‹ Les Hommes illustres de l'Orléanais (volume 3)Chapitre 25 sur 51 · TRIBOULET · texte numérisé non relu

TRIBOULET

Où placer Triboulet , et k quel titre le pauvre fol doit-il figurer parmi les hommes illustres? C'est qu'à cette époque du gai savoir et de la joyeuse vie, aux châteaux de Blois et de Chambord , le roi ne

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peut pas plus être séparé de son fou que de sa maîtresse ou de son ministre. C'était une charge à la cour que celle de fou d'office, et plus d'un courtisan enviait le sort de Théyenin, Caillette et Brusquet. C'est qu'aussi il fallait de l'esprit pour amuser, de la diplomatie pour vivre en paix avec les chiens de la vénerie, éviter les coups de bâton et attraper quelques écus à la couronne. Triboulet est un roi tout comme un autre; son diadème, c'est la calotte à houppe ; son manteau rpyal, le froc à capuchon; son sceptre, la bruyante marotte.

Son rôle peut paraître modeste , mais qui pourrait se flatter de le remplir aussi bien q^e lui? II faut qu'il fasse éclore sur le^ lèvres des rois attristés par les noirs soucis de la couronne ce rire qui vient franc et naturel au gueux se chaufiant au soleil. Mais si les grossiers amusements de l'époque le condamnent à sauter et à gambader comme un singe, à jouer de la cornemuse , de la trompette et du rebec, à essayer sur sa laide figure les grimaces les plus fantastiques, il faut dire aussi que souvent ses réparties sont vives, mordantes et spirituelles ; que sous le masque de la folie il fait entendre quelquefois le langage de la vérité, et représente ce franc parler que le despotisme des rois ne daignait admettre que comme une compensation aux flatteries du courtisan. Il a enfin le privilège de parler à sa fantaisie, sans attendre, qu'on l'interroge , et sous la protection du maître, de décocher contre les plus nobles blasons les traits de sa médianceté.

La Champagne, au moyen-âge, avait le curieux privil^e d'approvisionner de fous le roi de France. Triboulet, qui ne voulait rien faire comme les autres, prit naissance à Blois. La chronique s'est occupée de ce personnage historique ni plus ni moins qu'un grand panetier ou un bouteiller de la couronne; mais ne pouvant découvrir son véritable nom, elle a été forcée de chercher l'origine de son sobriquet dans le vieux moi triboûler, taquiner. Triboulet signifierait également trouble-ménage et souffre^dovieur , et représenterait d'une manière assez exacte les profits et les désagréments de sa profession. Ce qu'il y a de plus curieux dans sa vie, c'est qu'avant d'être un getuU diseur de sornettes, il commence par être un pauvre hébété que d'incroyables folies rendaient célèbre à Blois. Lorsque le jeune duc d'Angouléme, depuis François I®', séjournait dans. cette

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ville, on voyait Triboulet errer dans les rues et ies faubourgs, jouant de la cornemuse pour appeler son dîner , et profitant souvent de sa dextérité à enlever Fescarcelle pour épargner aux gens charitables la peine de fouiller dans leurs poches.

Un jour, il eut la malheureuse idée d'exercer son industrie sur un jeune page qui portait au comte d'Angouléme la nouvelle de Tarrivée du roi de France et d'Anne de Bretagne. Aussitôt grand conseil parmi les pages indignés de Ilnsolence de Triboulet; on s'empare du coupable et on commence à le torturer en lui piquant la plante des pieds, lui brûlant les moustaches et le tirant parles cheveux. Heureusement ses cris de douleur furent entendus du bon roi Louis qui faisait son entrée avec sa tant bonne femme Anne, et Triboulet, délivré dés mains de ses bourreaux , put racrater lui-même aVec une naïveté risible les détails de son supplice. La place de fou était vacante à la cour par la mort de Caillette , Triboulet parut le seul homme capable de la remplir ; il avait le physique de l'emploi : voyez plutôt le portrait qu'en lait Clément Marot :

De la tête écorné, Anssi sage k trente ans que le jour quMl ùit ué , Petit front et gros yeux , nez grand et taille à \àie (voûte)» Estomac plat et long , haut dos à porter botte.

Ajoutez à cela de prodigieuses oreilles et une bouche largement fendue, et vous ^comprendrez quel dut être son succès à la cour. Louis Xn meurt; et le gros garçon, qui devait tout gâter, François I«', hérite de la couronne de France et de Triboulet. Chose étrange ! l'idiot devient alors un bouffon spirituel , divertissant, ma^ licieux et surtout expert courtisan. Ce n'est plus lé pauvre imbécile toujours tremblant au claquement du feuet de son gouverneur, toujours en querelle avec les pages; c'est un homme imposant, parlant haut et beaucoup, sans crainte des étrivières, et se ipoquant de luimême, des seigneurs et du roi par dessus tout. Il a jeté dédaigneusement aux orties le froc à capuchon pour endosser le justaucorps de soie Meu et blanc, bien serré, de manière à faire valoir les difformités de sa taille; il porte au dos, sur ses chausses et sur son bonnet en cône alongé, les armes de France bleu et or; k sa ceinture dorée pendent la massue, l'épée de bois et la cornemuse, glorieux symboles de ses

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attributions joviales et satiriques. Place k Triboulet ! place au fol à haute gamme, à l'apôtre de la joyeuseté i — II passe, et aux salutations de la valetaille qui s'incline respectueusement, il répond ii peine par un signe imperceptible, agitant les grelots qui ornent sa coiffure, sa marotte et ses souliers de maroquip rouge k la poulaine.

Malgré la faveur du maître, Triboulet attrape bien parci-parlà quelques horions; mais, que voulezrvous? tout n'est pas roses dans la vie , et puis il faut avouer qu'il les mérite un peu par l'outrecuidance de son langage. Un jour, c'est l'amiral Bonnivet qu'il a raillé publiquement et qui a juré de le faire mourir sous le bâton. -^ Le pauvre /bZ épouvanté va implorer la protection de François I<^ : « N'ap- «r prébende rien, dit le roi, quiconque aurait la hardiesse d'entre- « prendre contre toi, je le mènerais pendre un quart-d'heure après ta « mort. — Merci , vous dirais-je , reprend Triboulet, s'il vous agrée (( de le faire pendre un quart^i'heure avant qu'il me tue. j» Une autre fois, comme il passait avec un seigneur sur un pont dépourvu de parapet , celui-ci demanda en colère pourquoi on avait construit un pont sans y mettre de garde-fous. « Certes, Monseigneur, hasarde Tri- <v boulet , certes, on ne savait pas que nous dussions passer par là. » Et toutes ses plaisanteries passant de boudie en bouche avec des éclats de rire approbateurs, augmentei^t la réputation du facétieux bouffon.

Le succès rend présomptueux, Triboulet va partout, caquetant k tort et à travers comme une pie babillarde, et la liberté de seà propos ne s'arrête même pas au seuil des boudoirs, témoins des mystérieuses amours du roi de France. Le fou n'aime pas les favorites qui le lui rendent bien. C'est une lutte de puissance à puissance. Une épigramme de Triboulet contre la maîtresse en titre est parvenue aux oreilles de François !«'. Dans un accès de colère .. il a juré la mort du coupable , et le coupable est bientôt dénoncé, car il a de nombreux ennemis. C'est en vain que Triboulet invoque le grand saint Michel, vainqueur de Satan, en faveur de la marotte ; il faut mourir : la seule grâce qui lui soit accordée, c'est de choisir le genre de supplice qui doit être son châtiment. Après s*étre inspiré du son de «es grelots , le maître ès-scienceà gaies va se mettre a genoux devant le roi, et tendant

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les bras : « Bon sire, par sainte Nitouche et saint Pansard patrons de cr la folie, je demande à mourir de vieillesse. » Bien heureux quand il pouvait ainsi se tirer d'affaire par quelque baliverne ou gentille sor-^ nettej

On peut avoir de l'esprit sans pour cela briller par le courage ; c'est ce que Triboulet fut à même de prouver. Il assistait au siège du ch&teau de Pescaire par les Français, dans l'expédition de Venise. I^e bruit de Tartillerie le frappa d'épouvante , et il crut etfUmdre tous les grands bruits d'enfer annonçant Vapparution de la béte apocalyptique. Marot l'a placé dans un coin du tableau où il parle de cette expédition :

Triboulet, fol du roi , oyant le bnitt, l'horreur» Gourait par la chambre en si grande frayeur, Que y sous un lit de camp, de peur s'est retiré Et crois qu'encore y ftit, qui ne l^en eût tiré. N'est de merveille donc si sages craignent coups Qui font telle treismeur aux innocens et fous.

De temps en temps, il retournait dans sa patrie, non plus en vaga^ bond, mais richement vêtu, sur un cheval caparaçonné de ses couleurs et tenant sa marotte des bonnes fêtes, a Tantôt il allait au «( pas, tantôt, selon le caprice de sa pauvre tète, il piquait, courait <t et n'allait que trop, donnant de grands coups d'éperons , haussant «r et secouant la bride ; et comme on lui criait de ralentir sa course : « — Le méchant cheval , répondait-il, je le pique tant que je puis «( et encore ne veut-il pas arrêter. » Puis il faisait son entrée triomphale dans la ville de Blois, où, en dépit de ses ridicules prétentions, il s'était acquis , par ses faits et gestes , une réputation si populaire qu'on disait proverbialement : Je m'en soucie comme de TrU)otdet.

La calomnie, qui ne respecte pas les plus belles renommées , s'est acharnée sur Triboulet; on a été jusqu'à lui contester ses saillies et ses bons mots , on lui a dérobé le plus beau fleuron de sa couronne satirique. Les sévères investigations de l'histoire ont impitoyablement supprimé la tradition qui le représentait inscrivant sur ses tablettes , au nombre des plus grands fous, l'eihpereur Charles-Qùint, lorsqu'il vint en France se remettre à la bonne foi du vaincu de Pavie. — a Trêve, monsieur du fou, s'écriait François I^', irrité de cette audacieuse critique, l'empereur, se confiant à ma parole royale, n'a pas sujet d'appié-

hender qu'on le retienne. — Je n'y trouve rien à redire , mon cousin, mais l'attendrai l'issue des choses pour sayoir qui aura mon bonnet , vous ou bien l'empereur, à oioins que tous deux en soyi^ coiffés en guise de diadème, d

Pour un fou c'était hardi ; mais n'était-ce pas aussi M montrer profond politique? Pourquoi lui enlever la sagacité de ses observations, la finesse de ses réparties et' ces judicieux conseils qm le firent aimer de François I®^. Il faut dire qu'il avait à lutter contre un rival, Yillemanoche, dont la folie consistait surtout k se croire aimé d'une princesse, et à dresser une généalogie imaginaire, où les Pichelins, ses ancêtres , étaient alliés aux ^milles souveraines, dé l'Europe.

Une rivalité plus sérieuse vint supplanter le pauvre Triboulet dans la faveur royale. La prise de Tunis, par Charles-rQuint, procura à François l^^ plusieurs monstres humains qu^on recrutait pour les menus plaisirs des têtea couronnées.

Tu ne sais pas? Tunis est prise , Triboulel a frères et sœurs,

mais il ne les aimait guère. Les mores du roi étaient de hideux bouffons dont les chansons étrangères et les danses grotesques eurent un succès de bizarrerie. Il y avait Ik un certain Ortis dont la vogue fut incontestable ; ce fut à lui qu'on dut l'importation en France des exercices les plus compliqués de l'art d'avaler des sabres et de voltiger sur la corde. C'était un terrain sur lequel Triboulet ne pouvait le suivre sans déshono^r ses grelots. Cependant il lutta avec courage, inventant mille folies pour amener les rieurs de son côté, « vendant m son cheval pour avoir du foin , et revendant le foin pour avoir un <K cheval , jusqu'à ce qu'il n'ait plus ni cheval ni foin, » et toujours folliant, jusqu'à ce qu'une complète disgrâce, à laquelle il n'eut pas la philosophie de survivre, lui fit quitter pour toujours son beau poui^ point et sa chère marotte.

Quelques esprits scrupuleux blâmeront peut-être retendue de cette biographie, mais Triboulet n'est-il pas un personnage? n'est-ce pas un des types les plus curieux et les plus populaires dé cette bizarre institution qui remonte à la plus haute antiquité? On peut dire, sans crainte d'erreur, que les fous d'ofiîce ont existé en. même temps que

les rois. Et quelle glorieuse série depuis Marcolphe, le foa de Salomon, jusqu'à RabelaiSvee fou sublime, bouffounant jusqu'à la fin, et s'écriant sur son lit de mort «r qu'il allait chercher le grapd petU-^ Hre 1 D L'auteur àe Pantagruel ce s'est-il pas fait lui-même l'historiographe des princes de la marotte? Les mathématiciens pensent un même horoscope être à la natimté des rois et des sots, dit-il, et il attribue à ces derniers la faculté prophétique qu'il explique ainsi : ^ Pour « être apte à recevoir bénéfice de divination, il faut s'oublier soi- « même, issir hors de soi, purger son esprit de toute humaine solli- € citude et mettre tout en ncmchaloir, ce qui est vulgairement imputé € à sottise. 1»

Avant que le savant Erasme eût osé faire Y Éloge de la Folie, tra-» dnit dsms toutes les langues, il eût été plus diflScile de faire l'éloge de k sagesse, qu'un philosophe mettait au rang des sciences occultes. Tous les écrivains qu'il cite, et parmi lesquels se trouvent Sabmon, Jérémie, Horace, Gcéron, se sont inclinés devant cette faiblesse ou cette faculté de l'homme et ont préparé, pour ainsi dire, cette vérité paradoxale : « Fa-t-4Ï de l'esprit au monde sans un grain de folie ? »

GiL-F. L.

LOUIS xn.

L'histoire complète de ce prince dépasserait évidemment les proportions d'une biographie orléanaise; d'ailleurs, elle a fait déjà le sujet de travaux étendus que je n'ai pas l'intention de reprendre en 8ous-œuvre. Je me bornerai à extraire de source^ peu explorées quel, ques détails relatifs au séjour et à l'influence de Louis XII dans l'Orr léanais. Ce point de vue limité, outre qu'il sera plus- neuf , répondra mieux au caractère essentiellement local de la publication actuelle. Laissant donc à d'autres le récit et l'appréciation des événements généraux du règne, je rechercherai simplement, sur le sol de notre aocienne province, les traces clairsemées de la vie du monarque populaire que nous aimons surtout à envisager comme un compatriote etun condtoyen.

Le duché d'Oriéans fut donné en apanage à Louis, frère de Charles V, en même temps que ce prince devenait aèquéreur des comtés

de Bloiset de Chartres. Louis d'Orléans eut pour successeur Charles, issu de son mariage avec Valentine de Milan, personnage lettré et Pun des pères de la poésie française. Cette famille avait fixé % résidence dans rOrléanais, notamment au ch&teau de Blois, o& naquit, le 27 juin 1462, Leuis, fils du poète Charles et de Marie de Qèves. Charles mourut deux ans après : sa veuve, retirée k Blois, nouml (éleva) le jeune duc $% doucement, qu^il n^eût été possible de mieux , dit Saint-Gelais. L'enfant recevait ainsi, sous l'aile maternelle, les premières impressîons^ des bonnes aptitudes et des vertus qu'il devait porter sur le trône. Louis XI eût bien voulu le faire élever à sa manière, c'est-k-dire k l'mstar du jeune Charles Vin, son fils, triste* ment enfermé sous les créneaux d'Amboise; mais, ajoute le vieil historien du Blésois, « la princesse, sa mère^ que Dieu inspirait auii trement pour le bien de la France, ordonna le contraire en secret, fit le faisant instruire dès qu'il fut en âge , non-seulement aux exerce cices d'un cavalier, mais encore k la piété et aux lettres; en sorte « qu'il n'y avait personne k la cour qui fit ni qui dit mieux que lu} « toutes choses (1). »

Après la mort de Louis XI , nous le voyonà figurer dans une lutte inégale, dite la guerre folle, que le mécontentement des princes et des seigneurs coalisés suscita contre la régence de Madame de Beaujeu, sœur de Charles VIII. En 1485, il lève une armée nombreuse (8,000 hommes d'infanterie et 5,000 de cavalerie), et se présente avec le comte de Dunois aux portes d'Orléans, espérant que la capitale de son apanage ne lui opposerait aucune résistance; mais les habitants, fidèles au pouvoir légitime , lui refusèrent l'entrée de leurs murs. Le duc, désappointé, se retira sans coup férir k Beaugency,, où l'armée royale, plus forte que la sienne , ne tarda pas k le rejoindre. Cette rencontre inofiensive fut suivie d'une simple capitulation : les troupes n'en vinrent point aux mains ; il fut seulement stipulé que le roi s'assurerait des places de l'Orléanais, y mettrait garnison, et que le comte de Dunois, principal moteur des troubles, serait exilé k Ast, en Italie (2).

(I) Dernier, page 598.

(^2} Peli.ieux, Histoire de Beaugency, p. 103.

Les Vendômois, comme les Orléanais, signalèrent leur fidélité, en arrêtant et livrant k la régente une correspondance secrète que les conjurés de la province adressaient k leur chef, alors èantonné sur les frontières de la Bretagne (1).

La roi de France fit bientôt oublier le duc d'Orléans; la sagesse de son r^ne efiaça complètement les fautes d'une jeunesse orageuse.

Beaucoup de lettres, d'ordonnances, de traités et d'autres actes officiels^ portant des dates locales, attestent la fréquence des séjours de Louis XII dans nos contrées. Il afiectionnait spécialement une ville, demeure de ses ancêtres , lieu de sa naissance et berceau de son éducation : «( Blois, dit Bemier (p. 420), fut toujours le Heu du monde « qn'il aima le plus ; et quoiqu'il ne dit pas àfi cette ville-lk, quand « U y allait : Je m'en vais chez moi, comme son successeur Fran- « çois P' disait de Fontainebleau, il n'en fit pas moins son séjour « le plus ordinaire. »

L'année même de son avènement au trône , il réunit dans sa rési*< dence de prédilection un corps de notables pour i^éformer les abus de l'administration et de l'ordre judiciaire. La grande ordonnance de Blois (mars 1499) fut le résultat des délibérations de cette assemblée d'élite.

Quelques mois après , Louis Xn signait un acte moins honorable^ l'adoption de César Borgia, proche parent (il n'osa dire fils) du pape Alexandre YI. Déjk il avait concédé au même personnage la jouissance des seigneuries deValentinois, de Diois et d'Issoudun. Ces faveurs étranges furent le prix du service que le souverain Pontife venait de rendre 'au jeune roi, en se prêtant avec une déplorable facilité k, la répudiation de sa première femme, Jeanne de Yalois, fiHede Louis XI. On voudrait pouvoir arracher cette première page, peu digne du reste de sa vie.

L'adoption du Borgia est datée de Romorantin, où la cour s'était retirée par crainte d'une peste qui régnait k Blois (2). Pendant cette sorte de quarantaine, l'humble capitale de la Sologne vit naîtra

(1) De PétIgnt, HisUHre de Vendàmey p. ?33.

i} Recueil des ordonnances des rois de France j t. XXI , p. 227.

i5ô LES HOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉANàIS.

la fille ainée de Louis XII et d'Anne de Bretagne , Glaude.de France, future épouse de François I*"".

Le poète Guillaume Crétin fiait dlusion aux maladies épidémiques de cette époque dans une éphre goguenarde adressée a Macé de Villebresme, valet de chambre de Louis XII et versificateur lui-même : Grétin demande à ce collègue en rimes des nouvelles de l'état sanitaire de notre province (page 212) :

M'advisant , puisqu'ep lieu convenable es, Se à Orléans pesté coure ne à Bloys , On s*e1le a pries ses funèbres atours, , ' Pour iller voir les gens jttsques à Tours. Pareillement ni'advertis si tous ceux De ton quartier ont esté si tousseux , Comme deçà on voit coquelticfiarU

En 1501 , Louis XII reçut à Blois Tarcbiduc Philippe-le-Beau et sa femme^ Jeanne-la-Folle, pour conférer d'un projet de mariage entre leur fils (depuis Charles-Quint) et la princesse Glande encore au berceavL. A cette occasion , il y eut au cbâteau cérémonies , festins et fêtes de toute sorte, d L'archiduc, l'archiducbesse et leur suite sé- « journèrent l'espace de quinze jours pendant lesquels furent faits «r plusieurs combats, joutes et tournois.... Le roi menait l'arçbiduc «c k la cbasse des grosses bétes dans la forêt de Blois, k la volerie et et au jeu de paume, où souvent ils jouèrent ensemble (1). »

En 1504, un traité célèbre, conclu au même lieu, posa les bases de cette alliance matrimoniale qu'un changement de politique fît bientôt abandonner.

Nombre de financiers et de fournisseurs s'étaient enricljis de concussions durant les guerres d'Italie : ces comptables infidèles ressentirent la juste sévérité de Louis XII. « Le roi, dit un témoin ocu- « laire(2), les fit tous pendre, excepté Fraaçois Doulcet, qui se sauva « chez les Jacobins de cette ville. Nicolas Brisseau avait gagné l'église « de Saint-Martin de Tours pour franchise; mais le roi l'envoya « prendre jusque-là et le fit ramener k BIoîs. Antoine de Bessey <r et autres furent envoyés quérir jusqués k Dijon, et prendre

(1) JfaHcT^urAon^ t. Il, p. 77,deréditiondu blbtiopbile Jacob.

(2) Utlrcf de Louis XII, t. Hî, p. iOO.

« par un nommé. Lancelot du Lac, gouverneur d'Orléans. Courcou « fut pris à Blois en son bgis et condamné à être pendu et étrange glé. Trois des autres furent mierë5(l) sur les échafauds en la même « vjUe, bannis de la cour et leurs biens séquestrés.... » Le peuple, ennemi juré- des traitants et des maltôtiers, applaudissait k ces rigoureuses exécutions qui , aujourd'hui , ne seraient plus dans nos mœurs.

Un testament, daté du 51 mai 1505, annonce que Louis XII était alors dangereusement malade à Blois. Le péril d'une santé si précieuse proyoqua de toutes parts un âan spontané de vœux et de prières, a Le cardinal d'Amboise s'en vint k Cléry, où, devant l'image « de la vierge Marie, il célébra la messe très-dévotement, et fit des « oblations et prières, d'intention pure et de bonne volonté (2). » L'anxiété publique se manifestait par des signes non équivoques. «cOn « e6t YU, jour et nuit, a Blois, k Amboise, k Tours, et partout ail- « ieurs^ hommes et femmes dler, pieds nuds, par les églises et aux « saints lieux, afin d'impétrer de la divine clémence grâce de santé ff et de convalescence a celui (fae l'on avait si grand'peur de perdre^ ' « comme s'il eût été père d'un chacun (3). »

Ces touchantes démonstrations répondaient aux hommages respectueux dont nos pères entouraient constamment Je monarque bienaimé : <c Quand A allait par les champs , dit un de ses biographes « (Claude Seyssel), on accourait de plusieurs journées pour le voir, « lui jonchant les chemins de fleurs et de feuillages , et essayajQt de. « faire toucher des mouchoirs k sa monture, pour les garder comme « de précieuses reliques, d

Différentes mesures d'intérêt public se rattachent k son séjour prolongé dans nos heureuses contrées. Ainsi, une ordonnance datée de Blois (janvier 1506), autorisa les particuliers k faire usage des chevaux et relais de poste que Louis XI, dans un but de despotisme, avait institués pour le service exclusif du gouvernement; Louis XII

(1] C*e8t-à-dire exposés avec la mitre, bonnet d'infomie, autrefois en usage dans les supplices.

(2) Jean d'âuthon. t. ni , p. il9.

(3) Saint-Gelais , p. 1 76.

mit fm à ce monopole. Ud article de cette loi libérale nous apprend que la poste d'Orléans était alors tenue par un chevaucheur du roi, nonuné Guy de , Villars.

Parmi les ambassades qui signdèrent la présence de Louis Xn à Blois, on distingue celles de l'illustre Machiavel, du duc de Sommerset et de l'évéque de Gurck, secrétaire de Tempereur Maximilien. Ce dernier descendit la Loire en bateau, comme <^'était assez l'usage de voyager à une époque où le mauvais entretien des routes rendait les communications par terre aussi lentes que difficiles. Le détail déshonneurs que ce prélat reçut lors de son arrivée ^ Blois n'est pas sans intérêt local. <c Incontinent, la reine envoya visiter a H. de Gurck sur son bateau, et lui fit présenter quatre grands <K lux (1), deux foursiires (2), des huîtres et un panier de marée, c( avec trois barils de vins vieux de Beaune et d'Orléans (5).

La mor^ d'Anne de Bretagne, au cMteau de Blois (janvier i514), éloigna Louis XII de cette résidence attristée. Lui-même mourut li Paris, le !•«' janvier 1515, trop tôt enlevé k l'amour d'une nation qui , malgré l'extrême mobilité de ces sympathies politiques, lui a toujours conservé le surnom glorieux de Pire du peuple.

L'entourage habituel de ce prince nous offre une réunion intéressante d'Orléanais distingués , tels furent l'illustre cardinal Georges d'Âmboise, le confident et l'auxiliaire inséparable de sapolitique; Flo^ rimondRobertet, secrétaire d'Etat et ministre des finances (4); le maréchal de Chaumont, frère du cardinal, qui se signda dans les guerres d'Italie; le duc d'Orléans Longueville , petit-fils du brave Dunois et brave lui-même; le capitaine Charles de Bourbon, duc de Vendôme, aïeul de Henri lY; Gaspard de Goligny, père de l'ainiral; Jacques Hurauh de Gheverni , président de la chambre des comptes de

(I) Espèce de foumue qui se fabriquait à Blois.

(ÎJEcrins.

(3] Lettres de Louis XII, t. Il, page 40.

(4) L'historien Betnier (page 26) rapporte une heureuse répartie de ce personnage Blésois. n se promenait un jour ayec son maître dans les jardins du château de Blois; le roi s'étant plaint que toutes les plumes le volaient : fors %km , répliqua yl^ement Robertet, par allusion à Taile (demi^ol en terme de blason) que le ministre portait dans ses armes.

Blois (1); Michel Gaillard, général des /înances; Jean Burgensis, médecin du roi; Macé de VîHebresme, son valet de chambre et l'un des poètes attitrés de la reine Anne de Bretagne. Ces enfants du pays, le premier surtout, participèrent dans une proportion assez remarquable aux actes et à l'honneur d'un règne bienfaisant.

Louis Xn<» k l'exemple •de ses pères, Louis et Charles d'Orléans^ encouragea les sciences et les lettres. Sa collection de livres, formée au château de Blois, devint le noyau de la bibliothèque royale. L'immease dépdt de la rue Richelieu conserve une partie de ces richesses primitives, entre autres le précieux manuscrit des Heures d'Anne de Bretagne. On y montre encore-certains chefs-^d'œuvre de calligraphie et d'enluminure exécutés k Blois sous le même patronage, derniers produits d'un art que J'imprimerie et la gravure allaient détrôner. Cette merveilleuse invention s'introduisit à Orléans, vers 1^30, année où le typographe Matthieu Vivian commença à imprimer dans UQtre ville des livrer d'église et des bréviaires en caractères gothiques.

Les hommes diserts qui vinrent alors habiter nos contrées y répandirent le goût de l'étude, de l'urbanité et d'une saine élocution. De là, cette pureté de langage et de prononciation qui, au milieu des patois et des accents divers de l'ancienne France, distinguaient notre province, et particulièrement la région blésoise. Le soleil de la cour y fit fleurir de bonne heure la culture intellectuelle (â).

Les beaux-arts, eux aussi, visitèrent cette zone privil^ée. Louis Xtl nous a légué un des plus riches monuments de la renaissance, dans la partie du château de Blois qui porte son nom et le cachet brillant de son époque. Cette ceuvre de roi, ainsi que l'appelle Jçan^d'Âuthon, mériterait d'être rétablie conmie on vient de restaurer l'autre mie du même manoir, bâtie sous François l^^ : on aimerait surtout à voir reparaître, dans sa niche dentelée, la statue équestre du bon roi tombée sous les coups du vandalisme de 93.

(1) Louis XII donna une nouvelle organisation et une compétence plus étendu à cette importante juridiction (Bernier, p. 29).

(%) Parmi les savants attachés à la cour de^Louis XU, vous remarquerez l'historien bibliothécaire Robert Gaguin» et le chrouiqueur leaù d'Authon. Ce dernier déclare avoir travaillé à ses chroniques durant son séjour à Blois (P. 4 de la préface du tome 1<*0'

160 LES HOjtfUES ILLtJSTlŒ& D£ L-ORLÊANiaS.

Tandis que Louis XII embellissait sa noble demeure, la pieuse Ainne de Bretagne relevait, dans un faubourg de Bleis , l'église de Menne, dont plusieurs dâails fixent l'attention des archéologues.

Le riche financier Florimond Rpbertet, .ci-dessus mentionné, Causait bâtir en même temps V hôtel d'Alluye, une des plus curieusœ maisons du vieiu Blois, et le château de Bury, dont il ne reste que des rumes.

En i506, le feu du ciel détruisit un des célèbres clochers de la cathédrale de Chartres^ Louis Xn s'empressa d'allouer une forte somme pour sa prompte réédification. Le cardind d'Amboise accorda des indulgences k ceux qui suivraient l'exemple du roi , et bientôt les dons affluèrent. Un Ghartrain, Jean de Beausse, fut l'architecte du cUh cher neuf {ou le désigne encore ainsi). Sa structure honore le talent de cet artiste et rappelle la générosité des bienfaiteurs (1). Sous le même règne, Charles Viart, architecte blésois, mit la main à plusieurs monument^ d'Orléans, tels que l'Hôtel-de-Ville (le musée actuel) et l'ancien Hôtel-Dieu.

Les travaux des. peintres-verriers, Robert Pinaigrier et Antoine Chenesson, les vives enluminures de l'imagier Hubert Marchant, les mélodies religieuses du compositeur Févin et autres productions locales de la même époque, témoignent aussi de l'activité du mouvement artistique imprimé k l'Orléanais par Louis XH et sa cour. -

Cette province ne fut pas oubliée dans ses vues générales de bien public. Le recueil de ses ordonnances (â) offre plusieurs preuves de l'intérêt que nos populations lui inspirèrent toujours. On le voit, par exemple, confirmer sans restriction les franchises, libertés et privilèges des bourgeois dç Chartres, d'Orléans, deMontargis-fe-Franc (3), de Blois, etc. Le préambule des iomiunités de cette dernière ville est surtout remarquable :

« Nous, ayant égard k ce que cette néstre ville de Blois est le lieu « de nostre nativité, en laquelle nous avons esté nourri tout nostre

(1) Cdevart, Histoire de Charlreê, t. II, p. 297.

(2) Voir le XXI« volume de la grande collection de l'imprimerie royale, récemment publié par un érudit Blésois, M. Pardessus, membre de l'Institut.

(3) Ce titre flatteur ftat une des concessions de Louis XII k la capitale du Gâtinais.

ff jeune âge, et que en icelle feus nos très-cher seigneur et père, « dame et mère, en leur vivant y ont fait leur principale de- « meure.... »

Pour favoriser l'industrie d'une résidence qu'il affectionnait, Louis Xlt permit aux gens de tnétier de s'établrr à Blois sans se faire recevoir maîtres, sans exécuter le chef-d'œuvre et sans payer aucun droit. Il confirma également les statuts des pelletiers et corroyeurs d'Orléans, autorisa les drapiers de Chartres à marquer leurs étoffes d'un sceau de plomb portant l'image de la sainte Vierge , patronne de leur cité, mainUnt les quinze dercs-^notaires du châtelet d'Orléans dans le privil^e dinstrumenter par tout le royaume, \k l'instar de ceux de la capitale , accorda aux officiers municipaux de cette même ville le tiire à'échevins, et voulût qu'elle prit pour armoiries un cœur ouvert avec une fleur de lis au milieu , et la devise : Hoc i)ernant lUia corde; symbole de la fidélité monarchique d'une population considérée de tout tempâ comme le cceur de la France.

Ce monarque réformateur pourvut également k notre législation locale en faisant rédiger les Coutumes de Chartres et d'Oriéans.

La nouvelle et dernière enceinte élevée autour d'Orléans fut une des améliorations matérielles dues à son initiative : un octroi sur les gabelles paya ces travaux de défense et d'embellissement. Différentes portions de vieux fossés et de boulevarts abandonnés se transformèrent alors en marchés publics. Les dons intelligents de ce prince lettré permirent k l'Université orléanaise de posséder, dans la rue des Grandes-Écoles, un hôtel digne de l'institution. Blois enfin date du même règne l'établissement de ses fontaines, la pose des tuyaux qui les alimentent et la construction du petit monument appelé encore aujourd'hui Fontaine Louis XIL

En fouillant plus à fond les archives de nos cités, on découvrirait sans doute Uen d'autres témoignages de la sollicitude paternelle du bon roi pour le pays qui l'avait vu naître. Nous regrettons qiie le temps et l'espace ne nous aient pas permis de multiplier davantage ces populaires souvenirs de localité, trojpi négligés par les historiens généraux.

lk.l^tPW^Èj bibliothicaire àBU>i$.

TOUK 11.

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162 LfiS HOMMES ILLUSTRES DE L'ORLÉ^NAIS.

DE COLÏGNY (Gaspard).

Dès la première moitié du XVI« siècle , les. opinions religieuses de Luther et de Calvin avaient fait en France d'assez rapides progrès; sous Henri II, le protes^tisme était déjà une puissance , un Etat dans l'Etat. De là une rivalité, puis des haines violentes qui couvèrent quelque temps et éclatèrent k la fin, déchaînant tous les maux des guerres civiles et religieuses. L'un des chefs les plus actifs et les plus éminents des réformés fut Gaspard II, comte de CoUgçy , seigneur de Châtillon, de Chàteaurenard, de Tinteniac, etc., etc. La biographie de cet illustre personnage est l'histoire même de ces lutr tes désastreuses pendant les règnes de Henri H, François H et Charles IX. .

Coligny naquit à Châlillon-sur-Loing, le 16 février 1517 (1), l'année même où Luther soulevait une partie de l'Allemagne contre la papauté^ D commença heureusement ses études sous l'Orléanais Nicolas Bérault, habile grammairien, et les abandonna par crainte qu'on ne le forçât d'embrasser l'état ecclésiastique. Son inclination le portait, vers la carrière des armes.

La guerre ayant éclaté, en 1542, entre François l^ et Charies- Quint , il y prit une part active et se distingua en plus d'une raicontre. Il fut blessé en Flandre, aux sièges de Montmédy et de Bains, combattit, avec son frère d'Andelot, k Cérisolles^ où le ducd'Enghien lés am^a ious deux chevaliers sur le champ de bataille, et commanda un régiment d'infanterie au siège de Boulogne, où il s'acquitta vaillamment de sa charge , ne s'épargnant pas plus qu'un simple soldat. Nommé, en 1547, colonel général de l'infanterie^» il fit de sages règlements qui rétablirent l'ordre et la discipline parmi les bandes françaises; en 1550, il fut nommé amiral et chevalier de l'ordre de Saint-Michel.

Coligny contribua k la victoû*e de Reqti (1557), et c'est dans cette journée que commença son inimitié avec François de Guise. Dès son

(1) Il éuit issu d'une famille très-pui^nte, autrefois souvçraine d'une partie de la Bresse.

HUITIÈME SÊniE. — PERSONNAGES POLITIQUES. 163

début à la coor, Coligny s'était lié d'amitié atec le duc et ils étaient bientôt devenus inséparables; portant souvent mêmes parures et mêmes livrées, se mettant dé la même partie dans les tournois, masca-^ rades et autres jeux de cour ; enfin ils avaient servi ensemble, d'abord en Flandre, sous le' duc d'Orléans , et ensuite dans plusieurs autres guerres. Le soir même de la bataille de Renti, dans la tente du roi , Guise, qui s'en attribuait toute la gloire, ne put supporter sur ce point une légère Contradiction que se permit l'amiral : « Ah ! mort- Dieu! s'écria-t-il , ne me veuillez point oster tùon honneur. » — cr Je ne le veux point ,. » répoùdit Coligny ; — Guise répliqua avec emportement : d Aussi ne le sçauriez-vous. » Sur l'ordre du roi, ils parurent se réconcilier, mais la haine fermenta dans leurs cœurs.

Chargé par Henri II de négocier avec Charles-Quint, Coligny condut une trêve de dnq ans , mais qui fut rompue par les intrigues (tes Guises : l'a guerre recommença. Les Espagnols, entrés eu France sous le ^commandement d'Emmanuel Philibert, duc de Savoie, mir^t le siège devant Saint-Quentin (1557) : Coligny s'y jeta avec quelque^ troupes ; mais le Connétable de Montmorency ayant été battu devant la ville, au moment où il venait la secourir, la place fut emportée d'as-^ sant^ et l'amiral, fait prisonnier^ fut emmenié au fort de l'Eduse et dnt payer pour sa rançon 50,000 éçus.

Après sa captivité , Coligny, lassé des intrigues qui s'agitaient à la cour , se démit successivement de ses charges et se retira dans sa famille. Son frère d'Andelot était déjà de la religion réformée et tie s'en cachait pas: îl avait osé déclarer au roi, irrité de tant d'audace, « qu'il aimerait mieux mourir que d'aller k' la messe. » Coligny, dans sa retraite, eut avec son frère quelques conversations secrètes sur cette religion, il lut les livres où elle était exposée et ne tarda pas à en embrasser les principes, sans toutefcris se déclarer encore ouvertement.

L'occasion s'offrit bientôt : François II monta au trône en 1559; la domination exercée sur son faible esprit par lés princes lorrains, qu'on regiardait encore comme des étrangers , irrita les princes du sang et la haute noblesse. En même temps, le supplice d'Anne Dnbourg, conseiller-clerc au Parlement, et condamné comme hé^ rétiqoe, mécontenta les protestants. Des édits plus sévères encore

UM LES HOMMES ILLUSTRES DE L'ôRLÉANAïS.

qiio ceux de Henri II les poussèrent a l'exlrémité et ils formèrent , avec les seigneurs, le projet d'enlever le roi ; mais, défaits devant Amboise , ils furent presque tous pendus ou jetés dans h Loire. Goligny était resté élranger k la conspiration d'Amboise : lés conjurés savaient qu'il en aurait repoussé la pensée ; mais les rigueurs dé-> ployées contre ses coreligionnaires le forcèrent de rompre le silence. C'est k l'assemblée de Fontainebleau , réunie pour concilier les catholiques et les protestants et présidée par François H lui-même, que Goligny se déclara publiquement pour la nouvelle religion en présentant m roi un mémoire, afin d'obtenir aux réformés le libre exercice de leur culte ; il protesta qu'il parlait au noin de cinquante mille hommes, A ces mots, Guise ne put coûtenir sa colère et s'éfcria «t qu'il mènerait contre eux cent mille bons catholiques pour leur « rompre la tête. » Ce défi sépara plus que jamais les deux partis, et rendit irréconciliables Guise et Coligny , déjà irrités l'un contre l'autre depuis la journée de Renti.

Cependant, après les Etats d'Orléans et le colloque de Poissy (1560), qui n'avaient amené aucun rapprochement, l'édît de janvier (1562) reconnut les deux Eglises et sembla promettre k la France quelque tranquillité. Mais, k leur tour, les catholiques s'inquiètent de ces concessions , et le duc de Guise, retiré dans ses terres après la mort de François II (5 décembre 1560), est rappelé k Paris par ses amis. En passapt par la petite >111e de Yassy ^ en Champagne, quelques-uns de ses gens prennent dispute avec dès pi'otestants : le duc accourt l'épée au poing; il est blessé, et ses domestiques, furieux, massacrent un grand nombre de leurs adversaires. Ce fut comme l'étincelle des guerres de religion.

A la nouvelle de cette lutte sanglante, les deux partis se lèvent en arnies; les protestants sous les ordres du prince de Condé, les catholiques commandés par le roi de Navarre. Coligny hésita quelque tenàps. Le cardinal Odet et d'Andelot, ses frères, avec quelques autres réunis auprès de lui k Chfttillon, le pressèrent pendant deux jours de monter k cheval ; l'amiral ne pouvait se décider k passer ce Rubicon : le sang de ses frères lui criait vengeance, mais la guerre civile lui faisait peur. Le soir du second jour, comme il venait de s'endormir, il fut réveillé par des sanglots qui retentissaient auprès de

HUITIÈME. SÉRIE. — PERSONNAGES ROLUiQtKS. 165

lai : c'était sa femme, Gfaarlotte de Laval^ qui se répandait en lamentations sur le sort des calvinistes livrés au glaive dés catholiques :

« Nous sommes ici en repos, disait-elle, et les corps de -nos frères « son^ les uns dans les cachots , les autres par les champs , h la « merci des corbeaux et des chiens. Ce lit m'est un tombeau, puis^ « qu'ils n'ont. pas de tombeaux; ces linceuls me reprochent qu'ils « ne sont pas ensevelis. » Attristé, presque subjugué par ces lugubres paroles, Colipy lui représenta pourtant les suites d'une telle résolution : les déroutes, les trahisons, la fuite, l'exil en pays étranger, la honjte, la nudité, la faim; ses enfants déclarés infS^mes et devenus les valets de leurs ennemis : or Je vous donne trois semai- « nés, ajouta-t-il , et si vous persistez alors, je m'en irai périr avec « TOUS et avec nos amis. — Les trois semaines sont passées ! s'écria « impétueusement Charlotte de Laval; au nom de Dieu, je vous « somme de ne nous frauder pas, ou je serai témoin contre vous en

«( son jugement (i)!. » Coligny fut vaincu Le lendemain, il fre^

oait l'épée et se, précipitait dans la guerre civile.

Âpre» la défaite de Dreiix, ouCo^défut fait prisonnier, Coligny, devenu le chef de l'armée, se retiVe en Normandie, laissant d'Ân^ delot à la défense d'Orléans. Guise va* mettre le siège devant cette place; mpisil est lâcheQ(ient assassiné dans son camp par Poltrot de Méré, qui avait été au service de Coligny. Anne d'Esté,. sa veuve, demande au roi vengeance de ce crime, dont elle accusait l'amiral. Celui-ci répond par^un manifeste. « Ceux qui lui veulent bien , dit Pasa quier , souhaiteraient ou que du tout il se fût tu , ou qu'il se fût mieux « défendu. )> Sans doute Coligny dédaignait de se justiiier; car la loyaqté connue de son caractèro dément une telle imputation, surtout lorsqu'on sait que, du temps de François II, il avait sauvé la vie au duc de Guise en avertissant la duchesse d'une conspiration tramée contre son^poux. Poltrot lui-méme> au moment de son supplice, rétracta la déposition qui chargeait l'amiral, et, en 1566, k l'assemblée de Moulins, il y eut un arrêt qui déclarait celui-ci innocent du meurtre du duc de Guise et qui ordonnait aux princes de cette maison de se réconcilier avec les Coligny.

(1} Tu. Aon. dWibio.m^, Uisl. univ. >

166 LES HOmtB^ ILLUSTRES DE L'ORLÉANAIS.

La paix avait été conclue à Amboise après la mort da duc de Guise; et l'amiral ayant licencié ses troupes, s'était retiré à Chfttillon. Cependant le voyage du roi à travers les provinces, les conférences que la reine-mère avait à Bayonne avec le duc d'Albe, confident de Philippe n, alarment les protestants, malgré les efforts de Catherine pour les rassurer^ Leurs craintes augmentent encore quand ils voient enrégimenter les bourgeois de Paris et appeler six mille Suisses dans la capitale. Les chefe donnent alors le mot d'ordre par tout le royaume, et, le 26 septembre, une armée se trouve tout-k-coup réunie à Saint- Yalery. Les protestants veulent encore une fois enlever le roi sur la route de Heaux à Paris; mais leur projet échoue et Charles IX en conçoit contre eux un profond ressentiment.

La guerre s'allume de nouveau;- Coligny, d'Andelot, La Rochefoucault se joignent au prince de Condé , sorti de captivité : les calvinistes s'emparent de Charenton, de Saint-Ouen et bloquent Paris. Le connétable de Montmorency, âgé de soixante-quatorce ans, sort de la ville et leur livre bataille dans la plaine Saint-Denis; mais il est blessé mortellement par Robert Stuart. Le combat fot sanglant , et les deux partis se vantèrent d'avoir remporté la victoire ; néanmoins, les calvinistes levèrent le blocus peu de jourfr après, et la reine ayant renoué les négociations, ils consentirent à la paix qui fut conclue à Lonjumeau, le 27 mars 1568.

Cette paix boiteuse et ma/ oMÎse ne devait pas durer long-temps. Catherine, après avoir inutilement tenté d'attirer Condé et Coligny à Paris , essaie de faire arrêter Condé k Noyers : Coligny, instruit à temps, court' trouver le prince, protège sa Cnite, et, k travers mille périls, ils arrivent tous deux k La Rochelle qu'ils n'avaient pas encore remise aux mains du roi; et qui devient le chér-lieu du protestantisme.

Pour la troisième fois la guerre éclate : après divers combats , le duc d'Anjou frère du roi, remporte sur les réformés 4a victoirede Jarnac, et Condé est tué froidenient après le eodibat par Hontesquiou. Coligny se trouve seul k la tête du parti. Par son habileté, il sauve l'armée découragée, et.se retire k Cognac v où Jeanne d'Albret lui amène son fils âgé de seize ans , et celui du malheureux Condé, qui avait un an- de moins. L'aspect de ces deux {jeunes princes et de cette reine intrépide ranime Jes courages : Coligpy s'empare deChâtelle-

rault; mais il assiégé" en vain Poitiers d^endu par le jeune duc de Guisé, et est défait à Montcontour par le duc d'Anjou (5 octobre i569). La jaloujsie que Charles IX conçut de la victoire de son frères sauva seule les débris des protestants.

Méamnoins, des secours leur ajrivent d'Allemagne , ils reprennent l'offensivç et menacent les environs de Paris. La cour alors parle de paix, et un troisième traité est conclu à Saint-Germain (août 1570h il donnait aux réformés la liberté de leur culte ; quatre villes dé sûreté, l'accès à toutes les charges de l'Etat, et<^. Msàs ces conditions si avantageuses leur inspirèrent des inquiétudes qu'accrut encore le mariage de Charles IX avec une princesse de la maison d'Autriche , que les protestants regardaient comme leur ennemie la plus redoutable. Catherine de Médicis les calma en leur proposant, pour Henri de Bourboa la main de Marguerite, sœur du roi, et pour Coligny le commandement d'une armée qui devait entrer en Flandre. ^

Sur l'invitation de la reine-mère, l'amiral, malgré 1^ conseils de ses amis, se rendit à Paris, suivi de toute la noblesse protestante. A s(Mi arrivée, le roi l'appela ^n père, l'embrassa trois fois, et dit de fort bonne grâce, en serrant la main du vieillard : <c. Nous vous te^ « nous, maintenant, vous ne nous échappei[ez pas quand vous vouer drez. La reine-mère enchérit ençoresur ces douces paroles. Coligny reçut cent mille éci^s comptant pour remeubler son manoir de Châtillon, et, au moindre mot, on lui accordait gracieusem^t ce qa'fHi refusait aux autres.

Cependant des avis alarmants lui arrivaient de tous côtés, mais il les traitait de rêveries et de vaines terreurs. « Les noces du roi de « Navarre, lui dis^t-on, servent de prétexte ; mais les livrées en se- « ront vermeilles. » Vn de ses serviteurs vint prendre congé de lui. Uamiral lui demanda pourquoi il s'en allait : a Je m'en vais, dil-il, « pour la bonne chère et les caresses qu'on vous fait ici. »

Les fêtes du mariage commencèrent le 18 août, prolestants et catholiques se trouvèrent réunis kla cathédrale. Pendant la cérémonie, le maréchal de Damville ayant montré à la voûte les drapeaux gagnés à Montcontour, l'amiral dit : « Il faudra bientôt arracber ceux-là pour « y en loger de mieux séants. » U voulait parler de ceux qu'il espé-

168 LES HOMMES ILLUSTHES DE L'ottLÉANAIS.

rail gagner en Flandre sur les Espagnols ; mais on vit dans ces mots une menace.

Cette guerre, en effet, absorbait toutes ses pensées; il avait' de fréquentes conférences avec le roi, dans lesquelles il lui représentait surtout la nécessité d'abaisser la maison d'Autriche et d'occuper au-dehorsles huguenots, dont l'humeur remuante l'effrayait lui-même. Cette intimité inquiéta la reine-mère , qui rappela les Guises, et, le 22 août, au moment où Coligny sortait du Louvre, il fut blessé à la main droite et au bras gauche d'un coup d'arquebuse , tiré par un affidédes Guises^ nommé de Maurevel. Les huguenots furent exaspérés; le roi lui-même entra dans une violente colère, et jura de fiiire brève et- rigoureuse justice de cet assassinat. Il envoya au blessé ses médecins et Ambroise Paré, son premier chirurgien, qui était huguenot. Il le visita en personne, et lui promit une vengeance éclatante. La reine alors avoua à son fils la part qu'elle avait prise à cette tentative, s'efforça de changer ses dispositions, et finit par lui arracher l'arrêt de mort des protestants.

Dans la nuit du 25 au 24 août , jour de saint Barthélemi , à l'heure marquée pour cette sanglante fête, la cloche de Saint-Germaînl'Âuxerrois se fait entendre tout-k-coup , les arquebusades y répondent , les rues sopt pleines de meurtres, et les cris de : <r Tue , tue ! au huguenot , au huguenot ! i> retentissent de tous côtés.

Le roi de Navarre et le jeune prince de Condé sont arrêtés, amenés à Charles IX, et ne sauvent leur vie qu'en abjurant.

Cependant le duc de Guise, désireux de venger la mort.de son père, qu'il attribuait toujours à Coligny, court, accompagné de sicaires, au logis de l'amiral : la porte de l'hôtel est enfoncée et les gardes massacrés. Au ^ruit des arquebusades et aux cris des mourants, le vieillard s'étak réveillé; il comprit tout, et sans tenter une défense inutile, il iie songea qn'tjL remettre son àme aux mains de Dieu. Besme (1), monte à la chambre de Coligny, un large épieu, à la main, et en force la porte. Le vieillard était calme et debout; Besme lui crie d'une voix menaçante : « Es-tu l'amiral? » Il répond : « Jeune homme, respecte

(l> Ou plutôt Behm ^Uobènic), gentil homme bohémien dont ha véritable nom était Qiaiiowil/.

HUITIÈME SÉfUE. PERSONNAGES POLITIQUES. 169

« mes cheveux gris; » mais l'assassin. lui plonge son épieu dans le corps. Guise, qui attendait dans la cour, demande « si la besogne est faite; n Besme, pour réponse, tire le corps par les pieds et le jette tout palpitant par la fenêtre. Guise passe son mouchoir sur le visage ensanglanté pour le reconnaître et lui frappe la tète d'un coup de pied,. Alors ses gens, a l'envi , chargent d'outrages celui que naguère ils n'osaient regarder en face. Ensuite la populace, accourue au son du tocsin, le mutila ignominieusement et le traîna par la boue des rues.

La rage de ses ennemis ne s'arrêta pas là : sous prétexte de cons^ piration contre le roi et son Etat, il fut, ^ar arrêt du Parlement , déclaré coupable de lèse*>majesté et perturbateur de la paix publique ; son corps devait être traîné sur une claie , pendu en place de Grève, puis à Montfaucon ; ses armoiries brisées par le bourreau , tous ses biens confisqués, ses enlants dégradés de noblesse et tenus pour indignes de toute charge et office^ etc. , etc.

Un Serviteni: fidèle l'alla détacher secrètement du gibet dé Montfaucon, fit consumer dans la chaux ce corps mutilé et recueillit religieusement les os. Eu 1608, ces nobles restes furent déposés dans la chapelle de famille, à Châtillon-sur-Loing.

La nouvelle de cette mort et des autres massacres fut portée au roi d'Espagne par un oourrier. qui alla, en trois jours et trois nuits, de Paris à Madrid. Il fut bien reçu du roi qui détestait l'amiral et les protestants. Mais Coligny fut pleuré de ses amis et de ses ennemis. Le duc d'Albe lui-même, en apprenant sa mort, s'écri^ : <c L'Espagne « est délivrée d'un ^rand ennemi, mais la France a perdu un grand capitaine. »

L'amiral de Coligny était d'un caractère grave et sévère. Epris de ^honneur et de la vertu , il était intrépide soldat autant que général habile, aussi avisé que vaillant, et, au besoin, couvrant la peau du lion de celle du renard ; malheureux souvent , mais toujours inébranlable et sachant réparer ses pertes; redoutable sur le champ de bataille, plus redoutable encore dans une retrait^ à la tête d'une armée vaincue.

Coligny était éloquent , il entendait même et parlait fort bien le lalin. Il écrivait avec pureté et avait composé une histoire de§ choses

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170 lES UOMMï:S ILLUSTRES DE L'OHLÉANAIS.

mémorables de son temps, qui fut brûlée après sa mort; mais jsa relation du siège de Saint-Quentin a été conservée et plusieurs jbis imprimé^.

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