‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 2)Chapitre 28 sur 85 · RONSARD · texte numérisé non relu

RONSARD

Sur les confins de la Hongrie et de la Bulgarie se trouvait jadis une seigneurie appelée le Marquisat de Ronsard. Un cadet de cette famille, nommé Beaudoin, vint en France offrir ses services à Philippe de Valois , alors occupé contre les Anglais. Comblé de biens et d'honneurs par la reconnaissance du roi , il s'établit dans le Vendômois. Ensuite , cette maison contracta de nobles alliances avec les Dubouchage, les de la Trémouille.... On trouve ces détails dans Ronsard lui-même, qui se plaisait à vanter la noblesse de sa maison, comme la grandeur de son génie :

Or, quant à mon ancêtre , il a tiré sa race , D'où le glacé Danube est voisin de la Tbrace.

Plus bas que la Hongrie, en une froide part , Est un seigneur nommé le marquis de Ronsard (1).

Son père était chevalier de l'ordre du Roi et maître-d'hôtel de François I er . Il accompagna en Espagne et ramena les Aïs de ce prince, donnés en otage pour leur père.

(1) Epltre àRemiBelleau.

Pierre de Ronsard naquit au château de la Poissonnière , dans le bas-Vendômois, le ii septembre 152i, le jour où François I er fut pris à Pavie. Les biographes de Ronsard , et de Thou lui-même, ce grave historien, disaient que cette heureuse naissance avait été pour la patrie une compensation suffisante a ce grand désastre.

Les présages ne manquèrent pas a l'enfance de notre poète. Le jour de son baptême, dans le trajet du château à l'église du lieu, celle qui le portait le laissa tomber par mégarde , en traversant un pré ; mais ce fut un lit d'herbe et de fleurs qui le reçut doucement dans sa chute ; et une autre personne , s'élançant au secours de l'enfant, répandit sur sa tête un vase d'eau de senteur, signe assuré, dirent les poètes, des suaves parfums que devaient exhaler les fleurs de sa poésie.

Elevé jusqu'à l'âge de neuf ans dans la maison paternelle, il fut conduit à Paris , au collège de Navarre, où il trouva Charles de Lorraine , qui devait être un jour cardinal et l'un de ses plus puissants protecteurs. La rudesse d'un régent nommé de Vailly le dégoûta de l'étude qu'il avait embrassée avec ardeur. Son père le fit revenir, et il fut page de François, fils aîné du roi ; puis de Charles, duc d'Orléans, frère de François; et ensuite de Jacques Stuart, qui était venu épouser, en France, Marie de Lorraine. Parti avec ce prince, Ronsard demeura deux ans en Angleterre et six mois en Ecosse. Mais, malgré la faveur dont il jouissait auprès du roi, l'amour du pays natal le ramena en France; il rentra au service du duc d'Orléans qui, frappé de son intelligence précoce, le chargea de plusieurs missions pour la Flandre et la Zélande. Àu retour, il devait se rendre en Ecosse ; mais son vaisseau fut brisé sur les côtes d'Angleterre , et il faillit périr ; il avait alors seize ans. Il accompagna à la diète de Spire l'ambassadeur français, Lazare de Raïf , l'un des hommes les plus doctes de ce temps-là. Bientôt après, il suivit en Piémont le grand capitaine de Langey. Dans tous ces voyages , Ronsard observait curieusement les mœurs et les coutumes des pays qu'il visitait ; il apprenait les langues anglaise, allemande , italienne : il formait son esprit et enrichissait son imagination.

Mais les fatigues de la guerre et des voyages lui donnèrent aussi des infirmités précoces ; il devint sourd. Au lieu de perdre son temps

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et sa peine sur le chemin des courtisans, il reprit alors ses études délaissées, et ses amis ont proclamé cette surdité bienheureuse, parce qu'elle avait valu un grand poète a la France. La surdité devint même, dans la suite, une affaire démode et d'école : Dubellay, Daurat et d'au* très, atteints à leur tour de la même infirmité , se glorifièrent de cette ressemblance avec leur illustre ami.

Un gentilhomme écossais, ou piémontais, qui avait été page avec Ronsard , et qui avait lu avec ardeur les poètes latins, réveilla en lui le goût de cette étude; dès lors Ronsard eut toujours a la main un Virgile, et il ne quittait Y Enéide que pour le roman de la Rose, ou pour les œuvres de Clément Marot. C'est en 1545 qu'il se remit a l'étude des lettres, avec l'agrément de son père qui, pourtant, lui interdit la poésie, comme autrefois le père d'Ovide a son fils, mais avec aussi peu de succès. Ronsard, accompagné d'un jeune gentilhomme nommé Carnavalet , attaché comme lui à l'écurie du roi , se rendait auprès du savant Daurat, chez Lazare de Baïf, dont le fils Antoine étudiait la langue grecque sous ce savant maître.

Jean Daurat fut alors chargé de diriger le collège de Coqueret, et Ronsard, âgé de vingt ans, y accompagna son ami Baïf, qui n'en avait que seize. Les deux jeunes gens étaient animés d'une noble émulation : Ronsard restait a étudier jusqu'à deux ou trois heures après minuit; alors il se couchait , réveillait Baïf qui se levait, prenait la chandelle et ne laissait pas refroidir la place. D resta cinq ans sous la discipline de Daurat, et reçut aussi des leçons d'Adrien Turnèbe, lecteur du roi et l'honneur des lettres. Grâce à son infatigable application, grâce aux soins éclairés de ses maîtres, Ronsard fut bientôt versé dans les langues grecque et latine.

Dès lors, il fait quelques petits poèmes où se montre déjà quelque chose de l'élévation de Virgile, son premier modèle, et Daurat lui prédit qu'il sera un jour YHomère de la France. Il traduit le Plulus d'Aristophane et le fait représenter au théâtre de Coqueret. Ce fut la première comédie française jouée en France. Son exemple lance dans cette voie nouvelle Baïf, Antoine de Muret, Remi Belleau y toute une phalange de jeunes et beaux esprits, alors ses condisciples T plus tard ses commentateurs enthousiastes.

Bientôt Ronsard ose davantage : il trouve notre langue trop pauvre

et forme le projet de l'enrichir ; elle avait la grâce , la naïveté , la douceur ; il veut lui donner la force , l'élévation et l'éclat. Créer des mois nouveaux et renouveler les anciens, adopter les étrangers et surtout les grecs et les latins , lui paraît le plus sûr moyen de parvenir à son but. D'ailleurs , pour former la langue poétique , il met à contribution tous les dialectes qui se partageaient alors la France. « S ne faut pas se soucier, dit-il, si les vocables sont gascons, poitevins, manceaux, normands, lyonnais ou d'autres pays. » II ne dédaigne pas même d'aller se mêler aux artisans pour étudier leur langage, à la fois naturel et coloré. En même temps il s'efforce de lutter, avec les anciens et avec les plus illustres d'entre les modernes, par des imitations libres et originales : Pindare et Horace pour l'ode, Anacréon pour la chanson , Tibulle pour l'élégie , Virgile pour l'épopée, Pétrarque pour le sonnet , sont les modèles qu'il se propose.

C'est a cette époque, en 1549, qu'au retour d'un voyage de Poitiers, il rencontre dans une hôtellerie Joachim Dubellay, qui revenait d'étudier le droit dans cette ville. La ressemblance de l'âge et la confraternité littéraire les a bientôt réunis ; ils achèvent ensemble le voyage, se communiquent leurs idées, leurs projets, et forment dès lors, avec Baïf, ce triumvirat qui s'efforce de réveiller la poésie française. Ds ont pour auxiliaires toute cette troupe de vaillants poètes « qui se sont élancés de l'école de Jean Daurat comme du cheval Troyen. » Ronsard est le chef de l'armée, Dubellay en est le porteétendard ; c'est lui qui pousse le cri de guerre et annonce l'ère nouvelle que veulent ouvrir les réformateurs. Dans son Illustration de la Langue française, il attaque les poètes courtisans qui étaient alors en possession de la faveur publique. Sauf quelques exceptions, il ne voit en eux que des imitateurs ignorants et timides des anciens, ou des représentants de la vieille et pauvre poésie française. Il veut qu'on étudie les œuvres de l'antiquité, non pas seulement pour les traduire, mais pour se les incorporer. Alors il anime les siens à la conquête de la Grèce et de l'Italie : Là doncques, Français, marchez courageusement. . .

Dès lors, les œuvres de notre poète se succèdent avec rapidité. Il avait déjà chanté les Amours de Cassandre: c'était, à ce qu'il parait, «ne jeune fille dont il s'était épris dans un voyage qu'il fit à Blois, où

était la cour. Il fit ensuite quatre livres d'Odes, puis il publia les Amours de Marte; ce nom était celui d'une jeune fille de l'Anjou qui avait remplacé dans le cœur du poète le premier objet de son af* fection et de ses vers. H s'efforça de les écrire d'un style plus facile, pour répondre à ses critiques qui lui reprochaient la prétention, l'obscurité, le néologisme, et qui l'accusaient de vouloir pindariser. Avec la gloire, en effet, était venue l'envie : Mellin de Saint-Relais s'était faille chef des détracteurs, et ses attaques satiriques furent assez vives pour que Ronsard souhaitât « de n'être plus pincé par la tenaille de Mellin. » Depuis, la jalousie se changea en amitié, et les critiques en témoignages d'admiration.

Après les Amours, il publia les Hymnes en l'honneur de Marguerite de France, sœur du roi Henri II, qui fut pour lui une protectrice aussi dévouée que Marguerite de Navarre l'avait été pour Clément Marot.

Sous François II, les querelles de religion lui donnèrent occasion de faire paraître ses Remontrances au peuple de France, qui lui valurent d'amères satires de la part des réformés, et des remercîments du roi, de la reine et du pape Pie V.

C'est du temps de Henri H qu'il avait entrepris la Franciade, en vers de dix pieds, a l'imitation d'Homère, de Virgile et d'Apollonius de Rhodes ; mais ce prince avait plus d'inclination pour les armes que pour les arts de la paix, et Ronsard ne reprit son œuvre abandonnée que sous le règne de Charles IX. Il présenta a ce prince les quatre premiers chants de son poème, qui devait en avoir vingt-quatre. Il lui dédia aussi ses Eglogues.

Après les Amours de Callirhée et les Amours d'Astrée, pseudonymes qui déguisaient sous un voile transparent deux dames de haute qualité, il couronna ses œuvres par les sonnets d' Hélène, qui eut son dernier amour et ses derniers vers. Il consacra a cette même dame la fontaine de Bellerie , dans le Yendômois , a l'imitation de celle à laquelle se rattachent, dans Vaucluse, les noms poétiques de Laure et de Pétrarque.

Outre les œuvres dont nous avons déjà parlé, on a encore de lui : le Bocage royal, dédié a Henri III, recueil composé de pièces consacrées à l'éloge de la maison royale ; des Mascarades, des Combats et

Cartels faits à Paris et au Carnaval de Fontainebleau; les Galtés ; un Discours sur les Misères du temps, à Catherine de Médias; des épitapbes, chansons, madrigaux, &c, &c.

Toute la vie de Ronsard fut un triomphe perpétuel ; la libéralité du parlement et du peuple de Toulouse lui décerna publiquement, avec le titre de Poète français par excellence, une Minerve d'argent massif, au lieu de la simple églantine d'or qui était le premier prix des jeux floraux, établis dans cette grande ville , par Clémence Isaure, au XV« siècle. Ronsard, couronné sans avoir concouru, envoya comme remerciaient l'hymne de Y Hercule chrétien , qu'il adressa a Odet de Chàtillon, alors évêque de Toulouse. Ce prélat était son Mécène, et ir avait le premier fait connaître à la cour les poésies de Ronsard.

Les grands et les rois le comblaient à l'envi de faveurs et d'estime. La beauté de son génie et celle de sa personne le faisaient également rechercher de tous. Avec une haute stature et des membres bien proportionnés, il avait une figure noble et gracieuse, le front ouvert et les yeux pleins d'une douce gravité ; sa conversation surtout était facile et attrayante.

Charles de Lorraine lui continua une amitié commencée au collège de Coqueret. Michel de l'Hôpital, chancelier de Marguerite, et plus tard chancelier de France, lit une savante élégie pour répondre à toutes les calomnies dirigées contre Ronsard ; Marguerite elle-même le soutint contre ses détracteurs. Il jouit d'une haute estime sous François I er et sous ses quatre successeurs immédiats; surtout Charles IX prit Ronsard en grande amitié; il lui adressait des vers élégamment écrits et noblement pensés, qui font regretter que l'auteur de la Saint-Barthélemi n'ait pas préféré le lot du poète à celui du roi.

Ronsard écrivait au prince avec la noble fierté d'un grand caractère , et cette liberté ne nuisait pas à la faveur dont il jouissait. Charles ne pouvait se passer de Ronsard; au Louvre et dans ses voyages , il lui fallait toujours son cher poète : il le faisait venir souvent de Tours à Amboise pour deviser avec lui :

11 faut suivre ton roi, qui t'ayme par sus tous, Pour les vers qui de toi coulent braves et doux.

M le traita toujours avec une grande libéralité, quoiqu'il eût cou-

tume de dire qu'il ne fallait pas trop bien nourrir les poètes, si on ne voulait pas les rendre lourds et paresseux. Il lui donna l'abbaye de Bellozane et quelques prieurés : c'était la monnaie dont les princes payaient alors les poètes.

Ronsard ne fut pas moins honoré par les étrangers que par les Français: l'illustre protectrice de Shakespeare et de Bacon, la reine d'Angleterre, Elisabeth, admirait ses écrits; elle en comparait l'étincelante beauté à celle d'un diamant magnifique, dont elle lui fit présent.

Marie Stuart voua à Ronsard une véritable et pure amité; touchante alliance de la beauté et de la poésie, que pouvait seule briser la main sanglante de la mort. Il lui dédiait ses ouvrages; elle le récompensait par de riches présents et par une admiration plus précieuse encore à ce cœur de poète. On sait la touchante histoire de cette reine si belle, dont les infortunes ont effacé les fautes. Veuve de François II après un an de mariage, elle exhale sa douleur dans une romance touchante dont elle fait les vers et la musique. Ronsard pleure avec elle cette mort qui est le prélude de tant de souffrances;

Marie quitte pour la sauvage Ecosse sa France tant aimée :

Adieu, plaisant pays de France,

0 ma patrie,

La plus chérie, Qui as nourri ma tendre enfance ; Adieu, France, adieu, mes beaux jours....

Elle disait vrai ; Ronsard, avec cet accent prophétique que les an-^ ciens attribuaient aux poètes, déplore, lui aussi, ce triste départ : ses vers sont comme un funeste pressentiment. L'infortunée marche dès lors de faute en faute, de malheur en malheur, jusqu'à cette fatale prison, au sortir de laquelle l'attendait le bourreau. Même dans sou exil, même dans sa captivité, son poète admiré est présent à sa pensée et console ses ennuis; elle lui envoie un magnifique buffet d'argent massif, représentant le rocher du Parnasse avec Pégase audessus; l'inscription portait :

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