‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 2)Chapitre 56 sur 85 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

v 24"2 LES HOMMES ILLUSTRES DE LOKLÉAHAIS.

prétendit que ce testament était supposé par la fourberie; que l'ignorance, la prévention, le respect oVun grand nom V avaient fait admirer; qu'il ne convenait ni au caractère, ni au style du minisire à qui on le donne, ni au roi auquel on l'adresse, ni au temps où on le suppose écrit. Vidée seule d'un pareil catéchisme lui semblait le comble du ridicule.

Foncemagne lui répondit en i750 par une lettre aussi polie qu'instructive , adressée a un anonyme. On a dit que la devise des gens de lettres était : Per convicia et laudes : injures et flatterie. Tel n'était pas notre modeste et savant écrivain; il disait de la paix et du bonheur :

C'est un trésor trop cher pour oser le commettre.

Et il n'écrivit guère que pour remplir un devoir ou pour éviter un reproche. Le mot d'aménité semblait avoir été créé pour lui, et autant Voltaire mit d'aigreur dans cette dispute, autant son adversaire se montra courtois et bienveillant. Il le réfuta avec une politesse aimable et franche, et, ce qui mit le comble au dépit du philosophe irascible , c'est que Foncemagne avait cent fois raison. On connaît la manière d'argumenter de Voltaire : comme il ne cite jamais ses garants, on ne sait jamais si c'est à lui ou aux écrivains qu'il a consultés que l'on doit imputer ses fautes. Il décocha quelques traits a l'adresse de Foncemagne, dans son Siècle de Louis XIV et dans son Essai sur les mœurs, mais sans se livrer a un examen approfondi de la question. Le caractère de son esprit ne comportait pas tant de patience et d'attention.

Foncemagne ne pouvant se résoudre a laisser se répandre une erreur accréditée par un écrivain célèbre, que tout le monde lisait et citait d'un bout de l'Europe à l'autre, entreprit de bonne foi de rétablir la vérité, et il le fil avec autant d'urbanité que de modestie, relevant ça et la les inexactitudes, les fausses conséquences et les chicanes puériles de Voltaire. Il le suit pas à pas et le combat quelquefois avec ses propres armes. Cette lettre précieuse est un vrai modèle de critique; il y règne un ton persuasif propre à inspirer la confiance et rintérêt. En vain , dans une dernière réplique intitulée : Nouveaux doutes, le philosophe proteste-t-U de son zèle pour la vérité, en vain cherche-t-il à trancher les difficultés aux dépens du texte même ; il ne fait que tourner dans le cercle des mêmes objections, et ne par-

vient à se tirer d'affaire qu'a force d'esprit. On a dit au sujet de ce tournoi littéraire que les deux écrivains avaient très-bien prouvé, l'un que cet ouvrage était du cardinal, l'autre qu'il n'aurait pas dû en être. Si l'historien craignit de se rétracter, le poète n'eut pas le même scrupule, et après avoir nié en prose l'authenticité du Testament politique, Voltaire convient, en vers charmants, que les grands hommes ne le sont ni a tous moments, ni en toutes choses :

Des grandeurs et des petitesses , Quelques vertus, plus de faiblesses, Sont le bizarre composé Du héros te plus avisé.

Il jette un rayon de lumière; Mats re solHl dans sa carrière Ne brille pas d'.un feu constant.

L'esprit le plus profond s'éclipse) Richelieu fit son Testament»

Et Newton son Apocalypse.

H va sans dire que le jugement de la postérité a donné gain de cause au savant académicien.

La considération dont Foncemagne jouissait dans le monde littéraire et dans la société attirèrent sur lui les bonnes grâces de la cour. Des lettres trouvées dans ses papiers apprennent qu'on avait eu le projet de l'attacher à l'éducation du Dauphin, fils de Louis XV. Le duc d'Orléans le choisit, en 1752, pour la place de sous-gouverneur du duc de Chartres, mais le chagrin qu'il éprouva de la perte d'une épouse chérie, en qui l'esprit et les grâces le disputaient aux vertus, le décida à prendre sa retraite. Il se consola de ses chagrins en faisant le bonheur de sa famille, et après avoir élevé avec une tendre sollicitude la sœur de sa femme, il lui donna un époux digne d'elle, M. le marquis d'Orléans, dont la mémoire est restée chère aux gens de bien. Son intérieur avait un si grand charme, que les personnes les plus distinguées par le mérite ou la naissance se réunissaient certains jours de la semaine dans son petit salon. Ces réunions étaient connues sous le nom de Conversations, et le prince de Beauvau, le duc deLaRochefoucault, Malesherbes et Sainte-Palaye y assistaient régulièrement. Jusqu'au dernier moment, il obtint le sentiment d'une bienveillance générale, récompense d'une vie consacrée à la pratique

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de tous les devoirs. Voltaire lui-même, à son retour de l'exil , s'était empressé de rendre visite à un homme qu'il n'avait pu s'empêcher d'estimer. On ne vit pas sans émotion s'embrasser ces deux vieillards, nés la même année, et prêts a descendre dans la tombe, l'un enivré d'encens et chargé de couronnes, l'autre entouré de la vénération publique.

Foncemagne mourut le 26 septembre 1779, après une maladie de six mois. En expirant, au milieu de souffrances cruelles , ses dernières paroles furent : « La religion seule me fortifie et me console. »

Ce sage, d'une vertu si indulgente pour les autres, était sévère pour lui-même. Chaque année, il allait passer quelques jours à la maison de l'Oratoire dans la retraite et le recueillement.

Tant qu'il [vécut, les encyclopédistes le ménagèrent en apparence, à cause de son ascendant a l'Académie et de la considération dont il jouissait dans le monde; mais a- peine fut-il mort, queGriinm, daus sa Correspondance, le traita avec une légèreté dédaigneuse. La Harpe ne lui fut guère plus favorable :

« C'est un vrai bibliographe, dit-il ; » et il ajoute : « On peut faire en peu de roots son éloge , qui serait assez remarquable : Cet homme, qui était savant de profession et janséniste de conviction, était pourtant le plus doux des hommes. »

L'opinion du public le vengea de ces attaques posthumes; on disait à Paris :

« Voltaire a emporté en mourant tout le génie de notre littérature, et Foncemagne toute l'honnêteté. *

Son éloge fut prononcé le 20 janvier 1780 a l'Académie française, par M. de CI îa ban on, qut.s'est. surtout attaché à peindre sa belle âme et l'aménité de son caractère.

n Lorsqu'un homme a parcouru de longues années, sans avoir chancelé dans Ta pratique des vertus, le public élevé sa vjoix pour lui décerner la réputation d'homme de bien. Il rappelle, du lointain d'une Vie écoulée, mille actions honnêtes tombées dans l'oubli; il les fait revivre; il les place autour de l'homme vertueux, pour servir d'escorte à sa vieillesse : c'est ce cortège auguste qui partout lui concilie le respect.... Quel homme pourra se flatter d'obtenir une considération égale à celle dont a joui M. de Foncemagne? Daus un inonde léger, ou chacun ne s'occupe que de soi, il avait mérité que la société s'occupât de lui.... Doux, prévenant, affable, il se peignait dans ses discours. Ce bon ton des Français, dont le modèle chez eux-mêmes est si rare, et dont la connaissance délicate importe à tous les succès d'agrément, il l'avait acquis

par la fréquentation des personnes les plus distinguées. Les grands le recherchaient; les femmes trouvaient auprès de lui l'agrément et l'instruction. 11 était doué de cette sensibilité sans laquelle on n'apprécie qu'imparfaitement ce qu'elles ont d'aimable. En effet, leur Ion, leurs manières, leur esprit même a je ne sais quel charme que l'esprit seul ne peut juger ; c'est à l'âme à l'indiquer, à le sentir, et celui qui est privé de-ce sens intérieur, juge inlidèle de leur mérite , est condamné au malheur d'être injuste envers elles. »

M. le maréchal de Duras, dans sa réponse au récipiendiaire, fit k son tour de Foncemagne un éloge plein d'à-propos et de délicatesse.

L'abbé de Reyrao, correspondant de l'Académie des Belles-Lettres, et compatriote du savant dont les lettres déploraient la perte récente, voulut aussi lui payer un légitime tribut d'éloge et de regrets. Voici la notice nécrologique qu'il inséra alors dans la Feuille hebdomadaire d'Orléans :

« M. de Foncemagne est, de tous les hommes célèbres que notre ville a produits, celui qui a joui dans la république des lettres et auprès des grands de la plus brillante et de la plus juste considération. Sa longue vie a toujours été douce et pure comme son âme. Très-savant, très-profond littérateur, mais modeste et sage ; plus jaloux de l'estime que de la renommée et du bonheur que de la gloiro et du bruit , il a très-peu écrit, mais ce peu annonce ces vastes connaissances, ce goût exquis , ce style élégant et correct qui l'ont élevé , du virant des Fontcnelle, des Montesquieu et des Voltaire, aux suprêmes honneurs de la littérature. Il a eonservé jusqu'au dernier moment tout ce qui fait le charme de la vie, et surtout de la vieillesse : de grandes lumières, une mémoire heureuse, un caractère aimable et doux, et un respect sincère pour la religion. »

Enfin, ajoute M. de Reyrac, jamais homme de lettres n'a mieux mérité l'application de ces beaux vers de La Fontaine :

Le sage vit en paix....

Approche-t-il du but, quitte-l-il ce séjour ,

Rien ne trouble sa (in, c'est le soir d'un beau jour. »

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