ROMAN OE LA ROSE
La poésie des trouvères a produit plusieurs grands ouvrages , dont le plus remarquable peut-être, et, à coup sûr, le plus célèbre, est le Roman de la Rose. La haute valeur de ce poème est prouvée par l'estime des contemporains et par celle de leurs descendants, par les amères censures de ses critiques, comme parles éloges enthousiastes de ses admirateurs. Homère était représenté par l'antiquité comme un large fleuve, aux eaux intarissables, où les poètes venaient puiser tour-à-tour l'inspiration ; Jean de Meung, l'auteur principal de cette singulière épopée, est comme l'Homère d'un siècle encore grossier. Son livre fut une source abondante, quoique un peu troublée, où vinrent se désaltérer, pendant deux siècles, tous les esprits qui avaient soif de poésie. Nos pères le lisaient avec ardeur, et, encore aujourd'hui, la curiosité des savants l'étudié comme un des monuments les plus importants de notre littérature naissante.
Les auteurs du Roman de la Rose appartiennent tous deux à l'Orléanais.
DEUXIÈME SÉRIE. — POÈTES. i.13
Guillaume, né à Lorris en Gâtinais, dans la première moitié du XIII e siècle, mourut a la fleur de la jeunesse, vers 1260, ou, plus vraisemblablement, vers 1240. « Il était frère d'Eudes de Lorris, chanoine et chevecier de l'église d'Orléans, qui fut conseiller au parlement, en 1258. » On ne sait presque rien de la vie de Guillaume; on pense seulement qu'il s'était livré a l'étude de la jurisprudence. C'est à l'âge de vingt ans qu'il aurait formé le projet de son ouvrage, et il l'aurait nommé Roman de la Rose y à cause d'une dame de qualité à laquelle il donne ce surnom. :
C'est celle qui a tant de prix Et tant est digne d/estre aimée, Qu'elle doit Rose estre clamée.
On a cru long-temps qu'il n'avait fait que les 4,150 premiers vers, et que sa mort prématurée l'avait empêché d'achever son œuvre; mais la découverte récente d'un manuscrit de la Bibliothèque nationale, contenant la seule partie attribuée a Guillaume de Lorris et offrant un dénouement, permet de supposer que Jean de Meung retrancha les quatre-vingts derniers vers du roman pour le continuer lui-même dans de bien plus vastes proportions. Il est, en effet, l'auteur des 18,000 vers qui terminent cette immense épopée.
Jean de Meung est plus connu que son devancier. Il naquit vers le milieu du XIII e siècle, non pas à Mehun-sur-Yèvre, dans le Berri, mais bien à Meung-sup-Loire, à quelque distance d'Orléans :
De Jean de Meung s'enfle le cours de Loire,
s'écrie Clément Marot, un de ses plus fervents admirateurs. Notre poète dit de lui-même (vers 11,159) :
Et puis viendra Jean Cloj>inel,
Au cueur gcnUI, au cueur ysnel (joyeux),
Qui naistra sur Loire à Meung.
Le surnom de Clopinel lui venait sans doute de quelque infirmité à la jambe.
L'illustration de la naissance ne manque pas plus à Jean de Meung que l'illustration du talent :
« Il descendait des anciens seigneurs de la petite ville dont il.
« portait le nom... Son père était baron du Chévé, seigneur de
« Pierreûtte et autres lieux... Il donna la baronnie de Chévé a notre
« écrivain. Le baron du Chévé était un des quatre premiers vassaux
« de l'évéché d'Orléans qui devaient porter le nouvel évêque à son
« entrée solennelle, et lui présenter tous les ans, le 2 mai, pendant
« l'office de vêpres, une certaine quantité de cire, qu'on appelle vul-
« gairement gouttières (i). »
Pour lui, il vécut dans la familiarité des grands :
Dieu a donné aux miens honneur el chevissance.
Dieu m'a donné servir les plus granU gens de France...
dit-il, dans son Testament, écrit en vers alexandrins.
« D'après les titres de l'église cathédrale d'Orléans, Jean aurait « été chanoine et archidiacre en 1270 et 1297, et c'est sans doute « en raison de son état qu'il est représenté avec une simarre, ou « robe fourrée, dans un livre du commencement du XV e siècle (2). *>
On pense qu'il fut docteur en droit et en théologie ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'on trouve dans ses ouvrages, dans le Roman de la Rose surtout, une variété de connaissances vraiment extraordinaire pour l'époque où il vivait.
Jean de Meung fut estimé des plus hauts personnages de son temps : les agréments de son esprit, la vivacité de ses saillies, sa gaîté heureuse le firent rechercher a la cour de Philippc-le-Bel et de ses successeurs. Il traduisit de latin en français Y Art militaire de Vigèce, pour Jean de Brienne, comte d'Eu ; à la demande de Philippe IV, il translata en prose et en vers le livre de la Consolation, de Boèce. Il eut, dit-on, une étroite liaison avec le Dante, l'illustre auteur de la divine Comédie.
Jean de Meung mourut à Paris entre 1310 et 1322, et fut inhumé dans le cloître des Dominicains de la rue Saint- Jacques.
Après le Roman de la Rose, son œuvre capitale, et les deux traductions dont nous venons de parler, nous ne mentionnerons, parmi les ouvrages peu connus de Jean de Meung, que le Codicile, pièce morale et satirique, puis le Testament, poème dans le goût et dans
(I) Dom Oirou.
[*) Idem.
DEUXIÈME SÊ1UE. — POETES. 9i)
le rhythme du Codicile, mais d'où la satire est bannie : ces deux pièces sont d'une poésie faible et languissante; il s'y montre tout confit en dévotion et en piété : j'appellerais volontiers ces deux poèmes le meâ culpâ du Roman de la Rose.
Nous donnerons maintenant une analyse rapide de l'œuvre accomplie par les deux poètes Orléanais :
L'auteur, qui a le culte de l'allégorie, s'empresse de prendre possession du monde de fantaisie que son imagination a rêvé ; et, dès le début, il échappe à la vie réelle en supposant, pour se donner carrière, qu'il est sous l'empire d'un songe. Nous sommes a cette époque de Tannée où le printemps répand la vie dans la nature. L'Amour appelle la campagne, les eaux, les prairies : aussi est-ce un magnifique jardin qui doit être le théâtre des exploits de l'Amour. Oisiveté ouvre la porte de ce lieu enchanté que Déduit (plaisir) a pris pour résidence : le poète est a peine entré que I'Amouiv le poursuit, cinq flèches a la main. Le promeneur de fuir; mais il conserve pourtant assez d'haleine pour décrire à son aise la fontaine de Narcisse, dans le cristal de laquelle se reflète le jardin tout entier. La vue d'un beau rosier chargé de fleurs embaumées, le désir d'en cueillir un bouton tout frais épanoui, lui font oublier le danger ; mais au moment où sa main va se poser sur là rose, une flèche, puis une autre, puis une autre encore, lui transpercent le cœur. Avec six flèches dans le corps, que voulez-vous qu'on fasse, sinon de se rendre? C'est ce qu'il fait de la meilleure grâce du monde en jurant foi et hommage a l'Amour ; mais comme le vaincu ne peut donner d'autre gage que son cœur, le vainqueur, qui sait les précautions à prendre , a bien soin de le fermer avec une clef d'or. Puis viennent les commandements de l'Amour : il ne veut ni médisance amère, ni orgueil, ni inconstance. A une bonté que rien ne lasse, à une libéralité que rien n'épuise, si vous joignez des habits de la bonne faiseuse, et quelques connaissances dans l'art libéral de la danse, ayez bon espoir.
Muni de ces instructions, l'Amant est laissé a Bel-Accueil, qui permet de faire son plaisir de la rose, mais par l'odorat seulement. Alors dame Raison vient, un peu tard, apporter ses conseils; l'Amant n'écoute pas sa harangue': il n'a qu'une pensée, fléchir la colère de Danger, que le malin jmète préseule connue le plus sûr
96 LES HOMMES ILLUSTRES DE l/ORLÊANAlS.
gardien de la vertu des dames. Mais Danger, l'inflexible Danger luimême ferme les yeux, et laisse agir Bel-Accueil. Mal prend à ce dernier d'avoir laissé l'Amant auprès de la rose : car Jalousie, avertie par Male-Bouche , enferme dans une forteresse élevée au miKeu du jardin le trop complaisant introducteur. Au lieu de demander conseil a l'Audace, l'amant se désespère, gémit et veut mourir ; mais dame Raison ne le laissera pas mourir sans un beau discours. Après avoir énuméré toutes les peines de l'amour, elle rattache, comme elle peut, une déclamation contre l'Avarice à la description de l'Amitié, disserte sur la Fortune et ses caprices, sur Néron et son précepteur, parle de Virginie et d'Appius, d'Hécube et de Crésus, le tout pour l'engager à secouer le joug de l'Amour.
L'auditeur, qui trouve sans doute le discours trop sensé et trop long pour s'y rendre, se dit homme-lige de F Amour, et cherche une mauvaise querelle à la conseillère pour se débarrasser de son exhortation et aller prendre conseil d'un sien ami : le confident pense, comme Philippe de Macédoine, qu'il n'est rien dont l'or ne vienne a bout, et comme sa bourse est fort légère, le poète a une occasion toute naturelle de regretter et de décrire l'âge d'or. Cependant l'Amour convoque tous ses barons pour donner l'assaut a la prison où gémit Bel-Accueil. Courtoisie, Patience, Hardiesse et autres grands personnages répondent à l'appel : Faux- Semblant lui-même se met aux ordres de l'Amour qui consent , malgré sa juste défiance, à utiliser la souplesse et l'habileté de l'hypocrite. Dans l'interrogatoire qu'il subit, ce précurseur de Tartufe démasque lui-même la conduite cauteleuse de ses pareils : puis, pour montrer ce qu'il sait faire, il détermine la gardienne de la tour, Male-Bouche, h se confesser, et égorgille tout doucettement sa pénitente humblement agenouillée. Après ce bel exploit, la garnison est massacrée, l'Amour court au malheureux prisonnier, et Bel-Accueil, toujours faible en présence du désir, permet déjà à notre amoureux de donner un baiser à la rose, quand Danger, secondé par Honte et par Peur, remet aux fers le tendre et facile Bel-Accueil.
La forteresse tient contre les efforts de l'Amour avec tant de succès, que Vénus est obligée de venir au secours de son ûTs.
La scène change : dame Nature se confesse au révérend Génius,
et après une longue dissertation sur la création, lès planètes , la prédestination, Tarc-en-ciel et les lunettes à longue vue, elle ordonne à son grand-prêtre de se rendre a Tannée de T Amour. Avec ce nouvel auxiliaire, Tannée fait des prodiges, et Vénus, à Taide de brandons enflammés, fait déloger les gardes. Bel- Accueil, libre et reconnaissant, n'a rien à refuser à l'amant qui cueille la rose :
Ainsi eux la rose vermeille, A tant fut jour et je m'esveJlle.
Voilà une brève analyse de cet immense ouvrage : 25,000 vers en trois fois vingt-trois lignes ! c'est dire que nous avons omis une foule de détails souvent intéressants, de nombreux épisodes, des digressions agréables, quelquefois aussi des choses où Thonnêteté française peut se plaindre de n'être pas assez respectée ; car ce travail n'est pas tout rose pour le lecteur. La fleur gigantesque née de l'imagination riante de Guillaume de Lorris, mais éclose sous le souille puissant de Jean de Meung, n'a pas toujours un parfum d'exquise chasteté. Elle s'entoure aussi de plus d'une épine, et le lecteur ne parvient pas à la cueillir sans s'être piqué plus d'une fois, ici a un mot graveleux, la à une pensée grossière, ailleurs à une image trop crue et à une peinture trop peu voilée.
Il faut bien le reconnaître, le Roman de la Rose n'est pas plus un livre de morale, comme on Ta prétendu, qu'il n'est un traité de philosophie hermétique, pour quelques détails d'alchimie qui s'y trouvent ; la Rose n'est pas plus la sainte Vierge que ce n'est Héloïse, la triste amante d'Abeilard ; le but de l'ouvrage n'est pas, comme le veut Clément Marot, la recherche de l'état de grâce, de la sapience, de la vie éternelle. Pourquoi prétendre à sanctifier ce qui est essentiellement profane, et a moraliser ce qui ne saurait être moral, comme le fit avec beaucoup de labeur, et fort peu de succès, vers 1480, un écrivain nommé Jean Molinet, chanoine de Valenciennes :
C'est le Roman de la Rose, Moralisé clcr et net, Translaté de vers en prose Par votre humble Molinet.
Ne vaudrait-il pas mieux laisser au vice sa nudité que d'en dissi-
muler le danger sous le vêtement respectable de la morale? et ne s'expose-t-on pas au crime de lèse-religion, en même temps qu'on est coupable de lèse-poésie ?
Les deux poètes Orléanais n'ont fait autre chose qu'un roman d'amour où la saine morale n'est pas toujours oubliée, où la satire l'est encore moins, et qui présente aussi quelques incidents de chevalerie, tels que la muse des trouvères les emprunta souvent à celle des troubadours. Sous le voile d'une fiction allégorique, c'est l'imitation fort libre et considérablement développée d'un célèbre traité d'Ovide ,
Où tout l'art d'amour est enclose :
c'est un ouvrage où se trouve réduit en principes et mis en action l'art de réussir en amour.
Au reste, le reproche d'immoralité retombe moins sur Guillaume que sur son continuateur. Une âme chaste et candide, une délicatesse épurée de sentiments, une aimable naïveté avec un esprit agréable et facile, une imagination brillante et féconde, de riches descriptions, des peintures de mœurs, des maximes de morale, un style naturel, quoique uniforme parfois, une verve discrète et contenue, une versification aisée et coulante, telles sont les qualités qu'on s'accorde a reconnaître dans le poète de Lorris.
Jean de Meung pratique bien autrement que lui la liberté de tout dire : mais il a aussi plus d'abondance, plus de vigueur dans la pensée et dans l'expression. L'immoralité semée dans son livre fut blâmée par tous les honnêtes gens et souvent flétrie du haut de la chaire. Plus d'un siècle après la mort de Fauteur, le chancelier de l'Université de Paris, Jean Gerson , l'attaquait dans un traité particulier et dans un sermon prêché le quatrième dimanche de l'Avent. Cet illustre et saint homme allait même plus loin : « Si j'avais, disait-il, la dernière « copie de cet ouvrage, et qu'on voulût m'en donner mille francs, j'ai- « merais mieux la jeter au feu que de la vendre. Si je savais, ajoutait- « il, que l'auteur n'eût pas fait pénitence du péché qu'il a commis en a le composant, je ne voudrais pas plus prier Dieu pour lui que pour a Judas.... »
Cependant les plus violents accusateurs de notre poète trouvent dans le roman des conseils ou des tableaux qui peuvent préserver
du danger des passions. De sages règles de conduite, des considérations poétiquement exprimées sur les soucis et les douleurs, sur la satiété et les dégoûts de l'amour; des vérités philosophiques appuyées de nombreux exemples; des caractères bien tracés, entre autres, celui de Faux-Semblant, l'original de la Macette de Mathurin Régnier, et du Tartufe de Molière; des contes plaisants et ingénieux enveveloppant d'utiles leçons ; en un mot, une foule de beautés morales, littéraires et philosophiques, demandent grâce pour des écarts qui ne choquaient pas l'esprit encore grossier de nos pères autant qu'ils blessent la politesse chatouilleuse de notre siècle.
La même excuse s'applique à un autre reproche qu'on adresse à Jean de Meung. Il fait assez finement la satire des mœurs de son temps, mais il n'épargne ni état ni sexe; il se permet même des attaques fort vives contre le clergé, soit séculier, soit régulier; les traits nombreux qu'il lance contre les moines dans son livre rendent même assez probable l'anecdote suivante, dont on a contesté pourtant l'authenticité. Laissons parler un ancien biographe, André Thévet :
« Ce bon Clopinel étant près de sa fin, avisa de testamenter, et « par sa disposition dernière, laissa aux Jacobins de Paris un coffre a qu'il avait, avec tout ce qui était dedans, commandant ne l'ouvrir « qu'il ne fût mis en terre, a charge que les frères Prêcheurs le « feraient enterrer dans leur église. Les pauvres Jacobins enseve- « firent Clopinel avec toutes les solennités au mieux qu'ils purent, « et parachevèrent son service mortuaire. A peine eurent-ils fini « l'office, qu'incontinent ils viennent pour enlever ce coffre, beau, « diapré, fermé à plusieurs serrures et fort pesant. Ils faisaient état « d'avoir des écus à milliers : mais quand ils furent venus à l'ou- « verture, ils se trouvèrent par la revue bien déçus, car, au lieu d'or « et d'argent, n'y trouvèrent que des pierres d'ardoise sur lesquelles « il avait tiré des figures tant d'arithmétique que de géométrie. Telle- <* ment en furent irrités ces bons moines, qu'après avoir long-temps « délibéré , enfin s'hasardèrent de le déterrer, alléguant qu'il était « indigne d'être enterré en leur maison, puisque, vif et mourant, il se « moquait d'eux. Mais la cour du parlement, par son arrêt, le fit « remettre en sépulture honorable dans le cloistre du couvent. »
On le voit, Jean Clopinel tient a cette famille de hardis pen-
seurs qui ne respectaient pas toujours ce qui mérite le respect; il rappelle Villon narguant la potence, et le rieur Rabelais raillant, en présence de la mort, cette farce qu'on appelle la vie. Maison sait quelle place importante tenait la raillerie satirique dans la littérature du moyen-âge ; on la retrouve jusque dans les poèmes moraux et les légendes. Elle s'y montre avec une énergie de pensée et une vivacité naturelle d'expression qui ne se rencontrent pas au même degré dans les autres genres littéraires.
Jean de Meung eut aussi le tort de maltraiter les femmes dans son poème. Il va jusqu'à déclarer que toutes sont pécheresses, le seront, ou le furent (vers 9,476).
Il parait qu'il fut bien près de recevoir le châtiment qu'il avait mérité. Il se tira d'affaire par une ruse, laquelle, dit Thévet, estant gaillarde et gentille, je suis bien content de la proposer ici :
« Il était dit et arresté qu'il serait fouetté des dames qui la « assystoient, tenant chacune une poignée de verges. Clopinel voyant « que son âge ne pouvait esmouvoir les dames a miséricorde, « humblement les requit lui vouloir octroyer un don, jurant qu'il « ne demandait rémission du châtiment qu'elles entendoyent prendre « de lui. Alors, dit-il, je vous prie, mesdames, que la plus pesche- « resse de votre compagnie commence la première et me donne « le premier coup; ma requeste est juste, d'autant que je n'ai parlé « que des méchantes folles et mal avisées, et non de vous qui êtes « ici, toutes sages, et belles, et vertueuses. Les dames se re- « gardayent l'une l'autre, et il n'y en eut pas une, quoiqu'elles « eussent toutes bonne envie de l'estriller , qui se hazardast de le « toucher. »
C'est ainsi que notre Orphée boiteux échappa à la vengeance des dames.
Quelques-uns nient la vérité de cette aventure : Lamonnoye l'attribue à Guillaume de Bergdam , gentilhomme et poète provençal , antérieur a. Jean de Meung. Quoi qu'il en soit, les dames trouvèrent depuis un défenseur dans Martin Franc, prévôt et chanoine de l'église de Lausanne, en Suisse, et secrétaire de Félix V. Ce grave personnage écrivit en vers le Champion des Dames, contre Male-Bouche et consorts, et Victoire d'icelles... Son livre est dédié à Philippe-le-
Bon, duc de Bourgogne. Un autre poète du commencement du XV« siècle prit aussi leur défense dans un poème intitulé le Chevalier aux Dames; en 1459, parut encore un écrit intitulé : L'Amant entrant dans la forest de Tristesse; enfin, cent ans après, Christine de Pisan, a qui il convenait mieux qu'à personne de défendre son sexe, le fit avec chaleur dans ses Èpitres sur le Roman de la Rose. Il ne parait pas, d'ailleurs, que notre poète ait eu beaucoup à se plaindre des femmes pendant sa vie.
Autre objection : Genius, prêtre de la nature, prêche dans le roman une sorte de naturalisme, et même de matérialisme grossier : donc Jean de Meung... Mais à quelles singulières conséquences n'arriveraitt-on pas s'il fallait attribuer au poète les sentiments qu'il met dans la bouche de ses personnages ? Accusons seulement Jean de Meung d'avoir voulu, dans cet endroit et dans d'autres, étaler une érudition universelle ; d'avoir mis de tout dans cette vaste encyclopédie, théologie ou plutôt alchimie , arithmétique , astronomie, histoire sacrée, histoire profane, dissertations philosophiques et développements de morale; reprochons-lui cet amas de connaissances confuses et indigestes sous lequel il semble plier; reprochons-lui la témérité avec laquelle il aborde les questions de la métaphysique la plus ardue, ou tente de pénétrer les mystères impénétrables de l'essence divine, de la Trinité ; reprochons-lui même de fades allégories , un langage quelquefois affecté, des digressions mal amenées, et qui nuisent à l'unité du sujet comme a la marche de l'action ; mais reconnaissons que son excuse se trouve encore ici dans les habitudes de son temps. Alors, la poésie s'affuble volontiers du bonnet doctoral, comme* la science aime à se parer de la robe étincelante et variée de la poésie. L'érudition était, comme on l'a dit, Y originalité de son époque, et c'est l'érudition qui fit la fortune du Roman de la Rose.
Le style de cet ouvrage est déjà assez élevé pour l'époque; on y trouve de la verve , de la chaleur, et Pasquier en loue les moelleuses sentences et les belles locutions. Non qu'il faille en juger d'une façon décisive : on sait quelles libertés les copistes et les éditeurs se sont données avec le texte de nos auteurs. Comme ce roman était le livre des courtisans, comme il était d'un usage ordinaire, et, pour ainsi dire, journalier, on s'appliquait toujours, dans les copies
qui s'en faisaient, a le rendre conforme au langage de la Cour, et quelquefois même au style des provinces où on les copiait : « Voire « y trouverez-vous je ne sais quoy du ramage de ceux qui en furent « copistes, je veux dire de leur Picard, Normand, Champenois, &c. » Marot, qui en donna une réimpression en 4527, lui fit subir de graves altérations, sous prétexte d'en rajeunir les mots vieillis et inintelligibles. Par une bizarrerie du langage vieux et nouveau, Clément voulut, dit Pasquier, habiller à la moderne française le Roman de la Rose. Enfin, un savant de nos jours, M. Méon, en a rétabli le véritable texte ; il a joint à son édition tout ce qu'il y avait d'utile dans les précédentes : la Préface de Clément Marot ; celle de Lenglet-Dufresnoy ; la Vie de Jean de Meung, par André Thévet ; la Dissertation sur le Roman de la Rose, avec l'analyse de cet ouvrage et les remarques de Lantin de Damerey, &c, &c. Cette nouvelle édition permet de juger si le roman est réellement un ouvrage profond, comme le veut Jean Mon treuil, secrétaire de Charles VI, et l'un de ses ardents défenseurs, et si les deux auteurs du roman méritent, l'un le titre d'Ennius français que lui donne Clément Marot, et l'autre celui de père et inventeur de l'éloquence, que lui attribue le père Bouhours.
On trouve dans le Roman de la Rose bon nombre de descriptions gracieuses que nous aimerions a citer ici pour le plaisir de nos lecteurs, si nous ne craignions de dépasser les limites de cet article.
Telle est celle du Printemps :
Lors la terre fait robe neufve,
Les oyseaulx qui taot se sont toi (tus)
Pour Tiver qu'ils ont tous seotuz,
Sont en may et par le printems
Si joyeux , qu'ils montent en chants.
Voyez aussi celle de la Reauté :
Elle fut jeunette et blonde, Simple fut comme une espousée.
Et blanche comme flor de lys.
Puis cette autre de la Fortune :
Quand avec les hommes habile,
Elle trouble leur cognaissancê Et les nourrit en ignorance ;
Et les tombe autour de sa roue Du sommet envers dans la boue.
Et le Temps : v
Le Tems s'en va nuit et jor,
Sans repos prendre et sans séjor...
Le Temps , vers qui ne dure
Ne fer, ne chose tant soit dure ;
Le Tems qui toute chose mue (change),
Qui tout fait croistre et tout norist (nourrit),
Et qui tout use et tout porist (pourrit).
Le Romande la Rose a été imité par l'anglais Geoffroy-Chaucer; Piron en a tiré son opéra-comique de la Rose.
GUIART (Guillaume).
Cet écrivain naquit à Orléans vers la fin du XIII e siècle. Il a écrit une histoire de France, en vers, sous le titre de la Brandie des royaux lignages; son récit commence à la naissance de Philippe- Auguste , c'est-à-dire, vers Tan 1165 et va jusqu'en 1306.
Dans le prologue, il déclare son nom et sa patrie :
Par quoy , je, Guillaume Guiart , D'Orliens né , de la Guillerie . . .
Il ajoute qu'il a composé son histoire sur le modèle d'une Chronique latine qu'il avait lue dans l'abbaye de Saint-Denis. C'est celle de Guillaume le Breton , en vers et en prose , publiée par Pithou et Duchesne.
Guiart fit cet ouvrage en l'honneur de Philippe-le-Bel, ainsi que le porte la dédicace , et la commença en 1304, à Arras , où il se faisait traiter d'une blessure reçue dans la guerre de Flandre, à laquelle il avait pris part avéc les Orléanais, dont il parle avantageusement. Son but était tout patriotique : il voulait opposer son travail à une histoire écrite en vers par quelque partisan des Flamands , et qui portait atteinte à l'honneur des Français.
104 LES nOMMRS ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.
Guiart était sergent d'armes a la bataille de Mons-en-Puelle , et ce fut a l'attaque de la maison Haiguerie ou Hainguerie qu'il fut blessé
Du fer d'un quarrel el pié désire (droit) Et d'une espée el bras senestre (gauche).
L'ouvrage de Guiart fut interrompu quelque temps , repris en 1506 et fini cette année-la; il contient vingt mille six cent quarante vers.
Guiart a un style assez noble pour l'époque, mais il a peu d'invention. Il rapporte des laits qui ne se trouvent point ailleurs, et dont quelques-uns ont pour nous un intérêt tout particulier. Ainsi , par exemple, ce qu'il dit de l'équipement des soldats Orléanais (t. H, vers 8,575-96); de leur vigilance en face de l'ennemi (8,919-37); de la bravoure d'un serjant d'Orléans (v. 10,900), etc., etc.
On trouve dans le poème de Guiart l'histoire du règne de Louis K; Du Cange en a pris un extrait pour l'insérer dans la vie de ce saint roi, publiée à Paris en 1668.