PRÉVOST DE LA JANNÈS
Ilidiel Prévost de La Jannès fut partie de cette pléiade de jurisconsultes qui, au milieu du XYin« siècle, a jeté tant d'éclat sur la magistrature et sur l'Université d'Orléans. U naquit dans cette ville, en 1606, d'une famille de robe. Les Jésuites avaient alors la direction du collège d'Orléaitô : ce fut sous leur ccmduite que La Jannès fit de sofides et brillantes études qui donnèrent k ses professeurs le désir de se l'attidier. U entra au noviciat, mais la faiblesse de sa santé ne lui p^mit ps» de persévérer k suivre cette carrière : rentré dans le monde, il conserva ses relations avec ses anciens maîtres et reçut même plus tard des lettres d'agrégation que le général lui accorda sur la demande de la société.
n obéit aux voeux de sa famUle en se livrant à l'Aude du droite et UentAt son inclinati<m le porta k s'y consacrer aitièrement.
Ncnnmé en 1720 conseiller au présidial d'Orléans, où siégeait encore son père, agrégé k l'Université d'Orléans en 17^, il y devint.
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six ans après, professeur de droit français. Plein d'ardeur et d'application, ménager du temps, avare de loisirs, non-seulement il suffisait aux doubles travaux de la magistrature et du professorat, mais il trouvait encore le moyen de faire des leçons particulières aux élèves en qui il reconnaissait plusd'^amour pour l'étude et plus de dispositions k mettre a profit ses conseils.
Les circonstances du temps avaient apporté quelque afiUblîssement dans les études de l'Université. Gr&ce au zèle de Prévost de La Jannès, l'émulation se rétablit entre les élèves, l'instruction se fortifia, les actes publics devinrent plus fréquents et plus solennels, et l'Université commença à retrouver un éclat que Potbier devait bientôt lui rendre tout entier.
La méthode de Domat, ce restaurateur de la raison humaine dans la jurisprudence, qui fait remonter toutes les règles du droit à un principe certain, trouva dans Prévost de La Jannès un disciple et un imitateur éclairé. Formé k cette école, il recherchait l'origine du droit dans les préceptes de l'équité naturelle et de la loi divine, et les lois n'étaient pour lui qu'une conséquence qu'il en Élisait découler. A l'aide de ces clartés tirées du for intérieur, la jurisprudence devenait pour Im comme une science exacte capable, en quelque sorte, d'une démonstration rigoureuse.
Son esprit, ami de l'ordre et de l'analyse, lui faisait sentir vivement le déiaut de méthode qui règne dans les compilations des lois romaines. Il y désirait une classificatiim nouvelle : il entreprit ee toaviil et l'avait réalisé en partie, lorsqu'il connut et put apprécier Potbier (1). Le jugeant plus propre que lui-même k mener k fin cette grande entre{^rise, il le décida k s'en charger, lui abandonna se travaux, le mit en relation avec d'Aguesseau et lui acquit la protection éclairée du chancelier. Depuis, il l'aida de ses lumières, de ses avis, et concourut ainsi puissamment k l'exécution du plus grand travail de droit qui ait k cette époque illustré la France.
On trouve, dans les manuscrits qu'il a laissés, la preuve qu'il avait conçu l'idée et commencé k exécuter le projet de rendre le même service k la législation française/, il voulait. recueillir et disposer nos lois dans un ordre naturel, en les faisant rapporter aux principes de
(1) Voyez la biographie dePot|iier, page 94.
SEPTIÈME SÉRIE. — MAGISTRATS ET JURISCOIfSULTES. 89
l'équité et en les eonférant aux lois romaines.
En 1740, il donna, avec Jousse et Pothier, une édition annotée de la Coutume d'Orléans.
Mais son ouvrage le p)us important, celui qui a classé son nom parmi ceux des jurisconsultes recommandaUes, est le livre qu'il composa sur les Principes de la Jurisprudence française, exposés swwanU Vordre des diverses espèces d^actions qui se poursuivent en justice.
La clarté, la préoisi<m, l'élégance, distinguent cet ouvrage, qui, sous la double division des actions réelles et des aeticms personnelles, passe en revue tout le droit civil et joint à l'exposition des principes les notions nécessaires pour mettre les droits en action.
On a critiqué La Jannès sur le plan qu'il a suivi et sur cette réduction de tout le droit à l'ordre des actions : mais outre qu'il y trouvait un moyen simple et naturel de réduire notre jurisprudence en système et d'en lier autant que possible toutes les parties , la connaissance des lois ne se borne pas ^ la seule spéculatioa : elle s'éclaire et se complète par. celle des actions; c'est même Ik son but principal. A quoi servirait, en effet, si ce n'est une vaine curiosité, la notion des principes de nos lois , si nous restions étrangers à la faculté de poursuivre en justice les divers droits qui en découlent et qui nous appartiennent? Cette connaissance, pour devenir réellement utile, se rapporte donc aux règles et a l'économie des actions. L'ordre suivi par La Jannès est d'ailleurs celui qu'a imaginé le jurisconsulte Julien, dans la compilation des édits des préteurs, où il avait k faire entrer tout le corps du droit.
Prévost de La Jannès avait Tmlention de joindre à ce livre plusieurs ouvrages auxquels il se préparait à mettre la dernière main, lorsque la mort le surprit, k cinquante-trois ans, le 20 octobre 1748. Il fut enterré dans l'église des Jésuites, où était la sépulture de sa famille.
Les qualités de son cœur relevèrent ses talents, et il fut du nombre de ces hommes d'élite chez lesquels l'amabilité donne plus de gr&ce et d'attrait à la vertu. Sa position lui donnait un crédit dont il n'usa jamais pour luinBème, mais qu'il mit fréquemment au service de ses amis; tout-puissant auprès de l'évéque d'Orléans , M. de Paris, il ne se servit de cette confiance que pour détourner des coups de rigueur auxquels ce prélat n'était que trop excité par son consçil. La querelle du jansénisme était alors dans toute sa vivacité ; si La Jannès avait
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conservé soo affection pour ses anciens maîtres, la modération ëe sra caractère l'avait empêché d'qMHiaer leurs passions : peut-être même la société habituelle de ses coHëgues im^nant presque tous aux idées jansénistes avait-elle un peu ei^ralné vefs ce courant ses pnq[Mres opinions. En effet, Timpresuon d'une Hiêtmrede lavie eêde$ ùw>rages de Domf^ lui fut refusée par le censeur Hardion, à moins qu'il ne modifiât plusieurs de ses jugonents sur ce gnmd jurisconsulte, ami de Port-Royal. On tenait surtout k ce qu'il retranchât ce qu'il disait de Pascal. La Jannès^r^usa de se soumettre k ces ^gences, et l'ouvrage resta manuscrit.
n regardait l'étude des lettres comoie le dâassement de l'esprit le plus convenable au magistrat et au jurisconsulte et comme l'acees-^ s(rire le plus utile k leurs travaux ; il ne cessa de les cultiver : l'élégance et la pureté de eoa style font bien voir que ce n'a pas été sans fnài. Une société littéraire existait à Orléans, fondée depuis peu de temps : Prévost de La Jannès fut l'un de ses membres les plus assidus et les mémoires qu'il y apporta y furent toiqours remarqués.
Les ouvrages qu'il a donnés au public sont : 1<» Couêumes d'Or-léoM, avec de$ observatùmi wmoeUee (avec Jousse ^ Pilier). Outre les notes sur plusieurs titres, il y a fourni le Discoure eur fei cmUêemee eî l'iloge de La Lande;
^ Lee Principee de la Jwriepntdenee françaiee, esspoeit sutwmC Vardre des acUans;
Z^ Trois discours imprimés en tête de la seconde édition de ses Principes de Jurisprudence : sur la nécessité de fixer la jurisprudence par des lois qui étendent ou qui resserrent les dispoûtions du droit natuid ; sur la nature des preuves par lesqudles le juge peut parvenir k connaître la vérité; sur la distincti<m des statuts réels et personnels.
B a laîBsé en outre plusieurs ouvrages manuscrits :
1« Dissertation où ronétcbUtles vrais principes qui <xmâmsent à la diitinction des deux puissances spirituelles et temporelles, à m fixer les homes H à déterminer les véritables princ^ de Vappel comme d'abus;
^ Histoire de la vie et deeowor âges de Domat;
3« Discours fur les devoirs qyi concernent Vusage de la parole, où
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Fom examine particulièrement la question de savoir s^U est permis en fudques occasions de parler contre sa pensée.
Ces manuscrits étaient conservés k la bibliothèque d'Orléans; ils ea ont diq[)ani.
^Mémoireà Monseigneur le Chancelier, sur le projet d^unnouveau iraiU du droit français;
^E^cposition abrégée du système général du droit français, ouplan des lois dcHes de France^ mises dans leur ordre naturel;
&» Plan du traité des principes du droit français, rapporté au droit naturel et attx lois romaines;
> Discours en latin et en français prononcés à l'Université d'Orléans.
Oes derniers manuscrits sont dans la Inbliothèque de M. de Buzon-
nière, à Orléans.
POTHIER (Robert-Joseph).
La biographie de Pothier pourrait s'écrire en quelques lignes, tandis que l'analyse de ses travaux l'éloge de ses vertus, de son gbàe et de son infatigable ardeur pour la sci^ce demanderaient des volumes; ajoutons que cet éloge et cette analyse ont servi de texte h cent discours d'apparat : toutes les cours, toutes les écoles , toutes les académies en ont retenti , non-seulement en France, mais encore k l'étranger; aussi ce que l'on va lire n'est-il , k proprement parler, ni une biographie, ni un éloge , ni une analyse scientifique de Pothier, mais plutôt une esquisse tracée , tant bien que mal , d'après les tableaux des msdtres et dans des proportions qui conviennent k ce recueil.
Vers la fin du règne de Louis XIV , vivait, k Orléans , dans ce quartier tortueux qui touchait, d'un côté, au Chàtelet, où se rendait la justice , et , de l'autre , aux grandes écoles, où la jeunesse studieuse aflait chercher d'utiles enseignements, un de ces magistrats du vieux temps , dcHit la modeste existence , partagée entre les devoirs de leur diarge et les paisibles jôuksances du foyer domestique , se déroutait, sans bruit, sans ambition, avec la douce et monotcme régularité d'un ruisseau qui coule et que Ton ne voit pas couler.
92 LES HOMMES ILLUSTRES DE L'oALÉANAIS.
M. Robert Pothier était conseiller au présidial ; il avait épousé une demoiselle Jacquet, dont il eut un fils qui fut baptisé, 4e 9 janvier 1699, dans la petite église de Saint-Pierre-Lentiii, aujourd'hui détruite. L'acte de baptême existe aux archives municipales' d'Orléans; il est ainsi conçu :
or Le 9<^ de janvier a été batizé Robert-Joseph , fils du légitime msh « riage de noble personne Robert Potier, conseiller, magistrat au « batUo^^; et juge présidial d'Orléans, et de dame Marie-Mag"« Jac- <t quet, ses père et mère. Le parein, M. Joseph Potier; R<* chanoine n de Véglize cathédralle d'Orléans, la tifiareine, d"« Suzanne Carte; <K fille , quy ont signé avec moy, le père présent. »
Suivent lès signatures :
Chambon (le cwré) ; Pothief (le parrain); S. Carré (la marraine) ; Pothier (le pire).
On le voit , le bon curé professait une certaine indifférence en matière d'orthographe et s'inquiétait même assez peu de défigurer le nom de famille du nouveau-né qui devait être un jour une des gloires de la France.
Heureusement, les signatures du père et du parrain sont là poae étabUr la véritable orthographe de ce nom , et, quaàt k la première de ces signatures, sans prétendre, comme certaines gens, devins le caractère d'un homme d'après son écriture, on est tenté, cepea^ dant , lorsqu'on l'examine, de voir dans la pose orgueilleuse de l'initiale, dans le paraphe joyeusement contourné , l'allégresse du con* seiller en constatant sa récente paternité.
Le pauvre homme ne devait pas savourer long-temps ces rêves délicieux du père qui , en contemplant son enfant nouveau-né, le doue, en espérance, de toutes les richesses du cœur, de toutes les qualités de l'esprit, et, dévorant le temps et l'espace, lui bâtit un avenir de boidieur et de gloire ; cet enfant qui devait , plus tard, en effet , être heureux par ses vertus et grand par ses œuvres, avait cinq ans à peine lorsque le conseiller mourut, laissant sur cette terre une veuve et un orphelin.
La veuve Pothier est complètement inconnue, ou du moins oubliée, et pourtant elle a peut-ébre une large part à réclamer dans l'illustration de son fils. Une femme qui est restée veuve avec un jeune
eifant, et qui, de cet enfant, a su bire un homme, et un homme d'élite , n'est pas une femme ordinaux. Son œuvre est ignorée; elle l'ignore parfois elle-même; au début de sa tâche, elle attnbue au bon naturel de Ten&nt les vertus dont elle voit poindre le germe et qui le feront admirer un jour ; elle attribue à son intelligence , à l'habileté de ses maîtres la science qu'il déploiera plus tard , et , quand toutes ces espérances sont réalisées par son fils, elle contemple en lui l'œuvre ^ autr^es et du bon Dieu. — Admirable abnégation de la femme ! — Mais, pauvre mère, ce bon naturel, c'est yous qui l'avez développé par votre exemple, par vos caresses, par un mot, par un sourire; mais, cette science que vous ne comprenez plus (est-ce que TOUS comprenez que cet homme , aux larges épaules , au front chauve, au menton barbu , soit le même que ce pauvre petit être qui, il j a trente ans, vous déchirait le sein !) cette science que vous ne comprenez plus a grandi comme il a grandi lui-^méme; mais, rappelez-vous donc, il en a puisé les premières leçons sur vos genoux, entre deux baisers!
C'est peut^tre Ik toute l'histoire de Pothier; il y a trop de la femme en lui, trop de cœur, trop de timidité, trop d'abnégation, pour que l'on oublie, même en contemplant le vieux magistrat et le vieux savant, que ce savant, ce magistrat , fut d'abord un orphelin élevé par sa mère. .
Son éducation dassique fut confiée aux jésuites d'Orléans; elle dut, av^t tout et surtout, être chrétienne; trop chrétienne peut-être, car il vint un jour où le jeune Pothier se demanda si sa vocation ne lui commandait pas de se donner à Dieu et d'entrer dans les ordres ; mais il surprit une larme dans les yeux de sa mère, et sa vocation fut oubliée; il comprit tout ce qu'il devait k celle qui avait accompli, seulfe, la lourde tâche, supporté, seule, la grave responsabilité que la religion, la nature et les lois partagent entre Jes deux époux qui ont on fils à élever; il comprit qu'en se consacrant tout entier à elle, il obéissait encore à celui qui avait écrit sur les tables du Sinai :
Tes iïère et mère honoreras.
Il resta dans le mond^ pour ne pas se séparer de sa mère; il lui Tooa un véritable culte et ne lui donna jamais d'autres rivales que la
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tdoioe et U charité, ces deux ëœars diTines auxquelles rhomme peut tout sacrifier sans regrets, car il ne leur donne rien sans ai devenir meilleur.
Son adolescence s'écoula , paisible et studieuse, loin de ces dissipations, de ces plaisirs bruyants qui, lors même qu'ils ne sont pas coupables, font trop souvent oublier à la jeunesse le prix du temps et du travail ; aussi , à vingt et un ans, était-il d^k, par son intdligence, par son savoir, par Taustérité de ses mœurs , digne d'entrer dans les rangs de cette magistrature qui a donné à la France les Lamoignon et les d'Aguesseau , et lorsqu'en i720, il fot élevé à la (fignité qu'avait occupée son père , nul ne ,se récria sur sa jeunesse oi son inexpérience ; tous ceux qui le connaîssairat savaient qu'il était k la bauteur de sa t&cbe.
Tous le pensaiait, excepté lui; et, pour s'en rendre plus digne encore , il ne cessa pas un instant d'étudier chacune des matières dont l'ensemble forme la science du droit; et, sur chaeune de ces matières, il composait, pour lui-même, des traités complets où les jurisconsultes à venir devaient puiser à pleines mains. Dans ces travaux, la rectitude du jugement et la droiture du cœur le condmsaiadt, par un chemin sûr, à des solutions in&illibles. Si épineuse que fttt une question , il fallait qu'elle s'aplanit lorsqu'il la soumettait à la double épreuve du for intérieur et du raisonnement ; mtiant l'étude des mathématiques k celle de la jurisprudence, U appliquait k cette dernière la méthode rigoureuse, l'endiadnement de déductions que les mathématiciens api^quent k leurs théorèmes, et le doute était pour lui un non-sens.
Pendant quinze ans , il amassa de la sorte des trésors d'érudition qui ne profitaient encore qu'k lui-même et aux justiciables.
Mais au nombre des travaux par lui commencés, il en était un teU lement gigantesque qu'U l'avait abandonné comme au-dessus de ses forces; il avait songé k mettre dans un ordre logique le D%gt$U, cet amas confus de lois et de décisifs des [dus grands jurisconsultes romains, monuments immortels de la raisùn écrite, mais dont l'ensemble forme un labyrinthe inextricable , surtout pour ceux qui abordent rétude du droit. Prévôt de La Jannès, professeur k l'Université d'Orléans et collègue de Pothier au présidial, obtint facilement communi*
SEPTIÈME SÉBdE. — MAGSmtATS ET lURlSGOlISULTES. 9K
ealioD de ces eâsotg; il les lit, les admire , s'enthousiafime, et, comprenant qu'U fiillait plus qu'on ccdlègue , plus qu'un ami pour faire violenee à la modestie de Fauteur, il le dérumee au chancelier d'Aguesseau , qui examine à son tour le travail, en apprécie le mérite , fait venir le jeune magistrat k Paris, l'exhorte , Feneourage , le supplie et obtient de lui qu'il reprendra sa tâche ; toutefois, cette tâche était rude, même pour Pothier; aussi, pendant neuf ans, le chancelier le tient-il en haleine, lui prodiguant , tour-k-tour, des éloges auxquels il était peu sensible et des conseils dont il savait profiter (1); enfin, en 1748, parait, sous le voile de l'anonyme, la première partie des Pandeeki Justmianeœ; les autres la suivirent de près (1749-1752).
Le livre fit du bruit, surtout dans la docte Allemagne, et, bientôt, les frelons jaloux s'en vinrent bourdonner autour de ce rayon de miel dont se délectaient les véritables savants. Un aristarque de Leipsick, qui s'intitule modestement lui-même : jETomo haud vtdgarù erudtUo^ n», ne s'avise-tril pas de soulever des critiques de la force de cell^ ei : « Ce n'est pas dans le livre 6® de Papirius (in libro sexto Papirii) « mais bien dans le livre de Sextus Papirius {m libro SexH Papirii) < que sont recueillies les lois royales, t^ Ailleurs, il contredit Pothier sur le nombre des députés envoyés de Rome en Grèce pour recueillir les éléments de la loi des XII tables, ou bien sur l'étymolope du Sénahis-Consulte macédonien. Aussi l'un des pan^ristes de notre grand jurisconsulte s'écrie-t-U avec une juste indignation : « Bdle érudition , vraiment, que de repeins^ une conjecture par «. une autre, comme un clou repousse un autre clou (eongechêrem «t eotgecturâ, veluti cknmm clavo i^icere) !
Du reste , ces criailleries d'une jalouse médiocrité furent promptement étouffées par l'opiniim unanime des vrais savants, et Pothier se vit désormais classé parmi les plus éminents d'entre eux; d^k, lorsqu'en 1740, la chaire de droit français k Orléans était devenue vacante, par la mort de Prévôtde La Jannès, d'Aguesseau s'était empressé d'y mnnmer le rénovateur des Pandectes, sans le consulter, de peur que sa modestie ne lui dictât un refus. Pothier ne refusa pas; il se
(i) Lettres des t6 février et IS septembre 1736, 4« jairvier 1730 , 33 ao6t 1740, 10 jQin 1741 , 3 mars 1^42 , 6 décembre 1744, 10 janvier et «0 avril 1745, citées par Letrôoe.
sentait une véritable vocatioQ pour renseignemetit; mais estimaot que M. Guyot, alors agrégé, avait plus de droits que lui y il voulut du moins lui faire partager les émoluments de la place. Guyot refusa^ resta l'ami de Pothier, devint son collègue lorsque la chaire de droit romain fut vacante ^ et se fit , plus tard , l'éditeur de ses (oeuvres posthumes.
Dans sa chaire^ Pothier éclipsa bientôt , par la clarté de son ensei-^ gnement, par la hauteur de ses aperçus, tous ceux qui l'y avaient précédé, et rendit à l'Université d'Oriéans une partie de son ancien lustre; apportant k ses fonctions de professeur une sorte de passion , il ne se bornait pas aux leçons publiques; il réunissait chez lui, en dehors des cours, les jeunes gens studieux, auxquels ses collègues de l'école et du palais venaient se mêler, pour former des coaférences familières, où chacun s'instruisait en de savants entretiens. Comprenant tout ce que l'émulation ajoute à l'ardeur des écoliers, même les plus laborieux , il employait la plus grande partie de ses émoluments de professeur à l'acquisition de médailles d'or et d'argent que ses élèves se disputaient dans des concours publics; de m^e aussi, comme magistrat, il ne se bornait pas aux travaux de l'audience ou du palais; il tenait encore, dans son cabinet, une sorte debujneau de consultations gratuites où chacun pouvait aller chercher ses conseils, et où, devançant les progrès de notre organisation judiciaire, il se faisait arbitre et conciliateur, prévenant par là plus de procès que ses collègues n'en avaient k juger. Enfin il était en corre^ndance suivie avec les magistrats des autres ressorts, qui le consultaient souvent sur les questions épineuses, et avec les savants de tous les pays, qui avaient recours à ses lumières.
C'est au milieu de ces nombreuses occupations qu'il poursuivait, avec une lai^orieuse patience , ses travaux incessants (1) et méritait les éloges enthousiastes de tous les jurisconsultes de son tanps. C'est ainsi que Gérard Heermann, syndic de la république Batave, le nomme, dans ses écrits : FeUctsiimus et eruditissimus pandectarum resUtutor ; c'est ainsi qu'un des plus savants docteurs de l'Université de Salar
(1) 1760, seconde édiUop^e la OouHimtf d'Orléam; i761 , Traité des obUgatimu; 1763, du Contrat de Vente, et aiasi de sniie , jnsqn'k sa mort , chaque année vit paraître im ou plusieurs traités de droit.
SEPTIÈME SÉEIE. — HAGISTIUTS ET JURISCONSULTES. 97
Dumque, venu à Orléans etprès pour le toir, et arrivé malheureusement pendant les vacances (1), se fait ouvrir la salle des cours , contanple en silence la chaire do. professeur; puis, s*écriant tout-àeoup, avec cette effusion naturelle aux méridionaux : a C'est donc « là que siège le coryphée des jurisconsultes ! » il baise, comme un objet sacré, le chêne noirci par le temps. C'est ainsi que Henri Kellinghausen, conseiller aulique du roi de Prusse , vient également àms notre ville pour y acheter les trente derniers exemplaires des Pandectes; plus heureux que son confrère espagnol , il rencontre Pothier, et celui-ci lui écrit, pendant son séjour, une lettre curieuse que nous avons vainement cherchée , mais qui doit exister au fond de quelque collection d'amateur, car des personnes dignes de foi nous ont afiftrmé l'avoir vue et lue. C'est une simple invitation à diner. L'amphitryon ne promet h son convive ni les murènes de LucuUus , ni les vins exquis vantés par Horace ; cependant il veut lui faire fête : « Venez , lui dit-il, je vous réserve 4me petite question de droit ro- < main qui n'a pas encore été traitée ; nous la discuterons entre la « poire et le fromage, si vous l'avez pour agréable. »
Est-il rien de plus charmant, de plus caractéristique surtout,, que ee dernier trait? Ne croit-on pas les voir, attablés tous deux, dans quelque salle basse de cette vieille maison de hrue àeVEmvinerie{% à malheureusement rajeunie depuis? Ds sont au dessert; un joyeux rayon de soleil (on dinait alors à midi) vient dorer quelques beaux fruits; quelques flacons plus qu'à moitié pleins attestent leur commune tempérance; cependant ils parlent haut, avec animation, et Thérèse, la ûdèle gouvernante de Pothier, qui les entend de la cuisine, se demande comment deux hommes seuls et sobres peuvent faire autant de bruit. Détrompez-vous, Thérèse, ils ne sont pas seuls; ils sont plus de trente autour de cette petite table où vous n'aviez mis que deux couverts; j'y reconnais Ulpien, Gains, Paul, Tribonien, Javo-
(i) H les passait k sa petite maison de campagne de LA, m Beauee, près Ghâteaudoo , où il travaillait plus encore qu'à la ville, parce qu*il n*y était pas dérangé ; c'est \k , si Ton en croit son collègue Letrosne, qu'il mit la dernière main à la plupart des traités qu'il nous a laissées.
(3) Aiûourd'hoi rue Pothier ; mais on l'appelle plus souvent rue de la Préfeelure , parée qu'elle y conduit