SOL
d'exaltés. Propagées par des écrivains et des orateurs d’une éloquence barbare, les pires insanités de la vieille littérature chauvine et guerrière devinrent articles de foi pour les affiliés.
Aussi, bien que l'immense majorité des hommes demeurât pacifique, d'abominables aventures semblaient inévitables.
La guerre éclata en 2145, sans autre cause immédiate que le geste impudique d’une femme.
Un soir de mai, Lia-Té, la poétesse, ayant eu la fantaisie de se présenter nue et à califourchon sur un bouc, au sermon d’un clergyman de San Francisco, se vit reconduire sous les huées jusqu'à son avion.
À peine à bord, elle se précipitait au téléphone, et, d’une voix furieuse, en phrases grandiloquentes, elle informait le Coupe-coupe de l’affront fait à sa présidente. Immédiatement alertés, cinq cents avions s'élançaient au-dessus du Pacifique. Et, quelques heures plus tard, San Francisco se réveillait sous une averse de bombes asphyxiantes et incendiaires. Dix mille habitants à peine survécurent à l'attentat.
Il y eut dans le monde entier un moment de stupeur.
Au Conseil des Nations, les diplomates asiatiques, recevant de leurs pays respectifs des instructions contradictoires, hésiterent. Quand fut enfin prise la décision de châtier les coupables et de dissoudre leur association, un temps précieux avait été perdu : le Coupe-coupe était maître de la situation. Déjà on traquait les Blancs d’Asie ; beaucoup d'entre eux, livrés aux fureurs de la populace, trouvaient la mort dans des supplices d'une cruauté inouïe. Les vieux levains de folie guerrière bouillonnaient, montaient en écume sanglante. D'un continent à l’autre, de menaçantes clameurs volaient ; tous les téléphones de la planête retentissaient d’injures homériques.
DS
Enfin, attaqués par une escadre aérienne d’Indo-Chine, les Blancs d'Australie ripostèrent énergiquement. La guerre véritable commença.
L’historien distinguait trois actes dans ce grand drame crépusculaire de l'ère chrétienne.
Au début, les Asiatiques, pourvus d'usines puissantes, de laboratoires supérieurement outillés, eurent nettement l'avantage, non sans subir eux-mêmes des dommages très graves. Cette première période fut marquée par la destruction des grandes villes. Nulle défense ne put protéger efficacement New York, Buenos Aires, Londres, Paris, Melbourne, le Cap, contre les escadres aériennes des Jaunes. Dans l’autre camp, Pékin, Canton, Haï-Phong, Calcutta ne connurent pas un meilleur sort.
Après un an de lutte, un grand nombre d'usines chinoises, japonaises et hindoues demeuraient encore intactes, tandis que les forces des Blancs diminuaient rapidement. Les avions des Asiatiques commencèrent chez l'ennemi la destruction méthodique des foyers secondaires de résistance. Les Blancs et leurs alliés, les Nègres, semblaient voués à la défaite totale et à l’asservissement.
Et brusquement, la face des choses changea...
Une jeune physicienne française, Noëlle Roger, venait, dans le plus grand secret, de mettre au point un moyen de défense élégant et simple. Dirigeant à de grandes distances un faisceau d'ondes parallèles de nature jusque-là inconnue, elle provoquait la déflagration de n'importe quel explosif.
Immédiatement après les premiers essais, une batterie d'appareils émissifs et de projecteurs fut constituée et confiée à une équipe d’électriciens spécialistes, que Noëlle Roger commanda elle-même.
L'effet de surprise fut formidable, sans précédent.
L'historien rapportait avec complaisance cette première apparition des projecteurs Roger telle qu'elle était mentionnée dans les chroniques du temps.
Venant d'Asie Mineure, une immense escadre d'avions nettoyeurs survolait l'Archipel à la hauteur du 40e parallèle et s'avançait vers le mont Olympe, point de dislocation. Il s'agissait de porter le coup de grâce aux Blancs de l’Europe méridionale. Les Asiatiques voyageaient en plein jour, en ordre serré, et sûrs de leur force, se gardaïent mal. Or, derrière une petite colline de Thessalie, non loin de la côte, une dizaine d'électriciens attendaient, couchés au fond d’une tranchée, près de leur batterie de projecteurs. Debout au milieu d'eux, Noëlle Roger scrutait le ciel.
Tout à coup, elle leva la main. L’électricien de gauche et celui de droite démasquèrent leurs projecteurs. Instantanément une formidable explosion déchira l’air : tous les avions de flancgarde avaient sauté à la même seconde. Les avions du centre, soufflés par l'explosion, voltigeaient comme des feuilles mortes ; environnés d’un brouillard subit, ils allumaïent leurs phares, lançaient des fusées, cherchaient au hasard l’invisible ennemi.
Alors la jeune Française, sortant de la tranchée, s'avança vers le sommet de la colline. À demi tournée vers ses compagnons, les yeux exaltés, la bouche sombre, elle montra l'horizon d'un grand geste ardent, et elle cria à pleins poumons :
—- Du nord au sud, fauchez !
Mille avions, portant chacun une tonne d’explosifs d’une puissance terrible, s'anéantirent à la fois. La terre tressaillit. Une trombe d'air s’abattit sur le pays, jeta la mer à l'assaut du rivage. Les électriciens, durement plaqués au fond de la tranchée, virent Noëlle Roger quitter la terre, les bras toujours levés. Ils la retrouvèrent à cent mètres en arrière, étendue face au ciel, morte, la bouche hurlante encore, une horreur indicible au fond de ses yeux inhumains.
Re
Et de l'immense escadre il ne restait plus rien à l'horizon, qu'une vaste et vague nuée.
À partir de cette minute, le sort de la lutte sembla fixé.
Cependant les Asiatiques ne se découragèrent point. Leurs constructeurs travaillèrent fiévreusement ; pour un avion détruit, dix sortirent des usines. En même temps, leur tactique offensive changea ; ils n’attaquèrent plus que pendant la nuït, en ordre très dispersé, cherchant partout la surprise. Tous leurs savants se penchaïient sur le problème des ondes Roger. En vain, sur leurs conseils, essaya-t-on d'enterrer les stocks d'explosifs, de les noyer, de les protéger par des enveloppes métalliques continues : les radiations nouvelles semblaient douées de pénétration universelle. Alors, les physiciens asiatiques étudièrent et mirent au point des procédés permettant l’utilisation du plomb Z, sur lequel les ondes Roger n'avaient aucune action. La désintégration quasi instantanée du métal permettait de suppléer à la pénurie d’explosifs ; mais les stocks, peu importants, furent bientôt épuisés.
Les Blancs, à leur tour, passèrent à l'offensive. Leurs offres de paix ayant été dédaigneusement repoussées, ils rassemblèrent leurs derniers avions, leurs derniers sous-marins et entreprirent des raids de destruction. Des réflecteurs à grande puissance balayaient des espaces considérables, détruisaient les dépôts de munitions, émiettaient les armes chargées, anéantissaient jusqu'aux forces de police dont les cartouches éclataient. Ils créaient, au-devant des envahisseurs, une zone dépourvue d'explosifs où, seuls, les gaz toxiques étaient encore à craindre ; bientôt, les centres de production ayant - été repérés, ce danger lui-même fut écarté.
L'une après l’autre, les usines asiatiques sautèrent, flambèrent, furent pulvérisées.
De nouveau, les Blancs offrirent la paix. Leurs ennemis répondirent en faisant périr dans les supplices les prisonniers
qu'ils cachaient encore au fond des mines. Ce fut le signal de violentes représailles.
Les dernières villes d'Asie flambèrent ; une nuit, des ingénieurs anglo-saxons crevèrent les digues d’un immense réservoir sur le cours inférieur du Hoang-Ho, et le fleuve, changeant brusquement de lit, dévasta la région la plus peuplée du monde.
La seconde période de la guerre s’'acheva par cette noyade terrible.
À ce moment, cent millions d'hommes peut-être avaient déjà péri. Les réserves de toute sorte s'épuisaient ; le spectre de la famine apparaissait. Et pourtant, la fureur guerrière ne s'apaisait point. Les Asiatiques, surtout, étaient en proie à une rage insensée. Leurs savants cherchaïient toujours le secret des ondes Roger ou, tout au moins, quelque riposte efficace ; leurs tribuns exaltaient l’orgueil de la race ; des poètes moribondés faisaient entendre des chants de démence.
Quand tout espoir de vaincre fut perdu, les J aunes déclenchèrent la guerre microbienne. Des avions sibériens, débarrassés de leur armement et camouflés en ambulances, ensemencèrent l’Europe, l'Afrique, l'Amérique et l'Australie en espèces pathogènes soigneusement sélectionnées et d'une virulence inouïe.
Et ce fut la troisième époque de la lutte, de beaucoup la plus terrible.
Jusqu'alors, chaque fois qu'une attaque microbienne s'était produite, l'humanité avait assez facilement localisé le fléau. Mais cette fois, toutes les races étaient à bout de souffle, exsangues. La destruction générale des villes, l’anéantissement des hôpitaux et des principaux laboratoires eussent suffi à rendre inapplicable un plan méthodique de défense. Mais, en outre, les moyens de communications rapides manquaient. Les voies ferrées n'existaient pour ainsi dire plus; les routes, coupées en bien des points, ne servaient qu'à de vieilles automo-
biles d’un très faible rendement ; les paquebots gisaient au fond des mers ; les avions même étaient rares. Enfin les stations radiotéléphoniques, visées dès le début des hostilités et bientôt détruites, n'avaient été remplacées que par des installations de fortune à puissance limitée.
L'humanité, pantelante, était comme un grand corps énervé, aux réactions confuses et pénibles.
Le fléau, rapidement, gagna le monde entier. Bientôt, aucune lutte ne fut possible. Des maladies nouvelles firent leur apparition ; d’autres, réputées bénignes, prirent des formes foudroyantes. Certaines régions perdirent presque tous leurs habitants. Partout, des cadavres en décomposition jonchaient les campagnes.
La guerre avait cessé; la mort, seule, triomphait. Dix ans après le début de la première épidémie, la Terre avait perdu plus du tiers de sa population : six cents millions d'hommes avaient succombé. Les survivants se débattaient contre la famine et retournaient à des formes de vie primitive. Çà et là, des tribus vivaient de chasse et de pêche ; d’autres commençaient à pousser des troupeaux de pâturage en pâturage. Des pillards, groupés autour d'un chef de bande, semaïient l’épouvante. Les plus forts, les plus rusés et les plus cruels tendaient déjà à former une sorte d’aristocratie orgueilleuse et cynique.
La civilisation semblait disparue pour de longs siècles. L'ère chrétienne s’achevait par un crépuscule confus où flottait une immense odeur de cadavres.
Et cependant, trois cents ans plus tard, apparaissait une aube nouvelle.
L'historien insistait sur la cause de cette étonnante renaissance.
Malgré les apparences, la dernière époque de barbarie différait des époques primitives. C'était une sorte de coma succé-
dant à une maladie grave, à une formidable crise provoquée par l'apparition révolutionnaire de la science. Or, la science n'était pas morte ; le flambeau avait vacillé sans s'éteindre. Et, bientôt, toutes les lumières se rallumaient. Les savants n'avaient qu'à chercher dans le passé, qu'à renouer des fils brisés.
Mais, instruite enfin par l'expérience récente et effroyable, l'humanité allait s'engager sur des voies nouvelles et faire un grand effort d'adaptation.
L'homme demeurait égoïste et cruel ; bien que l'on attendît beaucoup de la science, on ne pouvait encore caresser l'espoir de modifier rapidement le caractère de l'individu. Afin de rendre improbables les aventures guerrières, une élite clairvoyante admit la nécessité de former artificiellement de grands courants d'opinion, de créer une nouvelle atmosphère morale, dût-on, pour cela, sacrifier quelques précieuses forces vives.
Obéissant à un profond instinct de conservation, l'humanité, d’ailleurs, repoussait naturellement des concepts jadis tutélaires, mais devenus dangereux pour l'espèce à une époque de civilisation scientifique.
L'idée de nation ne se trouvait plus que somnolente au cœur des masses; l'orgueil de caste était péché capital. Les études historiques, créatrices chez les humbles d’inquiétants états d’âmes, n'étaient permises qu'à un petit nombre d'hommes mûrs, qui devaient d’ailleurs s'engager à ne briguer aucune fonction publique.
Un nouveau classement des vertus et des vices s'opérait. La nécessité de la bonté apparaissait avec l'évidence d’une vérité mathématique. Des apôtres pressants prêchaient la prudence, la tolérance, la modération, et d'innombrables radiophones répétaient leurs sermons.
La doctrine du courage soulevait quelques discussions. Cependant, la plupart des moralistes s’accordaient à reconnaître
en cette grande vertu de l'ère chrétienne une forme adoucie de la férocité ancestrale ; et, de même que la férocité était apparue comme un danger dès l'aurore des âges historiques, certaines formes du courage semblaient périmées, redoutables et appelées à disparaître à l’époque scientifique; sur ce point l'évolution devait non seulement continuer, mais s’accélérer rapidement.
On tournait en rusant autour de l'instinct de justice. Il s'agissait là d’une acquisition récente de l'esprit humain. L'homme préhistorique se moquait probablement du droit ; il ne le concevait pas. Au contraire, malgré les apparences, l’homme de l’époque chrétienne allait vers ce qu'on appelait la justice. Il y allait par des chemins hasardeux, où les brusques détours n'étaient pas rares, maïs il y allait passionnément, et c'était presque toujours au nom de la justice qu'il tuait.
Cet instinct en pleine croissance se retrouvait vivace après la catastrophe ; le jeune dieu conservait ses fidèles. Cependant la justice idéale, sommet blanc dressant sa vague silhouette dans le brouillard, semblait toujours aussi inaccessible, aussi éloignée des réalités grossières. De ce désaccord entre les aspirations humaines et les faits, le danger pouvait toujours naître. De grands efforts furent tentés pour organiser une société où toutes les apparences du droit fussent sauves et qui satisfit nominalement le besoin universel d'égalité, forme sommaire du désir de justice chez les masses. Il ne pouvait plus être question de peuples supérieurs, de races privilégiées, de classes dirigeantes. La suprématie de la sagesse n'était reconnue et tolérée que moyennant de nombreuses garanties, illusoires ou réelles. L'humanité se donnait librement des chefs avisés, d’une prudence éprouvée et dont le rôle primordial était de conciliation. En prévision des désordres, ces chefs avaient d’ailleurs à leur disposition des moyens coercitifs fort puissants. A la suite de plusieurs tentatives prématurées et infructueuses, trois cents ans après la destruction de San Francisco, le Conseil Suprême
de la planète se réunit et tint une première séance solennelle sur l'emplacement même de la ville rasée.
L'ère universelle commençait.
Harrisson ferma le livre. Il connaissait la suite ; l’histoire de l'humanité à l'ère universelle, ce n'était pas autre chose, en effet, que l’histoire de la science.
Les seules grandes dates de cette époque étaient marquées par des découvertes retentissantes.
Aux deux premiers siècles, les efforts des chercheurs avaient surtout porté sur la désintégration artificielle. Le deuxième siècle avait vu des réalisations importantes : substitution des formidables énergies intra-atomiques aux sources ordinaires de chaleur, de lumière ou d'électricité, production de radiations nouvelles facilitant la transmutation, perfectionnement et vulgarisation du cinétéléphone.
Le troisième et le quatrième siècle avaient été marqués par les progrès considérables de la biologie, de la médecine, de la psychologie expérimentale.
Le cinquième avait été illuminé par les travaux d’Avérine. Le sixième, enfin, s'ouvrait sur de vastes horizons. La vieille théorie de la dégradation de l'énergie cédait la place à des conceptions infiniment audacieuses ; la possibilité de créer apparaissait. Des rideaux, jusqu'à présent très opaques, se déchiraient ; l'humanité semblait approcher de l'âge métaphysique.
Durant ces cinq siècles, la marche de la civilisation avait été étroitement déterminée par le progrès des sciences. L'organisation sociale, en cette année 525, ne ressemblait guère à celle des derniers âges chrétiens. À cette époque lointaine, il semblait que les villes dussent absorber peu à peu la totalité de la population de la planète. Or, les villes, saccagées pendant la
tourmente finale, ne s'étaient pas relevées de leurs ruines. Les mots de « campagnard » et de « citadin » n'avaient plus de sens à l'ère universelle.
La désintégration atomique ayant mis de bonne heure à la disposition de l’homme une quantité prodigieuse d'énergie, les ingénieurs avaient entouré la terre d'un réseau de zones de forces correspondant à peu près aux méridiens anciennement adoptés et aux parallèles ; entre les lignes principales, se trouvaient, de minute en minute, des lignes secondaires. Cet immense réseau public fournissait gratuitement l'énergie nécessaire aux services des transports aériens, terrestres ou maritimes, aux services de radiophonie et de télévision et, généralement, à tous les besoins ordinaires de l'existence. Les entreprises agricoles et industrielles, qui exigeaient des forces considérables, profitaient également du voisinage des zones ; tous les moteurs d'usage courant étaient réglés sur les moteurs publics, produisaient ou utilisaient les mêmes formes d'énergie et ne différaient que par la puissance. Aussi l'humanité avait-elle été invinciblement conduite à bâtir suivant un plan linéaire. Aucune grande ville comparable aux cités monstres de l’époque antérieure ; à peine quelques faibles agglomérations, régulièrement bâties en éventail autour des gares, mais, partout, d'interminables files d'habitations : habitations assez rapprochées au voisinage des grandes lignes, généralement plus espacées le long des lignes secondaires. Au répertoire général de la planète, chaque maison, chaque établissement avait un numéro qui en indiquait immédiatement la position exacte. C'est ainsi que l'institut Avérine, - laboratoire et maison d'habitation, portait le numéro 1.47.12.32.007. Connu dans le monde entier, on ne l’appelait d’ailleurs que le 1.47.
Aucun trouble grave, pendant ces cinq siècles, n’était venu menacer sérieusement la civilisation. La vigilance du Conseil Suprême prévenait en général les conflits. Lorsque des guerres éclataient malgré tout, - cela se produisit plusieurs fois aux
premiers siècles - elles étaient étouffées immédiatement, coûte que coûte, par la police universelle.
L’élite humaine, dans son ensemble, était devenue résolument hostile à toute idée d'aventure guerrière. La terre se repeuplait assez rapidement. Des hommes sages menaient avec prudence les générations nouvelles vers un avenir tranquille et raisonnable.
Et cependant les hommes ne connaissaient pas le bonheur !.…
Le mal du temps était la tristesse, mal profond, qui prenait, chez une partie de l'élite, la forme d’un pessimisme incurable et qui frappait les masses, plus cruellement encore peut-être, d'une sorte de sénilité du cœur. La joie véritable, la chaude joie créatrice ne se rencontrait guère que chez certains savants. La littérature et les arts étaient en pleine décadence. L'époque à demi barbare du crépuscule chrétien avait vu l’éclosion de poèmes incomparables, les plus beaux sans doute qui eussent jamais bercé la souffrance des hommes. Ces poèmes, on les répétait et on les imitait sans les comprendre ; ou bien, sous couleur de raffinement, de délicatesse, on tombait à d'obscures complications.
Les vertus démodées : religion virile de l'effort, religion hargneuse de l’honneur, amour brutal de la justice, désir contraire et non moins brutal de domination, goût déraisonnable du risque et de l'aventure, toutes ces vertus si dangereuses, refoulées par l'instinct de conservation, manquaient cruellement à l’homme nouveau.
Les âmes, privées d'inquiétude, languissaient, telles des plantes de plein vent transportées dans l'air tranquille d’une serre. Et, tout aussi bien que les artistes, le populaire, dont la vie
était aisée, glissait à l'ennui profond, aux passions morbides, aux monstruosités sentimentales.
L'usage néfaste des pilules hilarantes s'était répandu malgré tous les règlements imaginables. Des associations à demi secrètes se livraient aux plus tristes débauches. Un sadisme effroyable apparaissait chez certains individus. D'ailleurs, par une régression singulière, il se produisait souvent, parmi les masses, des explosions de brutalité collective. Les spectacles les plus courus étaient les jeux du cirque. Pour ces jeux, on conservait à grands frais, en des parcs d'Afrique et d'Asie, des espèces carnassières qui, sans cela, eussent disparu depuis longtemps. Certains belluaires devenaient rapidement les idoles du public. Lorsqu'ils affrontaient les fauves, une simple massue de chêne au poing, les radiophones leur apportaient des quatre coins du monde les acclamations frénétiques, les hurlements des foules en délire.
Pourtant, depuis plus d'un demi-siècle, une nouvelle et rapide évolution des mœurs se dessinait. Les découvertes d'Avérine avaient eu des répercussions inattendues. Elles faisaient faire à l'esprit un saut brusque; d’une forte secousse, elles brisaient les vitres de la serre. Par elles, le monde connaîtrait peut-être encore le tourment des horizons hasardeux ; une fois de plus, hélas ! des nuées pouvaient s’amonceler, lourdes d'orages imprévus.
Le danger apparaissait à Harrisson, songeur.
L'humanité, artificiellement assagie, artificiellement vieillie, retrouvait peu à peu, depuis un demi-siècle, son imprudente jeunesse. Les derniers philosophes reniaient le pessimisme qui avait assombri les âges précédents ; les poètes rallumaient les flammes de l'enthousiasme.
Un sourd travail de renouveau s'opérait parmi les masses. Sans renoncer aux vices récemment acquis, le peuple écoutait en son cœur la chaude et troublante voix des instincts refoulés.