‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 2)Chapitre 68 sur 85 · VI. Sur diiyers sujets · texte numérisé non relu

VI. Sur diiyers sujets

En tout soixante et un mémoires, traités et dissertations, tant imprimés que manuscrits.

L'abbé Hautefeuille revint dans sa patrie vers 1712. Il avait résolu d'y fonder une chaire de mathématiques et avait déjà acheté , sur la place duMartroi, une maison qu'il destinait au professeur, mais ce projet échoua , faute de ressources suffisantes.

Il mourut à Orléans, le 18 octobre 1724, âgé de soixante-dix-sept ans.

Pendant les dernières années de sa vie, il ne quitta guère la chambre où le retenaient ses infirmités. Privé du plaisir de la promenade, l'ingénieux physicien voulut , sans sortir de son lit, voir du moins ce qui se passait au dehors et il y parvint au moyen de plusieurs miroirs qui lui rendaient fidèlement le panorama de la grande place du Martroi, où était située sa maison.

(!) Il se trouva fort honoré de ces paroles du grand roi: « J'ai ouï dire que vous « liez fort savant. »

(2) Voy. I). C.Ki-.oi , t. 2 , i» iSH.

PAPIN (Denis).

Denis Papin naquit à Blois le jeudi 22 août 4647. Issu d'une famille calviniste, qui compte un assez grand nombre d'hommes distingués, des médecins, des naturalistes, des controversistes, Papin fut d'abord destiné à la médecine. Il fut reçu docteur, car il prend ce titre dans tous ses ouvrages; mais, à ce moment, le goût des sciences exactes commençait à se répandre : Papin se sentit entraîné par son génie vers la physique expérimentale et il se décida à s'établir à Paris, où il pouvait espérer de trouver les ressources nécessaires a ses études. Il s'y fixa vers 1674 : une bonne fortune l'y attendait. Colbert avait attiré en France le célèbre physicien hollandais Huygens, et lui avait donné des appartements dans le bâtiment même de la Bibliothèque du Roi. Papin fut présenté à Huygens ; il plut au savant qui l'admit dans son intimité et l'appela a partager ses travaux. « J'avais alors, dit-il lui même (Acta eruditorum. 1688), « l'honneur de vivre dans la Bibliothèque du Roi et d'aider M. Huygens « dans un grand nombre de ses expériences. J'avais beaucoup a faire « touchant la machine pour appliquer la poudre à canon à lever des « poids considérables. J'en fis l'essai, quand on la présenta à « M. Colbert. » A l'âge de vingt-sept ans, c'est à dire en 1674, Papin publia son premier ouvrage sous ce titre : Nouvelles expériences du vuide, avec la description des machines qui servent à les faire. Les Nouvelles expériences de 1674 furent accueillies avec faveur, et Hubin , célèbre émailleur du roi et ami de l'auteur, les présenta devant l'Académie des Sciences.

Papin , déjà estimé à Paris , voulait augmenter ses connaissances par l'étude des découvertes anglaises. En 1675, il passa en Angleterre. On a prétendu que la crainte des persécutions religieuses avait déterminé son départ ; on a cru aussi que c'était sur l'invitation de Boyle, physicien irlandais, qui alors était chargé de continuer les recherches d'Otto de Guericke, l'inventeur de la machine pneumatique. Le passage suivant, emprunté à un ouvrage du savant étranger, répond a toutes les suppositions et nous parait sans réplique. Boyle y rend compte de sa première entrevue avec Papin : « Trouvant qu'il

yiA.TKlK.HE SÉKIfc. — INDUSTRIE, SCIENCES. W 2S7

« (Papin) n'était arrivé de France en Angleterre que depuis peu de « temps, dans l'espoir d'y trouver un lieu qui fût convenable à « l'exercice de son talent, et qu'en attendant il voulait consacrer « ses soins k quelques expériences de physique ; sur ce , j'eus l'in- « tention de satisfaire k mes frais sa curiosité et la mienne en même « temps ; et voyant qu'il avait une pompe pneumatique , qu'il avait a imaginée et fabriquée lui-même.... quoiqu'elle différât de la cons- « traction de ma pompe, je lui laissai la liberté de s'en servir.... « Ma confiance en lui fut justifiée par son habileté et son activité ; et « quelques-unes de nos eipériences furent inventées par lui. Plu- « sieurs des machines dont nous faisions usage, particulièrement la « double pompe et le fusil à vent, étaient de son invention et en « partie fabriquées de sa main (i). »

Grâce k l'amitié de Boyle, et sur sa proposition, Papin fut admis membre de la Société Royale de Londres, le 16 décembre 1680; et le 26 janvier 1681 , il répondait a cet honneur par la publication de son second ouvrage , dont il offrit la dédicace à ses nouveaux collègues. C'était son Digesteur, ou Manière d'amollir les os et de faire cuire toute sorte de viande en fort peu de temps et à peu de frais. L'ouvrage, publié en français, fut imprimé k Paris en 1682, et les principes qu'il y posait reçurent bientôt leur application, car Leibnitz écrivait k cette époque : « Un de mes amis me mande avoir mangé « un pâté de pigeonneaux préparé de la sorte par le Digesteur. »

La publication de ses deux premiers ouvrages et des articles qu'il avait lus k la Société Royale de Londres avait étendu au loin la réputation de Papin. Il fut appelé en Italie, k Venise, dont le sénat venait de fonder une Académie des Sciences naturelles. Il quitta donc l'Angleterre, le 1 er mars 1681. Avant de se rendre k son poste, il voulut revoir sa patrie, et il vint passer quelque temps k Paris, où il visita son vieux maître et ami, Huygens. Pendant son séjour, un M. Comiers, prévôt de Ternans et professeur de mathématiques, rendit compte k l'Académie des Sciences de quelques expériences faites avec le Digesteur. Dans ce compte-rendu, fort curieux, du reste, Comiers parle de Papin comme d'un docte médecin , expérimenté et philosophe cosmopolite. Papin résida k Venise pendant Tannée 1683 et

(I) S. H. Pahn. sa vie et ses écrits.

la plus grande partie de 16&I, consacrant tout son temps à des expériences de physique. Ce séjour en Italie parait lui avoir assuré une grande réputation parmi les Italiens , et la mention seule de son opposition aux idées de Guglielmini, sur une question de I hydraulique , faisait peur, dit-on , a ce savant.

Mais Venise n'offrait que peu de ressources au physicien français. En 1685, Papin résolut de retourner à Londres. Son absence prolongée lui avait fait perdre son titre de membre titulaire de la Société Royale et il n'était plus que membre honoraire. Néanmoins, ses anciens collègues, qui avaient regretté son départ, le recurent avec joie et le chargèrent, dès son arrivée, de faire des expériences de chimie, physique et mécanique. Une légère allocation de cent quatrevingt-sept francs cinquante centimes lui fut assignée, par trimestre, pour l'aider a vivre , et chacune des années suivantes fut marquée par quelque invention nouvelle du savant blésois. En 1685, il proposait une machine propre à élever l'eau , a opérer des épuisements; en 1686, il publiait un mémoire curieux sur la vitesse de l'air qui eutre dans le vide ; en 1087, il ajoutait au Diyesteur un supplément important.

Cependant , les faibles secoure pécuniaires que Papin recevait de la Société Royale ne pouvaient suffire à ses besoins; d'un autre coté, la révocation 'de l'édit de Nantes (1585) lui fermait le retour dans sa patrie ; il se détermina à accepter la proposition du landgrave Charles de Hesse , qui lui offrait une place de professeur de mathématiques a l'Université de Marbourg. Charles , prince éclairé, comme dit Papin lui-même , se plaisait , au milieu des préoccupations de la guerre et de la politique , à suivre et a encourager les travaux de notre physicien. Le 25 novembre 1687, Papin informa la Société Royale de sa résolution de quitter l'Angleterre , priant la Société de lui faire solder l'arriéré de son petit traitement. La Société, reconnaissante, donna Tordre de le solder en entier, et, le 11 décembre, elle décida encore que le docteur Papin recevrait quatre exemplaires de P Histoire des Poissons, comme un témoignage des bons services qu'il lui avait rendus.

Papin arriva à Marbourg au commencement de Panuée 1688. Il nous apprend lui-même, dans une lettre datée du 29 août, qu'ohligê de faire un murs quatre fois par semaine, ee qui est beaucoup pour

un homme qui n'est pas accoutumé à une telle occupation , il n'a pu faire que très-peu de chose pour ses expériences ; mais , dans la même lettre, il prenait rengagement d'envoyer bientôt quelque travail à la Société Royale de Londres. Il tint parole , et, tout en entretenant correspondance avec Huygens, avec ses amis d'Angleterre, avec le comte Guillaume Maurice , le prince de Hesse et autres seigneurs allemands, empressés à recevoir ses leçons; tout en soutenant une polémique, souvent assez vive, avec Leibnitz et Guglielmini, il publia successivement, dans les Acta eruditorum, de Lepsick (1688 et 1689), les perfectionnements qu'il avait lait subir à la machine d'Huygens : Descriptio toscularis (description d'un pressoir); — De gravitatis causâ et proprielatibus observationes; — Examen machinœ domini Perrault (machine relative aux armes a feu). — Il proposa et décrivit des instruments propres a conserver la flamme sur l'eau ; — Enûn, en 1690, l'homme de génie se dévoila tout-à-fait dans l'ouvrage intitulé : Nova metliodus ad vires motrices validissimas levi pretio comparandas (Nouvelle méthode pour obtenir à bas prix les forces motrices les plus considérables).

Papin venait de trouver le principe de la machine à vapeur. Il établit , en effet , en termes clairs et précis, qu'avec la vapeur d'eau on peut soulever un piston plein, se mouvant dans un corps de pompe, quelle que soit, du reste , la pression qui charge ce piston , et , que cette vapeur d'eau pouvant être détruite instantanément , il se fait au-dessous du piston un vide qui permet à la pression atmosphérique de le ramener dans sa position au fond du corps de pompe. La machine, telle que Papin l'avait conçue, a pu être perfectionnée par Watt et les autres mécaniciens anglais : la construction de toute machine à vapeur n'en repose pas moins sur le principe qu'il a le premier découvert. A lui donc la gloire immortelle de l'invention ! à lui la reconnaissance de l'humanité, que des esprits jaloux voudraient lui ravir ! Grâce à lui , nous avons les bateaux à vapeur et les chemins de fer; et déjà n'avait-il pas deviné lui-même les applications que l'on pouvait faire de sa découverte à l'art de la navigation, quand il indiquait le moyen de transformer le mouvement rectiligne alternatif du piston en mouvement circulaire continu, et qu'il écrivait les lignes suivantes :

« Il serait trop long d'enumérer comment on pourrait employer cette force pour tirer îles minières l'eau et le minerai , pour lancer des globes de fer (boulets) à unegraude distance, pour diriger les vaisseaux contre le vent et faire beaucoup d'autres applications.... Je ferai observer cependant ici , en passant, sous combien de rapports une force motrice de cette nature serait préférable a l'emploi des rameurs ordinaires pour mouvoir les vaisseaux en mer.... mais comme des rames ordinaires seraient mues moins commodément par des tubes de celte espèce , il faudrait employer des rames tournantes.... Ainsi, il est hors de doute que nos tubes ne pussent imprimer un mouvement de rotation à des rames fixées à un axe, si les manches des pistons étalent garnis de dents qui s'engrèneraient nécessairement dans de petites roues également dentées et filées à l'axe des rames; il serait nécessaire seulement que l'on adaptât trois ou quatre tubes au même axe pour que son mouvement pût continuer sans interruption. En effet, tandis qu'un pistou toucherait au fond de son tube et ne pourrait plus , par conséquent , faire tourner l'axe avant que la force de la vapeur ne l'eût élevé au sommet du tube , on pourrait aussitôt éloigner l'arrêt d'un autre pistou qui, en descendant, continuerait le mouvement de l'axe : un autre piston serait ensuite poussé de la même manière, et exercerait sa force motrice sur le même axe, tandis que les pistons abaissés en premier lieu seraient de nouveau élevés par la chaleur, et se retrouveraient ainsi eu état de mouvoir le même axe de la manière précédemment décrite. D'ailleurs, un seul fourneau et un feu médiocre suffiraient pour élever successivement tous les pistons (I). »

En 1695, Papin consigna ses principales découvertes dans une nouvelle publication qu'il intitula : Fasaculus dissertationum (recueil de dissertations) , au nombre de huit , où il examine de nouveau son système d'une force motrice et traite diverses autres questions d'hydraulique.

Enfin, en 1707, parut le dernier ouvrage que nous connaissions de lui : Nouvelle manière pour élever Veau par la force du feti , mise en lumière. Un Anglais, Saveri, qui avait fait construire une machine à vapeur, ou, comme on disait alors, une machine à feu, prétendait à l'honneur de l'inventiou originale. Papin critique avec franchise l'œuvre de son rival et montre la supériorité de ses propres inventions.

A partir de cette époque, on ne connaît plus rien de la vie de Fillustre savant. II avait reçu le litre de conseiller du landgrave de Hesse ; mais des discussions religieuses s'élevèrent entre lui et ses collègues de l'Université; un procès s'ensuivit, et il y eut contre lui une sorte d'excommunication qui le força de quitter sa chaire de

(I) Dicwx, Eloçe historique de Denys Papin.

professeur. On croit qu'il TU alors un voyage en Hollande, et qu'il alla pour la troisième fois en Angleterre: Peut-être .même y mourut-il vers 1714 ou 1715 (1). Ses dernières années furent tristes et douloureuses, comme il est facile d'en juger par ses lettres et par la correspondance de Leibnitz. Avec la vieillesse était venue la pauvreté, ou tout au moins une grande gêoe; et, toujours dévoré par le génie de l'invention , il est forcé d'avouer, quelquefois avec découragement , qu'il n'a plus les moyens de faire de nouvelles expériences. On lui avait demandé le modèle d'une de ses machines ; il répondit en ces termes, le 31 janvier 1709 : « Je crois qu'il vaut mieux que « je prenne un peu patience , en attendant qu'il plaise a Dieu de me «t faire rencontrer quelque moyen de faire la chose moi-même et de «r me mettre par la en état d'exécuter plusieurs autres desseins qui « pourraient non-seulement nous avancer dans la connaissance de « la nature , mais aussi augmenter les commodités de la vie. » Une autre fois , il écrit : « Je suis maintenant obligé de mettre mes ma- « chines dans le coin de ma pauvre cheminée. » Et souvent, dans ses moments de détresse , il pensait à la patrie absente , à cette France si généreuse pour les savants, et qui l'oubliait, lui, pauvre proscrit , qui le laissait tendre la main à une nation étrangère :

A Monsieur Blanc, docteur en médecine.

Puisque vous désirez un compte-rendu de ce que j'ai fait pour la Société Royale depuis que j'ai reçu quelque argent , afin que vous puissiez mieux juger ce qu'il est convenable de me faire donner maintenant, j'ai déposé sur ce papier ce que j'estime le plus important. Mais , avant tout , je dois vous prier de vous souvenir que vous devez vous mettre à ma place sans restriction , afin que je sois payé selon ce que j'ai mérité ; et , ayant déjà dans la tete plus de travail de cette nature que je n'en pourrai raire dans le reste de ma vie, j'ai résolu de négliger tous les autres moyens de pourvoir à ma subsistance, étant persuadé qu'il ne peut y avoir de meilleure occupation que de travailler pour la Société Royale , puisque c'est la même chose que travailler pour le bien public.

Je vous en prie, Monsieur, permettez-moi d'ajouter que , dans l'Académie Royale de Paris, il y a trois j»eosionnaires pour la mécanique, qui ont chacun un très-bon salaire annuel , et, en outre , qu'il y a d'babiles ouvriers de toutes sortes, payés par le roi , qui sont prêts , en tout temps , à exécuter tout ce que les pensionnaires commandent.

(1) Long-temps on avait placé la mort de Papin en l'année 1610, mais M. de La Saussayc a retrouvé de lui des lettres datées de l'année 1612, et Leibnitz parle de lui comme vivant encore en 16U. Malheureusement, Leibnitz ne nous dit pas où il était alors, et personne n'a dit encore le lieu où il est mort.

v 2ltt LES HOMMES ILLUSTRES DE l'oKLÉXKAIS.

Prenez, s'il tous plaît , les mémoires de rAcadémiartRoyale des Sciences, et voyez ce que ces trois pensionnaires font chaque année, et comparez-le avec ce que j'ai (ait depuis sept mois. J'espère que vous trouverez que j'ai raison de dire que j'ai lait autant qu'on peut attendre du plus honnête homme , avec mes petites capacités et ma pénurie d'argent.

Depuis l'année 1G86, du reste, l'Académie des Sciences, qui jusque-là avait suivi avec intérêt les travaux de son compatriote, avait cessé de s'en occuper, et l'on ne trouve plus qu'une fois le nom de Papin dans le Journal des Savants. Fatal abandon qui priva la France des découvertes d'un de ses plus illustres enfants pour les livrer a un pays rival , et qui fut long-temps cause qu'un oubli complet a pesé sur la mémoire du physicien blésois ! La postérité , plus juste, l'a enfin vengé; un autre homme de génie a revendiqué pour Papin la gloire de la priorité dans l'application de la vapeur, et nul ne peut plus maintenant la lui contester; Je conseil municipal de Blois a décidé qu'une statue lui serait élevée dans sa ville natale. Bientôt, nous l'espérons, cette statue, aux formes colossales, placée sur la butte dite des Capucins, comme celle du génie tutélaire de l'industrie , planera sur notre beau fleuve et sur le chemin de fer qui se dérouleront a ses pieds, et apprendra aux voyageurs un nom trop long-temps méconnu (1). ^ ^

Le chevalier DE LOUVILLE D'ALLONVILLE (Jacques-Eugène) (2).

Ce savant grand seigneur naquit le 14 juillet 1671.

Ses ancêtres possédaient depuis trois siècles la seigneurie de Louville, dans le pays chartrain. Cadet de famille, et comme tel destiné a l'état ecclésiastique, le chevalier de Louville, à peine âgé de sept ans , déclara formellement qu'il ne voulait pas être tonsuré. La lecture des Éléments d'Euclide , décida sa vocation pour les sciences mathématiques. Il entra d'abord dans la marine et se

(1) M. Jacques Papin, propriétaire à Orléans, est un des descendants de l'illustre physicien.

(2) Le savant Conrad Gesner, daus le catalogue qu'il a fait des savants qui l'avaient aidé de Icnrs lumières , en lui fournissant des documents pour son Histoire des oiseaux , nomme Nicolas d 'Mon ville, gentilhomme, un des ancêtres du chevalier do Louville.

QUATRIÈME SÉRIE. — INDUSTRIE , SCIENCES. 2îC>

trouva à la glorieuse défaite de la Hogue , en 1696. De la il passa dans l'infanterie et obtint le brevet de capitaine dans le régiment du roi. Il servit pendant quatre ans , en Espagne, à titre de brigadier des armées; puis, revenu en France, il fut fait prisonnier à la bataille d'Oudenarde (1708) et conduit en Hollande, d'où il ne revint qu'au bout de deux ans. La paix d'Utrecbt (1713) lui permit de se livrer a son goût pour les sciences exactes , et , ayant remis entre les mains du ministre de la guerre son brevet de colonel des dragons de la reine, il se voua exclusivement h l'étude de l'astronomie. En 1714, il va à Marseille mesurer la hauteur du pôle ; Tannée suivante il dépense 8,000 livres pour aller observer à Londres une éclipse de soleil.

L'Académie des Sciences et la Société Royale de Londres l'admirent dans leur sein ; mais le chevalier de Louville , très-porté à la retraite par son caractère, acheta, en 1717, une petite maison de campagne, a un quart de lieue d'Orléans, dans un endroit appelé Carré. Il y établit son observatoire , et passa bientôt dans tout le pays pour un sorcier.

« Les paysans d'auprès d'Orléans ne peuvent pas prendre une « autre idée d'un homme qu'ils voient observer le ciel , sinon que « c'est un magicien. Quand leurs vignes ont manqué, ils l'en accu- « sent. Un mât de trente ou trente-cinq pieds, qu'il a planté dans « son jardin pour y attacher une lunette de trente pieds, est destiné « à lui faire voir les étoiles de plus près, et plusieurs l'ont vu se faire « hisser au haut de ce mât et y rester long-temps. Les honnêtes « gens du pays viennent de toutes parts lui demander quel temps il « fera , ou si la récolte sera abondante. Il est vrai que Paris même « n'est pas encore bien parfaitement désabusé de faire le même « honneur à messieurs de l'Observatoire.

« M. le chevalier de Louville eût été accablé par le nombre « excessif de visites qu'une folle curiosité lui amenait, comme s'il « eût été un brachmane , mais il y mit ordre le mieux qu'il put par « la manière dont il savait les recevoir. Il avait établi qu'on pouvait « venir dîner chez lui , mais à la condition d'y diner seulement. « Quand on arrivait avant l'heure, on prenait un livre dans la bi- « bliothèque pour s'amuser, ou bien on allait se promener dans le « jardin ; mais lui , il ne sortait de son cabinet que pour se mettre

« à table , et , le repas fini , il rentrait dans ce cabinet , laissant ses « hôtes libres de continuer leur promenade (1). »

Au commencement de septembre 1752, M. le chevalier de Louville eut deux accès de fièvre léthargique qui ne rétonnèrent point. Il avait coutume de regarder ses maux comme des phénomènes de physique, auxquels il ne s'intéressait que pour en trouver l'explication ; mais il survint un troisième accès qui l'emporta, le 10 du même mois , a l'âge de soixante et un ans. Voici comment Fontenelle termine son éloge , dont nous avons extrait cette notice :

« Il avait l'air d'un parfait stoïcien , renfermé en lui-même et ne « tenant a rien d'extérieur : bon ami, cependant, officieux, généreux, « mais sans ces aimables dehors qui souvent suppléent à l'essentiel, « ou du moins le font extrêmement valoir. U était fort taciturne, « même quand il était question de mathématiques, et s'il en parlait « ce n'était pas pour faire parade de son savoir, mais pour le com- « muniquer à ceux qui l'en priaient sincèrement. »

Le malicieux Fontenelle ajoute, comme correctif à l'éloge, que ce stoïcien, si austère et si dur, ne laissait pas d'avoir sur sa table, sur ses habillements, certaines délicatesses, certaines attentions raffinées qui le rapprochaient un peu des philosophes du parti opposé.

On a du chevalier de liOuville divers mémoires insérés dans le Mercure et dans le recueil de l'Académie des Sciences.

DESHAYES-GENDRON (Claude).

Catherine de Médicis eut un médecin de ce nom, dit l'abbé Gendron. Il était originaire du petit village de Voves, en Beauce, près de Chartres.

Son petit-neveu , Claude Desbayes-Gendron , hérita de son talent pour la médecine , et , après avoir pris le grade de docteur a la Faculté de Montpellier , il devint médecin du régent Philippe d'Orléans. Son amour pour les sciences, les agréments d'un esprit très-cultivé et les qualités du coeur les plus estimables lui valurent l'amitié de la

f i ) Élo«?e do M . le chevalier de Lonville, Mémoires de l'Académie de» Science» (1 732 ; .

plupart des grands écrivains de son temps. Il acheta , des héritiers de Boileau Despréaux , la maison de campagne d'Auteuil , où il prit sa retraite. Les savants, les littérateurs, les courtisans venaient souvent le visiter, et Voltaire, bien jeune encore, inspiré par le souvenir de Boileau et par la présence de son hôte vénérable , y fit un jour cet impromptu : ,

C'est ici le vrai Parnasse

Des vrais enfants d'Apollon :

Sous le nom. de Boileau ces lieux virent Horace , Esculapc y renaît sous les traits de Gendroo.

Montesquieu l'estimait beaucoup: il l'appelle quelque part notre ami Gendron. Un jour qu'il se promenait avec lui sous les bosquets d'Auteuil, l'auteur des Lettres persanes commit deux vers, les seuls peutêtre qu'il ait faits dans sa vie, et qui rappellent le fameux distique de Malebranche :

Appollon, dans ces lieux prêt à nous secourir, Quitte l'art de rimer pour celui de guérir.

Il écrivait à M. Cérati, à la date du 18 mars 1748: «t M. de Gendron n'est pas mort, et je compte que vous le révérer rez encore à Paris , se promenant dans son jardin avec sa petite « canne, très-modeste admirateur des Jésuites et des médecins. Pour « parler sérieusement, c'est un grand bonheur que cet excellent « homme vive encore, et nous aurions perdu beaucoup, vous et « moi. »

Gendron mourut dans sa paisible retraite, le 3 septembre 1750, à l'âge de quatre-vingt-sept ans.

Le seul ouvrage qu'il ait publié a pour titre : Recherches sur la nature et la guérison des cancers. Un de ses neveux , docteur de l'Université de Montpellier, hérita de ses manuscrits; mais aucun n'a paru digne d'être publié. Un autre de ses neveux , Louis Gendron , se distingua comme oculiste et devint professeur a l'école de chirurgie.

MITOUFLET, dit THOMIN.

En 1708, la femme d'un bonnetier de Toury mit au monde un enfant que sa tante, Jeanne Delaville, prit chez elle et qu'elle finit

par adopter. Après lui avoir fait commencer ses études a Paris , elle le mit au petit séminaire d'Orléans. En 1727, le jeune homme reçut la tonsure, et fut désigné par M* r Fleuriau, évêque d'Orléans , pour professer les humanités au collège de Meaux : une circonstance inattendue vint déranger ce projet, et le jeune Mitoufletse flt précepteur sous le nom de Thomin, qu'il conserva jusqu'à sa mort.

Dans la maison où il se trouvait habitait un lunetier. Thomin faisait chez lui de longues séances; l'état lui plut et il se fit apprenti, moyennant six cents francs que sa tante consentit à verser. Il travaillait le jour et la nuit à étudier les traités d'optique, aussi ne tarda-til pas h en savoir plus que son maître. Il se fit recevoir maître miroitier et lunetier et se maria.

Il s'adonna tout entier à l'optique ; associé avec un Anglais, il travaillait avec lui et acquit bientôt une certaine réputation. Le chancelier d'Aguesseau réclama son ministère, et en fut si content qu'il le protégea contre la jalousie de ses confrères, le recommanda aux personnes de la cour et lui assura une vogue qui lui procura la clicntelle de l'Académie royale des Sciences; en 1748, il avait été reçu ingénieur d'optique de la Société des Arts ; un an après, son Traité cV optique mécanique , qu'il dédia au chancelier, mit le comble à sa renommée. La reine Marie Leczinska , qui avait la vue faible le prit sous sa protection , et son premier médecin , le savant llelvétius , lui écrivait en 175*1 :

« La reine me donne ordre de vous mander qu'elle vous a choisi « pour faire tous les instruments d'optique dont Sa Majesté aura « besoin et qu'elle vous permet, en conséquence, de prendre le titre « de son ingénieur en optiques. »

A la naissance du duc de Bourgogne , il fut encore consulté : il s'agissait de savoir « si le lit du royal enfant était bien placé pour « le jour. »

Ces niarques de haute faveur avaient puissamment accru sa clientelle ; mais au moment ou Thomin pouvait jouir du bien-être que lui procuraient ses talents et son travail , il mourut, en 1755, après une longue maladie. Il a laissé sur l'optique des traités fort curieux, sur lesquels le Journal des Savants a publié des articles assez étendus.

Cn.-F. L.

OIATMÈME SÉRIE. — ÎNIH'STME , SCIENCES. 21)7

BOUVARD (Chaules et Michel).

Deux médecins de ce nom , le premier au XVI e siècle , le second au XVIII e , occupent une place honorable dans les annales de la science médicale.

Charles Bouvard, né à Montoire , près Vendôme, en 1572; il fut dès son enfance voué à la médecine , profession que son père exerçait. 11 lit ses premières études à Angers et fut reçu docteur en la Faculté de Paris, en 1606. Sa réputation s'accrut avec rapidité et il était professeur au collège de France en 1625. Lorsque Louis XIII, dont il devint le premier médecin, établit à Paris le Jardin-Royal, Bouvard succéda a Hérouard dans la charge de surintendant et créa trois cours publics : le premier sur la vertu des plantes, le second sur les principes de leur composition , et le troisième sur leurs diverses préparations.

Ses disputes avec la Faculté lui donnèrent de la célébrité» On a de lui un livre assez rare, mais médiocre sur l'état de la médecine a cette époque, intitulé : Historia hodiernai tnedicinœ rationalis. L'auteur y propose d'établir une juridiction pour juger les médecins. Guy Patin, dans une de ses lettres, parle ainsi de ce livre: « Je ne sais rien de nouveau du livre de M. Bouvard, aussi ne « vaut-il rien. » Plus tard il se montre moins sévère envers lui : « Nous avons , dit-il , des hommes de notre Faculté qui me sont plus « précieux que les diamants, Messieurs Bouvard, René Moreau, « Guillemeau, Jean Piètre, Courtois et autres, »

On a encore de Bouvard : Description (en vers) de la maladie, de Ui mort de la duchesse de Mercœur (Paris, 1624). La Houssaye rapporte que dans un an il fit prendre à Louis XIII deux cents médecines, autant de lavements , et qu'il le fit saigner quarante-sept fois, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup de crédit auprès du roi ; il s'en servit pour tenir dans sa dépendance la Faculté de Paris , et empêcha qu'on y soutint, contre son opinion , une thèse sur les eaux de Forges, qu'il avait prescrites à l'illustre malade. Il mourut à quatrevingt-quatre ans. Un de ses fils fut conseiller au Parlement et abbé de Saint-Florent, près Saumur.

tojék i. 21

298 LEb HOMMES* ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.

Ses descendants ont occupé dans la magistrature et i'administratiou quelques places importantes , maïs ils se sont voués plus spécialement a la médecine qu'ils exercèrent à Chartres pendant plusieurs siècles. .

Michel-Philippe BOUVARD naquit dans cette ville, en 1711 , de Claude Bouvard et de Geneviève Lebeau. Son père, médecin luimême , lui fit faire d'excellentes études et l'envoya de bonne heure a Paris. Après avoir été reçu docteur fort jeune , il revint à Chartres pratiquer la médecine, sous les auspices de son père, dans un petit hôpital qui lui fut confié. En 1736, il revint a Paris avec M. Genne , jurisconsulte distingué, son compatriote et son ami. Bouvard suivit alors la double carrière des sciences et de la pratique médicale, mais plus particulièrement la pratique pour laquelle la nature semblait lui avoir donné une rare sagacité.

Il dut a son titre de savant le rang d'associé à l'Académie des Sciences, en 1745, et la chaire de médecine, au collège royal, qu'il conserva onze ans , mais ses occupations le forcèrent bientôt à s'en démettre et l'empêchèrent de rien écrire pour le corps savant qui se l'était associé.

Enchaîné par une nombreuse clientelle, il n'a laissé que des ouvrages polémiques, écrits dans un style mordant et satirique. Sa censure ne ménageait guère ses confrères. D'un caractère indépendant, d'une humeur irascible, il mettait dans toutes ses actions une roideur, une brusquerie qui lui firent beaucoup d'ennemis , mais qui ne nuisirent en rien à son immense réputation.

Opposé a la doctrine de l'inoculation , que Tronchin répandait en France, Bouvard lui fit une guerre acharnée. Son adversaire ayant publié un Traité sur la colique du Poitou, Bouvard y répondit par Y Examen du livre de Tronchin, où il l'accable de railleries et d'épigrammes.

Le Journal des Savants lui en fit un reproche; Bouvard, qui . n'était guère patient, le réfuta vivement par la Lettre oVun médecin de province à un médecin de Paris. Les héritiers de la marquise d'Engreville ayant répandu un libelle contre Bourdelin et lui , il reprend la plume pour écrire le Mémoire à consulter, traité polémique où les traits satiriques, les observations piquantes , dédaignent les précau-

tions de style qui pouvaient en atténuer l'amertume. Quelque temps après, Lebas, Bertin, Antoine Petit, nient toute naissance au-delà des dix mois et du dixième jour, relativement a un procès sur une question de ce genre; les auteurs n'avaient oublié qu'une chose, c'était l'assentiment de leur irritable confrère : en effet, Bouvard n'a de repos qu'il n'ait fait paraître les Consultations contre les naissances prétendues tardives , avec son âcreté ordinaire et un tel mépris des formes et des convenances que cette brochure donna lieu à plusieurs écrits virulents de part et d'autre.

Comme on le voit, le caractère de Bouvard n'était pas précisément sociable, et il s'en faut de beaucoup qu'il ait vécu en bonne intelligence avec les autres médecins. Il accusait hautement leurs erreurs, réelles ou présumées, et semblait toujours commander. D portait cette rigidité d'allures jusque dans ses rapports avec ses malades , et se gardait bien d'avoir pour eux ces soins délicats que sollicite la souffrance.

Cependant , malgré sa rudesse , il était bon et réalisait assez le type du bourru bienfaisant. On connaît sa conduite à l'égard d'un négociant qui , malade par suite d'un embarras dans ses affaires , reçut pour toute ordonnance du sévère docteur la somme dont il avait besoin. Mais, en même temps, il savait faire justice de la mesquinerie des gens riches; un d'eux lui ayant fait porter par son valet de chambre de modiques honoraires rigoureusement calculés, il les renvoya en ajoutant : « Dites a votre maître que je fais la médecine « gratis pour les pauvres. »

A l'approche de sa mort, il refusa tous les remèdes : « Ma carrière « est finie , disait-il , je n'ai plus rien a désirer que le courage de « souffrir. » Il avait soixante-dix ans.

L'un de nos savants biographes s'est plu à retracer l'histoire de la liaison qui existait entre Bouvard et son compatriote l'abbé Blanchet. Cette amitié était née surtout de la diversité des caractères ; autant le médecin était dur en apparence, sceptique et rabaissant tout au niveau de l'utilité directe , autant l'auteur du charmant épilogue de Y Académie silencieuse était doux , bienveillant , honnête sans familiarité, et vrai sans rudesse. Son imagination tendre , délicate et rêveuse, se heurtait constamment a la froide causticité de

r»00 LES HOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.

Bouvard. La où le poète ne voyait que de riants tableaux, de sublimes spectacles, le médecin lui montrait des ruines ou des non-valeurs. Calculant tout au point de vue de la réalité la plus décevante, à l'aide des raisonnements que lui suggérait le matérialisme le plus enraciné, Bouvard refroidissait tout enthousiasme et cherchait constamment à rabaisser au niveau de sa railleuse incrédulité la délicate organisation de son ami.

Lorsqu'ils parcouraient ensemble les plaines riches et fécondes de la Beaucc, si Blanchet admirait naïvement la belle nature, les moissons dorées et les épis qui se balancent au souflle de Dieu, Bouvard s'écriait froidement : Terres magnifiques! cela vaut au moins mille êcus l'arpent! Si devant eux passait l'attelage rustique d'un laboureur, Blanchet, dans son extase bucolique, récitait les beaux vers de Virgile : 0 fortunatos nimium... mais Bouvard faisait observer, en raillant, qu'un des chevaux boitait ou que le laboureur était borgne. Cependant , malgré cette perpétuelle contradiction , ils restèrent amis jusqu'à la fin. Blanchet mourut, à Saint-Germain-cn-Laye, en i7&4. Bouvart fut péniblement affecté de cette perte ; son caractère s'en aigrit encore davantage; ses malades et ses ennemis ne furent pas les derniers à s'en apercevoir.

Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cette biographie qu'en citant ce passage de l'éloge de Bouvard, prononcé à l'Académie des Sciences:

« Personne n'a porté plus loin la probité dans la pratique de son « art; il ne voulait que guérir. Aucune considération ne l'eût fait « écarter de la ligne que ses lumières lui avaient tracée : inflexibilité « précieuse aux malades, quelquefois incommode, et dont ils ne « sentaient pas toujours le prix. Le médecin, devrait, comme lui, « écarter toute politique : sa devise devrait être celle d'une de nos « anciennes maisons : Fais ce que dois , advienne que pourra. »

Oh. r.-l»

PETIT (Antoine.)

Vers 1717, un jeune homme, tailleur de son état, arrivait à Or-

éans avec sa femme, et s'y établissait dans une modeste boutique.

Le pauvre ménage n'avait pour tout bien que l'espérance et le courage , cette dot de la jeunesse. Le mari était né bien loin de la ville hospitalière à laquelle il venait demander du travail et du pain. Son père, notaire à Mariembourg, dans le Hainaut français, était mort en laissant sa femme et deux petits enfants dans un état voisin de la misère. La veuve avait épousé le clerc de l'étude, qui s'était débarrassé des enfants en les mettant à l'hôpital. Cependant l'aîné ayant appris à bien écrire, son beau-père, pour économiser les frais d'un clerc, le prit dans son étude, et, à sa mort, le jeune homme lui succéda dans son oflicc. Le second, abandonné a lui-même, apprit le métier de tailleur et fit son tour de France pour se perfectionner dans son étal ; la Providence mit le bonheur sur sa route : en passant dans je ne sais quelle ville, Petit épousa une honnête fille qui fut pour lui une bonne et vaillante femme. Etablis à Orléans, ils y vécurent d'une vie étroite, mais heureux de leur affection mutuelle.

Le ciel ne tarda pas à leur envoyer une de ces bénédictions qu'il réserve à l'indigence : il leur naquit un fils qui devait être leur joie dans le présent et leur honneur dans l'avenir. L'enfant reçut le nom d'Antoine; il passa ses premières années au milieu des exemples de probité et d'amour du travail , et il sut en profiter.

L'orphelin de Mariembourg avait trop souffert pour n'être pas un père affectueux et prévoyant. Il comprenait tout le prix de la science, et le parti qu'on pouvait tirer de l'intelligence vive et précoce du jeune Antoine. Malgré sa pauvreté, l'enfant fut placé au collège d'Orléans et y fit ses humanités avec un brillant succès; puis, il en sortit et se livra avec assiduité et avec succès à l'étude de la chirurgie. Mais c'était à Paris seulement qu'il pouvait se perfectionner dans cet art : le pauvre tailleur s'imposa de nouveaux sacrifices, et Antoine Petit put aller demander à la capitale ces trésors de science qu'elle offre avec tant de prodigalité aux esprits avides de connaître. Bientôt la chirurgie et la médecine n'eurent plus de secrets pour lui , bientôt il fut capable d'enseigner lui-même ce qu'il avait appris avec tant d'ardeur, et la renommée vint à lui , en attendant la fortune.

Alors Petit ambitionna un titre qui, en le rattachant à un corps savant, devait donner à ses leçons plus d'autorité. Mais pour être reçu docteur au Collège de chirurgie ou à la Faculté de médecine, les frais

ne s'élevaient pas à moins de deux mille écus. Heureusement le Collège et la Faculté permettaient aux candidats sans fortune, mais doués de grands talents, de ne payer* le montant de leur réception que lorsqu'ils en auraient les moyens. Petit profita de cet avantage et fut reçu docteur-régent de la Faculté de médecine en 1746, a Page de 128 ans.

Il était à la fois praticien et professeur; comme médecin et comme chirurgien, il passa bientôt pour un des hommes les plus habiles de son temps. Son cabinet de consultation ne désemplissait pas; sa réputation était répandue par toute l'Europe , et plusieurs souverains l'appelèrent pour le consulter sur leurs maladies.

Il fut admis, en 1760, à l'Académie des Sciences; nommé, en 1768, a la chaire d'anatomie au Jardin du Roi , l'amphithéâtre où il enseignait ne pouvait contenir la foule accourue pour entendre ses doctes et brillantes leçons , qui formèrent plusieurs médecins distingués.

En 1776, les fatigues d'un long enseignement et d'une profession laborieuse lui firent sentir le besoin du repos: il quitta sa chaire, où il fut remplacé par Portai , quoiqu'il eût désiré la laisser a son disciple Vicq-d'Azyr. Il se retira alors dans une jolie maison qu'il possédait à Fonteuay-aux-Roses.

Mais Petit avait compté sans sa renommée. Chaque jour un nombre considérable de malades allaient à Fontenay pour implorer le secours de sa vieille expérience. Louis XVI le fit venir a Meudon pour donner des soins au dauphin, son fils aîné; et il aurait peut-être prolongé les jours de Mirabeau , s'il n'avait été appelé auprès de lui lorsque déjà il n'y avait plus de ressources.

Dans cette longue carrière , si remplie par l'étude et par ia gloire, Petit avait semé quelques écrits qui , sans être d'une grande importance , contribuèrent cependant à augmenter sa réputation. Une édition des OEuvres de Palfin (1753); un mémoire sur un cas d'ànévrisme; un rapport sur l'inoculation (1768); un recueil de pièces concernant les naissances tardives (1766) , et qui sont l'œuvre la plus importante de Petit , présentaient des vues utiles dans un style peu correct, mais pétillant de finesse et d'esprit.

Le dernier de ces ouvrages donna lieu à une dispute dans laquelle il eut d'abord contre Bouvard, un de ses antagonistes, médecin et

OlATRIÈME SÊKIE. — INDUSTRIE , SCIENCES. 505

Orléanais comme lui , le mérite de la modération , sinon de la vérité; ensuite , critiqué avec politesse par Portai , il eut le tort d'employer contre son jeune adversaire et contre Bouvard l'arme de la personnalité et de l'injure. Mais cette tache disparait au milieu des belles actions dont sa vie est remplie.

Comblé de gloire et de fortune, Petit n'oublia pas l'humble boutique où s'étaient passées ses premières années. Bouvard, dans leurs querelles médicales , lui reprochait de ne pas savoir coudre ses idées. Cette allusion à la profession de son père ne toucha pas Petit; il était fier de devoir la vie à un homme qui , à défaut de richesse , lui avait procuré la science et enseigné la probité. Après la mort de son père, Petit avait retiré sa mère auprès de lui : il entoura ses derniers jours des soins les plus tendres, et lorsqu'elle mourut, dans un âge très-avancé, sa jolie habitation de Fontenay, où il l'avait perdue, lui devint insupportable. C'est alors qu'il la quitta pour venir se fixer à Olivet, où il mourut, le 2i octobre 1794, à l'âge de soixante-seize ans.

Petit ne pratiquait pas moins les devoirs de la charité que ceux de la piété filiale. Les pauvres étaient ses amis, ses clients les plus choyés. Il avait pour maxime qu'un médecin doit se faire payer largement par les riches, mais qu'il doit aux pauvres des soins gratuits et empressés : il avait pour eux plus de ménagements que pour les tètes couronnées. Un jour il fut mandé, par courrier extraordinaire, auprès de la reine d'Espagne qui était en danger de mort. Petit monte en chaise de poste, arrive à Madrid et se présente à I'Escurial. Mais l'étiquette ne permettait pas aux reines, même malades, de recevoir d'hommes dans leur appartement, en l'absence du roi. Or, le roi était à la chasse et ne revint que deux heures après. Petit, impatienté, remonte en chaise de poste, et revient en France sans avoir vu la royale malade, qui mourut quelques temps après, victime peut-être du cérémonial (1).

Petit fut la Providence des habitants malaisés de Fontenay, et il fit don à cette commune, en la quittant , d'une maison destinée au logement de l'officier de santé.

Petit n'avait pas d'enfants: on a dit qu'il ne s'était pas marié a cause de la mauvaise opinion qu'il avait des femmes ; quoi qu'il en

I) Loti i*.

soit , il consacra une partie de son immense fortune a des établissements utiles. Il fonda dans la Faculté de médecine de Paris deux chaires, Tune d'anatomie et l'autre de chirurgie, et désigna lui-même Leclerc pour la première et Corvisart pour la seconde.

Mais c'est surtout à sa ville natale, à la patrie adoptive de son père, qu'il voulut laisser un souvenir de reconnaissance.

Dans la rue de l'Evêché, au-dessus d'une porte de belle apparence , une plaque noire porte ces mots : Consultations gratuites de médecine et de jurisprudence. La, deux chirurgiens et quatre médecins, deux avocats et un procureur, ayant des appointements fixes, devaient , à certains jours, remplir leur ministère auprès des pauvres de la ville et de la campagne qui en auraient besoin. Petit consacra à cette fondation pieuse près de cent vingt mille livres. Par une clause spéciale, il ordonna , en mémoire de son père , que le concierge de l'édifice consacré aux consultations gratuites serait toujours un pauvre tailleur de la ville d'Orléans. Cette dernière prescription est encore aujourd'hui exactement suivie ; mais les consultations de jurisprudence n'ont été données que pendant peu de temps ; quant à celles de médecine , les fonds affectés à cette fondation ayant disparu pendant la tourmente révolutionnaire , elles auraient cessé également, si quelques médecins d'Orléans, dignes héritiers de leur généreux confrère , ne continuaient à prodiguer leurs soins gratuits aux indigents de la ville et de la campagne.

Le 22 octobre 1794 (1 er brumaire an III), sur la pétition des citoyens Guigneux et Latour , appuyée par la municipalité , l'administration du district décida que pour honorer la science et les vertus d'Antoine Petit, ses restes seraient transportés en grande pompe delà commune d'Olivet, où il était décédé la veille, dans celle d'Orléans, où il avait pris naissance. En effet, son corps, enfermé dans un cercueil de plomb , fut déposé dans la cour de l'établissement fondé par lui , la tête appuyée au mur nord , les pieds vis-à-vis de la porte d'entrée. En 1840, la place où il repose a été entourée d'une balustrade en fer, par les soins de la commission de bienfaisance. Au-dessus de ce monument, on lit une inscription commémorative qui recommande le souvenir d'Antoine Petit à la reconnaissance et à la vénération de ses concitoyens. On voit dans une des salles de l'établissement le

QUATRIÈME SÉRIE. — IÎSDSUTRIE, SCIENCES. 3tK>

buste en marbre de cet illustre médecin. Sa physionomie est pleine de finesse, d'intelligence et de bonté.

DU HAMEL DU MONCEAU (Henri-Louis).

Du Hamel du Monceau, inspecteur-général de la marine, membre de l'Académie royale des Sciences, associé des académies et sociétés savantes de Londres, Saint-Pétersbourg, Stockholm, etc., naquit à Paris en 1700.

Sa famille était ancienne et considérée; il descendait de Loth Du Hamel, gentilhomme hollandais, qui vint en France, en 4400, à la suite de Philippe III , dit le Bon , duc de Bourgogne. Depuis cette époque, la famille de Du Hamel est toujours restée dans l'Orléanais.

Du Hamel fit d'abord son droit a Orléans, mais bientôt il manifesta un désir extrême de connaître les productions de la nature et la cause des phénomènes dont ses yeux étaient frappés. Sa carrière était toute tracée ; il se voua dès lors a l'étude de la physique et de l'histoire naturelle. Il suivit les cours des Geoffroy, des Lémeri, des Bernard de Jussieu, et se lia d'une intime amitié avec ces savants. Il consacrait au moins douze heures par jour à ses études et conserva celte précieuse habitude dans l'âge le plus avancé. A vingt-huit ans il n'avait encore rien publié.

A cette époque , une maladie funeste se manifesta sur le safrau cultivé dans le Gâtinais; l'Académie des Sciences chargea Du Hamel d'en rechercher les causes. Il reconnut que le mal venait d'une plante parasite qui s'attachait aux oignons du safran; il découvrit ainsi la maladie en indiqua les remèdes et en rendit compte a l'Académie, qui , peu de temps après , s'associa tout-a-fait un si habile coopérateur.

Nommé inspecteur-général de la marine , il a rédigé les Eléments de l'architecture navale ; l'Art de la corderie; un Traité de la conservation de la santé des équipages de vaisseaux ; un Traité des pêches maritimes et fluviatiles. Du Hamel forma à Brest une école de constructeurs qui rendit les plus grands services à la marine.

Il contribua aussi a la publication du plus beau monument qu'aient

élevé les sciences au XVIII e siècle , Y Histoire des arts et métiers ; il en composa plus de vingt volumes ornés de planches. Parmi les arts , il en est un surtout que Du Hamel affectionnait : c'est l'agriculture. Il avait étudié avec soin la physique végétale, ei, à la suite de nombreuses expériences, publia sur ce sujet un grand et intéressant ouvrage : le Traité de l'exploitation des bois , de leur transport et de leur conservation. Deux autres volumes remarquables ont été écrits par lui sur la culture des arbres fruitiers.

La culture des terres arables n'avait pas moins attiré sou attention. C'était a Denainvilliers , propriété située à trois kilomètres de PHbiviers, qu'il répétait toutes ses expériences. Il avait voulu faire un modèle d'exploitation de cette terre et de celles de Vigny et du Monceau, situées dans le même canton.

Du Hamel cherchait toujours le positif et l'utile; il exposait avec candeur tout ce qu'il avait vu, instruisait le lecteur et se laissait juger. C'est lui qui a reconnu le premier l'analogie du tonnerre avec l'électricité et signalé leur identité dans un rapport qu'il ût sur les effets de la foudre, tombée sur l'église de Pilhiviers. M. deRéaumur, auquel il communiqua son mémoire , ayant considéré cette assertion comme attachée à un système, Du Hamel l'effaça de son rapport et se priva ainsi de l'honneur d'une découverte qui , peu d'années après, fut le plus beau titre de gloire du célèbre physicien des Etats-Unis.

Parmi les hommes distingués de son temps Du Hamel occupait un des premiers rangs. Connu, estimé, aimé de tous, il partageait leurs plus utiles travaux. Avec Geoffroy, il faisait des expériences pour reconnaître le mode d'accroissement des os; avec Grosse, il étudiait l'inflence de la nature des terres sur la formation des substances minérales , et notamment de la soude et de la potasse dans les plantes ; avec Buffon, il traitait de l'appréciation de la force des bois; avec Malesherbes son plus intime ami , il se livrait à l'essai de toutes les améliorations rurales : ils passaient une partie de leur temps ensemble, à Malesherbes ou a Denainvilliers. Dans cette retraite, Du Hamel s'occupait avec assiduité de météorologie. Il a laissé des observations comparatives très-détaillées , recueillies pendant quarante années pour le climat de Pithiviers.

Du Hamel avait trouvé dans son frère, Du Hamel de Denainvilliers,

un bien digne coopérateur; celui-ci restait sans cesse a Denainvilliers, exécutant avec zèle et ponctualité tous les plans que l'autre avait formés. Pour dernier ouvrage, Du Hamel fit paraître son Traité élémentaire d'agriculture, et ferma ainsi glorieusement cette série de productions scientifiques , dont l'ensemble peut paraître prodigieux : cinquante volumes , la plupart dans le format in-f*> ou in-4° ; soixante dissertations insérées dans les Mémoires de l'Académie royale des Sciences , voila des titres que peu d'auteurs peuvent offrir a l'admiration publique.

Le caractère de Du Hamel était bienveillant, mais un peu sévère; il repoussait le charlatanisme ; n'ayant jamais rien ambitionné , il avait fait abnégation entière de lui-même. Content de sa fortune , il donnait gratuitement ses manuscrits à son libraire ; il voulait avant tout être utile et mériter l'estime des gens de bien.

Du Hamel de Denainvilliers , moins connu , mais également fail pour l'être, par ses qualités et l'étendue de ses lumières, s'occupait journellement des expériences nécessaires aux travaux de son frère l'académicien. D a naturalisé , dans son parc de Denainvilliers, ainsi que dans ses terres de Vigny et du Monceau, une foule d'arbres et arbustes étrangers qui font encore aujourd'hui l'admiration des savants. La chimie, l'astronomie, l'histoire naturelle, l'agriculture, enlin toutes les parties de la physique, furent les objets constants de ses observations. Malgré ses nombreux travaux, il trouvait encore le temps de s'occuper du bonheur des habitants de la campagne ; il était leur juge, leur protecteur, leur ami. Aussi le poète Colardeau, dans une charmante épitre qu'il lui adresse, le peint comme le modèle du Sage :

Je monte la colline.... un abri m'est offert C'est le château d'un sage aux malheureux ouvert; Du Hamel, c'est le tien : je suis tes avenues Ebranlées par le poids de leurs tètes chenues , Tes ormes , sous le choc de deux vents opposés, Embarrassent mes pas de leurs rameaux brises.

Cette épitre à Du Hamel est le chef-d'œuvre de notre Colardeau. Voyez comme il a su poétiser la science dans ces vers , où , sans employer un mot technique , il a rendu les phénomènes de la nature accessibles aux esprits les moins sérieux :

Digiti

Si jadis tes aïeux parèrent ta maison

Des bizarres beautés d'un gothique écusson;

Dans tes jardins , partout je vois que ton génie

L'orna plus sagement des travaux d'Uranie.

Ici , sur un pivot, vers le Nord entraîné ,

L'aimant cherche a mes yeux son point déterminé.

Là , de l'antique Hermès le minéral fluide

S'élève au gré de l'air plus sec ou plus humide.

Ici , par la liqueur un tube coloré

De la température indique le degré.

La, du haht de tes toits , incliné vers la terre,

Un long Gl électrique écarte le tonnerre;

Ici, la cucurbite, a l'aide du fourneau,

De légères vapeurs mouille son chapiteau.

Le règne végétal , analysé par elle ,

Offre à l'œil curieux tons les sucs qu'il récèle ,

Et plus loin je vois l'ombre , errante sur un mur,

Faire marcher le temps d'un pas égal et sûr.

En 1851 , lorsque le Congrès scientifique se réunit à Orléans, MM. Du Hamel de Fougeroux, arrière-petits-neveux des deux hommes illustres que nous venons de citer dans notre biographie, offrirent au musée de la ville d'Orléans le buste de Du Hamel du Monceau.

C'est aussi à l'obligeance de M. de Fougeroux, membre du Conseil général du Loiret, que nous devons la communication de cette notice , que sa modestie seule l'a empêché de signer.

CHANGEUX (Pierre-Jacques).

Ce savant philosophe naquit à Orléans, le 20 janvier 1740, de P. Changeux, président de l'administration du sel, et de Charlotte Boucher de Molandon. Après de brillantes études au collège des Jésuites de La Flèche, il alla à Paris. Un penchant irrésistible le portait vers la philosophie spéculative et vers les sciences ; quatre années d'un travail assidu, dans une sévère retraite, fécondèrent cette vive et précoce intelligence. Invité à traiter pour Y Encyclopédie l'article Réalité , ses méditations sur ce sujet se formulèrent en un principe fondamental : « Dans la constitution présente de l'homme, « les extrêmes se touchent sans se confondre, et la réalité ne se

« trouve que dans 4e milieu entre ces deux extrêmes. » Le développement de ce principe et son application successive à toutes les branches des connaissances humaines donna naissance au Traité des extrêmes (1767), deux volumes h>12. . *

La profondeur des recherches, la nouveauté des aperçus, valurent au jeune auteur les éloges de d'Âlembert, de Condorcet, de Condillac. ftuflbn lui écrivait : « J'ai lu , Monsieur, votre bel ouvrage avec une a vive satisfaction, et j'en verrai l'auteur avec encore plus de « plaisir. » En 1776, V Encyclopédie consacrait quatre pages in-f* à l'analyse du savant ouvrage de M. Cftangeux. (V. Extrême.)

D publia, en 1773, la Bibliothèque grammaticale, ou Nouveaux Mémoires sur la parole et l'écriture ; on y trouve aussi des aperçus profonds, des idées neuves, mais parfois un peu d'obscurité.

Les sciences exactes et naturelles ne plaisaient pas moins à Changeux que les travaux métaphysiques. On lui doit d'intéressants mémoires sur les phénomènes barométriques , sur ceux de la chaleur t sur Yétiolement des plantes, &c, &c, et d'ingénieux instruments de physique, parmi lesquels on remarque le baromètrographe , destiné a noter, par des traces sensibles , les variations barométriques et le» moments précis où elles se manifestent ; Louis XVI en agréa l'hommage et le plaça dans son cabinet de travail.

Changeux avait fait des poésies, et notamment des fables; si l'on en juge par de nombreux témoignages contemporains et par quelques fragments échappés à la perte regrettable de ses manuscrits, ses fables, qu'assaisonnait toujours un grain de philosophie, «r étaient « charmantes, remplies de grâce et de naïveté, et elles rappelaient « le souvenir de Lafontaine (1). »

La vie de Changeux fut toujours simple et studieuse, son caractère était modeste et désintéressé. Il refusa constamment de se présenter aux suffrages de l'Académie des Sciences : « Mieux vaut savoir que paraître, » disait-il souveut. — Effrayé des excès de la révolution , il se retira dans un domaine de famille qu'il possédait près d'Orléans ; il y consacra ses dernières années à l'étude et a l'amitié, et s'y éteignit paisiblement au milieu des siens, le 3 octobre 4800, à l'âge de soixante ans.

(1) Lettre do comte de Milly à M. Changeux , le 14 juillet 178 *.

DESCHAMPS (Joseph-François-Louis).

Une des particularités les plus curieuses de la vie de Deschamps est qu'il se destinait d'abord a la préirise , et que ce fut d'après les conseils d'un ecclésiastique qu'il quitta les ordres pour choisir la carrière médicale. Arrivé à Paris à l'âge de dix-neuf ans, il suivit d'abord les visites de Moreau, et fut admis, en 1764, à l'école pratique, où il remporta les premiers prix fondés par Houstet. Un an après, il obtint au concours la place de gagnant-maîtrise, ou chirurgien principal de la Charité. Au bout de six années de pratique, il fut reçu membre du collège de Chirurgie , et quoique son service lui prit beaucoup de temps, il n'en traduisait pas moins, pour se délasser, les mémoires et les lettres qu'il recevait de l'étranger pour les communiquer à ses collègues.

Aussi modeste que laborieux , il vivait très-retiré , et ne songeait pas plus à sa réputation qu'a sa fortune. H accordait gratuitement ses soins aux pauvres, et ennoblissait la science par la charité. Il ne tarda pas à jouir d'une grande renommée, et fut nommé successivement chirurgien consultant de Napoléon et chirurgien en chef de l'hôpital de la Charité , où , pendant vingt-trois ans , il avait rempli la seconde place avec honneur et distinction.

En 1706, Deschamps publia son Traité de la taille. Il s'était acquis une grande réputation pour la manière dont il pratiquait cette opération , et il était impossible de se trouver mieux placé pour un ouvrage de ce genre , puisqu'on pouvait considérer l'hôpital de la Charité comme une école de perfectionnement pour cette opération. Cet ouvrage est ce qui a été écrit de plus instructif et de plus complet sur la lithotomie. A la fin du quatrième volume; il a ajouté un recueil d'observations sur la ligature des grosses artères des extrémités, et spécialement sur celle de l'artère poplitée, que Deschamps pratiqua le second en France , d'après la méthode de Hunter.

Il démontra qu'on peut lier certaines artères au-dessus d'un anévrisme, et les laisser s'oblitérer sans danger et sans craindre la récidive. Il avait publié ses observations à ce sujet en 1795, dans le Journal de médecine de Fourcroy. Deschamps fut successivement nommé membre de l'Académie des Sciences ei de l'Ins-

titut , où il remplaça Sabatier. Il obtint enfin la croix d'honneur , distinction trop tardive qui le consola peu de ne point avoir obtenu le cordon noir, qu'il avait si vivement sollicité avant la révolution. Deschamps était affaibli par l'âge; on lui adjoignit Boyer. On ne pouvait faire un choix plus heureux : Boyer eut pour Deschamps ces soins délicats, ces ménagements qui contribuèrent sans doute à adoucir les chagrins domestiques dont les derniers moments du savant praticien furent abreuvés.

Il riait ne a Chartres en 1710; il mourut très-pauvre, à l'âge de quatre-Tmgt-cmq ans. Son fils, docteur de la Faculté de médecine de Paris, sVst fait une grande réputation par la publication et la traduction d'ouvrages très-intéressants.

Ch. -P. L.

LENOIR (Etienne).

Si la science a rendu, depuis un siècle, d'immenses services à l'industrie, par l'application de ses procédés ingénieux et de ses forces intelligentes, en revanche, l'industrie lui vient chaque jour en aide, soit qu'elle perfectionne avec un art admirable les instruments de chirurgie , soit qu'elle réalise une précision idéale dans les appareils de physique ou de mathématiques.

Etienne Lenoir est un de ces grands ouvriers que l'Europe savante honore aujourd'hui à l'égal des plus profonds théoriciens. Il naquit en 1744, dans la petite ville de Mer (département de Loir-et-Cher). On n'a guère de détails sur sa jeunesse et ses études; il est même vraisemblable qu'il n'arriva qu'assez tard à la renommée dans un art où l'inspiration n'est pour rien , et dont tout le mérite consiste dans une longue expérience , mûrie par de continuelles études. Chez Lenoir la main devint aussi habile que la tête était savante , et il parvint a un tel degré de précision qu'il fut chargé d'exécuter le cercle de réflexion, inventé par Borda, en 1772, pour la détermination des. longitudes en mer. .

La perfection qui distinguait cet ouvrage lui mérita un brevet de Louis XVI et le titre d'ingénieur du roi. La construction du cercle, astronomique répétiteur fixa sur lui l'attention du gouvernement; on

le chargea d'établir les instrument qui fureut donnés a M. ûe Lapeyrouse, pour son voyage autour du monde; c'est à lui aussi que s'adressèrent les savants qui prirent part à la célèbre expédition d'Egypte.

Les instruments qui ont servi à Delambre pour mesurer un arc du méridien terrestre ont été confectionnés par M. Lenoir, d'après un ordre exprès du gouvernement. Voici comment une biographie étrangère parle de cette opération et de ses résultats : « On «r sait que la longueur de cet arc a servi de base a la détermination « du mètre, et que c'est à M. Lenoir que l'on doit l'exécution, « non-seulement du mètre-étalon en platine qui est déposé aux « archives, dans l'armoire a trois clefs, mais encore de tous les a mètres-étalons qui furent commandés par le gouvernement , lors « de l'établissement du nouveau système des poids et mesures. »

La Bibliothèque Britannique a consacré un article à la description du comparateur, que M. Lenoir exécuta pour M. Pictet, et qui a servi a déterminer avec précision le rapport exact entre les mesures anglaises et les nôtres.

Le premier fanal à miroir parabolique, placé sur la tour de Cordouan, près de Bordeaux, a été construit dans l'atelier de cet habile artiste. Depuis cette époque , il s'est appliqué a perfectionner les fanaux, et ses recherches a cet égard ont eu le plus heureux résultat. Il a découvert que plus on diminue le diamètre de la mèche placée au foyer d'une parabole , et plus la lumière devient intense.

Des commissaires de l'Institut ont constaté cette importante découverte, résultat infiniment précieux, puisqu'il augmente les produits en diminuant les dépenses.

On ne sera pas étonné , après de pareils travaux , que M. Lenoir se soit fait remarquer a toutes les expositions des produits de l'industrie française où il a concouru. Il obtint successivement quatre médailles d'or , et le gouvernement de la Restauration , sur le rapport d'une commission spéciale, lui décerna la décoration de la Légion-d'Honneur

M. Lenoir est mort récemment h Paris, dans un âge fort avancé.

CHARPENTIER ( François-Philippe ).

Les machines de cet artiste ont un caractère d'originalité et décèlent un génie inventeur. C'est ainsi que les travaux de Charpentier sont jugés dans un rapport inséré au Moniteur du 29 août 1811.

En effet, pendant sa laborieuse carrière, qui se prolongea jusqu'à l'âge de 83 ans, Charpentier imagina une foule de procédés nouveaux , de machines ingénieuses, dont les arts et les manufactures se sont depuis emparés.

II était né a Blois, le 5 octobre 1754; son père, pauvre relieur, ne pouvant continuer les sacrifices qu'il fit d'abord pour l'éducation de son fils , celui-ci , obligé de quitter des études commencées avec succès, fut placé à Paris chez un graveur en taille-douce. L'élève fut bientôt plus habile que le maître. Mais il était porté par un penchant irrésistible vers l'étude de la mécanique : il découvrit un procédé pour la gravure au lavis et en couleur, qui lui valut un logement au Louvre et le titre de mécanicien du roi. Il imagina d'employer le miroir ardent pour fondre les métaux sans le secours du feu ; puis il inventa un nouveau système de pompes à incendie, une .machine à forer les métaux, et une autre propre a graver les dessins, pour les fabricants de dentelles.

Il perfectionna les fanaux des phares. Sous le Directoire, il exécuta un instrument pour percer six canons de fusil en même temps et une machine a scier six planches a la fois. Cette invention lui fut payée 24,000 fr. et lui valut le titre de directeur de Y atelier de perfectionnement.

On cite encore de lui la main artificielle qu'il fit pour La Reynière , une presse à contre-épreuve des lettres, pour Jefferson , un instrument pour s'arracher les dents, etc. Il serait impossible de dresser le catalogue complet de toutes les inventions utiles et ingénieuses qui sortirent de la tète féconde de Charpeutier ; et cependant cet artiste mourut pauvre, chez sa fille aînée, qui avait recueilli sa vieillesse.

C'est que Charpentier, simple et désintéressé , ne savait pas exploiter ses découvertes. Ainsi, il refusa la direction des travaux pour

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