles conditions que les recherches y sont particulièrement difficiles ».
Dans l’Europe occidentale, particulièrement favoriséeà cet égard, il est possible de retracer un tableau d’ensemble, assez fidèle, du moins quant aux premiers plans, c’est-à-dire quant aux âges préhistoriques les plus près de nous. C’est ainsi qu’au delà des temps correspondant à l’histoire ancienne des historiens, laquelle n’est en réalité qu’une histoire ultra-moderne pour le préhistorien et à plus forte raison pour le paléontologiste, nous connaissons assez bien les mœurs des Hommes néolithiques et des Hommes de l’âge du Renne.
Leur développement intellectuel et moral, leur culture se laissent facilement comparer à l’état de certaines populations qui vivent encore, ou qui vivaient naguère, dans des conditions de sauvagerie plus ou moins grande. Les parallélismes peuvent se poursuivre jusque dans un grand nombre de détails relatifs aussi bien à la vie psychique et morale qu’à la vie matérielle. Toute une série de faits ethnographiques nous révèlent sensiblement la même mentalité et le même niveau de développement intellectuel. L’Humanité de l’âge du Renne de nos pays est déjà une Humanité supérieure, essentiellement semblable à l’Humanité actuelle, douée de la même intelligence, du même génie inventif, des mêmes sentiments.
Nos Hommes moustiériens, beaucoup plus anciens, vivaient dans un état plus primitif, à tous égards. Mais il est encore possible de les rapprocher, sinon au point de vue physique, du moins au point de vue moral, de quelques populations particulièrement attardées de certaines régions du globe et menant une vie singulièrement voisine de celle que devait mener Y Homo N eandeithalensis . Celuici est déjà un Homme, malgré l’infériorité morphologique de son cerveau, et nullement un pré-Homme, car avec son squelette gisent
(1) Les premières civilisations, p. 39. Voir aussi, du même auteur : L’Humanité préhistorique, Paris, 1921.
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
pêle-mêle les instruments de pierre qu’il savait fabriquer, les charbons et les cendres des foyers qu’il savait allumer et alimenter. Ses moyens d’action sont déjà ceux de certains sauvages actuels. Et si les naturalistes, abandonnant leurs méthodes générales, donnaient la prééminence aux caractères intellectuels pour classer les êtres qu’ils étudient, il n’y aurait pas lieu de séparer, à titre spécifique, Y Homo Neanderthalensis des Hommes actuels, tandis, nous l’avons vu, qu’on ne peut lui refriser cette distinction d’après ses caractères physiques.
Nous savons bien peu de chose de l’ethnographie des populations qui ont occupé si longuement notre sol et une grande partie de la surface terrestre aux époques acheuléenne et chelléenne. Nous pouvons affirmer toutefois qu’elles aussi étaient composées de vrais Hommes dans toute l’acception du mot, au moral comme au physique, car ces Hommes savaient, avec des matériaux choisis, fabriquer des outils, de beaux outils ; un sentiment esthétique accompagnait déjà chez eux le génie de l’invention, car les formes élégantes des silex de Saint- Acheul représentent une première recherche d’art. Ils savaient faire du feu, l’acte humain par excellence, celui qui est à la base de tous les progrès futurs, qui contient en puissance toutes les civilisations, celui dont la découverte « constitue le fait de génie le mieux caractérisé dont l’Humanité puisse se vanter » (1).
Certes, l’invention des premiers instruments, la production du feu sont les résultats de phénomènes intellectuels aussi merveilleux que les plus grandes inventions modernes qu’elles ont permis d’accomplir. Et à cet égard, on ne peut se refuser d’admettre la ‘loi de constance intellectuelle de Rémy de Gourmont, ni, jusqu’à un certain point, la doctrine de « l’unité psychique » de certains anthropologistes philosophes.
Quant à Y Homo Heidelbergensis , il n’était peut-être qu’un pré- Homme, un précurseur. Nous n’avons pas le droit d’affirmer, bien que cela soit possible, qu’il parlait un langage articulé, qu’il savait allumer du feu et tailler des pierres, qu’il réalisait déjà Y Homo faber de Bergson (2).
(1) Rémy de Gourmont, Promenades philosophiques, 2e série, 1908, p. 11.
(2) « Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’Homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber » (H Bergson, L’évolution créatrice, 22e éd., 1920, p. 151).
Il serait très important, pour fixer le point capital de révolution de l’Humanité, de pouvoir saisir le moment où l’Anthropoïde préhumain, arrivant d’un seul coup à la dignité humaine, à laquelle son évolution physique et cérébrale l’avait préparé, a su, d’une part, allumer et entretenir le feu et, d’autre part, a su passer de l’acte consistant à se servir d’un caillou brut à la fabrication d’xxn instrument.
Sur l’invention du feu, nous n’avons que des notions très vagues. Les plus vieux gisements archéologiques des cavernes, certaines couches dans lesquelles on ne trouve que l’industrie acheuléenne et même chelléenne renferment déjà des morceaux de charbon et des cendres. Mais nous ne sommes pas sûrs que certains gisements, plus anciens encore, que les Préhistoriens attribuent également à leur
Chelléen et à leur Préchelléen, nous apportent les mêmes témoi-
gnages. Quant à l’invention des premiers outils, elle constitue un problème dont la solution scientifique se fera peut-être attendre encore longtemps, pour les raisons que j’ai exposées à propos de la séduisante théorie des éolithes.
Telles sont, à mon sens, les principales conclusions qu’on peut tirer actuellement de nos connaissances en Paléontologie humaine. Un jour viendra où des matériaux beaucoup plus nombreux, recueillis un peu partout, rendront l’histoire des premiers Hommes un peu moins obscure et moins discontinue. Dès aujourd’hui, il est permis de proclamer que le groupe des Hominiens est plxxs touffu, plus diversifié qu’on ne l’avait supposé et que ce groupe a obéi, dans son évolution, axix lois biologiques qxxi régissent toxxs les êtres, des plus humbles aux plus puissants.
Déjà qxielqxxes écrivains avaient su dégager, de la masse des raisons historiques, certaines causes d’un caractère général, indépendantes des facteurs plus artificiels et dominant ces derniers. Ils avaient entrevu le lien qui existe entre l’histoire humaine et l’histoire naturelle, les relations étroites qui régnent entre les lois des empires et celles des êtres organisés. « Il y a, disait notamment Edgar Quinet, des points commxins entre les révolutions dxx globe et les révolutions du genre «humain, comme si elles appartenaient, les
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
unes et les autres, à un même plan qui se déploie d’âge en âge... Toutes les lois élémentaires de la Paléontologie se retrouvent et peuvent se vérifier sur de vastes proportions dans l’histoire des sociétés humaines. Les mots changent, le principe reste le même dans la nature fossile et dans le monde de l’Humanité » a».
En nous montrant que l’Humanité est toujours allée en progressant depuis les quelques milliers d'années dont l’Histoire s’occupe, celle-ci nous avait appris que cette évolution progressive s’est accomplie d’une manière discontinue, en ce sens qu’elle n’est pas l’œuvre de la totalité des Hommes agissant simultanément ou sur les mêmes points, mais celle de groupes divers et successifs, agissant en différents pays. Nous savions également, par elle, que les groupements purement ethniques ont, comme les groupes plus naturels, une durée limitée ; qu’ils naissent, s’accroissent et meurent, et que souvent, pour ne pas dire toujours, leur chute fatale suit de très près leur apogée. De telles disparitions n’entraînent pas l’arrêt du mouvement progressif de la collectivité humaine. Ce mouvement est repris par d’autres groupes restés dans l’ombre jusque-là et qui, s’appropriant les résultats acquis par leurs prédécesseurs, se développent eux-mêmes plus ou moins rapidement et enrichissent à leur tour le trésor intellectuel commun avant de succomber de la même manière, On peut représenter le perfectionnement général de l’Humanité, dans les temps historiques, comme la somme des progrès partiels accomplis par la répétition de cette sorte de cycle.
Ce phénomène de relais, dans le temps et dans l’espace, par lequel s’affirme, une fois de plus, la grande solidarité humaine, et qui est ttne notion banale en histoire, n’est pas particulier à celleci. La Paléontologie humaine nous apprend qu’il s’est exercé de la même manière dans les temps préhistoriqttes et même dans les temps géologiques. 11 n’est qu’un aspect particulier du mécanisme évolutif que nous révèle la Paléontologie générale dans son travail de reconstitution généalogique d’un groupe d’animaux quelconque.
Il y a progrès évident, en effet, du Paléolithique inférieur au Paléolithique supérieur, de celui-ci au Néolithique, du Néolithique
(1) Edgar Quinet, La Création, t. II, p. 227.
atix âges métalliques et de ces derniers aux temps historiques. Mais ce progrès est l’œuvre additionnée de populations très différentes les unes des autres et de contrées diverses.
Le phénomène de continuité du perfectionnement graduel de l’Humanité, depuis l’utilisation du premier silex et du premier foyer, ne saurait donc être représenté par une ligne droite, ascensionnelle, mais par une succession de lignes brisées, dont les divers éléments s’articulent à la manière des ramifications de certains végétaux. Cette continuité n’est ainsi que la résultante apparente de progrès partiels et discontinus qui se prolongent en la branche terminale la plus élevée. Celle-ci, dans l’exemple qui nous occupe , est formée d’une succession d’éléments divers, dont chacun a servi de substratum au progrès, à un moment donné, mais dont aucun ne saurait se flatter d’en avoir eu le privilège exclusif. A toutes les époques et dans tous les groupes de créatures, il y a eu des êtres en avance et des êtres en retard. Ceux-ci succombent sous la poussée des premiers, en attendant que les nouveaux maîtres de l’heure subissent le même sort. Quels exemples plus frappants de ces phénomènes nous révèlent les grands faits préhistoriques : les successions brusques de l'âge du Renne au Moustiérien, du Néolithique à l'âge du Renne, etc.?
Dans cette longue suite de changements, de transformations, dont le résultat intégral est de faire monter toujours plus haut la branche terminale du système ramifié, beaucoup des éléments de ce système ont disparu pour ne plus reparaître, Il y a eu extinction de certains groupes : tel celui de Y Homo Neander thalensis. Leur place a été prise par d’autres groupes dont le développement, resté jusque-là à l’état latent, a pris tout à coup un grand essor.
Cela est vrai, non seulement des représentants successifs du genre Homo , mais aussi des précurseurs rattachant généalogiquement les Hominiens au grand tronc des Primates. Les ramifications de celui-ci se sont effectuées de la même manière, par divisions en branches, en rameaux, en ramuscules, dont les uns ont simplement végété avant de mourir, dont les autres ont donné des produits supérieurs et se sont flétris à leur tour pour être remplacés par de nouvelles pousses montées plus haut encore, mais dont la vigueur n’a eu ou n’aura, elle aussi, qu’un temps.
CONCLUSIONS GÉNÉRALES
L’Homme, malgré ses attributs supérieurs, rentre donc dans le cadre de l’organisation générale, et ne représente pas une exception parmi les êtres vivants. En remontant de l’histoire à la préhistoire et de celle-ci aux temps géologiques, nous le voyons toujours assujetti aux lois qui régissent l’évolution de tous les êtres. Et c’est ainsi que la PaléontologiehumaineetlaPaléontologie générale se montrent seules capables de nous faire bien comprendre la vraie place de l’Homme dans la Nature. Sa prééminence réelle, d’ordre purement intellectuel, acquise graduellement, au cours d’une lente et laborieuse évolution, lui permet aujourd’hui de soulever un coin du voile lui cachant à la fois l’humilité de ses origines et la gloire de
son ascension.
LISTE DES FIGURES
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