TOME 1. i'J
« Les prêtres, suivant les articles 19 et 20 du premier capitu- « laire, devaient tenir de petites écoles dans les campagnes, sans « recevoir d'autre salaire que les offrandes bénévoles des familles. »
Les études supérieures florissaient alors a Sainte-Croix, a Saint- Benoit et a Saint-Liphard. La première de ces institutions parait avoir été le berceau de l'Université d'Orléans, qui de tout temps reconnut Théodulphe pour un de ses fondateurs.
Le style des écrits en prose est naturel, clair et sobre d'ornements: les sujets exigeaient plus de simplicité que d'élégance : on y reconnaît cependant le cachet d'une bonne latinité.
Les poésies forment la portion la plus considérable et la plus brillante des œuvres de Théodulphe : de son vivant, elles lui valurent le titre quelque peu ambitieux de Pindare carlovtngien. La plupart se rapportent à des matières profanes. Le seul morceau empreint d'un caractère exclusivement religieux est l'hymne en distiques: Gloria, tous et honor. L'auteur la composa pendant sa captivité d'Angers, pour la procession extérieure du dimanche des Rameaux. La liturgie catholique en a conservé un fragment; les douze premiers . vers se chantent encore dans cette même solennité, au moment où la procession rentre à l'église.
La variété d'inscriptions et de petites pièces qui parsèment ces mélanges poétiques annonce un versificateur de circonstance et d'àpropos.
Les louanges de Charlemagne vont parfois jusqu'à l'hyperbole, témoin celte exclamation :
O fades, fades , 1er cocto clarior auro !
Félix qui polis est semper adesse tibi !
Ailleurs (\™ pièce du 3 e livre), se déroule un tableau d'intérieur de la famille impériale, dont Théodulphe partageait l'intimité : il décrit longuement les perfections physiques et morales, voire même la toilette des princesses, les mets servis sur la table de l'auguste amphitryon , les passe-temps de cette cour plus policée qu'on ne pense, les intermèdes musicaux qui charmaient les après-dinées de Charlemagne. Les satires personnelles y jouaient aussi leur rôle, comme l'attestent plusieurs traits fort acerbes contre certains originaux, plastrons accoutumés de sa verve incisive.
Le poète fait souvent le procès aux vices de son siècle: la croyance populaire a la fin prochaine du monde lui fournit le théine de sévères admonestations. Les différentes classes de la société passent tour à tour sous le fouet de ses censures. L'ordre judiciaire, entre autres, occupe une place privilégiée dans ses préoccupations de moralité publique. Une mission officielle dans la province Narbonnaise lui avait fait voir de près les abus de cette branche d'administration publique, A son retour, il publia un poème de neuf cent cinquante-six vers, intitulé : Parœnesis ad judices (exhortation aux juges). C'est la plus longue de ses compositions : elle nous a semblé aussi la plus intéressante , comme peinture de mœurs et comme document historique. Le détail d'une foule de petits moyens que les Narbonnais employèrent, mais en vain, pour corrompre le commissaire impérial, est surtout d'une vérité saisissante.
Théodulphe s'appliquait à la transcription fidèle et à l'illustration artistique des textes sacrés. La première pièce du second livre de ses poésies ornait le frontispice d'une bible exécutée avec magnificence. Vous remarquerez également l'épître dédicatoire d'un psautier en lettres d'or et d'argent , que l'auteur envoyait à sa fille Gisla : tout en lui recommandant l'étude des saintes écritures, il l'avertit qu'elle se doit d'abord a sa quenouille et aux soins du ménage :
Sil lanœ siudium, Ht cura domeslica semper.
L'évêque d'Orléans cultivait aussi la géographie, car il avait fait peindre dans une des salies de sa demeure un globe terrestre dont il trace la description. L'arbre encyclopédique, sujet d'une autre pièce de vers, présente la synopsie des connaissances humaines à l'époque carlovingienne. La grammaire, la rhétorique, la dialectique, la musique, la géométrie et l'astronomie, y sont figurées avec leurs attributs mythologiques.
Nourri de la lecture des classiques latins, Théodulphe a fait passer dans ses écrits quelques-unes de leurs beautés. Son style, malgré des taches très-visibles , vaut mieux que celui de ses contemporains, et se ressent moins de la décadence générale.
En résumé, ce n'est pas une médiocre distinction d'avoir pris place dans le mouvement intellectuel dont Charlemagne fut un instant le centre et la force impulsive, d'avoir compris et secondé les vues
avancées du monarque sur l'instruction publique et sur ie rétablissement des bonnes études; Théodulphe fut un de ses plus actifs coopérateurs dans l'Orléanais. Ce savant évéque honora le siècle d'AJcuin et la province où ses travaux apostoliques et littéraires lui acquirent droit de cité.
A. DIPRÉ.
GAUTIER, ou VAUTIER, évéque d'Orléans.
Il fut élevé dans l'école épiscopale, du temps que Jonas gouvernait l'église d'Orléans; il fut lui-même ordonné évéque vers l'an 876, et la seconde année de son ordination, le 2o mai, il tint un synode à Bousur-Loire. Il y ût un réglemetti, ou capitulaire (I) , contenant vingtquatre articles, dans le but d'opposer des barrières à l'ignorance qui commençait à se répandre dans le clergé. Il exige des curés et autres chargés de l'administration des sacrements , qu'ils sachent par cœur tout ce qui concerne ce ministère, afin qu'ils puissent en rendre compte a l'évèque. Gautier se rendit célèbre par ses connaissances dans la jurisprudence romaine, et il assista à plusieurs conciles. Charles-le-Chauve le choisit pour être un des conseillers de Louis-le- Bègue, aûn d'aider de ses lumières ce jeune prince dans l'administration de l'Etat. Carloman l'envoya en ambassade vers Louis de Germanie , et Gautier réussit dans celte négociation a la satisfaction du prince.
Sensible aux maux que les Normands avaient faits dans son diocèse, et surtout a la ville d'Orléans, dont ils avaient abattu les murailles, Gautier les fit rebâtir a ses dépens.
Enfin, ce prélat, après avoir rempli tous les devoirs d'un bon pasteur et ceux d'un grand ministre, mourut en 892, le 12 e jour des calendes de mars, selon l'ancien nécrologe d'Auxerre.
ARNOUL II , évéque d'Orléans.
Il prit naissance dans une famille qui joignait a des biens immenses une noblesse de la plus haute antiquité. Un mérite supérieur, des
(1) n est imprimé dans la collection des conciles et dans le supplément aux conciles de France, par M. Delalande.
CINQUIÈME SÉRIE. — PERSONNAGES ECCLÉSIASTIQUES. 5o">
talents qui lui assuraient le respect et l'estime de ses concitoyens, le firent choisir pour succéder à Manassès I er , dans le siège d'Orléans, vers l'an 987. Il porta ses premières vues a faire observer par les ecclésiastiques les canons et les règlements particuliers à son diocèse et à y maintenir la saine doctrine.
Hugues Càpet ayant été sacré roi de France en 987 , voulut que le prince Robert , son fils aîné, le fût aussi , afin de lui assurer la couronne ; et ce fut l'évéque Arnoul qui fit cette cérémonie, dans l'église de Sainte-Croix, le premier jour de janvier de l'an 988.
La ville d'Orléans ayant été réduite en cendres par un incendie , Arnoul sacrifia tous ses biens pour le rétablissement de sa cathédrale.
Chargé de conduire la procédure du concile de Reims, il en fit l'ouverture, le il juin 991, par un discours qui répondait à la haute réputation qu'il avait d'être l'homme le plus éloquent de son siècle.
Quelques années après , Févêque d'Orléans se trouva au concile tenu en l'abbaye de Saint-Denis, où l'on voulut traiter des matières toutes différentes de celles qu'on avait projetées, ce qui occasionna une sédition. Arnoul en rejeta la cause sur un abbé de sou diocèse, qui, dans la cérémonie de la bénédiction qu'il avait reçue d'Arnoul, avait refusé de lui faire serment de fidélité.
Toujours zélé pour le bien de son église, il obtint de Hugues Capet un diplôme daté de Senlis , en 990, par lequel ce prince confirme toutes les possessions dont jouissait l'église d'Orléans.
Arnoul mourut en décembre 1003.
Il l'emportait, sur tous les évêques de son ciècle , par sa prudence et son érudition ; aussi était-il lié avec tous les savants de son temps, et surtout avec le célèbre Gerbert, qui fut depuis pape, sous le nom de Sylvestre n.
Ouvrages : i° Plusieurs discours au concile de Reims; 2° des lettres ; 3° un opuscule : De Cartilagine ; il n'en reste qu'un fragment, dans lequel on trouve une sortie violente contre les moines, et entre autres contre ceux du monastère de Fleury , avec lesquels il avait eu de grands démêlés.
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554 LES HOMMES ILLUSTRES l»E L ORLÉANAIS.
HUGUES I", archevêque de Tours.
Malgré l'opinion de Ménage (1) nous croyons que Hugues I er , archevêque de Tours, était fils de Hugues , vicomte de Chateaudun , et d'Hildegarde du Perche , l'un et l'autre fort nobles. 11 fut lui-même vicomte de Chàteaudun , selon Maan (2), et cela est fort vraisemblable puisqu'il se maria. Le P. Mabillon, sur l'an 1011 , cite une charte souscrite par Hugues, archevêque de Tours, et par Helgode , son fils.
Hugues fut élu archevêque de Tours, après la mort d'Archambauld de Sully, l'an 1003. L'an 1008, il assista au concile de Chelles. II eut beaucoup à souffrir de Foulques Nerra , comte d'Anjou , qui pilla les terres du son église en haine d Qdon II, comte de Tours , de Blois et de Chartres. Ce fut pour cela qu'il refusa de consacrer l'abbaye de Beaulieu , près de Loches, que Foulques avait fondée , voulant que ce comte commençât par lui faire satisfaction; il l'excommunia, même , et avertit les évèques de France d'en faire autant. Fulbert de Chartres , prélat d'une grande réputation dans tout le royaume , écrivit au comte et l'exhorta à rentrer en lui-même , n'ayant pas jugé à propos de l'excommunier.
Hugues alla encore plus loin : car il défendit l'entrée de l'église a Hubert , évéque d'Angers , qui s'était joint au comte Foulques ; mais Hubert ne voulut pas se soumettre à cette excommunication , et répondit a son métropolitain qu'il avait agi par le commandement du roi Robert.
On dit que Hugues alla à Rome , l'an 1012, et qu'il se plaignit au pape Sergius IV de ce qu'on le privait du pouvoir de consacrer l'église de Beaulieu. Son avocat , qui était un évêque , prouva trèsbien son droit par l'autorité des canons, et même du concile de Chalcédoine. Néanmoins il perdit son procès sur cette nouvelle jurisprudence de l'avocat du pape, que la consécration appartient à celui à qui appartient l'hérédité. On ajoute que Hugues acquiesça à cette décision.
(1) Histoire de Sablé, p. 208.
[t) Vies dis archevêques de Tours.
Hugues dédia , en 1014, l'église de Saint-Martin-de-Tours, qui avait été rétablie par Hervé trésorier de cette église. Il mourut Fan 1025, après avoir gouverné l'église de Tours pendant vingt ans.
Ce prélat avait de la science : il faisait grand fond sur cette parole de saint Grégoire-le-Grand , que le troupeau doit craindre la sentence du pasteur, et il se regardait comme le maître , le supérieur et le pasteur de l'évêque d'Angers, qui ne convenait pas de cette maxime.
HUBERT , évéque d'Angers.
Hubert , que l'on compte pour le quarantième évéque d'Angers , était fils de Hubert , vicomte de Vendôme. Son père céda l'église et la seigneurie de Mazé à Foulques Nerra, comte d'Anjou , pour l'évéché d'Angers, que ce comte donna à Hubert l'an 1006. Il consacra plusieurs abbayes et assista à la dédicace d'un grand nombre d'églises.
On trouve dans le cartulaire de l'église d'Angers une des chartes de Hubert, où il nous apprend qu'avec le secours de son père et de sa religieuse mère, il avait entrepris de réparer, dès les fondements, son église cathédrale de Saint-Maurice , qui était prête de tomber en ruine , tant a cause de l'ancienneté de sa structure que pour les incendies qu'elle avait soufferts autrefois, et qu'il l'avait rétablie dans son ancienne beauté et solidité. Il l'acheva et en fit la dédicace l'an 1024, comme je l'apprends d'une lettre fort honnête de l'évêque de Poitiers , qui s'excusa de s'y trouver a cause des affaires du duc Guillaume-le-Grand , qui pensait au royaume d'Italie.
Hubert s'étant joint a Foulques Nerra , comte d'Anjou , par la permission ou les ordres du roi Robert , contre Odon , comte de Tours, et ayant fait de grands ravages sur les terres de l'église métropolitaine de Tours, Hugues, archevêque de cette ville, l'interdit (1). Hubert méprisa cette excommunication et ne cessa point de célébrer les divins mystères. C'est pourquoi Hugues lui écrivit une longue lettre pour justifier ce qu'il avait fait et lui prouver qu'il devait se sou-
;1) V. Hlt.iks l", ari-iiuv&qm.' «Ir Tours.
Digiti
mettre à la sentence de sonjsupérieur. On doit croire qu'il profita des avis et de jla correction de son archevêque , car on ne voit plus rien dans le reste de sa vie que de très-louable. En effet, il se Ct extrêmement aimer et estimer de son diocèse , en sorte que , long-temps même après sa mort, on en parlait comme d'un évéque de douce mémoire (1). Il mourut au mois de mars, l'an 1047, et fut enterré dans l'abbaye de Saint-Serge.
ODON, évêque de Cambrai.
Odon, ou Odoart, naquit a Orléans, où ses parents tenaient un rang distingué par la noblesse de leurs ancêtres. Aux diverses connaissances qu'il puisa a l'école épiscopale de cette ville, il joignit l'étude des langues grecque et hébraïque, dont il prit des leçons des plus habiles rabbins de la synagogue que les juifs avaient a Orléans.
Odon entra dans le clergé de la cathédrale et fut scolcustique dans l'église de Sainte-Croix , puis a Tours et à Tournay, où l'on venait de toutes parts pour entendre ses leçons.
Il excellait dans la dialectique : son attachement au sentiment des anciens réalistes l'en fit regarder comme patriarche tant qu'il vécut; il donnait aussi des leçons d'astronomie , le soir, devant la porte de l'église.
Cependant Odon , tout occupé des sciences profanes, perdait peu à peu le goût de celle du salut , et faisait en philosophe plus d'usage de sa raison que de sa foi. La lecture de saint Augustin éclaira son esprit et toucha sou cœur; il prit la résolution de mépriser les choses d'ici-bas pour se donner entièrement a Dieu. Dès lors, il cessa ses leçons publiques pour se rendre plus assidu aux offices de l'église ; il se livra a toutes les rigueurs de la pénitence, et prenant peu de nourriture, il devint si maigre que Ton avait peine à le reconnaître. C'est alors qu'avec quelques-uns de ses disciples il embrassa l'institut des chanoines réguliers (2 mai 1092); trois ans après, ils prirent l'habit et la règle de Saint-Benoit, et Odon fut établi le premier abbé de cette communauté, composée de soixante-dix moines.
(!; Dulcis Ha'motïirrpiscnjHts.
Son principal soin fut de faire copier les meilleurs manuscrits , entre autres le Psautier, en hébreu et en grec, avec deux versions latines, la gallicane et la romaine.
Il assista au concile de Reims, où Gaucher, évêque de Cambrai , fut déposé par le pape Urbain II, pour cause de simonie ; Odon fut élu à sa place. Il conserva la même simplicité et la même pauvreté qu'il avait pratiquées auparavant, et il travailla avec zèle a réparer les maux que son prédécesseur avait faits.
Se sentant attaqué d'une grave maladie qui l'empêchait de remplir ses fonctions, il se démit de u sa dignité et se retira à l'abbaye d'Ancbin pour se disposer, par un saint repos, a sa dernière heure. Elle arriva en 1H5, ou plutôt en 1H9. Il fut honoré comme bienheureux quelque temps après sa mort.
Ouvrages : 1° Poème sur la Guerre de Troie, composé par Odon lorsqu'il était encore scolastique ou directeur de l'école épiscopale d'Orléans; cet écrit ne se trouve plus; 2° le Sophiste; ce traité fut composé par Odon lorsqu'il était à la tête des écoles de Tournay; il a pour but d'apprendre a ses disciples h découvrir les sophisme* et a les éviter ;.3° Explication du canon de lamesse. Ce traité, divisé en quatre parties, est clair et précis, plein d'onction et de piété; 4°. Traité touchant le péché originel , en 3 livres; 5° De mys-' terio dominicœ incarnationis dialogus contra Leonem Judœum. L'auteur y prouve très-bien la nécessité de l'incarnation du fils de Dieu et de la grâce du médiateur ; 6° Traité touchant le blaspliéme contre le Saint-Esprit; 7° sur le Canon des Evangiles. On lui attribue encore quelques autres opuscules.
DE SULLY (Maurice).
Ce prélat, ainsi nommé , non qu'il appartint à la noble famille des Sully, mais parce qu'il naquit à Sully-sur-Loire, était le fils de pauvres paysans. Il commença par mendier. Ayant ensuite étudié à Paris , il devint, jeune encore, professeur de théologie dans cette ville, puis chanoine à Bourges; en 1160, l'évêché de Paris étant devenu vacant par la mort du célèbre Pierre-le-Lombard , il fallut y pourvoir. A cette époque , les évéques étaient élus non plus par les fidèles, comme
dans les premiers siècles de l'Eglise , mais par les membres des chapitres; mais, a cette époque aussi, comme depuis, les électeurs, ne pouvant s'entendre sur le choix d'un, candidat, s'en rapportaient souvent à des délégués. Dans cette circonstance, on eu choisit trois , parmi lesquels Maurice , dont la science et les vertus avaient laissé de profonds souvenirs chez les Parisiens ; les délégués eux-mêmes ne purent tomber d'accord , et les deux autres s'en rapportèrent au chanoine de Bourges , lui déclarant que celui qu'il choisirait, quel qu'il fût, serait évêque. Maurice, interprétant delà manière la plus large cette sorte de blanc-seing, se nomma lui-même, non par ambition, mais pour être utile (1). C'est ainsi qu'au milieu d'une tempête, alors que le patron et l'équipage ont perdu le sangfroid qui seul pourrait les sauver, un hardi passager, plein de confiance en lui-même , s'élance au gouvernail , dirige la course du navire a travers les écueils et le conduit au port.
Placé sur le siège épiscopal , qu'il occupa trente-sept ans, Maurice sut gouverner son diocèse avec une haute sagesse et une grande énergie, réprimer les empiétements des ordres monastiques, maintenir l'unité et l'orthodoxie de la foi au milieu des nouveautés hardies que son prédécesseur, disciple d'Abeilard, avait favorisées, et remplir en même temps, avec talent et économie, les fonctions toutes laïques que son titre d'évêque entraînait avec lui ; car les prélats chrétiens s'étaient transmis , à travers les siècles , quelques-unes des attributions que Rome païenne conférait à se» pontifes (2); ainsi, sans parler de Notre-Dame, dont il posa la première pierre (1163), et du cimetière des Innocents, qu'il créa en 1186, ces deux établissements se rattachant, par leur destination , aux fonctions cpiscopales, nous le voyons acheter et faire abattre (11 05) deux maisons voisines du parvis, pour percer la rue qui y conduit, construire deux ponts de pierre , l'un sur la Marne, l'autre sur la Seine, et paver, par ordre et aux frais du roi, les rues de Paris en grès gros et fort (1185); en un
(1) Dans le latin, il y a ici un jeu de mots que la traduction ne peut rendre : Maçis cupiebat, dit le Gallia Chrisliana, prodeste quam prœesse.
(i) Ponlifex, constructeur de ponts; — nous pourrions ajouter, l'histoire en main: de chaussées et même d'égouls ; — dans ce seus , le véritable équivalent du mot latin senit la dénomination toute moderne d'ingénieur.
mot, il se trouva mêlé a toutes les grandes choses qui s'accomplirent pendant les dix-sept premières années du règne de Philippe-Auguste, prince qu'il avait vu naître, qui avait reçu de ses mains l'eau sainte du baptême dans l'église de la place Saint-Michel (1165), et qui le consultait dans toutes les affaires importantes.
Lorsque l'Europe, épuisée par les deux premières croisades, fit un suprême effort pour prendre une éclatante revanche, ce fut Maurice qui convoqua le synode où fut décrétée la dîme saladine, impôt extraordinaire qui frappait les biens ecclésiastiques , et dont l'établissement faisait dire a Pierre de Blois, dans une lettre adressée a l'évêque d'Orléans : « Eh quoi! ceux qui combattent pour l'église « dépouillent l'église ! — Ce n'est pas de l'argent, ce sont des prières « qu'il faut demander aux clercs. »
Non moins soucieux du sort de ceux qui souffrent que des intérêts de l'Etat et de la chrétienté , Maurice ordonna, d'accord avec son chapitre, que le lit du dernier évêque décédé appartiendrait désormais à l'Hôtel-Dieu de Paris: touchante pensée, qui continuait au-delà du tombeau le rôle paternel du prélat , en donnant la couche sur laquelle il était mort aux pauvres pour lesquels il avait vécu !
Prudent et conciliateur dans les questions contentieuses , il fut souvent choisi pour arbitre par les évéques des diocèses voisins dans leurs démêlés entre eux , avec les abbés et chanoines qui tendaient à s'affranchir de la suprématie épiscopale, ou avec les églises, pour la perception des dîmes; ainsi, en 1196, nous le voyons vider une contestation élevée entre l'église Saint-Euverte , d'Orléans, et Herbert, évêque de cette ville, relativement à certaines dîmes qu'il attribua à F église.
Mais à la suite de ces travaux continuels du corps et de l'esprit, ses forces s'épuisaient peu à peu. Voulant attendre, loin du bruit du monde, que Dieu le rappelât vers lui, il se retira (1197) à l'abbaye de Saint-Victor, où il prit l'habit de religieux; bientôt il fut saisi d'une fièvre violente qui devait le conduire au tombeau. Comme il réclamait les derniers sacrements, en mêlant à sa demande des mots sans suite dictés par le délire de la fièvre, le prêtre qui l'assistait, craignant de profaner la sainte eucharistie en l'administrant à un insensé, voulut lui faire faire, à son insu , une communion blanche; mais comme
il tendait au moribond un simulacre d'hostie, Maurice, si l'on en croit la chronique de Saint-Victor, le repoussa du bras en s'écriant : « Emportez! emportez! ce n'est pas là Notre-Seigneur ! » Alors, on lui présenta une hostie consacrée qu'il reçut avec les signes d'une foi ardente et d'un profond respect. Bientôt, sentant approcher sa dernière heure , et n'ayant plus la force de parler, mais voulant protester jusqu'à la lin contre les doctrines de Pierre Lombard , qui n'étaient pas en faveur à Saint-Victor(l), il écrivit d'une main tremblante, sur un parchemin qu'il Ht appliquer contre sa poitrine , cette profession de foi : « Je crois que mon Sauveur vit daqs l'éternité; « je crois que je ressusciterai de terre et le verrai des yeux de la « chair; je crois que je le verrai moi-même que voici, et non un « autre moi, et que mes propres yeux le contempleront. Cette espé- « rance repose dans mon sein. *> C'était la foi du charbonnier opposée aux subtilités des scolastiques.
Il y a , selon nous , quelque chose d'imposant dans cette protestation écrite du prélat, protestation que sa voix éteinte ne peut plus articuler, que ses lèvres mourantes ne peuvent plus formuler, mais qu'il étale sur son cœur pour que le lendemain, dans la chapelle ardente oh ses ouailles fidèles viendront une dernière fois contempler ses traits , elles puissent lire , retenir et méditer le dernier enseignement de leur père spirituel.
Pail HtOT
ETIENNE, évéque de Tournay.
Né à Orléans en 1155, il étudia d'abord dans les écoles de Sainte- Croix d'Orléans et dans celles de l'église de Chartres, puis dans l'Université de Paris. Il prit ensuite dans sa ville natale quelques principes de jurisprudence, alla étudier le droit canon a Bologne, sous le célèbre Bullar, et y reçut le titre de docteur en droit. Il revint à Orléans, servit quelque temps dans l'église de Sainte-Croix
(I) Gontier, abbé de ce monastère en 1162, avait composé quatre livres contre ceux qu'il appelait les quatre labyrinthes : « Quàluor labyrinthos FrancùB, id est « Abeilardum , Petrum Lwnbardum, Petrum PiCtavensem et Gilberlum Porrc- « lanum. v
en qualité de simple clerc, et se retira bientôt a l'abbaye de Saint- Euverte, dont il devint supérieur en 4 165.
Chargé par les évêques de la province de Sens, dont Orléans dépendait alors, d'écrire au roi pour lui demander justice du meurtre commis sur le doyen de l'église d'Orléans, par un seigneur du pays, il encourut la colère de Louis-le-Jeune, prévenu sans doute par les parents du meurtrier, et ne rentra dans les bonnes grâces du prince que par l'intervention de Guillaume, évêque de Chartres.
Etienne, étant abbé de Saint-Eùverte, rétablit l'église de son monastère, qui avait été ruinée par les Normands.
Nommé abbé de Sainte-Geneviève de Paris en 1176, il eut part à tous les événements considérables qui arrivèrent de son temps ; il fut envoyé en Languedoc pour y combattre les hérétiques ; il fut aussi chargé, par Philippe-Auguste, de s'opposer, auprès du pape, à l'érection du siège de Dol en archevêché, au préjudice de celui de Tours ; il réussit dans cette affaire, et le roi le choisit pour être l'un des parrains de son fils aîné, qui lui succéda sous le nom de Louis VIII.
En H 92, Étienne fut élu par le clergé pour remplir le siège épiscopal de Tournay, et il s'appliqua assidûment à remplir tous les devoirs que sa nouvelle dignité lui imposait. Il mourut le 10 septembre 1205, a l'âge de soixante-huit ans.
Ouvrages : 1° 31 sermons assez peu estimés : dans celui du jour de la Pentecôte, il fait un mariage du démon avec la malice et l'hypocrisie, décrit les habits des deux époux et les mets de la chambre nuptiale ; dans celui de Noël, il traite du Verbe divin, à qui il donne des conjugaisons, des temps et des modes, à la manière des grammairiens ;
2° Commentaire sur le décret de Graiien, dont Etienne était contemporain ;
3° 287 lettres, divisées en trois parties ; le style en est concis et serré, mais les termes n'en sont pas toujours bien purs ni bien choisis; les pensées en sont justes et naturelles, quoiqu'il y ait beaucoup de jeux de mots et d'antithèses affectés. Dans la 260 e , il fait un bel éloge de la reine Ingelburge, femme de Philippe- Auguste; dans la suivante, il lui conseille de ne pas souffrir la dis-
5() c 2 LES HOMMES ILLUSTRES DE L ORLÉANAIS.
solution de son mariage. On trouve, dans la 85 e , nn trait qui prouve en quelle estime les Orléanais étaient chez les étrangers dans ce temps-là : « Soient plerique Aurelianeimum aura inter « alienos esse, qui née argentei fuerant inter suos; les Orléanais « qui ne sont que d'argent dans leur pays, sont d'or parmi les étran- « gers. »
DE SULLY (Eudes).
A la différence de son prédécesseur (1), Eudes , ou Odon de Sully (Odo de Soliaco), appartenait à la famille de ce nom, qui se rattachait, par ses alliances, à plusieurs rois et princes de l'Europe; il descendait, par son père, de Henri Etienne , comte de Champagne, et, par sa mère, de Guillaume-le-Conquérant , roi d'Angleterre; enfin il était parent du roi de France par la reine Adèle, femme de Louis VII, sa cousine-germaine.
Il naquit vers 1166, montra, dès son jeune âge, le germe de toutes les vertus , et étudia avec succès à l'Université de Paris ; dans son adolescence, il fit un voyage a Rome, sous le pontificat de Grégoire VIII, qui le reçut avec les mêmes honneurs que la cour de Rome accordait aux évêques.
Doué d'un tempérament ardent , il s'imposa, comme les cénobites des premiers siècles , les jeûnes , les veilles et les macérations , pour dompter ces mouvements désordonnés que Pierre de Blois , son biographe, appelle, dans son naïf langage : imolentiam carnis. Pratiquant envers son prochain, comme envers lui-même, les préceptes de la morale évangélique , il vendit les biens immenses qu'il possédait en Angleterre pour en distribuer le prix aux pauvres. A la mort de Maurice , il était grand-chantre de la cathédrale de Bourges, lorsque les suffrages du chapitre l'appelèrent au siège épiscopal. Il s'y montra bientôt , comme son prédécesseur, plein d'énergie , de lumières et de piété ; il interdit dans son diocèse la fêle des fous, dont les scaa-
(1) On ne compte pas, dans la série des chèques de Paris, Pierre, grand-chantre de Notre-Dame , qui fut élu à la mort de Maurice , rerusa, par modestie, et mourut peu de temps après.
dales avaient , plus d'une fois , mérité les censures des Pères et des conciles. Lorsque Philippe-Auguste attira sur lui les foudres du Vatican , par sa liaison avec Agnès de Méranie , il maintint avec fermeté l'excommunication du roi et l'interdit du royaume , et se vit arraché de son siège par les soldats de Philippe. Réintégré lors delà soumission de celui-ci , il légitima, conformément aux ordres du pape Inno- , cent III, les enfants d'Agnès (1201). Il fonda une léproserie à Melun et une autre à Corbeil (1201); il institua une garde permanente, composée de quatre clercs et de trois laïques , qui devaient, a tour de rôle , veiller nuit et jour pour défendre la cathédrale de Paris, dont la construction n'était pas complètement achevée, contre les malfaiteurs et les impies (centra prœdones et irreligiosos) ; en 1206, avec l'aide de Mathilde de Garlande , femme de Mathieu de Marly, et les libéralités d'autres membres de l'illustre famille de Montmorency (1), il fonda le monastère de Port-Royal.
Lorsqu'au mois de juin 1207, les restes du bienheureux saint Benoit furent transportés du Mont-Cassin à Fleury-sur-Loire , ce fut Eudes de Sully qui présida a cette pieuse solennité.
Enfin, de même que Maurice, il fut souvent choisi pour arbitre par les évéques et les abbés de divers diocèses, et le pape Innocent III lui-même, qui le tenait en grande estime, lui délégua plus d'une fois ses pouvoirs souverains dans des questions d'intérêt temporel et même dans des questions de dogme ou de discipline ; c'est ainsi que nous le voyons désigné par le Souverain-Pontife pour apprécier l'acte singulier d'un prêtre qui, pour éviter la lèpre , s'était fait la même mutilation qu'Origène.
Il mourut , jeune encore (quarante ou quarante-deux ans), à Paris, après onze ans d'épiscopat. et fut enterré dans le chœur de Notre- Dame. Cette église était alors entièrement construite; Maurice de Sully en avait posé la première pierre, Eudes de Sully y avait mis la dernière main.
Paix HCOT.
(i) La famille de Marly était la branche cadette des Montmorency ; elle en conserva les armes, d'or à la croix <ic gueules, cantonné de quatre alertons d'azur , lorsqu'apres la bataille de Douvines, la branche atnéc prit tes seize alertons, emblème des enseignes enlevées à l'ennemi par Bouchard.
PARIS ( Etienne ) , évéque d'Avelone.
Il prit naissance a Orléans, vers 1498, d'Érasme Paris, procureur an Châtelet de cette ville, et de Marie Foubert. Il entra assez jeune chez les Jacobins, et prit les degrés nécessaires pour parvenir au doctorat. Les droits et les 'privilèges de sa dignité de docteur lui furent confirmés dans un chapitre tenu a Rome en 1532, et après avoir été prieur de la maison d'Orléans, il fut provincial et ensuite vicaire général de Tordre par tout le royaume.
Le cardinal de Vendôme, archevêque de Rouen, le prit pour son sufTragant et coadjuteur dans les charges de l'épiscopat ; ayant postulé pour lui l'évêché d'Avelone (ville de Grèce), ce fut le 16 mars 1552 que le pape le pourvut de ce titre, lui attribuant cent cinquante écus d'or au soleil sur les revenus de l'archevêché de Rouen, avec l'agrément du cardinal de Vendôme.
Paris gouverna aussi le diocèse d'Orléans comme vicaire général de Jean de Morvilliers, qui en était alors évéque, et qui se trouvait employé dans les plus grandes affaires de l'Etat.
Comme il avait été sacré principalement pour le diocèse de Rouen, ce fut le principal objet de sa sollicitude : il s'efforça d'y arrêter les progrès de la nouvelle religion, et d'être en toutes manières le modèle de son troupeau, par le bon exemple qu'il lui donnait, en remplissant avec soin les devoirs d'un bon pasteur. Ce saint prélat mourut à Rouen, le 20 octobre 1561.
Ouvrages: 1° Christiani hominis institutio advenus kujus temporis hœreses (Paris, 1552); 2° Claire et facile exposition de la divine Epitre de saint Paul aux Éphésiens (Paris, 1555); 5° Expositio prœclara sacri hujus sermonis « Verbum caro factum est » (Paris, 1554) ;
4° Vingt homélies et deux oraisons funèbres de Charles, duc d'Orléans, fils de François I er . : Etienne avait été prédicateur et confesseur de ce prince.
HEftVET (Gentien), chanoine de l'église de Reims.
Le bourg d'Olivet est le lieu où vint au monde Gentien Hervet, l'an 1499: il fit ses études dans l'un des collèges de l'Université
d'Orléans, dont il fut plus tard un des régents. Il acquit de bonne heure une exacte connaissance des langues grecque et latine, quoique la première fût peu cultivée par ses compatriotes, malgré l'habileté des maîtres qui enseignaient pour lors à Orléans, tels que Reuchïin, Alexandre, Erasme et autres savants de premier ordre.
Il fut d'abord précepteur de Claude de l'Aubépine ; il alla ensuite à Paris, et s'attacha à un savant anglais nommé Lupsel (ou Lupser), qu'il suivit en Angleterre, où la comtesse de Salisbury le fit précepteur de son fils, Arthur Polus, parent du roi. Cette éducation terminée, il se rendit a Rome avec le cardinal Renaud Polus, frère de son disciple, et y gagna, par son érudition et par la douceur de son caractère, l'estime de tous les grands hommes d'Italie. Après quelques années de séjour dans la capitale du monde chrétien, il revint en France et donna des leçons publiques a Bordeaux et ensuite à Orléans.
Il se rendit de nouveau à Rome, sur l'invitation du cardinal Polus, qui le donna au cardinal de Sainte-Croix, Marcel Servin, depuis pape, et ce fut chez ce nouveau patron qu'il traduisit plusieurs ouvrages des Pères et des auteurs Grecs. Marcel Servin, envoyé par Paul III pour présider le concile de Trente, en 1545, emmena Ilervet, qui s'y distingua par son érudition, et notamment par un savant discours contre les mariage» clandestins, ce qui contribua beaucoup à les faire proscrire par leâ Pères du concile ; on présume que c'est aussi ce qui donna lieu aux ordonnances du royaume faites contre ces sortes de mariages.
Hervet, revenu a Rome avec le légat, resta en Italie jusqu'en 1555. Ordonné prêtre en 1556, il fut pourvu de la cure de Saint-Martinde-Cravaftl, près de Beaugency, et en remplit les fonctions pendant trois ou quatre ans, combattant avec vigueur, par des écrits de controverse et par de fréquentes prédications, l'hérésie de Calvin, qui se répandait dans cette paroisse. Jean de Morvilliers, son évêque, voulant profiter de ses lumières, l'emmena à l'assemblée de Poissy (1561), où le clergé de France devait avoir un colloque avec un ministre de la religion prétendue réformée. Hervet n'était pas docteur, mais s'il n'en avait pas le bonnet et les fourrures, il avait toute la capacité que ce litre suppose.
TOUT. I. 3(i
Digitiz
Le cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, conçut tant d'estime, a l'assemblée de Poissy, pour Hervet, qu'il résolut de se rattacher, et, du consentement de l'évêque d'Orléans, il l'emmena à Reims, et de là au concile de Trente, de 1562 a 1565. C'est là que, dans deux lettres, il soutint, contre le jésuite Salmeron , que la résidence des évêques est de droit divin.
Pour fixer dans son diocèse un si doete théologien, le cardinalarchevêque, de retour en France, le nomma, en 1564, chanoine de Reims.
Après une longue vie, continuellement appliquée à l'étude et à toutes sortes de bonnes œuvres, Gentien Hervet mourut dans cette ville, le mercredi 12 septembre 1584, âgé de quatre-\1ngt-cinq ans.
On mit cette épitaphe sur son tombeau :
Hic lapis Ilerveti custodit corpus inane,
In cœlis animes sil sine fine quies.
Octoginla annos vixit cum quinque, rebellent-
Ifœrcseon scriptis dogmata falsa mis.
Le corps d'Hervet repose en ce tombeau pieux, Que son âme à jamais habite dans les cieux !
Sa plume a combattu quatre-vingt-cinq années, De l'hérétique impur les erreurs obstinées.
Gentien Hervet eut avec les docteurs de la Faculté de Reims une dispute fort vive et qui dura long-temps. Cette Faculté avait censuré plusieurs de ses écrits, dans lesquels il a avancé des propositions fort singulières et qui ont besoin d'explication. S'il fut attaqué avec peu de ménagement, il ne montra pas aussi de son côté beaucoup de modération dans sa défense. Il finit par se soumettre à tous les changements que l'on jugerait à propos de faire.
Boutrays, dans son poème intitulé Aurélia, en parlant des beaux esprits qu'a produits la ville d'Orléans, fait mention d'Hervet en ces termes :
Vrbs solita ingeniis magnis clarescerc, qualis, Argolico Uitioque polcns Hervetius ore ; Veracis cuîtor sophiw; kœrvsis acre flagcllum ? Graiorum inlerpus fi dus, quo vjndice mendia, Punis Alexander Clemens, plures que loquuniur.
Orléans fut toujours fécond en grands esprits ; Témoin l'illustre Hervet : de Rome et de la Grèce
Le langage divin revit en ses écrits.
Fléau de l'hérésie, ami de la sagesse, Au texte de Clément il rend la pureté, Et traduit doctement la docte antiquité.
Les ouvrages d'Hervet sont eu très-grand nombre. Parmi, ses œuvres latines on remarque :
4° Très Orationes de radendâ barbâ, de alendâ barbâ, de vel radendâ vel alendâ barbâ (Aurélia 1 , 1556). Dans la 1™, il prouve que l'on est obligé de couper sa barbe; dans la 2 e , qu'on doit la laisser croître ; dans la 5«, qu'on est libre de la raser ou de l'entretenir. Les deux premières furent débitées, a Orléans, par deux de ses écoliers, dans les exercices publics du collège dont il était régent.
2° Des déclamations sur la Patience, V Oisiveté, la Reconnais sance, &c.
5° Son discours sur les Mariages clandestins, et ses Lettres sur la résidence des Èvéques (concile de Trente, 1563). 4° Des épigrammes, 1541, &ç.
Ses ouvrages français sont presque tous dirigés contre les calvinistes. On y trouve : 1° des sermons; 2° des épitres; 3° Y Apologie, ou Défense contre une réponse des ministres d'Orléans (1562). Après avoir dit que les ministres exigeaient 12 à 14 sous pour le baptême, et 2 a 3 écus par tete pour la cène, outre ce que chacun devait leur donner par mois, il remarque que les prêtres ne prenaient qu'un demi-trezain pour droit de paroissage, et qu'on ne donnait que sixblancs pour la messe ; 4° V Anti-Hugues, ou Réponse aux écrits et blasphèmes de Hugues Sureau, soi-disant ministre à Orléans (1566).
D a traduit, du grec en latin, quelques ouvrages profanes : un traité de Plutarque, YAntigone, de Sophocle, et un grand nombre d'ouvrages sacrés de saint Basile (1541 ), de saint Chrysostôme, de saint Grégoire de Nysse, de Théodoret (1555); les Canons des saints Apôtres (1561), et toutes les œuvres de saint Clément d'Alexandrie (Florence, 1551). Ajoutons huit livres des Basiliques ou constitutions impériales (1557), et Sextus empiricus (1569).
Parmi les ouvrages traduits du. latin en français, on remarque :
1° Les Actes du saint Concile de Trente, de 4 565. Cette traduction est très-recherchée ;
5f>8 LES HOMMES ILLUSTRES DE L ORUaIUIS.
2° La Cité de Dieu, de saint Augustin ( 1 570 ) ;
5° Le traité de saint Jérôme, delà Vraie Eyiise (4567).
Huet dit, en parlant des traductions d'Hervet, qu'il s'exprime avec facilité, et qu'il sait conserver aux auteurs leur style et leurs pensées ; toutefois, Heinsius et Sylburge l'accusent de négligence et de peu d'application dans sa traduction de saint Clément.
Baillet dit qu'Hervet n'a pas réussi dans ses traductions françaises ; Tessier pense de même, mais il ajoute que les latines sont meilleures.
DE MORVILLIERS (Jean),
évéque d'Orléans, garde des sceaux de France.
Son père, Etienne de Morvilliers, était procureur du roi. Jean naquit à Blois en 1507. Il fut d'abord lieuténant-général de Bourges, puis membre du grand conseil et maître des requêtes. H fut employé ensuite en plusieurs ambassades importantes, où il se distingua par son habileté et sa sagesse.
Lorsqu'il fut entré dans les ordres, le roi le nomma à Pévêché d'Orléans, le fit conseiller d'Etat et finit par lui confier entièrement l'administration des affaires du royaume. Pendant trente-cinq ans, il prit part a tous les grands événements, « C'était un homme grave , « judicieux , prudent , adroit , actif, avec une probité et une douceur « peu ordinaires dans un homme d'Etat. » A la mort du chancelier Olivier , il refusa modestement cette dignité qui lui était offerte par François II, s'excusant sur ce qu'il se sentait trop faible pour porter un si lourd fardeau. Charles IX exigea qu'il acceptât cette fonction importante, lorsqu'elle fut de nouveau vacante par la retraite de Michel de l'Hospital. De Morvilliers ne garda les sceaux que deux ans, et les remit entre les mains de René de Birague.
Il alla ensuite au concile de Trente et y demeura quelque temps. Il ne se distinguait pas seulement par sa piété et les services qu'il rendit a son pays; son amour pour les sciences et la protection qu'il accorda aux savants lui attirèrent l'estime générale. Il ne tarda pas à se démettre de son évêché d'Orléans en faveur de son neveu, Malburin de la Saussaye, déjà grand-vicaire, et mourut en 1777, à
Tours, dans une paisible vieillesse. Il fut enterré dans l'église des Cordeliers de Blois, comme il l'avait ordonné par son testament.
Scévole de Sainte-Marthe et de Thoti ont fait son éloge , et Charles de la Saussaye, neveu de Pévéque Mathurin , a écrit sa biographie. Joachim du Bellay composa à sa louange les vers suivants :
ConsUiis secura tuis, vel pace vel armis, GalHa, quanta tibi sit iroXintet, probat Bine mores , hinc villa tibi (sic dicimus urbem ), Nominis efftciunt omina vera tui.
On a publié plusieurs lettres remarquables de Jean de Morvilliers. On a encore de lui : le Traité de ce qui a été fait durant les troubles pour la conservation de Y Etat du roi; — Procès-Verbal de la conférence tenue à Morck, en 4555, entre les députés de Charles V et ceux de Henri IIL
H composa aussi plusieurs harangues pour les rois, entre autre celle qui fut prononcée par Henri m aux Etats de Blois, en 1576. Enfin l'historien de Blois, Bernier, a publié l'avis qu'il donna au roi Henri III, en 1577, lorsque ce prince voulut révoquer l'édit de pacification et faire la guerre aux hérétiques.
Lors de son installation a l'évêché d'Orléans , une contestation singulière s'éleva entre lui et ses chanoines qui voulaient l'obliger a rogner sa barbe , en vertu d'un de leurs statuts : Henri II fut obligé d'intervenir pour dispenser l'évêque de se conformer a cet usage. Il fut l'un des juges du chancelier Poyet , accusé d'abus de pouvoir et de concussion. M. Weiss porte sur lui le jugement suivant : « C'était « un honnête homme, mais timide et incapable d'une détermination « vigoureuse. Il avait acquis une grande expérience dans les affaires: « dans les conseils, il inclinait toujours pour la paix, le premier be- « soin des peuples, et il ne croyait pas qu'il fût possible de racheter « par trop de sacrifices. »
E. DE VRDÉKBS.
VAILLANT DE GUÉLIS (Germain) , évéque d'Orléans.
Ce savant prélat naquit à Orléans en 1516. Il se destina de bonne heure a l'état ecclésiastique , et après avoir fait d'excellentes
études, il fut reçu docteur eu droit et en théologie. François I er désira le voir, et Vaillant obtint l'estime et la faveur de ce prince. Etant entré dans l'état ecclésiastique , il fut d'abord abbé de Notre-
Dame-de-Paimpont et prieur de Bourg-en-Sologne , puis chanoine et prévôt de l'église de Saint-Aignan d'Orléans, ensuite chanoine de Notre-Dame de Paris (1580), doyen de l'église d'Orléans , et enfin évêque de ce diocèse en 1586. Il joignit à ces dignités celle de conseiller au Parlement (1557). Élevé à l'épiscopat, il résigna tous ses bénéfices, se retira dans son château de Meung, y fit l'ordination et réforma les statuts synodaux de Jean d'Orléans, un de ses prédécesseurs. Au moment où il se préparait à faire son entrée solennelle , il mourut, d'une attaque de goutte, le 15 septembre 1587, et fut enterré dans l'église collégiale de Meung, au milieu du chœur, avec une épitaphe qu'il avait lui-même composée.
Tous les écrivains ont loué la piété et les vertus pastorales, l'ardeur pour l'étude et l'érudition profonde de Guélis. Scévole de Sainte-Marthe , son ami , lui soumettait ses poésies sacrées , en le priant de corriger ce qui aurait pu lui échapper de contraire au dogme et à la doctrine de l'église. Etienne Pasquier l'a également célébré dans ses vers. Théodore de Bèze ajoute qu'il était d'une belle taille et d'une physionomie intéressante.
La plupart des savants ouvrages de Vaillant ont péri , de son vivant même, par le malheur des guerres et les désordres du temps où il vivait. Le plus connu de tous est son Commentaire sur Virgile (1) , dans lequel il a rapproché du texte latin, pour l'éclaircir, les passages des auteurs grecs et latins qui s'y rapportent ou que Virgile a imités; 2° un poème de deux cent quarante-sept vers, adressé à Henri III , sur son avènement à la couronne , et dans lequel il semble prophétiser l'horrible parricide qui fut commis deux ou trois ans après sur la personne de ce monarque (2) ; 3° enfin , diverses pièces, entre autre, un poème d'environ trente vers en l'honneur de la sainte Vierge , à laquelle il était fort dévot. Ce poème se trouve dans les Annales de l'église d'Orléans.
(1) Commentarius et paratipomena in Virgilium {ioVé).
(2) Ad Henricum regem prosphonemalicum carmen.
AGNAN DES COMTES DE LA CLÉMENDDÈRE, curé de Sainte-Catherine.
Agnan naquit à Orléans en 1520. Après avoir étudié dans les Universités de cette ville et de Paris, il voyagea en Allemagne pour apprendre les langues vivantes et se perfectionner dans les langues latine et grecque. A son retour, il résolut de se consacrer au service des autels et prit ses degrés dans l'Université d'Orléans. L'éclat de son mérite le fit mettre à la tête du chapitre de Saint-Pierre-Empont ; quelques années après, il eut la cure de Sainte-Catherine et l'office de pénitencier qui y était pour lors annexé; mais l'étroite amitié qu'il avait entretenue avec Melchior Volmar, son maître de grec et d'hébreu dans l'Université d'Orléans, l'ayant fait soupçonner d'avoir embrassé la nouvelle réforme, les membres du chapitre de l'église cathédrale firent procéder juridiquement contre lui et le forcèrent d'abandonner sa cure et la pénitencerie. Cependant Lemaire prétend que des Comtes fit toujours profession de la religion catholique, apostolique et romaine, et qu'il finit sa vie dans le sein de la vertu et de ïa piété, a l'âge de quatre-vingts ans.
On a de lui plusieurs élégies et autres poèmes latins adressés à divers savants Orléanais. Deux de ces pièces sont à la louange des poèmes de Germain Audebert, intitulés : Roma et Venetia. Il regrettait que cet écrivain n'eût célébré dans ses vers que des villes étrangères, sans consacrer à Orléans, sa patrie, aucune des productions de sa plumé.
DE SAINCTES (Claude), évéque d'Èvreux.
La Croix du Maine et Moreri font naître à Chartres cet habile théologien. Il prit l'habit de chanoine régulier vers l'an 1540, dans l'abbaye de Saiut-Chéron. De Sainctes' fut envoyé à Paris quelque temps après sa profession; il y étudia les humanités, la philosophie et la théologie dans le collège de Navarre, après quoi il fut reçu docteur en théologie l'an 1555. Il s'attacha beaucoup a la contro-
T>7â LES HOMMES ILLUSTRES DE L ORLEAN AIS.
verse et eu ira dans la maison du cardinal Charles de Lorraine. H fut l'un des représentants du parti catholique dans le colloque de Poissy, l'an 1561 , et ensuite un des douze théologiens que le roi Charles IX envoya au concile de Trente. Il fit un discours fort éloquent aux Pères du concile.
A son retour en France, Simon Ligor et lui soutinrent une controverse contre deux ministres, chez M. le duc de Nevers, Tan 15G6, pour ramener a l'Église catholique la duchesse de Bouillon , fille du duc de Montpensier. Il prêcha dans Paris assez long-temps , et fut enfin nommé évêque d'Évreux en 4575. L'année suivante., il assista aux Etats de Blois.
Claude de Sainctes alla trop loin contre ceux de la religion réformée: car il soutenait qu'il fallait rebaptiser ceux qu'ils avaient baptisés ; mais le pape lui fit ordonner par son nonce , ainsi qu'aux autres prédicateurs de Paris, de ne point soutenir cette opinion. Claude de Sainctes travailla beaucoup pour exclure les hérétiques de son diocèse , et pour faire recevoir sans restriction, dans le royaume, tous les canons du concile de Trente. Il fit un écrit en français, pour prouver que Calvin et de Bèze étaient athées.
Jusque-la, de Sainctes ne mérite que des louanges; mais il ternit sa réputation sur la fin de sa vie : car il se jeta dans le parti de la Ligue , et comme son caractère était dur et inflexible , il s'y porta avec tant d'excès qu'il soutint que le roi Henri III avait été justement assassiné et que Henri IV méritait le même sort. On trouva dans son cabinet le manuscrit où il soutenait cette opinion , lorsque le maréchal de Biron s'empara de Louviers et fit prisonnier l'évéque d'Évreux. Il s'agissait du crime de lèse-majesté: il comparut à Caen et fut déclaré coupable. Comme il persistait opiniâtrement dans ses opinions , il eût été condamné à mort , si le cardinal de Bourbon et quelques autres prélats n'eussent intercédé en sa faveur, et n'eussent obtenu du roi que la peine du dernier supplice fût commuée en une captivité perpétuelle. Il mourut en prison, l'an 1591 , à l'âge de 65 ans. « Son erreur était d'autant plus inexcusable, que les sujets ne doivent jamais s'opposer aux ordonnances de leur souverain. » Il avoua , dans un écrit, qu'il avait été soupçonné de ne pas être éloigné du calvinisme. Il était lié avec les plus savants Jésuites de sou temps
et a laissé des ouvrages où l'on remarque beaucoup d'esprit et d'érudition , et dont le plus important est la Réponse à Théodore de Bèze. Il traduisit en français le concile provincial de Rouen , tenu Tan 1581, et publia, en dernier lieu, V Avertissement de Claude de Sainctes, évéque d'Évreux, contre un arrêt donné à Caen le 2* mars 4591.
D'ETAMPES (Leonor), évéque de Chartres.
Léonor d'Etampes , fils de Jean d'Etampes , chevalier, seigneur de Valençay en Blésois, et de Sara d'Happlaincourt, frère d'Achille, cardinal de Valençay, étudia les belles-lettres et la philosophie a Paris, dans le collège de Navarre ; il voulut même être docteur de cette maison , mais il ne remplit pas les conditions nécessaires pour obtenir ce titre. Tout jeune encore, il fut nommé abbé de Bourguetl et fut député, avec l'évêque d'Angers, aux Etats-Généraux, dans la sénéchaussée d'Anjou, Tan 16U. Il y fit un écrit pour démontrer que les abbés commendataires devaient précéder les doyens du chapitre.
A la mort de Philippe Hurault , son cousin , il fut nommé évéque de Chartres, jusqu'en 1641 , époque à laquelle il fut désigné pour l'archevêché de Reims. — H y mourut en 1651. Léonor d'Etampes a écrit un poème, à la louange de la sainte Vierge, divisé en quatre livres et qui fut imprimé a Paris en 1605. En 1626, il fit, au nom du clergé de France, assemblé à Paris, une remontrance au roi Louis XIII. Il fut choisi pour dresser l'arrêt , imprimé dans le Mercure français, t. 11, p. 1068, par lequel l'assemblée des évêques condamnait les deux livres intitulés, l'un : Admonition à Louis XIII, roi de France et de Navarre; — l'autre : Les mystères politiques.
Ce décret ayant déplu à quelques prélats , ils firent tous leurs efforts pour lç faire supprimer et en publièrent un autre, sans date , beaucoup plus court. Ce dernier décret fut annulé et cassé par deux arrêts du Parlement. Les évêques de Chartres et de Soissons firent une seconde déclaration , où ils consentaient à recevoir la précédente, pourvu que les évêques qui l'avaient dressée reconnussent ces trois propositions : « 1° Que, pour quelque cause et occasion que ce
« puisse être, il n'est permis de se rebeller et prendre les armes « contre le roi; — 2° que tous les sujets doivent obéir au roi, et a que personne ne peut les dispenser du serment de fidélité; — a 3° que le roi ne peut être déposé par quelque puissance que ce « soit , ni sous quelque prétexte que ce puisse être. »
Selon le témoignage de l'abbé de Marolles et de René Gautier , Léonor d'Etampcs était un célèbre prédicateur. Il a publié quelques écrits et fut choisi en 1641 , par les évéques de France, pour diriger une nouvelle édition des Mémoires du clergé.
HALLIER (François), docteur de Sorbomie, évéque de Cavaillon.
La famille des Hallier est très-ancienne dans le pays chartrain. François Hallier commença ses études à Chartres ; il fut ensuite page chez la princesse douairière d'Aumale, et, pendant les deux ans qu'il y demeura , il fit plusieurs pièces de poésies latines et françaises. A seize ans, il professait la philosophie a Paris. H s'appliqua ensuite à la théologie , se fit recevoir à la Sorbonne , et , à vingt-huit ans , était docteur en théologie de la Faculté de Paris.
Précepteur de l'abbé d'Ablincourt , Ferdinand de Neuville , mort évéque de Chartres, il l'accompagna en Italie, en Grèce, puis en Angleterre, où il faillit être assassiné comme prêtre catholique. A son retour en France, il publia, en 1636, un ouvrage considérable, sur les élections et les ordinations, qui fut très-estimé et lui valut une pension de huit cents livres du clergé. Il avait entrepris, peu de temps auparavant, la défense de la censure, que la Faculté de Théologie de Paris avait faite contre les écrits de quelques réguliers d'Angleterre. En considération de ces ouvrages, il eut, huit ou neuf ans après , une chaire royale. Le cardinal de Richelieu, qui voulait l'avoir pour confesseur, et le cardinal Barberin , lui offrirent des pensions qu'il refusa, pour ne pas contracter d'engagement. L'évêque de Chartres, Lescot, le fit théologal de son église, mais sa santé l'obligea de quitter cet emploi au bout d'un an. Un second livre, intitulé : la Théologie morale des Jésuites, dans lequel il attaque cette société, lui lit beaucoup d'ennemis, ce qui ne l'empêcha pas, en 1645, d'être nommé promoteur de rassemblée du clergé de France.
Ce fut alors qu'il publia son grand ouvrage de la Hiérarchie ecclésiastique, qu'il avait fait contre le livre du P. Celtot, jésuite, écrit sur le même sujet.
En 1649, Hallier fut nommé syndic de la Faculté de Théologie de Paris. Saint- Amour et plusieurs autres docteurs s'opposèrent à son élection, sous prétexte qu'il avait approuvé le livre de Jansénius; malgré un arrêt hostile du Parlement , il fut maintenu et député à Rome, par le clergé de France, pour solliciter du pape la condamnation des cinq propositions.
Urbain VIII l'avait nommé évoque de Toul et voulait l'élever au cardinalat; mais de fortes inimitiés et une raison d'état firent passer le chapeau sur la tête du chevalier de Valencay.
Enfin, en 1656, Hallier fit un troisième voyage à Rome, fut très-bien accueilli du pape Alexandre VII et en reçut les bulles de Pévéché de Gavaillon; mais une attaque de paralysie l'empêcha d'en prendre possession. — Il mourut en 1658, âgé de soixante-trois ans.
Dupin fait l'éloge de François Hallier ; selon lui , ses ouvrages sont pleins d'érudition et de jugement; il écrit assez purement en latin , mais son style est souvent diffus. D n'en fut pas moins Ton des prélats les plus distingués du clergé de France. Il a publié, en outre, beaucoup d'autres ouvrages de controverses et de théologie , des traités de philosophie , des sermons, des lettres et des poésies.
NICOLE (Pierre).
Nicole , l'un des plus grands esprits de son siècle, n'eut toute sa vie d'autre titre que celui de bachelier en théologie.
II naquit à Chartres, en 1625, de Jean Nicole, avocat de cette ville et poète passable. Après de brillantes études a l'Université de Paris, il soutint, en f649, la thèse qu'on appelait la Tentative; mais il ne prit pas d'autre grade, et resta toute sa vie simple clerc.
A peine âgé de vingt ans, il avait entrepris de lire la Bible en hébreu et faillit y perdre la vue. 11 fut obligé, par la suite, d'abandonner les langues dont l'écriture présente des abréviations ou des traits entortillés.
Pour bien connaître la vie de Nicole, il est nécessaire d'étudier sa
correspondance, car Fauteur s'est peint fidèlement dans ses lettres familières. Ce travail a été fait par le savant bénédictin D. Liron , dans une édition nouvelle qu'il préparait de sa Bibliothèque chartraîne, et dont nous avons le manuscrit sous les yeux.
Nicole, dit ce savant biographe, était d'une complexion délicate et sujet a de grandes infirmités. Un asthme , qui le tourmenta pendant plus de trente-cinq ans , l'obligeait au silence et le rendait presque incapable d'écrire , ou même de lire. Sa patience et sa tranquillité n'en étaient ni lassées ni troublées, et il trouvait , entre les accès de son mal , le temps d'écrire ce qu'il avait médité.
Il avait trente ans lorsqu'il se lia d'amitié avec le célèbre Àrnauld, qu'il aida darts ses travaux. L'église de France était alors partagée en deux camps : les jésuites, qui dominaient la cour et le clergé, et les Jansénistes, qui avaient entraîné dans leur opposition religieuse quelques hardis novateurs , tels que Duvergier de Hauranue et l'abbé de Saint-Cyran. Voici comment Bossuet caractérisait les deux partis : « Deux maladies dangereuses ont affligé de nos jours le corps de « l'Eglise; il a pris a quelques docteurs une rage meurtrière qui leur « a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher « des couvertures à leurs passions... Quelques-autres, non moins « extrêmes, ont tenu les consciences captives sous des rigueurs « très-injustes , et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au « jodg que Dieu nous impose. »
Les jansénistes, en effet, étaient les puritains du catholicisme; ils rendaient la religion inaccessible aux âmes vulgaires, aux consciences défaillantes , proscrivaient la dévotion aisée, et introduisaient dans la pratique une sévérité un peu maussade.
Arnauld et Nicole étaient les plus vaillants champions de la nouvelle doctrine. Us habitèrent pendant quelque temps le petit village de Chàtillon , voisin de la célèbre maison de Port-Royal , qui était le quartier-général du jansénisme (1). C'est de là que furent lancées les fameuses Lettres provinciales. Nicole les traduisit en latin sous le pseudonyme Wendrock, avec des notes si virulentes, que le roi les fit lacérer par la main du bourreau.
(I) Par une singulière coïncidence, c'est dans ce même village que naquit le diacre P4ris , qui ralluma , au siècle suivant , le flambeau du jansénisme.
Qui croirait pourtant que cet impitoyable pamphlétaire était le plus timide des hommes? Entraîné dans une polémique religieuse qui répugnait à son caractère peu décidé, Nicole fut toujours janséniste malgré lui. Voici comment il peint lui-même, dans une lettre, cet état de son âme :
« J'ai une teHe haine des contestations, que parce que le partage « des opinions en a quelque image, il me fait toujours peur, et je « ne prends point plaisir d'y être meslé. . . . Ces contestations m'ont « rendu si timide , que je crains même lorsqu'il n'y a pas sujet de « craindre. C'est pourquoi je compte un peu entre les avantages de a la retraite d'en être délivré. »
Et, en effet, pendant les douze années qu'il travailla avec Arnauld, il fît des réflexions continuelles sur les difficultés de cet emploi. Son engagement lui était fort à charge , et il en regarda la délivrance comme une des plus grandes grâces que Dieu lui eût faites. « Je ne «t veux pas , disait-il en souriant , jouer un rôle dans les guerres « civiles. » Mais le fougueux Arnauld exerçait sur son faible disciple une sorte de fascination. Un jour que, fatigué de cetle guerre de plume incessante, Nicole voulait prendre quelque repos : « Eh ! n'au- « rez-vous pas toute l'éternité pour vous reposer ! » lui dit Arnauld. Quand l'édit de proscription vint frapper les solitaires de Port-Royal , tous deux errèrent de retraite en retraite sans pour cela cesser de combattre.
Il était dans la destinée de Nicole, si craintif et si réservé de lui-* même, d'être toujours mis en avant par ses co-religionnaires. En 1677, il écrivit, k la prière des évêques de Saint-Pons et d'Arras, une lettre adressée au pape Innocent XI , sur le relâchement des casuistes. Ce fut le signal de l'orage qui se déchaîna contre lui avec plus de fureur que jamais. Tout lui manquait a la fois ; la duchesse de Longueville , sa protectrice dévouée, la seule qui l'appelât encore Monsieur l'abbé, vint à mourir. « Je suis un certain saint, écrivait- « il alors, à qui l'on offre peu de chandelles. » Craignant d'être emprisonné , il erra pendant quelque temps en Belgique , changeant souvent de nom et d'asile. Il finit par se fîxer a Bruxelles. Arnauld , désireux de l'enrôler de nouveau sous sa bannière , lui offrit un asile chez lui; Nicole refusa, et les jansénistes, qui n'étaient pas plus
tolérants que leurs adversaires, lui reprochèrent cet acte de timidité ou de prudence comme une lâche défection. Le pauvre exilé se plaint dans ses lettres de ce que tout le monde le condamne. On venait même jusque dans son désert pour l'accabler de reproches. Ce qui lui faisait le plus de peine, c'était le dégoût et la timidité de ses hôtes. Il vécut long-temps avec des charrons et des bateliers. Enfin H se vit réduit à n'avoir de conversation qu'avec les arbres. « Qui m'aurait dit , il y a six mois ( ce sont ses paroles) qu'il fau- « drait me résoudre à n'avoir ni feu ni lieu , à être à charge a tout « le monde, à changer continuellement de demeure, a coucher sur a la paille, avec la fièvre, dans des trous creusés sous les rochers « de la Meuse? »
Il finit cependant par rentrer en grâce auprès de l'archevêque de Paris, qui lui permit de revenir secrètement en France. Cette affaire fit encore beaucoup de bruit, et Nicole s'est cru obligé de nous apprendre qu'il n'y avait eu presque aucune part , n'ayant été obligé ni d'écrire ni de parler. A son arrivée a Chartres, il dut mettre ordre à ses affaires de famille, qui étaient fort embrouillées. Il prit la voie la plus courte et acheta son repos en prenant la perte pour lui. Il revint ensuite à Paris et se consacra tout entier à ses études favorites. 11 fit même à M« r de Harlay plusieurs visites de civilité où il ne fut point parlé de jansénisme.
Le dernier chagrin qu'essuya Nicole vint de son nouveau système sur la grâce. Ce fui encore Arnauld, son dangereux ami, qui l'entraîna dans cette discussion théologique. Il avait écrit sur cette matière un petit traité auquel Nicole crut devoir répondre. Cette question si délicate préoccupait alors tout le monde. Les Lettres Provinciales l'avaient rendue accessible au vulgaire, et Corneille, dans Polyeucte, formulait, en beaux vers , la théorie orthodoxe de la grâce. Dans cette dispute, Nicole eut encore ses anciens amis pour adversaires ; il rompit plusieurs lances avec Arnauld , Dom Lami et le pèreQuesnel. On le décria dans tout Paris; il fut traité de pëlagien et de moliniste. Au surplus , après avoir composé beaucoup de traités sur ce sujet, il est mort, de son propre aveu, sans avoir une opinion bien arrêtée. « Je n'ai aucun sentiment ni pour, ni contre , écrivaitil : et voilà à quoi ont abouti tant de travaux ' »
En parcourant cette vie si agitée , le lecteur a sans doute oublié que Nicole était chétif et malade; c'est que l'âme, quoi qu'on en dise, au lieu d'user le corps, soutient au contraire sa frêle enveloppe. Quelques années avant sa mort, son esprit commença à faiblir; il devint chagrin et maniaque; il redoutait les voyages et n'osait même sortir de chez lui, parce qu'il craignait, en passant dans les rues, que quelque tuile ne lui tombât sur la tête. Il s'était relégué au faubourg Saint-Marcel , et quand on lui en demandait la raison : « C'est, répondait-il , que les ennemis qui menacent Paris entreront « par la porte Saint-Martin, et qu'ils seront obligés, par conséquent, « de traverser toute la ville avant de venir chez moi. » Il demeurait dans la cour du monastère de la Cresche , rue Françoise , où a été depuis la communauté de Saint-François de Sales.
Le 48 novembre 1695, Madame de Sévigné écrivait a sa fille : « Je crois Monsieur Nicole mort : il tomba en apoplexie il y a « deux jours. Racine vint en diligence de Versailles lui apporter « des gouttes d'Angleterre qui le ressuscitèrent , mais on vient de « me dire qu'il était retombé. C'est une grande perte. Il s'est trop « épuisé à écrire : on prétend qu'il s'est cassé la tête a ce dernier « livre contre les quiétistes. Ds n'en valaient, en vérité, pas la « peine. »
Nicole venait, en effet, d'être frappé d'une attaque d'apoplexie. Le bruit s'en répandit dans Paris, *t il y eut une grande affluence de personnes dans la modeste demeure du vieux cénobite. Il reçut les sacrements de l'Eglise et finit sa vie dans des sentiments d'une piété exemplaire, le 16 novembre 1695, a l'âge de soixante-dix ans. D avait ordonné qu'on l'enterrât sans cérémonie , mais sa dernière volonté à cet égard ne fut pas respectée. Peut-être voulait-on, en lui rendant les derniers honneurs, réveiller des passions qui n'étaient point encore apaisées. Tristes représailles que celles qui s'accomplissent au bord d'une tombe à peine fermée ! Le pauvre solitaire de Port-Royal put enfin reposer en paix dans l'église de Saint-Médard, sa paroisse. Il fut enterré au bas des marches de la grande porte du chœur.
Nous empruntons encore au manuscrit de Dom Liron quelques traits d'une longue appréciation de notre auteur, ingénieusement
extraite de sa correspondance : Voici, dit-il, un petit craum de l'esprit , des mœurs, de la conduite et des études du célèbre M. Nicole.
11 avait l'esprit bien fait et fort solide , le cœur droit et bon. 11 ne faisait pas grande façon de dire simplement ce qu'il savait, mais il appréhendait extrêmement d'aller au-delà de sa lumière, de peur de se nuire à soi-même et à ceux qu'il voulait servir. D ne prétendait pas avoir une vocation pour diriger les âmes. Il ne donnait aucun avis par lui-même a ceux qui le consultaient, et n'était, comme il le dit, qu' 'entremetteur. Une demoiselle vint un jour le consulter sur un cas de conscience; arrive le P. Fouquet, de l'Oratoire, fils du fameux surintendant. Nicole lui conte tout bonnement l'histoire de la demoiselle, qui rougit beaucoup. « Puisque je n'ai rien de caché pour ce « Père, -dit-il naïvement, Mademoiselle ne doit pas être réservée « pour lui. »
Il était d'une grande simplicité d'esprit et de cœur , craintif a l'excès et timide comme un enfant. Malgré sa supériorité dans la controverse, il était souvent embarrassé dans la discussion ; la moindre objection le déconcertait. Il disait, en parlant de Tréville, son ami : <t II me bat dans la chambre, mais il n'est pas plutôt au bas de l'es- « calier que je l'ai confondu. »
Il convenait lui-même qu'il n'était ni tendre , ni porté à la complaisance, disant librement ce qu'il pensait; mais il n'aimait pas qu'on l'obligeât a dire son sentiment sur les personnes qu'il avait connues.
Son humeur chagrine rat presque toujours cause de ses malheurs. Il avait cette supériorité de talent qui s'impose , mais il manquait de cette égalité de caractère qui désarme l'envie, et fait pardonner aux grands hommes leur génie. Il fut toujours en guerre avec quelqu'un, souvent avec tout le monde. Il eut une discussion avec Racine , son élève, à propos des spectacles qu'il avait censurés avec une extrême sévérité. Dans son Traité des Visionnaires, il dénonçait ceux qui écrivaient pour le théâtre comme des empoisonneurs publics des âmes. Racine riposta par deux lettres vives et spirituelles. Nous ne les citerons pas , car on éprouve une sorte de tristesse à voir l'élève triompher du maître. D'ailleurs Racine reconnut plus tard sa faute et se réconcilia avec Nicole. Ce fut alors qu'il écrivit sa belle Histoire de Port-Royal , réparation éclatante des satires échappées autrefois à la
jeunesse de l'auteur. « Ces maîtres , dit-il , n'étaient pas des hommes « ordinaires : il suffit de dire que l'un d'eux était le célèbre Mon- <* sieur Nicole. »
Quant à la composition et au style de ses ouvrages, Nicole les juge lui-même avec autant de sincérité que de modestie : « Je n'ai point « de talent , disait-il , pour les ouvrages qui demandent de l'inven- « tion et de la beauté d'esprit , où il faut se soutenir de soi-même et « prêter des ornements à ce qu'on traite. » Il raconte fort agréablement à ce sujet que, s'étant mêlé de faire deux panégyriques et une épitaphe, on se moqua beaucoup de lui. Il lui fallait une base et un appui matériel , quelque chose a prouver ou a réfuter. A moins de cela, il tombait et ne pouvait se soutenir. « Mon état naturel, dit-il, « est un état de bêtise et de stérilité ; mais si on me remue un peu , « quoique je ne trouve pas grand' chose, j'en trouve pourtant beauce coup auxquelles je n'aurais jamais pensé sans cette agitation. »
Pour sa manière d'écrire, il nous apprend qu'il n'avait pas de talent pour arranger ses pensées de vive voix. Il dit néanmoins qu'il brouillait moins en dictant qu'en écrivant. « Il y a, ajoute-t-il encore, « des gens qui écrivent toujours du même air et dont l'allure est « toujours reconnaissable. Personne n'eût jamais plus ce défaut que « moy. Je pense à peu près de la même sorte, et mes expressions « ont un tour si uniforme qu'on me reconnaît sans peine. »
Nicole a composé un grand nombre d'écrits , dont la simple énuméralion occupe cinq pages dans le catalogue de Dom Liron. Nous n'en citerons ici que les principaux. Le plus remarquable est sans contredit ses Esssais de morale, dont il a été fait -un grand nombre d'éditions en France et ailleurs. Le style en est pur et clair, mais abstrait, et, disons le mot, ennuyeux pour le commun des lecteurs. « On quitte les Essais sans peine, dit Palissot, on y revient sans « plaisir. » Ce jugement est peut-être un peu sévère : les contemperains de Nicole prenaient plaisir à ces questions de théologie transcendante , si dédaignées au XVIII e siècle.
Les exemples qui sont dans les dernières éditions de la Logique de Port-Royal sont attribués h Nicole. Le livre de la Perpétuité de la Foy de l'Eglhe catholique, touchant l'Eucliaristie, fut entrepris par lui , à la sollicitation de plusieurs évèques, pour réfuter les allégations du mi-
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nislre protestant Claude : dans Y Unité de l'Eglise, il combattit le nouveau système du ministre Jurieu; mais l'œuvre la plus goûtée de l'austère moraliste est peut-être son Traité des moyens de conserver la paix arec les hommes. « C'est, dit Voltaire , un chef-d'œuvre auquel a on ne trouve rien d'égal en ce genre dans l'antiquité. » Madame de Sévigné ne se lassait pas de le lire : « Devinez ce que je fais , « écrit-elle à sa fdle ; je recommence ce traité ; je voudrais en faire « un bouillon et l'avaler. »
Au commencement du siècle dernier on a publié deux volumes des Lettres de Nicole. Elles sont travaillées avec autant de soin que ses autres ouvrages et ne le cèdent guère à ses Essais de Morale pour les pensées et pour le style. C'est dans cette correspondance, où l'auteur s'est peint Jui-méme , qu'ont été puisés les principaux détails de cette biographie.
MARIE (Gilles), curé de Saint-Saturnin de Chartres.
Né à Chartres le 26 septembre 1631, il consacra toute sa vie â la pratique des vertus chrétiennes : sa douceur, son humilité, son ardent amour pour les pauvres , son zèle dans l'exercice de son ministère, lui concilièrent la reconnaissance et la vénération de ses contemporains qui le regardèrent comme un saint. Véritable apôtre de l'Évangile , il s'imposait les plus dures privations pour répandre d'abondantes aumônes parmi les malheureux. La nouvelle de sa mort causa dans Chartres un deuil public. Son corps fut inhumé dans le chœur de Saint-Saturnin. Ses paroissiens voulant perpétuer le souvenir de cet excellent pasteur, firent placer son buste dans le chœur de son église , avec une inscription latine qui rendait un juste hommage à ses vertus et témoignait de leurs regrets. Ce monument subsista jusqu'à la destruction de l'église, en 1794. Le portrait de Marie fut gravé, et trois éditions purent h peine suffire à l'empressement qu'on éprouvait à contempler les traits de cet homme de bien.
Le genovéfain Janvier a consacré un livre entier au récit de sa vie. Ce volume, sans nom d'auteur, imprimé à Chartres en 1756, chez Besnard, n'offre aujourd'hui qu'un médiocre intérêt; nous de-
vions en faire mention dans ce recueil, au moins sous le rapport bibliographique. L'ouvrage est écrit avec simplicité, sans aucune prétention littéraire. Ceux qui se livrent à l'étude de l'histoire locale y trouveront quelques détails curieux. Nous allons en extraire une anecdote qui nous parait propre k peindre l'esprit de l'époque.
Marie ne pouvait souffrir les spectacles : il était surtout indigné de ce qu'une troupe d'acteurs en plein vent exerçât son art tout auprès de son église. Un jour , il alla trouver le directeur et chercha à obtenir, par la persuasion, qu'il voulût bien se retirer. N'ayant pu réussir par les voies de douceur, il vint un jour de très-grand matin sur la place, démonta lui-même le théâtre et somma juridiquement celui qui l'avait fait construire d'en retirer incessamment les débris. L'opérateur (c'est ainsi que notre historien désigne le chef de la troupe dramatique) courut de suite à Versailles se plaindre de celte voie de fait et de l'atteinte portée au privilège qu'il tenait de la munificence royale. Mais le roi Louis XIV approuva le procédé expéditif du curé, et déclara que si tous les prêtres de France agissaient de même tout en irait bien mieux. Si le fait est exact , on se demande pourquoi le roi n'a pas pris tout simplement le parti de prohiber les théâtres d'une manière absolue.
DE GODET DES MARAIS (Paul), évêque de Chartres.
À la mort de Ferdinand de Neuville, évêque de Chartres, Louis XTV nomma, pour lui succéder, Godet dès Marais, qui en fut le 109 e évêque. Son père était capitaine dans le régiment de Conti, et fut tué a la bataille de la porte Saint-Antoine. Paul de Godet naquit près de Blois, en 1648.
Après avoir fait ses études à Paris , au séminaire de Saint-Sulpice, où il fut le disciple et l'ami du docteur Tronson, et s'être fait recevoir docteur de Sorbonne en 1677, il devint supérieur du séminaire des Trente-Trois , et occupait encore cette place lorsque M me de Maintenon le choisit pour succéder à son directeur, l'abbé Gobelin. L'abbé des Marais refusa d'abord ce poste important, et, après beaucoup d'hésitations, ce ne fut que sur les instances de Tronson , pour lequel il
I&i LCS HOMMES ILLUSTRES DE L ORLÉANAIS.
avait beaucoup de déférence, qu'il consentit à vaincre ses répugnances. Il avait l'air froid et austère, mais sa réputation de sagesse et de piété était si bien établie qu'il parut a M m « de Maintenon le seul homme auquel elle pût donner sa confiance. Il avait déjà été consulté pour les règlements de Saint-Cyr. Ses vertus lui attirèrent une si grande estime qu'il fut nommé a l'évéché de Chartres.
A cette époque, les différents entre Rome et la France n'étaient point apaisés ; Paul de Godet fut un de ceux qui administrèrent en vertu des pouvoirs du chapitre. L'année qui suivit son sacre , il abandonna les revenus de son diocèse aux pauvres. Toute sa vaisselle d'argent consistait en une cuillère et une fourchette, et il les vendit.
Ce fut lui qui , le premier, ouvrit l'avis de partager son diocèse en deux et d'ériger l'évéché de Blois. Les disputes sur le quiétisme occupaient alors toute la France; M me de Guyon de Saint-Cyr, qui appartenait à son diocèse, et qui faisait partie de la maison de Saint-Cyr, avait une grande influence sur les religieuses. Par une ordonnance du 21 novembre 1695, Godet condamna plusieurs propositions extraites de ses ouvrages et de ceux du P. Lacombe et la força de s'éloigner. Il voulait aussi amener à un désaveu Fénelon , dont il admirait néanmoins la droiture, la piété et les talents. Après avoir signé, en 1697, avec le cardinal de Noailleset Bossuet, une déclaration qui fut envoyée h Rome et par laquelle il condamnait les Maximes de Saints, Godel publia une instruction pastorale contre ce livre. A un zèle sincère pour l'Eglise, ce prélat joignait un esprit de douceur et de conciliation, qui le porta à féliciter le premier Fénelon de sa soumission. Quoique déclaré contre le jansénisme , il ne cessa jusqu'à sa mort, qui arriva en 1709, de condamner les mesures de rigueur.
On lui doit la fondation de quatre séminaires et d'écoles pour l'instruction de la jeunesse. Saint-Simon, d'ordinaire si médisant, lui a rendu pleine justice :
« Ses mœurs , dit-il , sa doctrine , ses devoirs épiscopaux, tout était « irréprochable. Il ne faisait à Paris que des voyages courts et rares, « logeait à Sainl-Sulpice , et se montrait encore plus rarement à la « cour. Il était fort savant, avait de V esprit, de la douceur, de la « fermeté, de la finesse, dont il ne se servait jamais sans vrai besoin. « Son désintéressement, sa piété, sa rare probité étaient son seul lustre. »
M. de Bausset, daos son Histoire de Fénelon, en fait un éloge plus judicieux: « Jl prêchait souvent et ne plaisait pas , mais il convertis- « sait. Ses lettres à Louis XI V, au pape, au roi aV Espagne , étaient « dignes des premiers siècles de l'Eglise. On a imprimé, long-temps « après sa mort, ses Lettres de direction à 3f™ de Maintenon, et on « admire la sagesse, la mesure, l'habileté, la profonde science du « monde avec laquelle ce prélat, qui n'avait jamais vu le monde, con- « duit M™* de Maintenon dans tous les détails de sa singulière papi- « tion. »
Son neveu, Demoutiers de Mérinville, fils du comte de Rieux, d'abord coadjuteur, lui succéda à l'évêché de Chartres, et hérita de ses vertus , de son dévouement et de sa charité.