‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 3)Chapitre 15 sur 51 · TOME il · texte numérisé non relu

TOME il

lenus , tous leurs vieux amis dn Digeste ; cbacnn lance son arguman qui provoque une objection aussitôt réfutée , et, pour que l'illusion soit complète , on parle latin parce que c'est la langue dti droit; peutêtre aussi parce que Pothier n'entendait pas plus l'allemand que son visiteur prussien ne comprenait le français.

Nous n'avons fait qu'indiquer les principaux ouvrages de Pothier; de plus compétents que nous les ont appréciés; qu'il nous suflBse de dire, avec M. Dupin, que, dans ses Pandectes, il a fait à lui seul ce que dix-sept jurisconsultes choisis par Justinien n'avaient pu faire sur les lois de leur pays; disons encore , avec tous ceux qui les ont étudiés, que, dans ses travaux sur le droit français, il a tellement facilité leur tâche aux rédacteurs de notre Code civil, que, dans cette collection de lois que l'Europe nous envie, on sent k chaque pas l'influence de la rectitude de jugement et de la conscience inaltérable qui furent les caractères distinctifs de Pothier.

Entré jeune dans la magistrature , il devint de bonne heure le doyen de ses collègues, et, à ce titre, il présidait souvent les audiences; bientôt aussi sa compagnie et le barreau d'Orléans furent composés, en grande partie , de ses anciens élèves, et ce double titre de doyen et de professeur, lui donnait sur eux tous une sorte d'autorité paternelle qu'il exerçait en véritable père; aussi, lorsqu'un avocat, chargé d'une cause douteuse, développait devant son ancien maître qu^ qu'une de ces thèses hasardées, sortes d'hérésies de droit qui plaisent au dient sans convaincre le magistrat, on entendait Pothier murmurer, avec un sourire : « Oh ! oh ! mon bon ami, ce n'est pas Ik <r ce que nous vous avons enseigné ! » D'autres fois , lorsque l'audience était chargée et que les plaidoiries prenaient trop de développement, il disait à l'avocat : a Tenez, maître, il vous reste encore à a produire tel et tel argument; votre adversaire vous opposera celui- « d, puis encore celui-là; vous y répondrez par cet autre que vous « réservez soigneusement pour votre réplique.... Vous voyez que « nous connaissons la question ; il ne s'agit donc que d'en faire l's^

« plication à la cause; ce doit être là l'objet de la délibération

« Messieurs , allons délibérer ! »

Ces délibérations, on le comprend, surtout dans les affaires compliquées, étaient, pour la plupart, rédigées par Pothier, toujours prêt

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à ÊMâliter, k diminuer la tâche de ses eollègaes , excepté toutefois en matî&re criminelle; la procédure d'alors ordonnait dans des cas nombreux de recourir à la qtiesiion; cet homme, plein de douceur et de charité évangélique , n'eût pu supporter un pareil spectacle; il blâmait ces derniers yestiges d'une législation barbare ; il les repoussait comme penseur et comme chrétien, et disait avec le saint évéque d'Hippone : « C'est faire subir un supplice certain pour un crime incertain. » Grande et philosophique pensée qu'un de nos poètes a reproduite dans ce vars si connu:

La torture interroge et la douleur répond !

Tel fut, et comme magistrat et comme jurisconsulte, cet homme éminent qui appartient, non-seulement k Orléans mais encore à la France ; son nom, souvent invoqué au palais comme un oracle n'est inconnu à personne, même parmi ceux auxquels la jurisprudence est le plus étrangère; et, chose remarquable, les faiseurs de lazzis eux-mêmes, les étudiants paresseux et les avocats sans cause n'ont pas osé s'attaquer à ce grand nom; on plaisante Cujas , on rit de Barthole ; on ne rit pas de Pothier. Pourquoi donc? C'est que Pothier ne fut pas seulement un magistrat distingué, un professeur érudit, ce fut avant tout et surtout un saint homme; cette expression n'a rien d'exagéré pour qui connaît , comme on ne les connaît qu'ici , ces rare» vertus, cette inaltérable bonté d'âme, cette intelligente et inépuisable charité qui fut une des constantes occupations de sa vie.

Si l'espace qui nous est mesuré dans ce recueil noiÈ l'avait permis, nous aurions voulu peindre Pothier comme homme; nous aurions rappelé cette naïve ingénuité du génie qui fait rire les sots et méditer le sage; nous aurions raconté sa première visite k d'Aguesseau, et, comme on lui refusait l'entrée de la chancellerie, la résignation presque joyeuse avec laquelle il se disposait à revenir â Orléans en se félicitant d'avoir évité cette entrevue , que sa timidité et sa modestie lui faisaient redouter. Heureusement ses amis le retinrent, et, à une seconde visite, le chancelier, averti , vint au-devant de lui jusque dans l'antichambre, au grand étonnement des solliciteurs qui regardaient assez dédaigneusement cette longue et maigre figure; et ce voyage au Havre, en compagnie de son ami Letrosne, réalisation tardive et périodiquement ajournée d'un désir caressé pendant dix

ans et que nous avons tous éprouvé : voir la mer ! et son recueillement en face de l'immensité de l'Océan; et son admiration devant cette forêt de mâts hérissant les bassins; et son naïf refus à l'auber* giste qui lui offrait du poisson frais (friande nouveauté pour un habitant d'Orléans, où la marée n'arrivait alors qu'en cinq jours): a Pas si <c sot que défaire maigre un dimanche! d et sa conférence avec cette nymphe de l'Opéra qui venait le consulter pour un procès et à qui il demandait sa profession, et ses objections à ce mot : Danseuse! <x danseuse! ce n'est pas un état cela ! on danse au bal, dans les fêtes, <c pour s'amuser (quand cela vous amuse), mais je n'ai vu nulle part « que la danse pût être un moyen d'existence; d et il citait k l'appui la Cigale et la Fourmi, de La Fontaine, dont il aimait les fables; chose toute simple : le bon La Fontaine devait être apprécié par le bon Monsieur Pothier. •

Nous aurions dépeint sa profonde insouciance pour ses intérêts « pour tout ce qui tenait au côté matériel de la vie, et cette scène avec son notaire qui lui offrait quinze cents livres, remboursement d'une obligation oubliée par lui, et l^obstination avec laquelle il prétendait n'avoir jamais prêté cet argent, et le notaire obligé de lui montrer sa signature sur la minute de l'acte pour le convaincre; et cette autre, lorsque ce même notaire lui apportait six ans de loyers arriérés payés par ses locataires, et son refus, et son courroux contre les gens qui perdaient leurs quittances et voulaient ensuite faire recevoir à un hof^ nête homme de f argent qui ne lui appartenait pas; et la singulière transaction qu'il proposait en disant à l'homme d'affaires ; a Je vais (X vous donner quittance pour le tout; j'en prendrai la moitié pour <c mes pauvres et vous garderez le reste ; d et la conBance avec laquelle il livrait k Thérèse la clef de sa caisse pour y prendre l'argent nécessaire aux besoins de la maison , et la prestesse de Thérèse à glisser dans sa poche le double de ce qu'il lui fallait afin de créer à son maître une secrète réserve pour les mauvais jours.

Cette bonne et franche figure de Thérèse mériterait bien aussi son coup de pinceau; mais comment dire, en quelques lignes , le dévouement sans bornes , l'affection presque maternelle qu'elle portait à son vieil enfant, comme elle l'appelait, le soin et l'intelligence avec lesquels elle rangeait, une fois par mois, sa bibliothèque, dont les livres

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s'empilaient tout ouverts dans tous les coins , sur tous les meubles éL jusque sur le sol où il travaillait souvent à plat ventre , couché sur les if^ folio qu'il annotait; et le sang-froid avec lequel elle aa|ueillait les reproches de Pothier, lorsqu'elle lui avait servi quelque mets délicat, quelque primeur, quelque beau fruit et qu'il lui Âsait avec humeur : « Mon Dieu, Thérèse, tu me fais manger là, en une bou-

< cbée, le repas de tout une pauvre famille! » et le superbe dédain avec lequel elle lui répondait : a Cela? je l'ai payé six sous; les pau-

< vres en mangent ; i> et ses ruses périodiques pour substituer aux habits de son maître, qui tombaient en lambeaux, des vêtements neofe auxquels elle savait donner une apparence de vétusté, et la vertueuse eflronterie avec laquelle elle lui aflftrmait que c'étaient les mêmes, habilement réparés par un taiUeur sans ouvrage !

Toutes ces anecdotes sur la vie privée de Pothier courent les rues d'Orléans, où sa mémoire est encore vivante ; et, en effet, il y a vingtcinq ans k peine que l'on comptait dans cette ville un assez grand nombre de personnes ayant vu et connu Monsieur Pothier (aucune d'elles n'aurait dit Pothier tout court); aujourd'hui il y a encore beau, coup d'Orléanais qui en ont entendu parler à leurs pères; quelques viàUards se rappellent même l'avoir vu, mais, chez les plus âgés ^ ee ne peut être qu'un souvenir d'enfance, puisqu'il y a quatre-vingts ans qu*il est mort. Toutefois, ils se rappellent ses traits, fidèlement reproduits, disent-ils, dans le portrait qui appartient kM. Mareille et dont deux bonnes copies figurent, l'une dans la salle des délibérations de la Cour, l'autre dans la chambre du conseil du Tribunal ; ils se rappellent sa démarche un peu gênée et sa tête penchée sur l'épaule gaudie, ce qui donnait à ses objections, quand il discutait quelque chose de railleur ; puis viennent des détails tout personnels et^ presque puérils , qui ont cependant leur prix lorsqu'on se place au point de vue qui a inspiré au poète son gracieux refrain :

Il Tons a parlé ,- graDd'mère , lUousaparlé!

L'un se souvient d'avoir vu Monsieur Pothier, k cheval, en robe d'échevin (1), précédé des trompettes et des tambours de ville, par-

(1) U occupa cette dignité municipale depuis 1747 jusqu'à sa mort.

i02 LES HOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉAUAIS.

eoorant les rues et carrefours d'Orléans poqr y fiiire je nestts qndle prociamatioD solennelle , et , si dodle qne fût la montore , le cavalier semblait désira virement la fin de la cârém<mie (non qpi'il eût peur de tomber; il avait Fhabîtode da cheval ; il entretenait même, k Lu, un paisible conrsier qui le conduisait, le dimanche, à la messe k Ch&teaudun , et de Ik chez quelques voisins de campagne auxquds il faisait de courtes visites; m^is il sentait que ses longues jambeset son maigre corps, nageant dans les plis de sa toge, n'avaient pas toute la majesté qu'eût exigée la circonstance). Un autre se rappelle qu'au soi^ tir de l'école, un jour qu'il avait gagné cette déemtion de plomb que se disputent les enfants, il rencontra Momimr PiOhiêr qui lui frappa doucanent sur la joue en disant : « C'est bien c^, num mia gnon, ta mère sera contente! » Il ne connaissaît pas cet enfont qui accourut tout rouge au logis, moins fier de sa crmx que de pouvoir dire : Monsieur Pothier m'a parlé i détail qui a sa valeur. — Les petits enfants connaissaient le grand jurisconsulte. — N'y sk41 pas aussi , lorsqu'on se reporte à l'enfance de Pothier hiî-méme , quelque chose de touchant dans ces deux mois : Ta mère $era contente f La sienne était morte depuis long-t^nps alors; la vue de cet enfimt dut lui rappeler ses premiers succès et les premières joies qu'il avait causées à la pauvre veuve; il dut alors avoir une larme dans les yeux, et si l'enfant, vieillard aujourd'hui , ne le dit pas, c'est que les enfants ne remarquent pas ces choses-là.

Hais tout en glissant rapidement sur ces détails conservés par la tradition locale, nous devons insister sur les traits principaux du caractère de Pothier.

Et d'abord, ce qui dominait en lui, c'était une foi profonde, une ardente piété; s'il avait renoncé à la prêtrise, pour ne pas attrista^ sa mère, il en pratiquait les vertus comme le meilleur des prêtres. Etranger aux joies du monde, il se couchait k neuf heures et se levait k quatre pour entendre et servir la première messe de matines k la cathédrale. Jouissant d'assez beaux revenus, qu'il administrait mal, mais qu'il augmentait par l'économie qu'il savait apporter dans toutes ses dépenses personnelles , il en appliquait la plus grande partie k des bienfaits que la reconnaissance divulguait souvent malgré lui, et, plus souvent encore , a de bonnes œuvres qui restaient ignorées.

SEPTIÈME Stelfi. — MAGISTRATS ET JUEISCONSULTES. 105

Dams les calamités publiques, lors des inondations de la Loire, lors des £unines qui désolèrent snccessivemait Romorantin et Gien, toiqours son offirande fut la première et la plus considérable ; en un mot, tant qa'i^y avait de Taisent dans sa caisse, il y puisait, sans compter, pour (Hfe le bien, et souvent, lorsque Thérèse voulait y puiser à son tour pour les besoins du ménage, elle la trouvait vide ; c'est alors que tout en gourmandant son maître sur son imprévoyance elle avait recours à ses pmdsseer^; seulement, quand l'abus des charités se renouvelait trop fréquemment , elle posait nettement la question de cabinet, en le menaçant de prendre k crédit chez les fournisseurs, et cette menace, dont la réalisation eût paru à Pothier un véritable déshonneur, resserrait pomr quelques jours les cordons de sa bourse.

Chaste comme une jeune ûlle, non-seulement il garda le célibat mais œcore il observa toute sa vie la continence la plus absolue; des eq>rits forts, craignant de voir dans ce fait un triomphe pour la religion, ont voulu l'attribuer uniquement à sa 'complexion physique et i ses travaux; sans doute, ce furent là pour lui de puissants auxiliaires; mais écoutons sur ce point un de ses panégyristes, qui avait connu les détails de sa vie intime : <v D fut toute sa vie , dit-il , pour « les vieillards eux-mêmes, un exemple parfait et absolu de pureté et « d'innocence; et que l'on ne croie pas qu'il avait reçu de la nature « le privilège de n'avoir, pas k lutter contre les tentations et le rare « bonheur de vaincre sans combats ! non, nous devons louer en lui « un guerrier qui a combattu l'ennemi et qui l'a vaincu. »

C'est parce qu'il avait toujours marché dans le rude sentier de la Yerttt qu'il connaissait mieux que tout autre les précipices et les épines Amt il est semé ; aussi le voyait-oa suivre d'un œil inquiet , dès leurs premiers pas dans le monde, ses élèves d'élite, avec lesquels, quand ils quittaient Orléans , il entretenait une correspondance toute paternelle. C'est ainsi qu'il éerit à l'un d'eux,, le 11 janvier 1767 :

< Mon cher Monsieur, les sentiments d'estime et d^amitié que j'avais » pourvousenl766sontles mêmes en 1767 et continueront toujours « d'estre les mêmes , dvm spiritus ho$ reget artus. J'apprens, par la « lettre obligeante que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, que, de « votre costé, l'amitié que vous m'avez témoignée jusqu'à présent est « toujours la même; on ne peut estre plus sensible que je le suis « aux nouveaux témoignages que vous m'en donnez. Je vous prie de

104 USA ROmiBS ILLUSTRCS DE L'ORLÉANAiS.

« me la oontinoer. Je ne peux trop toos félicîter de h liaison que « vous avez faite avec Monsieur Gardien; elle vous sera très^ayanta- « gense , non-^eolement pour le progrès de tos eslades, par les se» « cours mutaels que voos vous donnerez Ton et Tantre, mais aussi « pour les mœurs, par les bons exemples que vous vous donnerez « l'un et l'autre, qui vous serviront de préservatif contre l'air em^ € Npesté de Paris , où le diaUe edt conimuellement ocei^>é à souffler, « dans les conversations, le poiscm de Tincrédulilé et du libertinage, a Je prie le Seigneur qu'il vous en^préserve comme il a préservé « des flammes les trois jeunes Israélites dans la fournaise. Je suis de « tout mon cceur, mon cher Monsieur,

a Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

a POTHIER (1). »

(1) Cette lettre est adressée : A Monsieur Pompon, avocat au Parlsmeni, loçi chez un loueur de caroues , rue de Bu$$y, faubourg Saint-Germain, à Parié. Ce M. Pompon , un des bons élèves de Potbier, fat ensuite un des ai^ocats les plus distingués du bsrretu d'Orléans ; c*est également à lui qu'est adressée la lettre suitante que nous plaçons ici pour ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de foir une consultation Inédite de Potbier :

« J'ay esté très-cbarmé , mon cber Monsieur, de recevoir de tos nouvelles par votre « dernière que Monsieur votre pèrç s'est donné la peine de m'apporter lui-même. Je « lui al dit que ce serait pour vous une perte de temps que de vous mettre cbex un « procureur en qualité dederc; il m'a paru très-disposé à vous laisser oitiëremeDt le « maître de ce que vous jugeriez à propos de foire. Vous prenez un fbit bon parti de n revenir ici et de vous Ûxer dans votre patrie.

«t A l'égard de votre question, les héritiers du mari n'ont aucune action contre « celui à qui la femme a donné son argent à fond perdu. Le contrat est un titre oné- « reux ; ayant reçu k titre onéreux la somme détournée , il n'est si^et à aucune ac- « tion, à moins qu'il ne fàt justifié qu'il a été conscius fraudis» Les héritiers n'ont « d'action que contre la femme, et, s'ils ont la preuve du détournement, ils peuvent la a faire condamner à leur rapporter la somme détournée et la fûre déclarer déchue de ses n droits de communauté et de don mutuel en la somme détournée, en punition de ce « détournement, en exécution de laquelle sentence ils pourront arrester les arrérages « de sa pension. Je vous prie de foire bien mes compliments à Monsieur Gardien, pour « qui j'aurai toute ina vie toute l'estime possible. Je suis de tout mon cœur, avec les « sentiments que vous me connaissez , Monsieur et très-cher ami , «c Votre très-humble et très-ob^ssant serviteur,

« POTHIEB.

<( A Orléans , ce 2 avril 1767. »

Nous devons la communication de ces deux pièces inédites à l'obligeance de M. Pompon, neveu du destinataire, et à M. Gaperon, notaire à Orléans, son gendre, qui a bien voulu nous servir d'intermédiaire auprès de lui dans cette circonstance.

SEPTIÈME SÉRIE. — lUGIBTRATS ET itEISGONSULTES. i05

Sa piété fol sincère , mais en même temps éclairée, s'incKnant devant toHt ce qui était dogme , rite, discifdine, il blUpait, à l'occasion, ces accessoires parfois grotesques que l'Eglise est obligée de tolérer, •mais que des prélats éminents ont {dus d'une fois condamnés parce que, sans rien ajouter aux pompes du culte catholique , ils touchent souvent au ridicule. C'est ainsi que dans une autre de ses lettres (laseule, hélas! que possède en autographe la bibliothèque d'Orléang), il raconte 2à son collègue , le célèbre Jousse , les détails de la procession de Saint-Péravy (1). Nous n'en citerons que quelques passages : a.,. Pour

< observer l'ordre chronologique, Adam marchait en tète de la pro- « cession.... il était tout couvert de feuilles de vigne qu'on avait

, « cousues à ses habits , et il tenait k la main une grande branche « d'aribre à laquelle on avait attaché dnq ou six pommes.... venait « ensuite saint Jean-Baptiste.... il était suivi par les otize apôtres, « car on avait exchi Judas de la procession ; ces apôtres étaient vé- « tus d'aubes avec de grands rubans rouges passés en croix par de-

< vant et par derrière , bien fir%$é$, poudrés et guéirés, apparemment « comme prêts k partir pour aller annoncer l'évangile.... l'un por- « tait une épée, Fautre une hache, un autre portait une scie qu'on « avait empruntée du charron du village Au ridicule près, tout

< s'est passé avec assez de dévotion , et les Simon se plaignent d'a- « voir très-peu débité de vin après la procession.... i>

n avait non pas cette modestie de convention qui n'est souvent que l'hypocrisie de l'orgueil, mais la modestie du véritable savant, l'humilité du véritable chrétien; les éloges l'embarrassaient, lui déplaisaient même, et, souvent, il les interrompait avec une brusquerie qui n'avait rien d'affecté. Aussi, lorsque M. Letrosne, voulut faire faire le portrait de Pothier, fut-il assez mal reçu par celui-ci, qui soutenait que les grands personnages et les gens d'une haute naissance pouvaient seuls avoir cette prétention ; son collègue dut opérer une fausse retraite pour revenir à la charge avec des forces supérieures; il sut mettre dans ses intérêts la fidèle Thérèse qui déploya toutes les ressources de sa diplomatie domestique et obtint des concessions. D fut convenu que Pothier se laisserait peindre, mais que le portrait serait

{i) Saént'Péraûy^lO'Colombê , bonrg de rarrondissement d'Orléans, canton de Patay, sur la route de Ghàteaudun.

106 LES fiOMHK ILLWimES US L'OBLÉANAIS.

placé du» une chambre inhflMtée delà maison de campagne de son ami, qui ne le laîsBerait voir k personne jusqu'à la mortdttmodèle(l).

NonHseulement il reccmnaissait volontiers une erreur, mais il regardait comme un devoir de la r^rer; tout le monde connaît ce Irak rapporté par tons ses biographes : Une veuve aymt perdu mi procès qu'il lui avait conseillé, il la força d'accepter le remboursement de la somme qu'il prétendait lui avoir £adt perdre. Mais en voici un autre plus significatif encore et qui nous est attesté par le parent d'une des personnes qui en forent les tâoioins oculaires^

Au XVni<^ siècle , conmie de nos Jours, il y avait h Orléans une espèce de colcmie de Savoyards et d'Auvergnats qui stationnaient pendant le jour sur le Martray et se reliraient le Boir au logis commun de la PiUereUe; on les employait comme porteurs de chaises 4 por- Xeon d'eau, scieurs de bois, &c.; l'un d'eux, un peu ivrogne, comme beaucoup de ses confrères, était souvent occupé chez Pothier pour venir en aide h Thérèse dans les gros travaux de la maison. Un jour qu'il y avait travaillé toute la matinée, on s'aperçut, après mm départ, qu'il manquait à l'argenterie une cuiller d'surgrat; hû seul était venu ce jour-là; Thérèse et son maître loi attribuèrent le Vol , toutefois ils n'en parlèrent à personne et se contentèrent de ne plus l'employer. A quelque temps de là, cette cuiller fut retrouvée derrière un meuble où elle avait ^Imé^ arrêtée entre ce meuble et la mnndlie. Grande joie de Thérèse!... Quant à son maître, il resta quelque temps pensif, puis se leva, prit son chapeau et sortit sans adresser la parole à sa gouvernante qui ne comprenait rien à cette sortie insolite , car ce n'était pas jour d'audience. Pothier se dirige vers le Hartroi, et, s'adressant aux Savoyards, s'enqoiert de leur camarade; il était occupé dans le voisinage, a Allez le chercher, dit-il , et ne vous éloi- « gnez pas, vous devez tous entendre ce que j'ai à lui dire. » L'autre accourt tout essoufiBéen apprenant que M. Pothier le demande; celui-ci s'avance à sa rencontre et lui dit: — « Mon anû , il y a longer temps que tu n'as été occupé chez moi; sais-tu pourquoi? — Ohl « Monsieur Potluer, c'est bien à votre volonté; après cela , c'est peut* « èLte psffce que j'ai la mauvaise habitude de boire? — Non , mon

(1) Ce portrait est le mémo que nous avons metitiomié plus haut.

SEPniiœ SÉME. — MAOifiTRATS JBT lUMSGOIfSULTES. i07

< garçon , c'est en effet une vilaine habitnde dont tu devrais te cor- « riger, mais ce n'est pas ponr cela.... C'est parce que je t'ai sonp-

< çonné de m'aToir volé. — Moi ! moi ! Monsieur Pothier ? — Oui ; « cela t'indigne, n'est-ce pas? tn as raison, car tu es imiocent, je le « sais^ et, ce qu'il y a de plus triste, c'est que si l'on n'avait pas a retrouvé , par un hasard providentiel , l'objet que je croyais volé, « je te soupçomierais probablement encore ; j'ai été bien coupable en- « vers toi; je t'en &is des excuses pid[)liques. Vous entendez, vous « autres? votre camarade est un brave homme; je l'ai soupçonné a sans preuve,, sans indice; je lui en demande pardon. Revins à la c maison quand tu voudras, mon ami; il y aura toujoura de Fou- « vrage pour toi, et si jamais toi-même ou quelqu'un des tiens vous « avez qttdque besoin imprévu, quelqu'acddent, quelque maladie, « ne t'adresse pas à d'autres qu'à moi; ma bourse te sera toujours

< ouvBle ; ce né sera pas une charité , ce sera la réparation inoom-

< plète d'ime injustice que je me reprocherai toute ma vie. d

Ce magistrat venant, en pleine place publique, faire amende ho- BoraMe à un portefaix pour un soupçon qu'il n'avait pas même divulgué, nous parait un des plus beaux exemples d'humilité dirétienne que l'on puisse renccmtrer , un de ces traits qui touchait au sublime par leur simplicité même et dont on ne trouverait peut-être d'analogue que dans la vie des saints.

Depuis l'humble piscine de Saint^Pierre-LentiB jusqu'à la tombe oA fiveat d^[K)sés ses restes, la vie de Pothier fut rempUe par ces actes de vertu dont un grand nombre est oublié, dont un {dus grand nombre encore fut un secret entre le ciel et lui.

Cette longue existence, toute de travail, d'abnégation, de prière et de bonnes oeuvres, s'éteignit presque subitement; il fut enlevé en quelques jours par une fièvre maligne, et mourut, le 2 mars i772, à l'âge de soixante-treize ans; U eut pour successeur à l'Univarnté lh'R<rf>ert de Massy, dont le ncnn est encore si honorablement porté par son petit-^, l'un des avocats les plus distingués du barreau d'Orléans, n fut inhumé dans l'une des galeries du Grand-Cimetière (aujourd'hui halle aux blés); au-dessus de sa tombe on plaça une épitophe htine qui nq^pelait ses travaux et ses vertus, et, peu de temps après , une inscription analogue fut appliquée contre la chaire où il avait enseigné.

A eetle époque, ses collègues , ces élèves , ses amis exprimièient le désir et Tespoir de voir on jour ses restes transférés «c dans Féglise a cathédrale, dans Téglise commune à tous les ciloyais, dans cette «r église à ciVté de laquelle il avait vécu, où il avait donné tant d'exem* « pies de piété, où , tous les jours, il allait se prosterner devant Dieu « en prévenant le lever du soleil (1). i>

Ce vœu ne put être exaucé que bien long-temps après : le i4 novembre 1825, une commission présidée par M. le comte de Rocheplatte, alors maire d'Orléans , et composée de médecins, de magistrats, de conseillers municipaux et d'habitants notables de la ville, dont quelques-uns avaient été contemporains de Pothier, se transporta sur l'emplacement de l'ancien Grand-^Cimetière, fermé depuis 1787, et, arrivée dans la galerie dite du Saint^Eiprit, constata, d'après le procès-verbal dressé à l'époque de la fermeture, le lieu où devait avoir été inhumé Pothier; après avoir fouillé à une profon^deur de 65 centimètres, on découvrit un cercueil en partie rongflé par le temps et rempli de terre ; cette terre , enlevée avec soin , mit k découvert un squelette que l'on soumit immédiatement à l'examen des médecins; ceux-ci déclarèrent <k que ce squelette était celui < d'un homme , qu'il appartenait k un vieillard d'une haute stature, « qu'il était présumable que , pendant sa vie , ce vieillard tenait la <c tête inclinée à gauche , qu'enfin ce corps n'avait pas été remaé ^ depuis sa première inhumation, car autrement les pièces du sque- (c lette ne seraient pas restées dans le rapport parfait qui a été oba serve, d Cette déclaration, jointe aux précautions prises pour reconnaître le véritable lieu de l'inhumation et confirmée par les souvenirs des personnes qui avaient connu Pothier et assisté k ses obsèques, ne laissait aucun doute quant k l'identité de ces précieux restes qui furent aussitôt déposés dans un nouveau cercueil de ch^ne recouvert de plomb et transférés , en grande pompe, le 17 novembre suivant, k la cathédrale , où ils furent inhumés de nouveau dans Fone des chapelles voisines du transsept septentrional. L'ancienne épitaphe de Pothier fut scellée dans le mur de cette chapelle où elle se voit encore.

Certes, cette translation fut l'accomplissement d'une bonne et

(1) Élog€ de Polhier, par Letrosne.

SEPTIÈME SÉRIE. — MAGISTRATS ET JURISCONSULTES. i09

pieuse pensée; mais la ville d'Orléans, qui comprend et pratique si bien le culte des souvenirs , ne devaitrelle pas quelque chose <te plus au plus illustre de ses enfants? et ne pouvons-nous pas répéter avec son panégyriste de 1773 : « D eût été facile alors d'ériger sur sa

< tombe un monument plus honorable pour la reconnaissance pu-

< bUque, plus digne d'en transmettre le témoignage à la postérité,

< plus propre à satisfaire les étrangers que la beauté de Tédiâce at- « tiré dans ce temple auguste? Serait-il donc impossible de le faire « encore aujourd'hui? Si la dureté des temps et des circonstances « ne permettait pas aux officiers municipaux d'employer k ce monuc ment la sonmie qu'ils désireraient, qu'on ouvre une souscription « publique et que tous ceux k qui le grand homme ne fut pas cher « se dispensent de contribuer à honorer sa mémoire ! »

Nous ne pourrions rien ajouter à ces paroles de M. Letrosne, sinon Qu'une pareille œuvre trouverait, à coup sûr, de nombreux souscripteurs, non-seulement k Orléans, mais encore dans toutes les cours, dans tous les tribûaaux, dans tous les barreaux de France.

PAOL HDOT, Sutstiiut à Ortàant.

JOUSSE (Daniel).

Contemporain de Pothier, dont il devint le collègue et l'ami , Jousse n'appartient pas, comme ce dernier, k la magistrature par sa famille. Fils de commerçants aisés, il reçut le jour k Orléans, en 1704. Placé dès sa plus tendre jeunesse chez les Jésuites de Saint-Samson, il termina ses études sous leur direction selon les uns, et selon d'autres k Paris. Quoi qu'il en soit, vers 1729 nous le retrouvons dans cette dernière ville, se livrant avec ardeur k l'étude des sciences exactes, admis dans l'intimité de l'astronome Louville, et voyant déjk s'ouvrir devant lui les portes de l'Académie des sciences prête k le riecevoir; mais sa famille, qui lui destinait un office de magistrature, le rappela k Orléans, où il prit ses grades et entra au Présidial en 1754. D y trouva Prévôt de la Jannès et Pothier, ce dernier plus âgé que lui de cinq ans seulement, mais son ancien de treize ans dans la compagnie. Une de ces amitiés que cimentent une mutuelle estime et des études ayant le même objet se forma entre ces trois

liO LES HOMkES ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.

hommes , qui mirent leurs travaiuL en commun en publiant , de concert, une nouvelle édition, avec commentaire, de la CotUume d'Or'léam.

La mort de Prévôt de la Jannès et les travaux de Pothier, aucpid ses Pandeetes et ses doubles fonctions de magistrat et de professeur imposaient une nouvelle direction, laissèrent Jousse livré k lui-même. Abandonnant le droit romain et le droit coutumier au rénovateur du Digeste, il se donna tout entier à l'étude des Ordonnances, sortes de codes q^éciaux dont l'ensemble devait former un code unique pour tout le royaume , grande pensée conçue par Louis XI , fécondée par Louis XIY, reprise par la Convesition et réalisée par le plus grand génie des temps modernes.

L'ordonnance civile de 1767, celle' des eaux et forêts, celle du commerce furent pour lui l'objet d*utiles et savants commentaires auxquels il joignit successivement des traités complets sm* la juridiction des présidiaux, sur les fonctions, droits et privilèges des corn* missaires en questures, sur la juridiction des trésoriB*s de France, sur le gouvernement spirituel et temporel des paroisses; puis, au milieu de ces nombreux ouvrages de jurisprudence , nous trouvons, comme une réminiscence de ses premières études, un Draité de la sphfyre, Paris, 1775.

Mais ce qui fit surtout la gloire de Jousse, ce qui le place au premier rang parmi nos jurisconsultes, ce sont ses travaux sur le (broit criminel , vaste et fertile carrière où l'avaient précédé les Lebrun, les La Rochette, les Rousseau de La Combe, les Serpillon, les Muyart de Vouglans, qu'il éclipsa tous par la vigueur de sa méthode et la richesse de son érudition. Ce qu'il y a de remarquable surtout dans ses travaux, c'est le respect religieux et presque fanatique dont il entoure la législation de ces temps. En vain l'esprit humain s'avançait dans la voie des réformes où il devait d'abord dépasser le but; pour revenir ensuite sur ses pas ^t planter, an- milieu des débris du vieux temps, la bannière triomphante de l'égalité devant la loi, de l'égalité devant le supplice, de l'humanité dans les peines; en vain les plus grands esprits des deux derniers siècles, Montesquieu, Beccaria. Voltaire, attaquaient des abus qui frappaient les regards de tous : les évocations, la torture, la procédure, qui mettaient l'accqsé

SEPTIÈME SÉRIE. — MACISTRATS ET JUR»C01«6ULTES. ili

dans l'alternative de s'aceoser lui^néme ou d'ajouter le paijure à 8<Hi crime, Jousse leur oippoee pour tout argument la pratique de plusieurs sièdes devant lacpielle il s'incline ; il semble appliquer aux lois criminelles de son temps, il semble inscrire sur son drapeau ia devise de ses adversaires religieux : a Sint ui sunt aut non

Aufl«, ces immenses travaux devaient-ils durer moins de temps qu'ils n'en avaient coûté k leur auteur : une fois les réformes mo* demes introduites dans notre législaticm, le Commentaire de Jousse u'est plus qu'un otijet de curiosité connu seulem^t de quelques diercheurs ; ces travaux si vantés, si souvent invoqués dans les mé» moires^ consultations et plaidoiries de leur temps, ne s(mt plus (qu'on nous pardonne cette expression) que de V archéologie criminelle.

D[ y a da stoïcien chez Jousse, mais ce stoïdsme chrétien que l'on r^rouve chez la plupart des jansénistes n'exdut pas la douceur, la bonté d'âme, la charité : c'est ainsi que, de cette même plmne qui semUaît combattre pour la torture, il appelle de tous ses vœux une rtforme , un pregrès que la bienfaisance d'un Orléanais devait, plus tard, naturaliser dans sa ville, et que notre temps a vu appliquer à toute la France. Dans la préface de son TraiU de V administration de la justice, îl raconte qu'k Lyon il existait, sous la présidence de l'archevêque, un conseil d'ecclésiastiques et de légistes chargés d'examiner les droits des indigents trop pauvres pour soutenir un procès, et de leur ouvrir les portes du prétoire; il invite ses concitoyens à imiter ce noble exemple; et, vingt ans après, le docteur Petit fondait le bureau de consultations gratuites, qui, aujourd'hui, fonctionne, auprès de chaque tribunal , sous le nom de bureau d'assistance judiciaire.

La vie de Jousse fut celle de tous ces vieux magistrats de province qui conservaient dans leur modeste prétoire, dans leur humble maison, les traditions austères, les mœurs patriarchales de leurs pères, tandis que la magistrature de Paris et des grands parlements, envahie par l'esprit du siècle, par la démoralisation de la cour, méritait ces immortelles mercuriales de d'Âguesseau, qui joignent à la pompe du langage le plus élevé toute la sévérité du pamphlet le plus mordant.

Ami de Polhier^ il fat, comme lui , bon, modeste, charitable , et il saatît viTcment le perte de ce compagnon de ses trayanx qui le précéda dans la tombe de qudqnes années seulement, ccnnme il Tavait (urécédé dans la yie.

Retiré du palais, où il n'avait conservé qu'on titre hcmorifique , il se prépara k le suivre dans un meilleur monde, et vécut retiré, abscNrbé dans les exercices d'une austère piété, mais toujours jurisconsulte, toujours Orléanais au fond du cœur; aussi, lorsque le Parlement rendit un arrêt qui semblait attenter aux droits de la Coutume d'Oriéans, soudain le vieux Jousse, secouant le poids des années et des chagrins, sollit pour un instant de la volontaire (Âscurité où il semblait s'être confiné pour toujours ; sa main dé&illante reprit, encore une fois, la plume et publia un mémoire Pro defm^ iione patriœl

Puis, comme vaincu par ce dernier effort, il s'endormit du sommai du juste, et fut, comme Pothier, accompagné k sa dernière demeure par la population tout entière, qui voyait dans sa mort un demi pubUc (1781).

Vadl HDOT.

BRETON (Antoine).

Antoine Breton de Mont- Ramier naquit à Sully- sur- Loire le 10 septembre 1712. Ses parents, qui avaient une fortune indépendante, ne négligèrent rien pour son éducation. Il fut placé au collège des Jésuites d'Orléans, où il fit , avec succès, de fortes études.

Après avoir fait son droit à l'Université d'Orléans, son frère, qui le destinait au barreau, l'envoya à Paris, où il fut, suivant l'usage de ce temps , placé chez un procureur. Mais , dit D. Gérou , son esprit n'était pas fait pour s'occuper en entier des épines disgracieuses qui accompagnent la procédure. Son goût le portait surtout vers l'étude des belles-lettres, auxquelles il donna la plus grande partie de son temps, n s'y appliqua sérieusement, et pour orner son esprit de connaissances variées, il suivait avec beaucoup de régularité les leçons des savants et des artistes; comme il pensait, non sans raison, que pour réussir dans la jurisprudence, la connaissance des mathématiques lui serait très-utile, il s'y livra avec ardeur.

Après quelques années employées a ces travaux, Breton revint k SuUy, qu'il quitta bientôt pour se fixer k Orléans y d'où il ne sortit plus, n plaida quelques causes au bailliage, mais, comme k Paris, il sentit que son inclination n'était pas pour ce genre d'études, il l'abandonna pour toujours, et donna toute son application au droit romain.

Le moment arriva bientôt où il put se livrer sans l'éserVe k l'étude de la jurisprudence, et s'appliquera par devoir k ce qu'il ne faisait d'abord que par goût. Il fut nommé docteur agrégé en 1740, et en 1747 docteur-régent, en remplacement de M. Goullu-Duplessis. Cette nouvelle position lui imposa des devoirs auxquels il ne faillit point. Comme étant le plus jeune professeur , il fut chargé d'enseigner les Inslitutes, et plus tard les Pandectes. Il composa des leçons qui contiennent tout le système du droit romain , et les porta au plus haut degré de perfection.

Mais tous les devoirs de sa charge ne se bornaient pas pour lui k former ses élèves k la jurisprudence, il remplissait encore toutes ses autres obligations de professeur. Il pensait, avec raison, que pour qu'une Université fût en honneur, il ne fallait rien négliger. Animé de ces principes, il se trouvait exactement k toutes les assemblées; il ne se dispensait d'aucun acte public; il faisait, lorsque son>ang l'exigeait, les discours auxquels sont tenus les professeurs au commencement de l'année. C'est dans un de ces discours, le seul qui ait été imprimé, qu'il fit l'éloge de Pothier.

Une grave maladie vint arrêter une carrière déjk si bien remplie. Les fatigues que lui imposait sa charge et ses incessants travaux l'avaient extrêmement afiaibli ; ses amis désespéraient même de son rétablissement. Mais les soins qu'il reçut, pendant plusieurs mois, d'un habile médecin, améliorèrent sa santé et il put reprendre, dans une certame limite, le cours de ses études. Dans le courant de l'hiver qui précéda sa mort^ il entreprit de faire le catalogue de sa bibliothèque. Ce travail , qui n'était d'abord pour lui qu'une récréation , devint bientôt une fatigue. Sa bibliothèque, qu'il avait formée depuis sa jeunesse, se composait d'environ quatre millç volumes. Il travailla pendant deux mois k ce catalogue et en vint k bout; mais aussi sa santé en fut gravement atteinte. 11 disait k ses amis qu'en mar

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