‹ les hommes frenetiquesChapitre 1 sur 17 · HARRISSON LE CRÉATEUR · texte numérisé non relu

HARRISSON LE CRÉATEUR

AU SIÈCLE D'AVÉRINE

Comme sept heures sonnaïient au méridien voisin, Harrisson parut sur la terrasse. Après cette journée passée tout entière dans l'atmosphère terrible du laboratoire souterrain, le jeune savant éprouvait une joie aiguë à respirer l'air frais chargé d'inépuisables odeurs végétales.

Ayant retiré son costume de travail, une blouse en soie naturelle doublée de pellicules isolantes, il tint un moment à bras tendus le vêtement grossier, puis il fit une pirouette et, d'un geste gamin, le lança soudain vers la droite. La blouse flotta en l'air une seconde et vint couvrir Samuel, le jeune mulâtre, qui, accroupi par là, jouait avec un petit chat.

Harrisson éclata de rire: le chat miaulait et Samuel s'agitait en criant sous les plis de l’étoffe.

- Sam ! damné garçon ! voici que vous foulez aux pieds ma blouse aux mille glorieuses taches ! Le respect ne saurait-il entrer en votre cervelle d'oiseau ?

- Mauvais |... mauvais !.. criait l'adolescent apeuré.

Débarrassé de la blouse, il reculait, serrant entre ses bras sa bête favorite.

- Mauvais garçon vous-même ! continua Harrisson. Quand vous aurez déchiré mon vêtement de cérémonie, comment pourrai-je aller dans le monde ?.. Et que dira notre grand poète Lahorie, qui me compare déjà à une bête d’Apocalypse ? Et que diront les Académies ?.…

Il parlait d’une voix joyeuse et sonore. Soudain, il se tut et s'immobilisa, l'air confus.

Alors, dans le silence tombé, une voix douce et grave se fit entendre :

- Mes fils, jouez !

Harrisson s’avança vers le devant de la terrasse où un vieillard reposait sur un fauteuil de forme ancienne.

- Maître ! murmura-t-il, je suis honteux d’avoir interrompu votre sommeil par ces gamineries bruyantes et stupides !

Une puissante tête blanche se détacha du haut dossier, une belle tête de patriarche aux yeux pleins d’une douceur infinie.

- Jouez, jeunes gens ! Toi, Luc, grand aîné au cerveau de lumière, toi, petit Samuel au rire étincelant, jouez sans contrainte !.. Le spectacle de votre gaieté est doux à mes yeux affaiblis.

- Mais vous dormiez, maître, et nous vous avons réveillé !.…

- Je dormais ?.. vous m'avez réveillé ?.. Cela est bien incertain !...Il n’est plus, pour moi, qu'incertitude... Le sommeil... la vie... la mort... Tout se mêle... Mais la gaieté est chose sûre et bonne...J e comprends votre gaieté. J'aime votre gaieté.

La voix devint plus douce encore, plus voilée, plus lointaine.

- Je crois avoir pensé... oui, pensé clairement... pendant ma longue vie orgueilleuse.. Cent ans, bientôt !.. cent ans qui passèrent comme une eau courante... comme le vent... Je disais : ceci est le vrai, cela est le faux ! Voici le juste et l’injuste !... Je pesais à poids exacts avec une dure loyauté... Maïs le soir est venu... Tout s’efface, tout s'étale... Mon âme ne distingue plus

sûrement la clarté de l'ombre... Mon âme est blanche et lisse... Voici le soir, miraculeux et doux... Voici le songe !.…

Le vieillard, de nouveau, ferma les yeux.

Déjà Samuel recommençait à jouer avec sa bête favorite. Il n'avait rien écouté... C'était un enfant curieusement arriéré, sans aucun symptôme morbide, cependant ; les experts psychologues voyaient en lui, non un malade, mais un spécimen de l'humanité aux âges néolithiques. En sa cervelle obscure, les mots les plus simples éveillaient seuls de fugitives images. D'une beauté parfaite, l'harmonie naturelle de ses gestes était une joie pour les yeux. Harrisson, aux heures de repos, le laïssait souvent jouer près de lui. Ce soir, pourtant, importuné par son manège, il le congédia.

Samuel, qui aimait la présence du savant, se fit un peu prier.

Harrisson, d’un geste, lui montra la sortie.

- Go!

L'enfant s'éloigna, triste, son chat entre les bras.

Le vieillard semblait dormir. Malgré l'approche du crépuscule, il faisait encore chaud. Sûr de n'être pas dérangé, Harrisson, avec un soupir de soulagement, Gta sa tunique ; puis il retira la mince pellicule isolante qui lui protégeait les mains et les

poignets.

Depuis un mois, il vivait dans son laboratoire privé, y passant toutes ses journées et une partie de ses nuits. Il y vivait seul, à cause de l'atmosphère infernale à laquelle ses aides ne s'habituaient pas; à cause, surtout, des dangers inconnus. Certes, contre les dangers ordinaires, toutes les précautions étaient prises. Harrisson ne craignait point ces dangers-là ; il s'était prouvé à lui-même l'impossibilité de l'accident actuellement explicable. Maïs il fallait compter avec de grosses, avec de

terribles surprises. Le domaine que le jeune savant explorait, ce domaine extravagant des impondérables, était d’une diversité inconcevable et, malgré de nombreux travaux, il demeurait encore d’une effrayante nouveauté.

Et Harrisson se comparait à quelque aventureux coureur des âges primitifs, quittant la horde pour pénétrer seul, toujours plus avant, dans le mystère d’une forêt inconnue. La forêt était sans bornes, peuplée de formes inimaginables et d’une mobilité telle que les images glissantes d'un rêve saugrenu eussent paru, en regard, choses stables, nettes, admissibles. Royaume de folie, plein de l’immense tremblement des chimères.

La folie! Un savant des siècles précédents et même, à l'heure présente, un penseur trop habitué aux vieilles règles en eussent peut-être senti le vent sur leur face. Mais lui, Harrisson, regardait, sans trouble, chavirer les idoles, s'évanouir les systèmes qui, depuis des siècles, formaient les assises de l'esprit humain.

Il observait, mesurait, comptait ; il notait d’effarants résultats, et il levait les épaules quand un philosophe, du haut de son ignorance, l’accusait de rajeunir simplement de vieilles utopies, de propager des absurdités élémentaires.

Une joie virile lui gonfla la poitrine : ses recherches, une fois de plus, venaient d'aboutir. Non point à un résultat définitif comme il n’en existe que dans l'esprit des ignorants et des poètes, mais à un résultat qui compterait néanmoins dans l’histoire des tâtonnements humains.

Par lui, une nouvelle conjonction de forces s'était opérée. Il venait de faire ce qu'aucun homme n'avait jamais fait. Une fois de plus, pendant une brève minute, en un point singulier, il venait véritablement de créer.

Comment cette découverte serait-elle accueillie ? Il y avait là un fait étrangement nouveau, un fait déconcertant, anar-

ne

chique. Sans doute, une résistance vive allait se prononcer. Les physiciens attardés aux vieilles méthodes souriraient ; des philosophes se boucheraient un peu plus les oreilles, des rhéteurs balanceraient de ronflantes périodes, des plaisantins feraient des mots, des poètes essoufflés exhaleraient une fois de plus l'hymne sempiternel au passé et couvriraient de fleurs les idoles chancelantes.

- Et, demain, j'aurai raison contre tous ces bavardés !

Harrisson s'était allongé sur un divan très bas au fond de la terrasse. Devant ses yeux, la campagne s'étendait, calme et somptueuse ; un vent tiède poussait des bouffées odorantes ; le jour s’atténuait dans un bonheur langoureux.

Harrisson sentait se dissiper sa fatigue. La dernière phrase du vieillard vint sur ses lèvres :

- Voici le soir..le soir miraculeux et doux...

Les regards du jeune homme se posèrent avec une tendresse respectueuse sur la haute figure blanche aux yeux clos ; et il murmura :

- Le plus beau cerveau qui fut jamais !... Il en est au rêve, au miracle... Comme il baisse !.. Cent ans, hélas !

Il se remémora l’étonnante histoire de cet homme, de ce grand Avérine qui, déjà, aux yeux des masses populaires, prenait place parmi les figures de légende. Né au début du cinquième siècle de l'ère universelle, abandonné par ses parents, complètement illettré à douze ans, aide-cuisinier à quinze, puis frotteur, puis mécanicien, faisant trois ou quatre cents fois le tour de la planète à bord des grands express aériens, il se trouvait, à vingt-cinq ans, garçon de laboratoire dans un institut de recherches péruvien. On commençait à parler de lui en 452 : il attirait l'attention du monde savant et industriel par une synthèse des albuminoïdes mille fois plus simple, plus rapide, que celles connues jusqu'à ce jour.

D'autres découvertes avaient suivi, présentant toujours le même caractère de surprenante aisance. Puis, en 457, un coup de foudre : le problème de l’éther était résolu !

Depuis des siècles, l'élite humaine se sentait arrêtée là, perdue en plein brouillard, aux limites de la science et de la métaphysique. Et voici qu'un jeune savant, connu, certes, mais non des plus célèbres, jetait avec hardiesse, vers la rive inaccessible, un élégant pont de lumière ! L'éther devenait une réalité sensible, justiciable des procédés ordinaires de l’investigation scientifique.

Toute l'humanité pensante avait été secouée de surprise ! Et puis, aussitôt, des discussions passionnées et fécondes s'étaient élevées ; les théories s'étaient affrontées, avaient croulé l'une après l’autre, avec une rapidité jusqu'alors inconnue. On assistait depuis cette époque à un bouillonnement désordonné des curiosités ; toutes les audaces semblaient légitimes ; l'esprit humain s'élançait pour une nouvelle et merveilleuse étape.

Bien que les travaux des savants fussent désintéressés et que la spéculation pure fût plus que jamais en honneur, des changements considérables survenaient néanmoins dans la marche de la civilisation ; des possibilités fantastiques apparaissaient à l'horizon. Il y avait un peu d'inquiétude, et même un peu de désarroi dans les âmes, mais l'humanité, dans son ensemble, avançait d’un pas allègre, à une vitesse grandissante, vers des lendemains aventureux dont rien d'historique ne pouvait donner l'idée.

Pour les temps à venir, le principal artisan de cette évolution formidable serait, sans nul doute, ce vieillard immobile, chargé d’ans, chargé d'honneurs, et que tous les savants de la planète se préparaient à fêter encore une fois, à l’occasion de ses cent ans. Le cinquième siècle de l'ère universelle porterait le nom de siècle d’Avérine. Il le portait déjà.

Harrisson, élève préféré du maître et véritablement son fils spirituel, avait l'ambition de continuer le grand œuvre. Il dirigeait l'institut Avérine, en ce vieux pays de France, célèbre par la richesse de ses souvenirs, la lumière délicate de son ciel, la douceur de ses horizons reposants ; en ce vieux pays charmant dont le clair langage avait fini, après bien des vicissitudes, par s'imposer à l'élite humaine, tandis que l'anglais, première langue universelle, perdait rapidement sa pureté et donnait naissance à d’instables patois.

Avérine habitait, à flanc de coteau, une maison rustique de style nettement archaïque, avec une charpente de bois, des murs de pierres et une couverture de tuiles rouges : une villa selon le goût d'un modeste bourgeois au déclin de l'ère chrétienne. Un beau parc entourait les bâtiments. À droite et à gauche, strictement alignées, d’autres habitations, séparées par de grasses cultures et d’odorants vergers. C'étaient, pour la plupart, des maisons d'agriculteurs, très modernes et très cossues, dont les toitures métalliques luisaient comme autant de miroirs multicolores. Quelques artisans ou fonctionnaires, employés aux centrales industrielles, habitaient également les environs; leurs maisons, plus modestes, s’alignaient en direction perpendiculaire ou se groupaient en éventail autour de la gare d'avions qui desservait la contrée.

Au fond de la vallée, une rivière miroitait. Pendant de longs siècles, les hommes avaient utilisé la force vive de ses eaux ; mais la science moderne avait libéré la nature. Toutes les installations hydro-électriques avaient disparu. Du moins, il n’en restait plus que de rares vestiges, sauvés par la piété des archéologues : pans de murs envahis par le lierre, turbines, dynamos rongées par les oxydes ; une machinerie compliquée, puérile et charmante que les poètes, à court d'inspiration, chantaient inlassablement. La rivière coulait librement entre des peupliers à fleurs et des saules améliorés dont les chatons énormes fournissaient un parfum inimitable, fort recherché par les élégantes.

Devant le beau paysage calme, Harrisson rêvait. Un bruit grandissant lui fit lever les yeux. Parmi de rapides et silencieux avions, deux antiques aérobus, dont la silhouette rappelait vaguement celle des oiseaux, glissaient bas sous un plafond de nuages. On entendait, sur le premier, le tac-tac d'un propulseur électrique ; le second, plus ancien encore et qu'on eût pu croire sorti d'un musée historique, progressait grâce à un moteur à explosions dont le ronflement emplissait l'espace. Derrière les deux aérobus flottaient des banderoles lumineuses.

Soudain, comme ils passaient sur la vallée, ils lâchèrent des bombes d'artifice qui éclatèrent avec un bruit mou ; une pluie de feu multicolore tomba.

Avérine, à son tour, avait levé la tête.

— Qu'est ceci ? demanda-t-il.

Harrisson s'approcha.

- Maître, ce sont, je pense, des étudiants en goguette.. d'insouciants casse-cou qui ont déniché, je ne sais où, ces hasardeuses guimbardes, afin d’'ahurir les gens paisibles.…. J'ai fait pis, jadis !...

Le vieillard eut un sourire indulgent.

Harrisson, tout en parlant, avait appuyé sur un bouton et tourné vers lui le pavillon d’un écouteur. Le bruit des moteurs fut assourdissant, puis il cessa tout à coup : les deux aérobus planaient dans le vent. Alors on entendit des voix juvéniles, des chants et aussi - ce qui déplut à Harrisson - des éclats de rire saccadés, inextinguibles, anormaux, qui prouvaient, hélas ! que le vice nouveau, l'abus des hilarants, avait déjà touché cette belle jeunesse.

- Les fous !... Les pauvres fous ! murmura-t-il.

Une nouvelle pluie de flammèches s'éparpilla dans le vide, non loin de la gare d'avions.

Et Harrisson dit encore :

- Les imprudents !... Pourvu qu'ils n’aillent point couper la zone aérienne d'énergie avec leurs moteurs antédiluviens et toute leur ferraille !.…

Comme il parlait ainsi, un signal monta de la gare voisine : un surveillant avait aperçu les promeneurs, et il interdisait la zone dangereuse.

Les aérobus continuèrent cependant d'avancer, mais le signal d'arrêt parut de nouveau, fut répété trois fois : le surveillant se fâchait et menaçait. Alors, des deux aérobus une longue huée tomba; on entendit des coups de sifflet, des cris d'animaux, puis un couplet narquois, chanté en chœur : sur un air populaire, en vieux français de la décadence, les étudiants proclamaient à la face du ciel les infortunes conjugales du chef de gare.

Les aérobus, lourdement cabrés, piquèrent vers les nuages.

Le crépuscule était tout à fait venu. Dans les hauteurs du ciel, des phares d'avions isolés s’allumaient comme de grosses étoiles. Un long express aérien, ramenant des travailleurs jaunes, filait vers l’est, tous ses hublots éclairés. Sur la terre, enfin, les rampes fluorescentes festonnaient déjà quelques maisons et, à la cime des grands arbres, dans les parcs des agriculteurs, des réseaux photophores disposés en aigrettes répandaient une douce lueur bleuâtre.

Avérine se leva pour le dîner.

Dans la salle à manger rustique, les enfants occupaient les places d'honneur autour du maître. On voyait là Samuel et la compagne habituelle de ses jeux, Flore, une négrillonne aux yeux d'émail ; puis, des enfants du voisinage, des Gaulois à la tête ronde, bruyants et facilement émerveillés. Le personnel de la maison, moins les fonctionnaires cuisiniers qui dînaient un peu plus tard, venait immédiatement après les enfants. Avérine

aimait les jeunes gens et les hommes de peine, au parler simple et ingénu. Longtemps, il avait pris plaisir à les servir lui-même ; maintenant, il se contentait de les rassembler autour de lui et il souriait à leur joie.

Harrisson occupait l’autre bout de la table avec ses compagnons de travail : deux savants d'âge mûr et une jeune fille de vingt-cinq ans à peine, Lygie Rod, déjà célèbre par ses travaux sur le rôle des attractions tourbillonnaires dans l’évolution du protoplasme tumultueux. Lygie Rod avait perdu, l’année précédente, deux doigts de la main gauche dans un accident de laboratoire ; dans son blanc visage régulier, ses yeux calmes semblaient des sources profondes.

Il y avait seulement deux convives étrangers : un couple de passage, qu'une parenté lointaine unissait à l’un des savants. L'homme, un mondain quelconque, s'ennuyait auprès de Lygie. La femme, habillée à l'antique, portait les cheveux longs; sa robe, généreusement échancrée, laissait voir des épaules d'un galbe très pur, mais peintes en bleu pervenche selon la mode atroce lancée, au début de la semaine, par une célèbre courtisane japonaise. Elle portait, suspendue à son poignet gauche par un fil de platine, une petite boîte renfermant des pilules hilarantes. Dès le début du repas, elle avait furtivement puisé dans cette boîte et, déjà excitée par cette dose légère de poison, elle riait de tout, les yeux brillants, le sang aux joues, inquiétante et jolie.

Une simplicité archaïque régnait à la table d’Avérine, et les deux étrangers, habitués au luxe des caravansérails modernes, n'en croyaient pas leurs yeux.

La chère, toutefois, était abondante et saine. Sauf pour les légumes améliorés aux arômes très fugaces, que l’on préparait sous pression, à basse température, on s'en tenait, chez Avérine, aux vieilles traditions de la cuisine française.

Les fruits couvraient la table. Les fruits étaient d’ailleurs un luxe permis aux plus humbles. En tout pays, ils arrivaient des quatre coins du monde. Chez Avérine, on prisait surtout les fruits indigènes de saison que fournissaient les riches vergers du voisinage, fruits énormes au coloris éclatant, aux parfums si variés et si suaves que l'ingéniosité des chimistes ne parvenaïit pas encore à les imiter parfaitement.

Et c'étaient non seulement les fruits appréciés des anciens, mais des espèces nouvelles, obtenues par des procédés de sélection ultra-rapides qui aboutissaient à des résultats merveilleux en quelques générations seulement.

Presque tous les fruits sauvages, les baies les plus insipides, les plus âcres, avaient attiré l'attention des horticulteurs. Les baies vénéneuses même étaient devenues de lourds fruits savoureux, vite recherchés par les gourmets. La baie de l’aubépine, celle de la douce-amère, le fruit de l’églantier, la pomme de pin, le marron d'Inde figuraient sur les meilleures tables tout aussi bien que chez les petites gens. Depuis une semaine, Harrisson, que ses travaux occupaient au point de lui faire oublier les repas, n'avait vécu que de faïînes au fond de son laboratoire.

Ce soir-là, au contraire, le savant, tout à la joie de sa victoire appréciait les mets en connaisseur ; il se détendait, montrait de la jovialité et de l’insouciance. Les yeux de Lygie rencontrèrent les siens; il devina leur muette interrogation. Penché vers la jeune fille, il murmura :

- Oui !...je crois que nous tenons le succès. Lygie répondit à voix basse :

- Compliments !...C'est une grande œuvre !

- C'est votre œuvre, Lygie, autant que la mienne !

Une flamme de joie brilla dans les yeux calmes, mais ce fut très bref. La jeune fille baïssa son front blanc et, seul, le tremblement léger de ses mains révélait encore son émotion.

Harrisson reprit du même ton confidentiel :

- Pour le moment, je vous demande la discrétion. surtout devant cette évaporée…

L'étrangère riait, la tête renversée, le regard ivre. Prévenant un nouveau geste vers la boîte au poison, Harrisson lui offrit la première tranche d’un énorme et appétissant gland de Bretagne que l’on venait de servir. Et il récita, d’une voix joyeuse, les vers d'un poète gourmand qui avait célébré la succulence de ce fruit moderne, pain du pauvre, régal du riche, aliment préféré de l'enfant et du vieillard. Tous les convives applaudirent et burent à Harrisson. Le vin de myrtille, pétillant et parfumé, tremblait dans des coupes rustiques de cristal rose.

Au coup de cloche de la cuisine, le repas prit fin. Les deux préparateurs et Lygie se levèrent aussitôt pour aller servir à leur tour les fonctionnaires cuisiniers.

Ayant pris congé d'Avérine, les deux invités se retirèrent. La jeune femme prétendait visiter une exposition de chapeaux et assister ensuite à un rallye aérien au-dessus de l’Archipel. L'homme grommelait, disant qu'il venait de faire presque le tour du monde, que cela lui semblait suffisant pour un jour et qu'il n'éprouvait nullement le besoin de passer encore une partie de la nuit dans les nuages. Il eût préféré revenir tout de suite aux Açores, où il habitait. Il finit cependant par céder.

Harrisson accompagna les invités jusqu'à leur avion. C'était un biplace luxueux, allongé en forme de cigare et capitonné à l'oxygène comprimé. La désintégration d'un sel de potassium fournissait la chaleur, l'éclairage et l'énergie motrice; ralentie ou accélérée à volonté, elle permettait la promenade nonchalante aussi bien que les vitesses météoriques. Grâce à un dispo-

sitif très simple, on pouvait d’ailleurs utiliser l'énergie des lignes publiques.

Ayant puisé une fois de plus dans sa petite boîte, la jeune femme tendit la main à Harrisson, puis s’allongea sur les coussins. L'homme, étendu à l'avant, manœuvrait déjà de délicats leviers. Le capot rabattu, l'appareil s'éleva droit, entre les arbres du parc ; après quelques secondes d'une progression oblique assez lente, la vitesse augmenta rapidement. L'avion fila vers l’est, passant comme un bolide au-dessus de la zone des grands express.

Harrisson revint à la villa et gagna la bibliothèque. Au bout d'un moment, les deux préparateurs l'y rejoignirent. Le succès de Harrisson était un peu leur succès ; l'émotion et la fatigue pâlissaient leur visage. Harassés par le travail formidable des jours précédents, ils se retirèrent bientôt.

Demeuré seul, Harrisson ouvrit une fenêtre. Il faisait encore chaud ; la nuit douce enveloppait le monde. Dépourvus de réseaux photophores, les arbres du parc mêlaient leurs branches noires. Au crépuscule, les oiseaux du voisinage venaient se réfugier là, lorsque naïissaient d’inquiétantes lueurs dans les vergers, les forceries et les parcs des agriculteurs. En face de la fenêtre, dans un vieux chêne sauvage, un rossignol commença de chanter. La villa reposait; tous les écouteurs étant fermés, les bruits lointains n'’arrivaient pas. Seule, au milieu du silence, cette petite chanson s'épanouissait, telle une fleur ardente hors d’un calice d'ombre.

Les frondaisons du parc rustique masquaient l'horizon, et il ne montait des campagnes environnantes qu'une lueur diffuse. Dans les hauteurs du ciel, de rares et silencieux avions passaient, dont les phares avaient des scintillements d'étoiles. La sérénité de l'heure était telle qu'on eût pu se croire ramené dans le lointain des âges. Dix siècles auparavant, vers le vingtième de

l'ère chrétienne, il y avait peut-être, en ce point de la terre, une maison à peu près semblable à celle d’Avérine et de grands arbres sauvages où, par les belles nuits d'été, les rossignols venaient chanter... Malgré l’industrie des hommes, malgré leur immense effort, certains aspects du monde demeuraient, certaines scènes se renouvelaient, très peu différentes d’ère en ère.

Harrisson eut un sourire. Il pensait :

- Voilà un thème banal à souhait... que je pourrais passer à notre Lahorie... Mais il l’a déjà traité cent fois !

Il ferma la fenêtre et se mit à songer à la vie des hommes qui avaient habité cette contrée mille ans plus tôt... Sa pensée ne se perdait pas longtemps dans la rêverie vague. Le papillotement soudain d’un photophore mal réglé ramena son attention sur une question précise : il se demanda si, au vingtième siècle de l'ère précédente, l'antique lampe à phosphorescence, premier essai d'éclairage rationnel, était d’un usage courant. Plusieurs ouvrages scientifiques, rapidement consultés, ne le renseignèrent point. Il chercha sur les derniers rayons de la bibliothèque, où étaient relégués les principales œuvres contemporaines et quelques ouvrages de philosophie ou d'histoire.

Une Histoire générale de la civilisation, du dix-huitième siècle chrétien au cinquième siècle de l'ère universelle, s'offrit à ses yeux. C'était un ouvrage considérable ; imprimé en violet sur métal inoxydable, il ne comptait pas moins de deux mille pages d'un texte serré; malgré la minceur extrême des feuillets et la légèreté de la couverture en aluminium poreux, il pesait presque autant que tel in-seize antique, imprimé sur grand papier.

Harrisson ouvrit le livre. L'historien n'était pas beaucoup plus explicite que les savants. Il parlait bien, à plusieurs reprises, d'éclairage « électrique », maïs ce terme vague, qui pouvait en effet s'appliquer à la lampe à mercure, pouvait tout aussi bien désigner divers procédés d'éclairage plus primitifs, plus

Dire

barbares, tels, par exemple, que la simple incandescence d'un fil métallique.

Harrisson, pourtant, continua de feuilleter l'ouvrage dont le ton lui plaisait. Ecrivant l’histoire de l’humanité à l’âge scientifique, l’auteur, avec une implacable logique, démontrait qu’à l'origine de tout changement dans la marche de la civilisation, on trouvait une découverte dont personne, le plus souvent, n'avait tout d’abord mesuré l'importance. À l'encontre de plusieurs de ses confrères, l'historien soutenait que ni les philosophes, ni les moralistes, ni les poètes, ni les guerriers, ni les légistes ne dirigeaient l'humanité ; leur action personnelle n'était que secondaire, momentanée, locale et sans prolongements. Les vrais dirigeants étaient de modestes chercheurs à peine connus de leurs contemporains et qui poursuivaient, dans le silence des laboratoires, leurs recherches désintéressées. Chacun de leurs gestes se répercutait à l'infini ; la découverte en apparence la plus insignifiante pouvait ébranler tout l'édifice social.

L'auteur classait les événements sur un plan nouveau, suivant leur portée véritable. C'est ainsi qu'au dix-neuvième siècle de l'ère chrétienne, ïl ïinsistait assez peu sur l'effort d'émancipation des masses et sur les rivalités sentimentales des peuples ; la grande affaire, c'était l'éveil scientifique des races supérieures, l'utilisation - encore bien grossière - de la vapeur et de l'électricité. On trouvait d'ailleurs, au dix-neuvième siècle, une date capitale de l’histoire humaine. En l'an 1867, un savant français, Niepce de Saint-Victor, découvrait par hasard la radioactivité spontanée des sels d’urane; et cette découverte, qui passait, à l'époque, totalement inaperçue, - apparaissait maintenant au moins aussi importante que la découverte du feu par la horde primitive.

Le début du vingtième siècle marquait aussi une grande date. Un rêve millénaire se réalisait enfin : la navigation aérienne commençait. Navigation dangereuse, il est vrai, coûteuse, n'utilisant que des moyens grossiers et qui, malgré des

progrès assez rapides, n’'arrivait à jouer qu'un rôle secondaire dans la guerre européenne de 1914-1918.

L'historien mentionnaïit assez brièvement cette longue et sanglante échauffourée dont les causes semblaient, à distance, puériles et très confuses. Rien de bien nouveau d’ailleurs, pendant cette guerre : à peine quelques timides excursions d'avions dans l’arrière-pays, quelques tentatives féroces, mais maladroites, d'empoisonnement par les gaz.

Comme aux temps les plus reculés, les races belligérantes avaient envoyé à l'ennemi leurs jeunes mâles les plus vigoureux, auxquels on avait confié les armes de choc ; d’où une effroyable sélection à rebours.

Cette guerre, poursuivie pendant de longs mois, avec un acharnement terrible, par des armées nombreuses, merveilleusement disciplinées et pourvues d'engins déjà meurtriers, avait durement secoué le vieux monde.

La grandeur de la catastrophe aurait dû dessiller les yeux des plus aveugles. Il n’en avait rien été. Les hommes n'avaient pas compris qu’une ère nouvelle commençait, où la prudence, à défaut de bonté, deviendrait une vertu essentielle.

Aussitôt éteint le fracas des armes, les conflits d'orgueil ou d'intérêt avaient de nouveau enfiévré les cœurs ; de nouveau, les mains, encore saignantes, s'étaient crispées pour la menace. Jamais peut-être l'humanité n'avait manqué à ce point de clairvoyance et de bonne volonté. La science progressait rapidement, et peu de gens songeaient à s'étonner et à se méfier. L'intelligence semblait quelque peu assoupie ou désorientée. On voyait des chefs militaires rédiger gravement, à l'usage des guerriers de l'avenir, des traités de stratégie imités de l’antique. Les philosophes ratiocinaient, les poètes bégayaient ; des escouades de myopes occupaient des postes de guetteurs et barraient les carrefours de la pensée. En plus d'une contrée, de grossiers histrions se hissaient aux tréteaux populaires ; des

demi-fous, brandissant la matraque, réussissaient à se faire écouter.

Les masses, encore étourdies par le choc, sentant confusément le monde changer, hésitaient. Uniquement soucieuses de l'avenir immédiat, elles perdaient leurs vertus anciennes sans en acquérir de nouvelles et laissaient aller les choses avec une sorte de fatalisme désenchanté. Aucun peuple ne savait d’une façon précise ce qu'il voulait.

La fin du vingtième siècle et la première moitié du vingt et unième furent une époque d'expériences sociales désordonnées. L'une après l’autre, de puissantes collectivités se désagrégèrent. Les guerres civiles succédèrent aux guerres nationales. Une conception sommaire de la justice les rendait fréquentes et acharnées. Elles éclataient pour des motifs futiles ou absurdes. Dans l'intention d'éviter un malaise insignifiant, les hommes n'hésitaient pas à déclencher les pires catastrophes.

Il n'y avait plus, à proprement parler, d’armées ni de front de guerre. Toute la population était frappée, tout le pays ravagé. Des engins délicats et puissants, maniés aisément par des femmes ou des enfants, portaient la mort à de grandes distances. Les armes de choc étaient encore utilisées, mais perdaient peu à peu de leur importance. Les gaz toxiques tuaient beaucoup de monde ; des avions porteurs d’explosifs ou de poisons variés broyaient les villes ou les rendaient inhabitables. À plusieurs reprises, des ensemencements microbiens dépeuplèrent de vastes régions et le fléau menaça le monde entier.

Malgré tous ces soubresauts, l'humanité semblait progresser. La science, qui armait si terriblement les hommes pour le mal, les armait aussi pour le bien. Les masses étaient moins durement soumises à la loi du travail. La satisfaction des besoins primordiaux devenait de plus en plus facile. Les plus humbles connaissaient rarement les grandes privations ; en période de paix, bien que la rusticité diminuât et que des besoins nouveaux et artificiels se fissent jour, une certaine aisance économique

était à la portée de tous. L'humanité évoluait par saccades vers un avenir de bonheur pratique et moyen. Et la moralité individuelle semblait aussi, chez les races supérieures, légèrement grandir.

Au vingt-deuxième siècle, dans les vieux pays d'Europe et d'Amérique, là où, malgré le mélange des races, les hommes blancs dominaient encore, un ordre nouveau avait fini par s'établir. Nul n'eût osé y afficher un chauvinisme agressif ou prôner hargneusement la lutte des classes. À défaut de chaude sympathie entre les différents groupements d'hommes, l'instinct de conservation amortissait les chocs, poussait à la tolérance, aux concessions réciproques. D'ailleurs, si l'égalité n'existait nulle part, en fait, entre les individus ou entre les États, les apparences, du moins, étaient à peu près sauves. L'humanité de race blanche formait une vaste fédération de républiques égalitaires à intérêts communs et à tendances conciliantes.

En face, se dressait le bloc inquiétant des peuples jaunes. Ceux-ci, la science, comme le coup de baguette d’une fée, les avait tirés d’un long engourdissement. Le réveil avait été prodigieux. Leurs savants égalaient en réputation les savants d'Europe et d'Amérique ; leurs industriels, leurs commerçants, leurs banquiers envahissaient tous les marchés du globe; en même temps, une renaissance artistique sans précédent coïncidait chez eux avec une dépravation morale qui étonnait le vieux monde.

Venus trop vite à la civilisation scientifique, travaillés d'ailleurs par de puissantes associations xénophobes, ces peuples audacieux et brouillons faisaient planer la menace perpétuelle de désordres graves.

Dès le début du vingt-deuxième siècle, la guerre faillit éclater. Un physicien mandchou ayant découvert un procédé rapide pour la fabrication de l'or artificiel, les banquiers asiatiques profitèrent du trouble momentané des relations commerciales pour

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tenter d’assuijettir pratiquement certaines collectivités d'Afrique et d'Europe. Au Conseil des Nations, la prudence des diplomates apaisa le conflit, maïs les Blancs durent consentir à leurs adversaires de grands avantages.

Quinze ans plus tard, nouvelle alerte; cette fois encore, à l'occasion d’une acquisition scientifique importante et susceptible d'applications immédiates. Il s'agissait de la découverte, dans certains gisements du bassin de l’Orénoque, d’un métal voisin du plomb - on l’appela d’ailleurs le plomb Z - qui présentait cette particularité de se désintégrer, sous l'influence de radiations appropriées, avec une vitesse très facilement réglable. C'était, dans un avenir prochain, la possibilité d'obtenir, entre autres choses, des explosifs d'une stabilité parfaite et d'une puissance formidable.

Les financiers asiatiques, immédiatement prévenus, plus ambitieux d’ailleurs et plus arrogants que jamais, réussirent à acheter, par groupements interposés, la totalité des terrains à minerai. Mais le danger apparut si grand que le monde entier s'émut. Le Conseil des Nations, encore une fois, trouva un compromis; les mines furent nationalisées. En réalité, les Asiatiques gardaient la part du lion ; dirigeant la production, dominant le marché, ils demeuraient à même de constituer des stocks clandestins avant que d’autres gisements fussent découverts ou qu'un nouveau progrès scientifique vint dissiper la menace.

Ces avantages ne leur parurent cependant point suffisants. Une minorité de nationalistes mégalomanes provoqua en Chine du Sud des troubles violents. Les diplomates jaunes qui avaient signé l'accord passèrent en jugement, et quelques-uns furent exécutés.

Une poétesse laotienne, célèbre par ses débauches et son orgueil autant que par son lyrisme extravagant, se mit à la tête des mécontents. À son instigation, une société à demi secrète se forma ; ce fut le Coupe-coupe qui, bientôt, groupa cent millions

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