‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 2)Chapitre 55 sur 85 · THEMISEUL DE SAINT-HYACINTHE · texte numérisé non relu

THEMISEUL DE SAINT-HYACINTHE

Le véritable nom de Saint-Hyacinthe est Hyacinthe Cordonnier. Son père, Jean- Jacques Cordonnier, sieur de Belair, était écuyer

porte-manteau de Gaston de France. Hyacinthe naquit à Orléans le 24 septembre 1684. Ses parents renvoyèrent fort jeune à Troyes, au collège des Pères de l'Oratoire, où il se distingua par son intelligence.

Après la mort du sieur de Belair, sa femme, Anne-Marie Mathé, vint s'établir a Troyes, où elle se résigna, pour vivre, à donner des leçons de guitare. Hyacinthe, à sa sortie du collège, se 6t professeur d'italien. Il avait parmi ses élèves une jeune pensionnaire de l'abbaye de Notre-Dame. La chronique dit qu'il lut fit tant conjuguer le verbe amo, que des choses fâcheuses s'ensuivirent et le forcèrent d'abandonner la ville.

Hyacinthe s'engagea dans un corps de cavalerie, devint officier, et fut fait prisonnier à la bataille de Hoschstedt et conduit en Hollande. Il profita de son séjour dans ce pays pour apprendre l'anglais , le hollandais et l'espagnol , et se perfectionner dans l'étude des langues mortes. Dom Gérou raconte qu'en 1714 il suborna une jeune fille et s'enfuit avec elle en Angleterre; il y resta quelques années et revint en France, pour être bientôt forcé d'en sortir, par suite d'une aventure du même genre.

Réfugié de nouveau en Hollande, il s'adjoignit à plusieurs savants et littérateurs, tels que de Sallengre, S'Gravesand, Prosper Marchand, etc., pour la rédaction d'un journal littéraire dont il avait conçu le plan pendant son premier séjour. Ce recueil , dès son apparition , eut un grand succès.

Mais l'ouvrage auquel il doit une réputation méritée est le Chefd'œuvre d'un inconnu , poème heureusement découvert et mis au jour par le docteur Matanasius , qu'il publia en 1714.

C'est une critique vive et mordante des commentateurs qui étalent partout une ennuyeuse érudition : on prétend que cette ingénieuse satire était dirigée contre Dacier, à l'occasion de son Commentaire sur Horace, en dix volumes. Le prétendu poëme que le docteur Matanasius veut interpréter n'est autre chose qu'une chanson triviale et grivoise composée de cinq couplets. C'est le récit des amours du berger Colin, par Cathos,sa bergère. Matanasius en fait le commentaire , en interprète les mots , en fait connaître les beautés, éclaircit tout ce qu'il peut y avoir d'obscur. H déploie a dessein la

plus vaste érudition : autorités , citations , exemples , sentiment des. auteurs , rien n'y est épargné ; il accumule tout cela de manière que la chanson amène tout un volume d'annotations. L'ouvrage est précédé de préface , d'épitre dédicatoire , de table des matières des auteurs cités, de pièces de vers grecs, latins, français, anglais, hollandais , etc. Le Chef-d'œuvre d'un inconnu, malgré quelques redites et des obscénités, est rempli d'ingénieux aperçus , de détails spirituels; c'est un de ces livres que les bibliophiles-commentateurs devraient toujours placer sur leur table , entre la plume et l'encrier.

La Déification du docteur Aristarchus Masso ne vaut pas cet ouvrage; la tirade contre Voltaire et quelques autres passages sont pleins de gaité, mais le reste est mauvais. Hyacinthe y avait relaté une aventure fâcheuse pour Voltaire, arrivée a la Comédie-Française : un officier, nommé Beauregard, avait fait a l'auteur de Mérope une grave injure, il l'avait frappé de sa canne.

L'aventure ût du bruit et occupa bientôt tous les esprits. Voltaire, qui n'épargnait pas les autres , était très-sensible au ridicule ; son désespoir fut grand, si l'on en juge par ce passage d'une lettre écrite en 1789 a Helvetius :

Saint-Hyacinthe est un fourbe; il vivait à Londres de l'argent de mes charités et de celui que je lui avais procuré pour faire imprimer un libelle contre la Henriade. C'est un monstre; il recevait l'aumône de qui voulait : il prenait jusqu'à un écu; il s'est échappé de Hollande , où il a volé le libraire Catuffe , son beau-frère. Enfin voilà l'homme qui , dans un libelle impertinent et digne de la pins vile canaille , ose ro'tnsulter avec tant d'horreur.

Dans une autre lettre au comte d'Argental , il dit :

A l'égard de Saint-Hyacinthe, je veux réparation ; où est donc la difficulté qu'oo exige un désaveu d'un coquin tel que lui? Je suis donc un homme bien méprisable! je suis donc dans un état bien humiliant , s'il faut qu'on ne me considère que comme un bouffon du public qui doit, déshonoré ou non, amuser le monde à bon compte , et se montrer sur le théâtre avec ses blessures. La mort est préférable à un étal si ignominieux. Je vous réitère mes instantes prières sur Saint-Hyacinthe , si vous voulez que je reste en France.

Le pamphlet d'Hyacinthe avait porté juste , et vengeait d'un seul coup tous ceux que Voltaire sacrifiait à son immense amourpropre, a sa mordante ironie. Voici ce que l'auteur du Chef-d'œuvre d'un inconnu dit lui-même de cette inimitié , dans une lellre inédite :

TROISIÈME SÉRIE. — SAYASTS ET LITTÉRATEURS. ZTiï

On m'avait dit que l'amitié du roi de Prusse et de Voltaire était rompue : si j'avais su le contraire , je n'aurais point dédié mes Recherches au roi , bien persuadé que ce qui est ami de Voltaire n'est point propre à l'être de Saint-Hyacinthe. Il a fait mettre dans le Mercure que M. de Sallengre était l'auteur de Matanasius , et non pas moi ; que j'étais un de ces mauvais Français qui vont dans les pays étrangers déshonorer leur nation et les lettres. Je lui ai répondu qu'en Belgique on appelait les cannes fortes des Voltaires, et qu'au lieu de dire : Donner des coups de bâton, on disait : VoUairiser, et j'ai fait publier ma réponse dans le volume XI de la Bibliothèque Fran-

Qu'on juge de l'effet que devaient produire sur le plus irascible des écrivains ces attaques frappant toujours a l'endroit sensible, et formulées avec une persévérante malignité.

Les ouvrages d'Hyacinthe Cordonnier sont trop nombreux pour que nous puissions les analyser. Nous nous contenterons de citer Matanasiana, mémoires littéraires, historiques et critiques de peu d'intérêt, comme le dit justement l'abbé d'Artigny; plusieurs romans médiocres , parmi lesquels on distingue celui du Prince Titi , plus heureusement traité que ses frères, sous le rapport de l'intrigue et de l'esprit. Ses articles dans Y Europe Savante accusent une vaste érudition , qu'il savait dissimuler sous la forme dont il revêtait ses idées.

On lui reproche cependant de l'obscurité et une certaine tendance vers la métaphysique que Voltaire eut soin de ridiculiser, lui qui avait fait de cette science cette plaisante définition : « Quand celui qui « parle ne sait plus ce qu'il dit, que celui qui écoute n'y comprend « plus rien, c'est de la métaphysique. » Ne pourrait-on pas en dire autant de quelques-unes de nos sciences modernes^

Hyacinthe s'était fixé à Bréda : il s'y maria avec une demoiselle de condition ; il ne parait pas que sur la fin de sa vie il ait été ni riche ni heureux :

La crainte qu'on a eue des Français a fait faire une inondation dans le pays où est ma métairie, dont toutes les terres sont dans l'eau de la mer. J'y perds au moins quatre ans de revenus. Ainsi je me trouve» au commencement de l'hiver, sans pain, sans argent, sans savoir où en trouver, sans savoir quoi faire, et, qui pis est, maladif et sans force, et chargé de deux enfants à qui tout manque aussi bien qu'à moi ; ma fille est un ange et mon fils me donne assez de satisfaction pour en augurer très-bien. (Corr. inédite).

C'était la conséquence naturelle d'une existence agitée et bizarre.

tT>8 LES nOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.

On lui a reproché vivement quelques aventures scandaleuses et le déisme qu'il professa ouvertement dans quelques-uns de ses écrits. Peu de temps avant sa mort, qui arriva en 1746, Hyacinthe écrivait :

Si mon amour pour la tenté, mon trop de délicatesse sur les faussetés du commerce de la vie ont nuit (sic) à ma fortune, il faut avouer aussi que mes imprudences en sont la principe cause et que je mérite très-bien d'être puni.

C'est ici le lieu de relater une vieille calomnie qui donnait pour père à Hyacinthe le grand Bossuet, calomnie basée sur son intimité avec Bossuet neveu, et les nombreux pseudonymes sous lesquels il cachait son vrai nom. Voltaire fut le premier qui fit cette supposition, en parlant du mariage secret de Bossuet : la même accusation fut renouvelée par l'auteur des Mémoires de Madame de Maintenon, qui le fait naître d'un mariage supposé entre l'évéque de Meaux et M 1U Desvieux. Tous ces bruits, qui au XVIII e siècle furent exploités par la critique, ne sauraient être maintenant d'aucune valeur en présence de l'acte de baptême d'Hyacinthe , que Dom Gérou indique comme la meilleure réfutation.

Nous terminerons cet article en citant l'opinion exprimée sur cet auteur par le savant jurisconsulte Orléanais Jousse :

« Si l'esprit et les talents formaient le vrai mérite, nous ne pour- « rions refuser nos éloges à Hyacinthe Themiseul. Mais, quelque « estimables que soient ces qualités, elles perdent beaucoup de leur a prix, lorsque les mœurs et les sentiments sont en contradiction « avec elles. C'est le jugement que nous Croyons devoir porter sur « cet écrivain qui, par la beauté de son génie, ne le cède k aucun de « ses contemporains, mais qui, par une conduite déréglée, flétrit « tous les talents que l'on remarque en lui. »

CH.-F. LâPtEBRE.

GAULLYEft (Dexis).

Ce précurseur de Lhomond , dont le nom , oublié aujourd'hui , fnt populaire parmi les écoliers du dernier siècle , naquit au bourg de Cléry le 2 février 4688.

Il fit ses premières études au collège d'Orléans et suivit à Paris un

cours de philosophie, à la suite duquel il reçut le degré de maître-èsarts.

Après avoir passé plusieurs années au collège du Plessis, en qualité de maître de quartier, il fut enfin reçu professeur de cinquième et se consacra à l'étude exclusive des humanités. Il s'était tellement familiarisé avec les règles et les principes, qu'il se regardait comme le seul qui fût en droit de traiter de la grammaire et de la poésie. L'Université le crut sur parole, et, pour encourager son zèle, elle adopta ses ouvrages élémentaires à l'usage de la jeunesse studieuse.

Dans l'avertissement placé à la tête de son Abrégé de grammaire française, il parle de ses prétentions avec une naïveté un peu pédantesque; les autres grammaires, dit-il, lui ont paru trop vieilles, remplies de choses qui ne sont pas d'usage, de dissertations trop longues et trop savantes, ou enûn trop vides de bonnes règles.

L'abbé Goujet , tout en lui accordant de l'ordre et de la méthode, trouve que son style est trop pesant. Les journalistes de Trévoux le traitèrent plus mal encore au sujet d'un recueil de discours prononcés par ses collègues: « Ce sont, disaient-ils, en trois cent cinquante « pages, environ quatre-vingt-quinze petites pièces de vers, et « quinze à vingt hymnes composés en cinquante ans , par dix-sept « fameux professeurs de l'Université de Paris. » Gaullyer releva énergiquement cette mauvaise plaisanterie, en renvoyant ses critiques aux épigrammes alors si multipliées contre les jésuites. .

Mais ce qui prouve que le professeur du collège du Plessis n'avait pas un bon caractère, c'est sa querelle avec le bon Rollin. Gaullyer était piqué dé ce que le Traité des Etudes ne fit point mention de ses ouvrages, et que l'auteur se fût permis de n'être pas de son avis sur les règles de la poétique. Il en résulta une petite guerre de plume dans laquelle Gaullyer fut désavoué par ses collègues de l'Université.

L'irascible professeur s'échauffa tellement dans l'exercice de ses pénibles fonctions qu'il fut atteint d'une frénésie violente , et transporté a l'hospice de Charenton, où il mourut, le 24 avril 1756. Outre les ouvrages déjà cités ; on lui doit un grand nombre d'éditions d'auteurs classiques , avec notes et commentaires. Sa notice dans la Biographie Universelle a été rédigée par l'abbé Pataud, d'après le manuscrit de Dom Gérou.

2i0 LES HOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.

POLLUCHE (Daniel).

La famille de Daniel Polluche était en possession, a Orléans, d'un commerce considérable auquel il succéda.

Né en 4689 et mort en 1768, il réunit, pendant tous le cours de sa vie, des renseignements sur l'histoire générale de l'Orléanais qu'il voulait publier. Des études faites au collège et à l'Université lui avaient inspiré le goût des travaux littéraires; aussi, dès qu'il en eut la possibilté, il abandonna ses affaires commerciales pour s'occuper exclusivementde travaux historiques , et on le vit dès lors en relation avec l'abbé Rothelin, l'abbé Le Bœuf, Dom Toussaint Duplessis, Dom Gérou, etc., etc.

Bientôt il publia divers mémoires et des dissertations sur des points douteux de l'histoire d'Orléans. En i736, il fit imprimer, chez F. Rouzeau , un opuscule intitulé : Description de la ville et des environs d'Orléans. Cet in-8°, de quatre-vingt-dix pages, est devenu très-rare et a été reproduit , avec des corrections et des augmentations, par M. Beauvais de Préau, qui a donné en outre un précis biographique sur Polluche et la nomenclature d'une grande partie de ses ouvrages.

Polluche est le sixième des historiens de l'Orléanais, par ordre de date , et ses travaux , disséminés aujourd'hui , mais dont la bibliothèque d'Orléans possède la majeure partie, doivent encore être consultés avec fruit.

Outre la Description d'Orléans, les publications les plus remarquables de Polluche sont : des mémoires sur différentes médailles de Postume, de Lucille, de Diaduménien, de Gratien et sur des médailles romaines ; sur une inscription curieuse du Portail de Sainte- Croix, sur le lieu de Cymgiacum; sur la famille de la Pucelle d'Orléans , imprimé dans le recueil de Langlet-Dufresnoy ; sur l'abbaye de Saint-Euverte d'Orléans ; sur les évoques d'Orléans du nom de Manassès; sur l'entrée des évêques d'Orléans; sur l'offrande des gouttières de cire dues à Sainte-Croix et sur le droit des évêques d'être portés , à leur entrée , par les quatre premiers barons du diocèse; traité des monnaies de la ville d'Orléans ; sur la manière dont

les anciens frappaient leur monnaie ; sur les armes de la ville d'Orléans, etc., etc.

La dissertation sur Genabum, qui porte son nom , est de Dom Toussaint Duplessis , mais il l'avait complétée et annotée. Il a travaillé aussi à un recueil sur les auteurs et écrivains de l'Orléanais, avec Perdoulx de La Perrière et autres.

LAUREAULT DE FONCEMAGNE (Etienne).

L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres fut pour Foncemagne, comme pour Gédoyn, l'antichambre de l'Académie française.

Né a Orléans le 8 mai 169i, il entra, presque au sortir du collège, dans la congrégation de l'Oratoire; mais des raisons de santé et les instances de son père le déterminèrent à demeurer dans le monde. Le duc d'Antin, son voisin de campagne, le fit venir à Paris et se déclara son protecteur. En 1722, l'Académie des Inscriptions l'admit au nombre de ses membres. Foncemagne inséra dans les mémoires de cette compagnie plusieurs dissertations historiques. Il contribua, avec M. de Boulainvillers et l'abbé Dubos, a faire connaître les origines de la nation française, mais il le fit d'une manière plus impartiale et moins systématique. Il s'altacha à démontrer que, sous la première race de nos rois, la Couronne était héréditaire et non élective; que l'exclusion des femmes à la succession au trône n'était pas une disposition expresse de la loi salique, mais émanait simplement de l'esprit dans lequel on avait rédigé cette loi.

Foncemagne était un des membres les plus assidus et les plus laborieux de la société, et bien qu'il n'ait accepté que par intérim, et pour soulager Bougainville, la charge de secrétaire , il publia plusieurs volumes de ces savants mémoires qui ont tant contribué a la renaissance des études historiques.

Le 10 janvierl757, il fut reçu à l'Académie française, où il succéda a Bussy-Rabutin, évèquede Luçon. Sa polémique avec Voltaire, relativement au Testament politique du cardinal de Richelieu, eut un grand retentissement. Dans une dissertation intitulée : Des mensonges imprimés, qui est à la suite de la tragédie de Sémiramis, Voltaire

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