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Des aspirations confuses et, au fond, brutales, s'agrégeaient en idéaux vagues et simples. Les mots de justice, d'honneur, de liberté recommençaient à claquer comme des drapeaux, en des discours arrogants. Tous les concepts particularistes recevaient l'adhésion des foules.
En marge des lois, des corporations s'organisaient combativement ; des grèves partielles éclataient, non point le plus souvent pour des raisons économiques, mais à propos de misérables questions de préséance.
Les habitants de l'hémisphère Sud, moins nombreux que ceux de l'hémisphère Nord, puisant moins par conséquent aux réserves publiques de forces, réclamaient, exigeaient des compensations honorifiques. Dans une même région, des compétitions d’amour-propre ou d'intérêt faisaient naître des conflits analogues entre les usagers des lignes secondaires et ceux des grandes lignes. Au surplus, dans tous les pays du monde, une rivalité sourde, qui allait sans cesse s’aggravant, dressait les habitants des zones parallèles contre ceux des zones méridiennes. Rivalité si absurde que personne, au début, n'y avait attaché une grande importance. Mais le mot, peu à peu, avait créé la chose. Sans aucune raison sérieuse, les ouvriers des centrales industrielles, les fonctionnaires gens de maison ou manœuvres, les employés du bâtiment, les sous-agents météorologistes et œux des transports aériens s'installaient de préférence suivant les parallèles. Au contraire, les grands agriculteurs, les ingénieurs, les agents des voies terrestres et maritimes, les fonctionnaires d'autorité, les ouvriers à domicile, les distributeurs et gardiens des stocks avaient la majorité sous les méridiens. Des différences de plus en plus nettes apparaissaient entre les deux groupes. Le goût de la lutte, cause inavouée et profonde, poussait à la scission, à l’hétérogénéité, à la formation de camps opposables. Et, malgré tous les efforts du pouvoir suprême, le mouvement s’accentuait rapidement.
Enfin, l’idée de patrie renaïissait avec sa force d'antan.
À l'apogée de la civilisation chrétienne, la rapidité croissante des moyens de communication semblait devoir amener à la longue une fusion complète des races. Il n'en avait rien été : le mélange demeurait tout à fait superficiel. A l'époque moderne, on pouvait même observer un phénomène inverse et, en apparence, paradoxal. Circulant autour de la planète avec une rapidité jadis inconcevable et dans des conditions parfaites de confort et de sécurité, l'homme revenait fidèlement à son port d'attache. Chaque soir, les grands express aériens ramenaïient, d’un continent à l’autre, d'innombrables travailleurs. Personne n'éprouvait plus le besoin de s’expatrier ; la facilité extrême des communications empêchait les lentes migrations qui seules auraient eu des effets durables pour la pénétration des races.
Aussi, les différents groupes d'hommes se séparaient-ils de nouveau. Comme à l'époque chrétienne, les Blancs habitaient l'Europe et l'Amérique, les Jaunes l'Asie. De turbulentes républiques nègres se formaient en Afrique. Certains peuples prétendaient élire une assemblée particulière, indépendamment de ses délégués au Parlement mondial. Des essais de législation nationale d'un disparate inquiétant se superposaient à la législation universelle. De vieilles coutumes locales étaient tirées de l'oubli. Le ministère des Réjouissances publiques, dont le rôle avait été fort important aux siècles précédents, voyait ses effets annihilés par l'indifférence générale. Seules les fêtes régionales étaient célébrées avec éclat.
Des légendes, aux origines obscures, enchantaient les masses. Chez les Blancs d'Europe, la geste de Noëlle Roger, vaste poème barbare et naïf, s’enrichissait chaque jour d'apports anonymes. De même, chez les Asiatiques, était née mystérieusement, au plus chaud de l’âme populaire, l'épopée de Lia-Té, la farouche poétesse des temps héroïques.
C'est ainsi que, partout, se manifestait un sourd bouillonnement des âmes.
Le caractère déconcertant des récentes acquisitions scientifiques rendait indispensable un nouvel effort d'adaptation ; or, c'était précisément à ce moment-là, où la prudence devenait de plus en plus nécessaire, que l'humanité semblait vouloir retomber aux errements anciens, s'engager étourdiment sur les vieux chemins d'aventure !.…
Certes, la société moderne avait fait ses preuves. C'était un organisme à la fois compliqué et robuste, richement innervé et dont toutes les parties se mettaient en défense à la moindre alerte. Jusqu'à présent, les guerres avaient été immédiatement localisées et étouffées. Mais en serait-il toujours de même dans l'avenir ?
On pouvait espérer que l’humanité, en cas de troubles, écarterait les dangers connus, résisterait sans trop de peine aux forces grossières ; mais rien ne prouvait qu'elle ne serait pas, un jour, exposée à la menace d'éléments nouveaux, prodigieusement subtils…
Ce n'était pas là une hypothèse gratuite. Les savants de l'école d'Avérine étudiaient de tels éléments. Ils assistaient à de miraculeuses synthèses, à la naissance de systèmes échappant aux lois ordinaires et présentant des périodes féeriques où l'énergie croissait, prenait du grade, où la marche des phénomènes semblait se dérouler au rebours de toute logique.
Partant de ce qu'on était convenu, jadis, d'appeler le néant éthéré, Harrisson avait obtenu, le premier, au prix d’une insignifiante chiquenaude initiale, des tourbillons regradateurs à évolution rapide, dont le terme ultime était un mélange de gaz instables ou une impalpable poussière métallique, spontanément radioactive. Depuis plusieurs années, Harrisson étudiait le rayonnement de ces systèmes artificiels et son action sur les colloïdes. Isolant ingénieusement chaque radiation, éliminant les actions antagonistes, il avait constaté l'apparition de nombreux organismes vivants qui, presque tous, semblaient réagir sous des influences astronomiques inconnues. La vie ainsi créée of-
frait des caractères d’une diversité extrême. La vie ordinaire des êtres terrestres n'en représentait qu'une variété, variété médiocre au demeurant, bien moins intéressante pour le savant que celles groupées sous les vocables généraux de vie intermédiaire, vie uniforme et vie tumultueuse. Le protoplasme tumultueux, qu'étudiait plus spécialement Harrisson, jouissait de propriétés déconcertantes, réagissait avec une vivacité prodigieuse sous l’action des agents physiques ordinaires, réalisait d'étranges transmutations productrices d'énergie, provoquait enfin dans les organismes doués de vie ordinaire des troubles profonds : agglutination rapide ou prolifération inouïe de certains éléments cellulaires.
Des sciences nouvelles allaient naître : de grands et nombreux problèmes se posaient. Et Harrisson se demandait si l’on n'allait point trouver devant soi quelque immense danger. Déjà, au troisième et au quatrième siècle, la biologie, la médecine, la psychologie avaient vu, à plusieurs reprises, la route barrée. Les entreprises audacieuses des physiciens du sixième n'allaientelles point conduire l'humanité au bord du gouffre ?.…
La science, en ce commencement de siècle, apparaissait de nouveau avec un inquiétant visage révolutionnaire.
L'adaptation nécessaire aurait-elle le temps de s'accomplir ?
Il semblait vain de compter sur un arrêt du progrès scientifique ; la curiosité n’abdiquerait jamais au seuil de l'inconnu.
D'autre part, l'expérience prouvait qu'il ne fallait pas, non plus, trop compter sur les grands courants artificiels d'opinion pour précipiter l'évolution des sentiments populaires. Quoi qu'on tentât, le cœur demeurait en retard sur l'esprit ; le désaccord sans doute était aussi vieux que le monde; mais il pouvait devenir mortel en s’accentuant.
Pour que l'humanité püût durer à l’abri des orages, il fallait une prudence toujours plus grande, une vigilance de tous les instants. La société moderne devait, avant tout, surveiller étroitement les recherches scientifiques. Or, rien n'était fait. Sous le prétexte de liberté individuelle, le savant demeurait maître de ses actions tout aussi bien que le mortel le plus inoffensif. Et rien ne s’opposait à ce que le geste d’un imprudent ou d’un fou ne déclenchât quelque terrible catastrophe...
Harrisson songeait à ses premiers travaux : lui aussi avait fait connaître ses découvertes avant d'en avoir envisagé toutes les conséquences possibles ! Depuis, de nombreux savants s'étaient engagés sur la route hasardeuse qu'il avait prématurément tracée.
Harrisson songeait et l'inquiétude ternissait gravement la joie de son récent succès. Il se promit d’être plus prudent que jadis et se félicita de n'avoir rien dit, au dîner, devant la mondaine aux seins pervenche. Il pensait :
« Tant que cela se produit sous mes yeux, en tout petit, le danger n'est pas bien grave ! »
Bien qu'il fût déjà tard, il se leva dans l'intention de descendre encore au laboratoire.
À ce moment, une sonnerie légère se fit entendre ; Harrisson s’avança vers le fond de la salle, appuya sur un petit levier métallique et, aussitôt, sur l'écran démasqué du cinétéléphone, Sylvia la danseuse apparut. C'était une Egyptienne, réputée pour sa beauté, son talent, et quelques aventures retentissantes, notamment avec le poète Lahorie et avec un belluaire célèbre pour qui elle s'était battue en duel. Depuis plusieurs semaines, elle recherchaïit Harrisson et ne s'en cachaït pas.
Le jeune savant s'inclina galamment devant l'appareil et murmura un compliment banal.
- Savez-vous, demanda tout de suite Sylvia, savez-vous si l'on me priera de danser aux fêtes du centenaire ?
- En pouvez-vous douter ? répondit Harrisson. Vous serez la reine de ces réjouissances ! Vous danserez sous les yeux des foules innombrables ! Vous danserez pour la terre entière ! Et tous les vieux savants chenus.…
- Assez ! dit-elle ; pas d'impertinences ! Je me moque des foules et plus encore des vieux savants chenus... Parlons sérieusement ! C'est vous qui aurez les honneurs de la journée... pour les travaux miraculeux dont vous m'avez vaguement parlé... Oui ! Oui ! ne secouez pas la tête !.. Vous serez le triomphateur..Jele souhaïte ! Je le veux !.…
D'un geste rapide, elle rejeta l’écharpe qui recouvrait ses admirables épaules bleues.
- Donc, reprit-elle, je puis compter sur vous pour qu'on ne m'oublie pas ?
- Soyez tranquille ! on repousserait plutôt la fête de cent ans |
- Merci ! Vous êtes un grand savant adorable !...Je ne danserai pas pour la terre entière, mais pour vous !.. pour vous !... Bonsoir !
Harrisson, du bout des doigts, avait envoyé un baïser. Sylvia disparut.
* Dans un laboratoire voisin de celui du maître, Lygie Rod se penchait sur un microscope. À travers les vitres de la cloison,
Harrisson l’'aperçut. Il frappa légèrement et la jeune fille leva son visage masqué.
- Encore au travail ! s'exclama Harrisson. Ce n’est pas vous qui réclamerez jamais la journée d’une heure, comme font vos
amis, les fonctionnaires gens de maison et les sous-agents des transports.
Lygie sortit dans le couloir et retira son masque. Ils parlèrent de la découverte nouvelle. La voix si calme de la jeune fille s'animait un peu ; sur ses lèvres, les mots techniques aux dures consonances prenaient une douceur inaccoutumée. Elle dit :
- Ce protoplasme tumultueux, c'est une chose... magnifique et folle !...une chose folle !.…
- et peut-être une chose terrible ! continua Harrisson. - Peut-être terrible... oui !
Ils furent un instant songeurs, puis Lygie demanda :
- Vous allez sans doute faire une communication ?
- Non !.. du moins, pas tout de suite... J'ai des craintes... L'Académie publierait sans examen suffisant. Laïissons passer les fêtes du centenaire...Après, nous étudierons, nous verrons.
- Tout le monde n’a pas vos scrupules, observa Lygjie. J'écoutais tout à l'heure les Nouvelles Générales. Le cousin de Lahorie, Roume, le physicien-géologue, annonce à grand fracas sa prétendue découverte d'une civilisation tertiaire bien supérieure à la civilisation humaine. Selon Roume, la terre aurait été habitée, pendant des milliers de siècles, par des êtres doués d'un savoir immense et à qui nos lointains ancêtres auraient servi de bêtes domestiques.
- À la bonne heure ! dit Harrisson ; les sujets de discussion ne manqueront pas au congrès du centenaire !... À ce propos, Lygie, vous qui écoutez la presse et qui savez les nouvelles, pouvez-vous me dire si le programme est arrêté ? On me le demandait tout à l'heure... Y a-t-il un numéro de danses ? J'aimerais qu'il y eût des danses.
Ale
Lygie détourna la tête ; sa maïn gauche s’appuya à la cloison.
- Je ne suis pas renseignée sur ce point, répondit-elle ; mais des danses me semblent, en effet, inévitables.
Harrisson fut surpris par le ton d'ironie. Il remarqua aussi la pâleur soudaine du visage et le tremblement de la petite main mutilée.