‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 2)Chapitre 22 sur 85 · DU CROIS Y · texte numérisé non relu

DU CROIS Y

Un gentilhomme du pays de Beauce, nommé Philibert Gassaud de Croisy, jouait avec succès la comédie à la tête d'une troupe de province. Il s'enrôla sous les drapeaux de Molière, le 25 avril 1659, après la rentrée de Pâques, et le suivit à Paris. Il remplit d'abord des rôles 'secondaires, et ne commença à se faire remarquer que dans le philosophe, du Bourgeois gentilhomme. C'est a lui que Molière confia le rôle de Tartufe ; il s'en acquitta supérieurement et satisfit a la fois l'auteur et le public.

Quelques années après que le théâtre eut perdu le père de la comédie, et la France un de ses plus beaux génies, Du Croisy, devenu goutteux, se retira à Conttans-Saiute-Honorine, aux environs de Paris. Il y vécut en honnête homme et fut estimé de tout le monde. Le curé de la paroisse, édifié de sa bonne conduite, devint son ami. Du Croisy mourut dans ce village en 1695, emportant avec lui les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Le curé, entre autres, fut si touché de sa mort, qu'il n'eut pas le courage de célébrer lui-même la cérémonie funèbre, et pria un ecclésiastique de remplir pour lui ce triste ministère. Sa femme, Marie Claveau du Croisy, joua aussi la Comédie, mais sans succès. Une de ses sœurs avait épousé Bellerose, de l'hôtel de Bourgogne.

Ch. -F. L.

BRIZÀRD (Jeaïs-Baptiste).

Les bords du Loiret semblent avoir un attrait particulier pour les comédiens de la capitale, et plusieurs d'entre ^ux sont venus, après une brillante carrière dramatique, prendre leur retraite aux environs d'Orléans. Fleury et Brizard habitèrent sur la fin de leur vie une maison de campagne à la Chapelle-Saint-Mesmin, non loin du château que M ,Ie Raucourt acheta depuis.

Brizard était ne à Orléans, le 7 avril 1721. II fut baptisé à Saint- Paul, sous le nom de Britard. Il fut dès sa jeunesse amené à Paris, dans la famille de sa mère, pour y continuer ses études. Il mani-

(estait un goût très-vif pour la peinture et entra même dans l'atelier de Vanloo, premier peintre du roi. Ses progrès furent si rapides, qu'à dix-huit ans il était, de l'aveu de son maître, en état de concourir pour le grand prix. Mais la lecture des meilleurs ouvrages dramatiques, quelques essais heureux tentés dans l'atelier et les encouragements de ses camarades ne tardèrent pas à l'éclairer sur sa véritable vocation, et il renonça à la palette pour chausser le cothurne. Voici a quelle occcasion : des fêtes brillantes furent données lors de la formation du camp de Valence ; Brizard s'y rendit et lit la connaissance de M lle Destouches , directrice du théâtre. Sur ses instances réitérées, il se décida à remplir quelques rôles dans des tragédies dont l'infant d'Espagne désirait la représentation, et que le défaut d'acteurs le mettait dans l'impossibilité de faire jouer sur son théâtre.

Les succès qu'il obtint dès son début ne lui firent pas regretter cette résolution. H joua jusqu'à trente-six ans les premiers rôles de tragédie dans plusieurs villes de province, où sa modestie l'eût peut-être toujours retenu , si M 1,es Clairon et Dumesnil ne l'eussent attiré à Paris. Il remplaça bientôt le fameux Sarrazin dans l'emploi des pères nobles. Au nombre de ses avantages extérieurs on remarquait de beaux cheveux blancs ; il les devait à une circonstance qui faillit lui coûter la vie. En voyageant sur le Rhône, la petite barque dans laquelle il était ayant chaviré sous le pont Saint-Esprit, il se saisit d'un anneau de fer et resta suspendu jusqu'au moment où on vint le secourir. Sa frayeur fut telle que ses cheveux blanchirent en peu de temps. Il excellait surtout dans les rôles qui exigent la noblesse et la dignité. C'était sur la scène le vieil Horace, don Diègue, Burrhus et Narbas vivants. On disait dans Paris: Allons voir le père Brizard! La Harpe était un de ses plus zélés admirateurs et fait de lui le plus bel éloge. Il prononçait d'une manière admirable ce fameux vers du Wenceslas deRolrou :

Soyez roi, Ladislas, et moi je serai père !

Lorsqu'il disait dans le roi Lear: Je fus père, puis cette autre phrase : Les ingrats l on fondait en larmes; quand il s'écriait : Mes enfants! dans Montaigu, ou bien encore : Cyt héron ! dans OEdipe, il déchi-

rait l'âme ; Œdipe chez Admète fut aussi une de ses belles créations. Il était si scrupuleux sur la vérité des costumes, que le jour de la première représentation il refusa un habit de satin bleu céleste que la cour avait fourni, et en choisit un de laine destiné aux confidents. On composa a cette occasion les vers suivants pour être mis au-dessous du portrait qui le représentait dans le rôle é'OEdipe :

Aux yeux d'un prince qu'il enchante,

Brizard, sous ses traits imposants, Rend le malheur auguste et la vertu touchante ; 11 puisa dans nos cœurs ces tragiques accents. Une heureuse nature a dans son caractère

Mis son talent et son bonheur ;

Pour en faire un sublime acteur, Elle Ta fait tendre époux et bon père.

C'était l'acteur consciencieux par excellence. Le roi de Danemarck lui dit un jour : « Monsieur Brizard, on voit bien que vous n'étudiez pas vos rôles devant une glace. » Il était tout à son jeu; un jour, le feu prit aux plumes de son casque, le public s'en aperçut avant lui et l'en avertit: it ôta avec noblesse son casque enflammé, le donna tranquillement à son confident et continua la scène sans se troubler. Une autre fois, il fut blessé a la main dans le rôle de Danaùs; son sang coulait et il ne s'en apercevait point.

Ce fut lui qui couronna Voltaire le jour de son apothéose anticipée au Théâtre-Français, et ce fécond écrivain en fut si ravi qu'il lui dit avec émotion : « Monsieur, vous me faites regretter « la vie ; vous m'avez fait voir dans votre rôle (Brutus) des beautés a qu'en le faisant je n'avais pas aperçues. »

Ce fut lui qui prononça le discours anniversaire de la mort de Voltaire, avant la représentation d'Agathocle, le 31 mai 1779. Ce discours est de sa composition.

Brizard se retira du Théâtre-Français le 1 er avril 1786 , par les rôles du vieil Horace et de Henri IV dans la Partie de Chasse. Il vint ensuite habiter sa maison de campagne , près d'Orléans , et y vécut en famille, entouré de l'estime de ses concitoyens. Il devint un des électeurs de cette ville, capitaine des grenadiers de la garde nationale et marguillier de sa paroisse. Il mourut le 50 janvier 1791. Ducis, dont il avait si bien fait sentir le génie.

PREMIÈRE SÉRIE. — BEAIX-ARTS. Ko

composa son épitaphe à la prière de sa veuve, et lui écrivit cette lettre en la lui envoyant :

« Madame,

« Je vous envoie l'épitaphe de votre bon et tendre mari , du père « de vos chers enfants. Ce sont vos larmes qui me l'ont demandée, « comment aurais-je pu ne pas leur obéir ? Il m'a semblé , en la « laissant sortir de mon cœur que je payais un tribut de recon- « naissance à sa mémoire. Combien ne dois-je pas à ses talents ! « Nos deux âmes s'étaient unies sur la scène... Je ne puis songer « sans attendrissement à notre OEdipe, à notre Roi Lear, où il fut « inimitable. Ces tristes lignes, destinées pour son tombeau, vont « renouveler vos douleurs, je le sais, Madame, mais considérez a qu'elles rendent justice à ses talents et surtout à ses vertus, et « souvenez-vous, en pleurant sa mort, que vous avez rendu sa vie « heureuse. »

Dans une note insérée dans la Gazette de France, le ii octobre 1814, Ducis ajoutait cette dernière phrase à l'éloge de son vieil ami :

« Brizard, acteur célèbre, homme simple et touchant de bonté ; »< bon mari, bon père, bon citoyen. »

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