C. BBAMISE
FLEURY (Joseph-Abraham).
Né à Chartres, en 1750, d'un comédien nommé Bénard , if avait été confié a une sage-femme qui le déposa a l'établissement des Enfants-Trouvés. Vers l'âge de dix ans , il fut adopté par un pauvre artisan , cardeur de matelas, et vécut dans sa famille jusqu'à ce qu'il fût repris par ses parents , alors directeurs du théâtre de Nancy. Il ne reçut que le degré d'instruction strictement nécessaire a un comédien de province. L'intelligence précoce qu'il montra dans quelques rôles assortis à son âge , attira sur lui l'attention du roi Stanislas Leczinski , et lui valut l'amitié du chevalier de Boufflers, aux jeux duquel il fut associé.
Doué d'un certain amour-propre, il ne tarda pas à s'apercevoir de b distance que la naissance et la fortune avaient établie entre ses
jeunes amis et lui, et il résolut d'aller ailleurs chercher fortune; it avait alors seize ans. Il s'attacha successivement aux théâtres de Genève , de Troyes , de Lyon et de Versailles , où son talent fut encouragé.
A vingt-quatre ans, il débuta, à la Comédie française, dans la tragédie de Mérope ( rôle d'Egyste ) ; son succès fut médiocre , et il comprit la nécessité de se livrer a des études sérieuses. Il contracta un nouvel engagement avec le théâtre de Lyon, où se trouvaient alors des artistes remarquables , et il s'y fit une réputation qui lui valut son rappel à Paris, en 1778.
A la suite de ce second début, plus heureux que le premier, il obtint le titre de comédien du roi, en qualité de sociétaire.
Pendant quelques années , Fleury resta inaperçu et subit le sort commun des acteurs que les règlements condamnent à doubler, dans les mauvais rôles, les premiers sujets du théâtre. La retraite précipitée de Monvel lui donna quelques occasions de se distinguer.
Les rudes épreuves auxquelles Pavaient soumis ses chefs d'emploi lui étaient devenues extrêmement utiles; à force de soins, il avait corrigé la rudesse de son organe et les vices de sa prononciation.
L'exemple que lui donnaient chaque jour les plus beaux talents de la scène française, et la fréquentation des gens de lettres, lui apprirent les plus mystérieux secrets de son art , et le Marquis, de Y Ecole des Bourgeois, lui attira les premières faveurs d'un public dont il n'avait pas encore excité l'attention. On fut charmé de l'aisance avec laquelle il rendait les airs de fatuité, la politesse moqueuse et impertinente des grands seigneurs; on prétendit même que le maréchal de Richelieu avait pris la peine d'enseigner à Fleury les manières des roués de la régence.
Avec moins de noblesse que ses prédécesseurs, Bellecour et Molé , il avait un talent plus flexible , que faisaient ressortir l'intelligence des détails et la piquante tinesse des intentions. Turcaret, les Femmes savantes, le Chevalier à la mode, Y Homme à bonnes fortunes , la Feinte par amour , et la Coquette corrigée , lui fournirent l'occasion de brillants succès , ainsi que toutes les pièces où il eut à jouer des seigneurs de la cour ou des chevaliers d'industrie.
Mais ce qui ajouta le plus a sa réputation, ce fut l'habileté avec la-
quelle il représenta le roi de Prusse, Frédéric H, dans la comédie des Deux Pages (27 mars 1789).
« Il s'y est, dit La Harpe, si bien modelé sur le portrait en cire « que nous en avons à Paris, il a si bien saisi le costume et la phy- •< sionomie de Frédéric, que l'imitation ne saurait être plus parie faite. »
Le prince Henri de Prusse, frère du monarque, enchanté de l'illusion que cet acteur lui avait fait éprouver, lui donna une riche tabatière, ornée de son portrait..
Fleury a donné au musée d'Orléans un portrait du grand Frédéric.
Molé vieillissait, et a mesure qu'il abandonnait les rôles de sa jeunesse , Fleury en augmentait son répertoire , et les jouait de manière à satisfaire les plus habiles connaisseurs. Son talent, dans lequel il entrait plus d'esprit que de force comique , sa chaleur d'âme , qui brillait plus dans les détails que dans les scènes à grands développements, sa diction, inégale quelquefois, ne lui permettaient pas d'atteindre à la supériorité de Molé , et les rôles du Misanthrope et du Métromane le fatiguaient beaucoup. Son triomphe fut surtout dans le théâtre de Marivaux et dans plusieurs autres comédies du théâtre moderne.
A l'époque de la Révolution, dans ces temps de scandales publics, où Ton traduisait sur la scène des cardinaux, des moines, des religieuses , Fleury fut choisi par Monvel pour le rôle de Dorva), des Victimes cloitrées. Malgré le fâcheux état de sa santé, il céda aux instances de l'auteur, son camarade, et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que la lièvre dont il souffrait , sa maigreur, l'altération de sa voix,, qui se brisait douloureusement dans les scènes violentes, loin de nuire à l'effet théâtral, en accrurent prodigieusement l'illusion. Jamais acteur n'avait rendu d'une manière plus déchirante l'état d'épuisement moral et physique d'une victime a l'agonie.
Lors de la représentation des deux pièces, Y Ami des lois et Paméia, signalées comme infectées d'aristocratie et de modérantisme , Fleury et tous les sociétaires du Théâtre français (alors Théâtre de la Nation ) furent jetés en prison. Sa détention ne se termina que quinze jours avant la révolution du 9 thermidor.
Après avoir joué au théâtre du faubourg Saint-Germain, puis à la salle Feydeau, il fut compris, en 1799, dans la réorganisation com-
plète du Théâtre français. Là, malgré de violents accès de goutte, il créa un grand nombre de rôles.
En 1817, après le second retour du roi, le parterre voulut lui faire expier la part fort innocente qu'il avait prise aux démonstrations révolutionnaires , et, à une représentation de Tartufe, l'enveloppa dans la disgrâce qu'il fit éprouver à M ,le Mars.
Fleury, s'adressant au public, dit, au milieu du tumulte : « Messieurs, quand on a eu le courage de jouer Y Ami des lois, sous le règne des terroristes; lorsqu'on a subi un an de prison , on ne saurait être suspect; le cri de vive le roi! que vous me demandez, n'est jamais sorti de là ( et il montrait son cœur). » Il continua de jouer, aux grands applaudissements du public.
Fleury était dépourvu d'instruction , au point d'ignorer les premières règles de l'orthographe. Le sévère critique Grimod de la Reynière, auquel il écrivait : « Vous en ri avez menti, » lui reprochait de dire : « risque pour rire, faigniant pour fainéant. » Il savait néanmoins dissimuler son ignorance et la couvrir d'un vernis séduisant : c'était l'homme de bon ton par excellence; il évitait toujours de se compromettre dans les conversations sérieuses ; mais s'agissait-il de donner un tour ingénieux aux choses les plus frivoles , d'aiguiser avec goût le trait d'une épigramme, nul n'y réussissait mieux que lui. M. de Lauraguais l'appelait un aimable diseur de riens. Homme d'honneur, dans toute l'acception du mot , Fleury était aimé et estimé de ses camarades. Les Mémoires publiés par M. Laflitte, homme de lettres, ne sont guère qu'un recueil d'anecdotes galantes et dramatiques que l'on fait raconter par Fleury, et dont le texte est dû à l'imagination de l'auteur.
Fleury était d'une taille médiocre, d'une complexion maigre, et d'une figure plus spirituelle que régulière ; ses yeux, vifs e.t brillants, prêtaient beaucoup d'expression à sa physionomie.
Il mourut, en 1824, dans une maison de campagne qu'il possédait près d'Orléans.