RENÉE DE FRANCE
Le 28 octobre 1510, dans le château de Blois, Anne de Bretagne donnait au bon roi Louis XII sa seconde fille Renée : Renée, qui ne sera pas reine, comme sa sœur, mais qui brillera dans l'histoire d'un éclat bien plus vif que Claude sur le trône de François I«'.
Le château de Blois, ce bien-aimé séjour des Valois du XVI« siècle, était alors animé par une cour joyeuse et grave tout ensemble, une cour mêlée de chevaliers et de dames, de savants et d'artistes , où les tournois, lés beaux-arts, les doctes entretiens et la poésie se partageaient les heures. Ce n'était pas encore la magnificence désordonnée et la gaité licencieuse du règne suivant. La reine, il est vrai, aimait k s'entourer de jeunes filles ; mais a elle les faisait bien nourrir « et sagement, dit Brantôme, pour h son modèle se façonner très- « vertueuses. » Aussi ne voit-on ni comtesse de Chateaubriand, ni duchesse d'Étampes, pour jeter k pleines mains, dans des fêtes voluptueuses, l'argent du trésor royal. La sage économie de Louis XII, la gravité d'Anne de Bretagne voulaient des plaisirs plus purs et moins coûteux pour le pauvre peuple. La reine se plaisait surtout au commerce des lettrés et des poètes. Voilà le milieu dans lequel Renée de France passa ses premières années; voilà ce qui explique l'éducation savante qui lui fut donnée.
Dès l'enfance, elle apprit les langues anciennes , celles d'Homère et de Virgile surtout , l'histoire, la philosophie , les mathématiques , et même, suivant les contemporains, ces chimères dont Nostradamus et Luc Gauric avaient fait une science. Il y a plus, elle étudia la théologie, qui remuait alors fortement toutes les intelligences d'élite. Durant sa jeunesse, écoulée à Blois, k Paris ou à Nérac, près de Marguerite de Kavare , elle connut beaucoup de réformateurs, les honora d'abord cpnmie des savants, et plqs tard, k la voix de Calvin, adopta en partie leurs croyances.
La nature lui avait refusé la beauté; mais, « malgré la gasture de «r son corps , » elle avait de la majesté dans le maintien , une grâce exquise de manières et de paroles, l'esprit singulièrement vif, et, avec toute la bonté paternelle, la forte vertu de sa mère. Fille de roi , re-
330 LES BOBIMES aLUSTRE^ DE L'OKLÉANAIS.
nommée par les dons heureux de son intelligence et de sou cœur, eHe eût été digne d'une couronne royale. Cependant, promise successivement à Charles d'Autriche, à Ferdinand son frère, à Henri YUI, elle finit par épouser simplement le duc de Ferrare, Hercule II (i528). Elle devait, dans sa petite cour d'Italie, rendre de grands services à ses compatriotes et trouver là, pendant quelques annéeé du moins, les jouissances les plus précieuses pour un esprit élevé et amoureux des lettres.
Ferrare, en effet, est alors un des sanctuaires de la littérature et des arts en Italie. Dès le XV<^ siècle, les princes de la maison d'Esté leur ouvrent un magnifique asile ; Boiardo, TArioste sont comblés de leurs faveurs ; la trop célèbre femme d'Alphonse l^^j Lucrèce Borgia, s'honore, au miUeu de ses débordements et de ses crimes, par la généreuse protection qu'elle donne aux érudits et aux poètes. L'époux de Renée, qui lui-même émvait avec élégance, en vers comme en prose, fonda des académies, et, par une riche coUection de médailles, créa l'admirable musée de Ferrare. Son successeur devait y joindre la bibliothèque splendide où Muratori et Tiraboschi ont si lar^ment puisé, pour l'honneur étemel de Tltalie et de la science.
Dans cette cour déjà si rayonnante et qui n'avait d'^ale que celle des Médicis, la fille de Louis XII apporta, avec la délicate urbanité des mœurs françaises, un vif amour de la poésie et de la science; elle entendit avec enthousiasme les derniers accents de la muse qui avait dicté le Roland furieux. Par elle , Ferrare , qiy depuis longtemps attirait les gens de lettres, devint, en outre, un refuge ouvert aux témérités de la pensée et aux proscrits de l'opinion. Ce fut un autre Nérac au-deHi des Alpes, plus brillant et plus sûr. Renée vit sans doute avec bonheur arriver près d'elle deux réfugiés déjà bien célèbres. Clément Marot et Calvin.
Le poète , quand la princesse épousa le duc Hercule , lui avait adressé un hymne nuptial. Au seuil de ses états, il lui demanda l'hospitalité par une épitre charmante :
Les oyselets des cbamps en leurs langiiages Vont saluant les buissons et bocages Par où ils vont : quand le navire arrive Auprès du hâvrc, il salue la rive
Son séjour k Ferrare est marqué dans ses vers en traits pleins de naturel et de sentiment. Il nous initie aux événements intimes de la cour; il nous fait connaître les membres de cette société choisie qui entourait la duchesse , image pour son cœur de la patrie absente» C'étaient M°^ de Soubise, jadis dame d'honneur de la feue reine; sa fille, la belle et spirituelle Anne de Parthenay ; Anne de Beauregard^ ravie dans sa fleur par la mort ^ et qui inspira k Marot une mélancolique épitaphe {Cimetière de V adolescence, 25<^ pièce). A côté de ces dames, on voit quelques gentilshommes, dont quelques-uns inclinent en secret vers la réformation. Son plus énergique propagateur, Calvin, arrivé un an après Marot (1535), exerça une influence puissante sur l'entourage de la dudiesse, et principalement sur eUe» Aussi, quand, après plusieurs mois, il quitta Ferrare, 3 laissait dans Tâme de Renée un sentiment si profond de respect que « toujours depuis, dit Théo- «r dore de Bèze, elle Ta aimé et honoré. » Alors sans doute commença entre la fille de Louis Xn et Calvin une active correspondance qui roulait sur les phis hautes questions de foi et de morate pratique. « J'ai congneu en vcms, lui écrit-^, en 1558, une telle < crainte de Dieu et fidèle affection k lui obéyr, que, même la haulcc tesse ôtée qu'il vous a donnée entre les hommes, j'ai en estime les « grâces smgulières qu'il a mises en vous, i^
Calvin ne fut pas le seul novateur qui chercha un refuge près de Renée ; elle reçut parmi bien d'autres le fougueux Pierre Martyr et l'aventureux Celio Curione. La réforme compta bientôt de fervents disciples parmi les professeurs de l'Académie ducale. Le duc s'efiraya, et par son ordre, le groupe de Français qui entourait Renée s'édaircit et fmit par disparaître. M™® de Soubise dut s'éloigner, saluée tris^ tement par les adieux et les souhaits de Marot :
Adieu y par qui les muses désolées Soupentes fois ont été consolées I...
Retirez-Tous» neige et temps pluTieux....
Le poète aussi fut forcé de partir. Des Italiens furent attachés à la personne de la duchesse avec mission de surveiller ses actes et ses paroles.
Elle avait du moins, pour se consoler, ses enfants qu'elle élevait avec une sollicitude dévouée. Jalouse surtout de développer par de savantes
333 LES UCHHMES ILLUSTRES DE L'OULÉANAIS.
leçons l'esprit distingué de sa fille aînée , elle appela près d'elle les maîtres les plus habiles. Initiée par eux au secret des langues grecque et latine, Anne, encore enfant, traduisait les fables d'Ésope et récitait des fragments de Démosthènes et de Cicéron. Sa mère voulut lui donner une compagne pour bâter ses progrès par l'émulation : elle choisit Olympia Morata, fille d'un des érudits qui peuplaient la cour, Olympia, célébrée à douze ans comme um muse nouvelle par les amis de son père, surtout par le fameux Galcagnini, à la fois mathé* mattcien, archéologue et poète. Alors se forma sous les yeux de Renée, entre ces deux jeunes filles, si éloignées pourtant par la naissance et la fortune, une amitié dont Olympia, bien long-temps après que Anne fût deveaue la femme de François de Guise, devait invoquer le souvenir dans des lettres touchantes. Les traductions de la jeune princesse, ses essais poétiques faisaient l'orgueil de Renée; ses autres enfants lui donnèrent aussi les plus, douces jouissances. Lorsque, en 1543, le pape Paul RI vint à Ferrare, le duc le reçut dans sa villa de Relvédère, séjour délicieux où, plus tard, le Tasse s'inspira sans doute auprès de Léonore, pour la description des jardins d'Armide. Là, devant le pontife, protecteur éclairé des sciences et des lettres, fut jouée une comédie latine, les Adelphes de Térence, et ce sont les cinq enfants de Renée, Anne, Eléonoreet Lucrèce, Alphonse et Louis qui la récitèrent <« avec beaucoup d'esprit et de « grâce, » dit Muralori.
A voir les soins si tendres de la duchesse pour ses enfants, on comprend quel déchirement de cœur elle sentit, quand un ordre de son mari vint les séparer d'elle. Déjà Hercule, craignant que le pape ne saisit comme prétexte d'attaques contre lui les croyances de Renée, avait redoublé les rigueurs au sujet desquelles Marot, dès i536, écrivait à la reine de Navarre :
Ha ! Marguerite , escoute la souffrance Du noble cœur de Renée de France...
Après lui avoir ôté ses amis et ses serviteurs français , il demanda 2i- Henri U un inquisiteur pour la détacher de l'hérésie. On a conservé (i) l'instruction donnée au docteur Oriz, dont la parole se brisa
(1) Le Laboureur, addition aux mémoires de Castclnau.
contre la fermeté de Renée. Privée alors de la jouissance de ses biens , de ses joyaui et de ses bagues , retenue presque captive dans son palais , elle fut, pour comble de misère, éloignée de ses enfants. Nous lisons, k la date du 9 mars i555, une lettre écrite au roi de France, son neveu , lettre empreinte de tristesse et de dignité, qui implore d'Henri II une intervention déjà plusieurs fois repoussée par Hercule d'Esté ; et il semble que les défiances et la dureté du duc ne firent que s'aj^graver avec les années. Aussi peut-on croire, sans outrager Renée , qu'elle ne resta pas inconsolable , quand la mort de son mari (1560) lui eût rendu la lil>erté, le bonheur de revoir sa patrie, le droit d'y vivre et l'espoir d'y reposer dans la mort. C'esl que, loin de la France, elle était demeurée française. Toujours son cœur battait plus fort quand elle voyait quelqu'un venant de la terre natale, a Jamais Français ayant nécessité et s'adressant à elle, n'a
« parti qu'elle ne lui donnast une ample aumosne et bon argent
« et s'il estait malade et qu'il n*eust peu cheminer, elle le faisait ff traiter et guérir très-soigneusement, et puis luy donnait argent u pour se retirer en France. x> Dans la retraite du duc de Guise, après sa campagne d'Italie, elle sauva, dit encore Brantôme, «c plus a de dix mille âmes de pauvres François qui fussent morts de faim... ff et ceste passade lui cousta plus de dix mil escus. »
Cette inépuisable bonté. Renée ne la laissa pas à Ferrare. Rentrée en France avec l'intention de finir ses jours dans sa terre de Montargis (elle l'avait eue pour dot avec le duché de Chartres), elle passa à Orléans, où la cour, qui y résidait alors pour la tenue des Etats- Généraux, la reçut avec de grands honneurs. Contre son gendre, le duc de Guise, alors tout-puissant, elle ne craignit pas de défendre chaudeïnent Condé, qu'il avait fait arrêter. De Ik, nous la voyons à Montargis, où elle professe ouvertement, ce semble, les doctrines réformées. Durant ces tristes guerres qui couvraient notre pays de sang et de ruines, son château devint le refuge des huguenots poursuivis; elle en nourrissait chaque jour plus de trois cents. Au mois de janvier 1562, un gentilhomme nommé Jean de Malicome vint, au nom du duc de Guise, avec quatre compagnies, pour sommer la duchesse de lui remettre les factietAX. Menacée du canon lorrain : « Avisez bien k ce que vous ferez, répondit-elle.... je me mettrai la
<( première k ta brèche , où j'essayrai si vous avez tant d'audace que « de tuer une fille de roi. » Malicome parait avoir fait retraite; mais, quelques années après, elle le vit revenir avec du canon, et, c^te fois, fut forcée de renvoyer quatre cent soixante personnes, dont les deux tiers, suivant d'Âubigné, <c étaient femmes et enfants portés au « col. >>Mais du moins elle obtint le droit de leur fournir chevaux, coches et charrettes. Ce fut au milieu des œuvres de diarité et des pensées austères qu'elle pas^a ses dernières années. Les horreurs de la guerre civile , et surtout la Saint-Barthélemi, jetèrent le deuil et l'amertume dans ce noble cœur, où la bonté ne cessa qu'avec la vie mémede s'épancher enactions généreuses. Elle expira, le i2 juin 1575, à Montargis. Son corps lut déposé dans la chapelle Sainte-Marie, au château. La ville conserve de la duchesse de Feirare un reconnaissant souvenir. Renée l'agrandit, la fit paver, et contribua même \jt la construction de l'église de la Madeleine, dont le chœur rappelle une autre illustration orléanaise, Ducerceau, qui en a dessiné le plan.
H.TRAIICBAII.
TOUCHET (Marie).
Il y avait quelque danger, pour Orléans, k se trouver entre Paris et Blois, ces deux grands centres de plaisirs royaux; les fréquents voyages de la cour amenaient des fêtes et des réjouissances où la beauté était exposée k toutes les séductions qui naissent du prestige de la couronne, et elle ne sut pas toujours y résister. Ce fut dans un bal donné à l'hôtel de Groslot que Charles IX vit pour la première fois la belle orléanaise Marie Touchet. Naturellement fier et mélancolique, ce roi n'avait pas encore eu de maîtresse en titre : les charmes de Marie Touchet firent sur lui une profonde impression; l'amour qu'il ressentit pour elle s'explique par le portrait qu'en fait Le Laboureur : <x Elle « avait, dit-il, le visage plus rond qu'ovale, les yeux vifs et bien a fendus, le front plus petit que grand, la nez d'une juste propor- «( tion^ la bouche petite, le bas du visage admirable ; son esprit, doux, ce vif et amusant, aussi incomparable que sa beauté, rendait encore c( ses charmes plus piquants, et il était difficile de se défendre de « l'admiration pour une personne aussi séduisante. »
De tout temps il s'est trouvé des poètes pour célébrer les caprices îles rois : Dorât fut le chantre des amours de Charles IX. Dans une de ses poésies les plus spirituelles et les plus piquantes, il a parlé des commencements de cette liaison, dont les principaux personnages empruntent les déguisements de la Mythologie. Le roi y devient Eu^ rymédon, et Marie prend le nom de Callirhoé, que Desportes lui donna aussi dans ses vers. S'il faut même en croire une de ses poésies , il paraîtrait que le roi r^ista quelque temps à l'amour qu'elle lui inspirait , et que ce ne fut pas sans de vains efforts de sa part pour en triompher qu'il subit la loi de Callirhoé.
Marie Touchet naquit à Orléans en 1549. La plupart des biographes la font naître d'un apothicaire ou d'un parftuneur; mais la version qui semble la plus accréditée est celle de le Laboureur, qui lui donne une origine assez relevée : « Jean Touchet, son père, prenait qualité de c( sieur de Beauvai^ et du Quillart, conseiller du roi et lieutenant «( particulier au bailliage et siège présidial d'Orléans; il était fils de <v Jean Touchet, avocat et conseiller k Orléans, l'an 1492, qui avait a eu pour père Regnault Touchet , marchand à Patay, en Beauce ; et a tout ce qu'on pouvait dire contre la naissance de cette dame , c'est <{ qu'elle avait eu pour mère Marie Mathy, fille naturelle d'Orable H Mathy, flamand de nation, médecin du roi, laquelle , pour parvenir a « cette alliance, donna par le contrat de mariage deux mille écus, « qui étaient une somme alors considérable. »
Le rôle que Marie Touchet joua k la cour, comme maltresse en titre de Charles IX, fut presque nul; elle sembla borner son ambition k régner sur le cœur du roi , et le seul désir qu'elle manifesta fut d'éclipser la nouvelle reine, Elisabeth d'Autriche. Le portrait de cette princesse, qui cependant était fort belle, la rassura : V Allemande ne me fait pas peur, s'écria-t-elle ; inférant par-là, dit Brantôme, qu'elle présumait tant de soi et de ses charmes que le roi ne s^en saurait passer. En effet, la passion de Charles IX dura jusqu'k sa mort. Il y a quelque chose de touchant dans le spectacle de ce prince plus k plaindre qu'k blâmer, triste et isolé au milieu "des méfiances et des perfidies de sa cour, fatigué du pouvoir, allant chercher dans la poésie, l'amour ou les exeircices violents de la chasse, un remède aux sombres pensées qui l'agitaient. Ce dut être une puissante consolation pour le mo-
narque vàlétadinaire, dont le chagrin et les remords devaient abréger la yie^ que de se sentir aimé par les deux seuls êtres qui lui portaient une affection désintéressée : sa nourrice et sa maîtresse. On ignore quelle fut la conduite de Marie Touchet dans la Saint-Barthélemi; mais les quelques traits que l'histoire nous a laissés de son bon sens et de sa sagacité, laissent k croire que si elle fut consultée, elle dut chercher h détruire, par de bons conseils, la pernicieuse influence de la reine-mère sur Tesprit malade du malheureux roi. Charles IX, en mourant, recommanda k de la Tour, frèr^ du maréchal de Retz et de révéque de Paris, la seule femme qui Teut véritablement aimé et pour laquelle il redoutât après sa mort tes conséquences de celte politique cruelle de Catherine de Médicis, qui ne se faisait aucun scrupule de sacrifier tes fantaisies du cœur aux nécessités de l'ambition ou aux pièges de la rancune.
Marie Touchet, k la mort du roi, n'était âgée qtie de vingt-cinq ans : elle avait eu de son royal amant deux enfants, dont le second avait été reconnu. L'adresse avec laquelle elle avait évité de se heurter aux intrigues de la reine-mère, en restant indifférente aux affaires de l'État, lui fit conserver sa faveur k la cour, où Catherine de Médicis lui témoignait une certaine déférence. Ce fut k cette époque que François de Balzac d'Entragues en devint amoureux et l'épousa. Il était capitaine de cinquante hommes d'armes, gouverneur d'Orléans, lieutenant-général de l'Orléanais et chevalier des ordres du roi. Ce mariage soutint Marie Touchet dans le rang qu'elle avait occupé jusqu'alors.
Heureuse comme maîtresse et comme épouse, Marie Touchet ne le fut pas comme mère. Des deux fils qu'elle avait eus de Charles IX, celui qui survécut et fut légitimé, Charles de Valois, duc d'Angouléme, devait être impliqué dans plusieurs conspirations contre Henri IV , et la bonté seule du Béarnais le préserva deux fois do supplice qu'il avait mérité. Marie Touchet eut encore de son mariage avec Balzac d'Entragues, Marie d'Entragues et la fameuse marquise de Yemeuil, plus tard maîtresse de Henri IV. La seconde moitié de sa vie se passa k surveiller ses deux filles, qui annoncèrent de bonne heure le rôle important qu'elles devaient jouer dans les fastes galants de l'histoire. Sévère jusqu'k être accusée du meurtre d'un page,
amant d'une de ses filles, on la voit s'efforcer constamment de rom^ pre la liaison qui existait entre sa fille cadette et Bassompierre. Celoi-ci nous apprend, dans ses Mémoires, qu'il avait pour rival Henri lY, qui, sans doute par esprit de tradition, courtisa successivaDoent les deux sœurs.
Plus tard, lorsque Marie d'Entragues eût donné le jour à Louis de Bassompierre^ depuis évéque de Saintes, Marie Touchet, devenue aïeule, exigea du galant courtisan une promesse de mariage qui ne fut jamais qu'une promesse, et la maitresse de Bassompierre mourut mademoiselle d'Entragues.
On verra, dans la biographie de la marquise de Yemeuil, tous les détails de sa liaison avec Henri lY et les obstacles que la passion de l'amoureux Béarnais eut k surmonter. Le caractère de Marie Touchet donne k supposer qu'elle ne fut pour rien dans les conditions in-* fàmes mises à cette union illégitime : marché honteux où éclatent en même temps la faiblesse du roi qui s'y soumit et la cupidité de la favorite qui l'imposa. La mère ne prràta point de l'influence peu honorable que la fille exerçait k la cour. A la mort 4e Henri lY, elle termina sa vie dans la retraite, et mourut en 1638, k l'âge de quatre-vingt-neuf ans.
Les poètes lui restèrent plus fidèles que les courtisans, et l'évéque de Séez, Bertaut, dédia un de ses plus jolis sonnets k Marie Touchet, la favorite oubliée, qu'on ne désignait plus sous le galant anagramme de je charme tout (1).
CIB.-F. L.
DE YERNEUIL (la marquise.]
L'un des traits principaux du caractère de Henri lY, fut son pén« chant irrésistible pour les femmes, et c'est une histoire curieuse, mais peu édifiante, que celle des amours d'un homme qu'on appelle encore aujourd'hui le Vert-galant.
Brave comme un lion, fm comme un Gascon, ce prince fut le plus
(i) La maisoQ de Marie Touchet, à Orléans, est occupée aujourd'hui par le Journal du Loiret.
TQME II. 22
faible des hommes envers la femme dont nous écrivons la vie; rien ne put le soustraire a l'influence qu'elle exerça sur sa volonté, ni les conseils du vertueux Sully, ni la jalousie de Marie de Médicis, ni les trahisons dont il eut maintes fois la preuve. « Elle a si bon bec, disait- (( il, que c'est toujours moi qui ai tort, et elle toujours raison. » Ce peu de mots renferme toute l'histoire de la marquise de Yemeuil.
Catherine-Henriette de Balzac d'Entragues naquit en 1379. Fille de la célèbre Marie Touchet, on peut dire que l'exemple et les leçons de sa mère la prédestinaient au rôle qu'elle a joué et aturintrignes qui remplirent toute sa vie.
Gabrielle d'Estrées venait de mourir ; le roi se montrait inconsolable, et rien ne pouvait l'arracher au souvenir d'une fenune qu'il avait adorée; les courtisans s'épuisaient en vains efforts pour ramener le sourire sur les lèvres d'un maître qui ne voulait pas même être consolé. Pour donner le change k sa douleur, il faisait de grandes chasses k Fontainebleau; et tous ceux qui, autour de lui, ne se soutenaient que par le talent dangereux de le servir dans ses plaisirs, ne savaient où chercher le remède au mal qui l'aflligeait.
L'intendant des menus-plaisirs, le comte du Lude, ayant entendu vanter l'esprit et la beauté d'Henriette d'Entragues, sut attirer le roi vers Malesherbes , où demeurait cette jeune fille, qui avait alors dixneuf ans.
S'il faut en croire le portrait que nous avons sous les yeux, du Lude ne pouvait mieux choisir : « La jeune d'Entragues avait toutes les « qualités' du corps et de l'esprit qui pouvaient séduire le roi : son, « esprit était vif, sa conversation, légère et amusante, ne permettait a pas qu'on s'ennuyât avec elle ; elle avait même de ces saillies qui <( sympathisaient avec le goût de Henri IV. Elle a, disait Sully, un c( bec affilé qui rend sa compagnie des plus agréables. »
Henri se laissa facilement persuader; c< il la vit, voulut la revoir et « l'aima. » Triste chose, hélas! que le cœur humain! Cet homme qui, la veille encore, rejetait obstinément toute consolation, cet amant désolé qui ne pouvait vivre qu'au miUeu des âpres solitudes d'une forêt, ne sut pas résister aux séductions de cette jeune fille, et l'on put dès lors prévoir que la charmante Gabrielle ne tarderait pas à être, sinon oubliée, du moins remplacée.
Par malheur Henriette d'Entragues était méchante, emportée, plus ambitieuse que tendre. Henri, du moins, était de bonne foi dans ses inconstances; il aimait souvent, mais toujours avec ardeur, et surtout avec sincérité. Henriette aimait le roi et non l'amant; elle, se livrait k d'odieux calculs, il s'abandonnait sans réserves ; elle le tjrahit souvent, il pardonna toujours.
Dès le début de leur liaison, nous la voyons, habile k feindre la passion, plus habile encore à l'exciter chez son amant, se plaindre de son peu de fortune, exposer les difficultés de sa position, poser adroitement le chiffre de 100,000 écus , puis entourer ce qu'il pouvait y avoir d'odieux dans ces insinuations de toutes les réticences que pouvait lui suggérer son intelligence féminine.
Incapable de rien refuser à une femme qui, déjk, s'était si complè* tement emparée de lui, Henri s'adressa k Sully pour avoir cette somme. En vain le digne ministre fit entendre les conseils de la sagesse; en vain il exposa l'état où la guerre avait réduit le trésor public , la nécessité de réaliser des économies ; en vain il représenta qu'il fallait faire un fonds extraordinaire de 4 millions pour le renouvellement de l'alliance des Suisses ; tout fut inutile. Alors, voulant frapper les yeux du roi pour arriver jusqu'k sa raison, il fit apporter les 100,000 écus, et les étala sur le plancher. Henri fut surpris en voyant la place qu'ocpaît le prix d'un caprice a VerUre^sairU^ris 1 s'écria-t-il, en formu- « lant énergiquement une sorte de regret. »
La somme une fois donnée, la résistance devint plus vive : <c Je « suis observée de si près , écrivait Henriette, qu'il m'est absolument « impossible de vous donner toutes les preuves de reconnaissance et « d'amour que je ne puis refuser au plus grand roi et au plus aimable « des hommes. »
Ce premier espoir accordé, Henriette voulut une promesse de mariage pSiT écrit, et c'est ici qu'elle s'éleva presque k la hauteur du génie, par les ruses qu'elle déploya et les combinaisons de coquetterie auxquelles elle eut recours. Elle fit habilement intervenir la volonté de ses parents : « Il ne faut rien espérer, disait-elle, si, pour mettre « leur honneur et leur conscience k l'abri. Votre Majesté ne consent « k leur faire cette promesse. Ce n'est pas que je ne leur aie remontré « l'inutilité de cette formalité, puisqu'il n'y a point d'official qui pût
« citer devant lui un homme qui a tant de courage et une si bonne « épée, etqui, pour les moyens, aurait toujours quarante mille hommes « bien armés et quarante canons tout prêts. Cependant, Sire, puisqu'ils « s'entêtent de cette vaine formalité , quel risque y a4-il k se prêter h c( leur manie, si vous m'aimez autant que je vous aime? Quant a moi, (c tout ce qui m'assurera mon amant me satisfera. x>
Henri désirait bien vivement céder , mais il voulut consulter son ami Sully. Ayant donc rencontré ce dernier dans une des galeries du palais, il le prit par la main, et, l'entrelaçant, selon son habitude, ses doigts dans ceux du duc, il lui remit la promesse en l'invitant k la lire; puis il lui demanda ce qu'il en pensait. Pour toute réponse, Sully déchira le papier en deux: a Sire, dit-il, voilk mon avis, « puisque vous le voulez savoir. — Morbleu ! que venez-vous de liûre? « je crois que vous êtes fou. — D est vrai , Sire, je suis un fou, et « voudrais l'être si fort que je le fusse tout seul en France. »
En lisant ce trait, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou du serviteur qui savait parler un tel langage, ou du maître qui savait Tentendre au milieu même de ses égarements.
Malgré toute sa fermeté, malgré ses représentations, Snlly ne put rien obtenir; il avait k lutter contre les charmes d'une femme artificieuse et contre la faiblesse d'un homme qui ne demandait qu'k se laisser vaincre; le combat ne fut pas de longue durée, et, une heure après , Henri lY était k cheval sur la route de Malesherbes , emportant une nouvelle promesse qu'il se garda bien , cette fois, de montrer a son inflexible conseiller. Ce dernier ne pardonna jamais k la jeune d'Entragues la folie qu'elle venait de faire commettre au roi ; et voici dans quels termes il s'exprime k ce sujet dans ses Mémoires : a Cette a pimbêche et rusée femelle sut si bien cajoler le roi , se tourner de « tant de côtés, et gagner de telle sorte les porte-poulets escajoleurs «( qui étaient tous les jours k ses oreilles, qu'H consentit k faire cette «( promesse , sans laquelle on lui faisait croire qu'il ne pourrait rien a obtenir de ce qu'il avait déjk payé si cher. »
La passion du roi, quoique satisfaite ne diminua pas, et bientôt il partit pour la conquête de la Savoie, suivi de sa maîtresse, k laquelle il donna les drapeaux enlevés sur le duc de Savoie k la prise de Charbonnières (septembre 1600).
NEUVIÈME SÉUIE. — FEMMES CÉLÈBRES. 5il
C'est à peu près à cette époque qu'eut lieu la rupture du mariage d'Henri IV avec Marguerite de Valois, et l'on travaillait activement alors à lui faire épouser Marie de Médicis. Malgré les intérêts qui s'attachaient k l'accomplissement de ce mariage , l'influence d'Henriette d'Entragues se faisait profondément sentir, et l'on peut supposer que, tout en paraissant désirer la conclusion de cette importante affaire, Henri cherchait k reculer le moment décisif. <x Je voudrais trouver a dans une femme, disait-il k Sully, beauté, pudicité, complaisance, a habileté, fécondité, éminence, grands biens. » Autant valait dire : je ne veux pas me marier. Malgré cela, Sully, habitué k ne ménager ' en rien les caprices de son maître, passa outre; aidé du connétable de Montmorency, de Villeroy et du chancelier de Sillery, il termina les négociations avec Jouannmi , commissaire du duc de Florence , signa les articles du traité, puis, un jour, entra chez le roi. Celui-ci lui demanda d'où il venait : «c Je viens de vous marier. Sire, d A ces mots, dit un historien , Henri , tout interdit , fut long-temps sans répliquer; « il rêvait, se grattait la tête et rongeait ses ongles. x> Enfin , comme un homme qui vient de prendre un grand parti, il frappe d'une , main dans l'autre : a Eh bien! soit, dit-il , il n'y a remède ; puisque, «( pour le bien de mon peuple et de l'État, vous dites qu'il faut être « marié, il le faut donc être. »
De grandes précautions étaient nécessaires vifr-k-vis de la famille d'Enti;[lgues, k cause de la promesse de mariage, et même vis-k-vis du roi, qui se fût trouvé heureux d'avoir un prétexte de rupture; mais le duc de Sully n'était pas honune k renoncer aisément k un projet qui lui semblait avantageux : il fit tant et si bien , que le mariage fut célébré par procureur sans que la favorite en fikt informée, et plus tôt que le roi lui-même ne l'avait pensé. W^ d'Entragues était alors gravement malade , mais les soins empressés qui lui furent prodigués par le roi lui-même lui rendirent la santé ; c'est alors qu'elle apprit ce qui s'était passé. Furieuse de voir s'écrouler l'édifice qu'elle avait si laborieusement élevé, elle se répandit en invectives, et la véhémence de ses reproches fut telle qu'un homme moins épris en eût été facilement rebuté.
. Pour la consoler, le roi la fit marquise de Vemeuil , et il lui fallut se contenter, pour le moment du moins, de ce dédommagement.
542 LES HOMMES ILLUSTRES DE l'ORLÉAMAIS.
C'était bien peu de chose, en comparaison de la couronne qu'elle arait rêvée, du trône sur lequel, déjà, elle se croyait assisej!
Marie de Médicis fit son entrée en France. Son premier soin fat d'essayer d'éloigner la marquise. Ne pouvant y parvenir, elle fit essuyer à son époux mille chagrins domestiques , sans en devenir pour cela plus heureuse. De son côté , la marquise de Yemeuil se jeta à corps perdu dans mille cabales ourdies contre le roi. Il nous faudrait un cadre que nous n'avons pas pour parler des intrigues de toute espèce qui divisaient la coiir, pour exposer les tourments sans nombre que subissait le bon roi. Nous dirions les démarches faites à Rome pour obtenir l'annulation du mariage de Marie de Médicis, les efforts tentés pour retirer des mains de la marquise la fameuse promesse dont elle ne voulait se dessaisir k aucun prix. I^es scènes violentes se succédaient ri bien, qu'un jour Henri sortit brusquement de chez la marquise, dans la crainte, dit-il, <c d'en venir à la souffleter. » Nous pouN rions raconter la tentative d'assassinat commise k l'instigation de Mme de Yemeuil, par le prince de Joinville, sur Bellegarde, accusé par elle d'avoir contribué k un mariage qui ruinait ses espérances; et, au milieu de tout cela, nous verrions le roi tiraillé, harcelé, ne sachant que devenir, et trouvant néanmoins encore le moyen d'être, de temps en temps, infidèle k sa maîtresse et k sa femme.
La reine avait amené de Florence une femme nommée Léonora Galigaï, qui fut depuis maréchale d'Ancre. Intrigante et astucieuse, cette femme entreprit de rappeler au milieu de ce chaos l'harmonie d'une réconciliation générale. C'était, du reste, kson profit qu'elle travaillait. Pauvre et obscure, elle voulait se faire un établissement k la cour et épouser le célèbre Concini, gentilhomme italien de la suite de sa maîtresse. Elle déploya toutes les ressources de son esprit insinuant ét^fécond ; elle manœuvra avec tant de supériorité, fit jouer tant de ressorts, que la reine consentit k recevoir la marquise de Verneuil et finit par <y Ja traiter mieux que pas une des princesses. »
Henri se servit de l'occasion pour donner k la marquise un appartement au Louvre. A quelque temps de Ik, le 27 septembre 1601, Marie de Médicis accouchait d'un prince qui fut depuis Xouis XIII, et un mois^plus'^tard, k la fin d'octobre, Henriette d'Entragues mettait au monde un enfant qui fut depuis évéque de Metz et duc de
Verneuil; si bien que tout Thiver se passa en fêtes et en réjouissances. L'histoire n'a pas dédaigné de nous donner le détail d'un ballet qui fit l'admiration de toute la cour, et dans lequel seize daraes, les plus belles qu'on eût trouvées, représentaient seize vertus. La marquise de Yemeuil était une de ces dames !
Malgré tout, la paix ne pouvait être de longue durée au milieu de passions si diverses, si ardentes, plutôt endormies qu'éteintes: la duchesse de Villars avait eu, à une époque antérieure, des prétentions, des droits, peut-être, sur le cœur du roi: plus tard, une liaison s'était formée entre elle et le prince de Joinville. Au cours de leurs épanchements amoureux, Joinville apprit k sa maîtresse que la belle marquise de Verneuil avait eu des bontés pour lui, et, comme preuve, il tira d'un meuble secret des lettres dans lesquelles la reine et le roi lui-même étaient fort peu ménagés. La duchesse ne voulut pas manquer une si belle occasion de perdre une femme qu'elle avait toujours regardée comme une rivale préférée; elle mit la reine dans son parti, obtint de Joinville ces lettres qui contenaient la preuve de l'infidélité de la marquise et les plaça sous les yeux du roi. Celui-ci, furieux d'avoir été trompé, f( envoya un de ses confidents avec ordre « de dire à la marquise toutes les injures dictées par la colère; « qu'elle était une perfide, la plus méchante de toutes les femmes, « protestant de ne la revoir jamais. »
Henriette d'Entragues reçut l'enyoyé avec une tranquillité apparente, protesta de son innocence, put enfin obtenir une entrev\ie avec le roi, et là, usant de l'empire absolu qu'elle avait sur son amant, elle lui persuada que les lettres étaient fausses et qu'elles avaient été fabriquées par un secrétaire du duc de Guise, habile à contrefaire toutes les écritures. Henri ne demandait qu'à être trompé : il fit les objections que le dépit conseille, mais il prit le paili que l'amour inspire; il pardonna, ou plutôt il demanda pardon. Tout retomba sur les délateurs; la marquise se fit donner une somme de 6,000 livres, Mme de Yiilars fut exilée, Joinville alla servir en Hongrie ; quant au secrétaire, il fut mis en prison.
Cependant Marie de Médicis, irritée de cet échec, avait perdu toute mesure. Italienne et jalouse, elle ne laissa plus un instant de repos à son époux, à tel point qu'Henri crut devoir essayer enfin de
se dégager des liens où le retenait son enchanteresse, et pour cela il employa un moyen qui lui avait déjà réussi en pareille circonstance : il passa de M^^« de Sourdis k W^^ de Bueil; il courtisa M^^ d'Entragues, sœur de la marquise; il renoua avec W^^ de Gmse; enfin il tourna, mais inutilement, ses Vegards vers la duchesse de Montpaisier et la duchesse de Nevers ; mais, comme il était facUe de le prévoir, il revint à M"»« de Vemeuil.
Au milieu de toutes ces intrigues galantes, au milieu des tracasseries, des alternatives de froideur et de passion dans lesqudles elle vivait avec le roi, qui, selon le mot de Sully, a ne faisait plus l'aa mour qu'en grondant, » iliJ^^ de Vemeuil ne perdait pas de vue la promesse de mariage, et bientôt, après des détours sans fin, après avoir circonvenu et gagné un certain nombre de seigneurs mécontents, elle revint k la charge; elle conçut le bizarre et ridicule projet de se faire déclarer femme légitime, et ses enfants héritiers du trône. On serait vraiment tenté de ne pas croire k tant d'impudence, mais il y avait encore « un vieux levain de ligue, » et tous les mémoires du temps attestent l'existence de cette conspiration, à laquelle le roi d'Espagne prêta les mains.
La marquise avait pour complices son père, le marquis d'Entragues, et son frère, le comte d'Auvergne, fils de Charles IX et de Marie Touchet. Philippe III devait fournir des hommes et de l'argent pour mettre sur le trône le prince Henri, fils de la marquise, légitimé par le roi. Les conjurés voulaient faire croire que le mariage de Marie de Médids ne pouvait être valable en présence de la promesse qui l'avait précédé. On dit même que le comte d'Auvergne avait formé le projet d'assassiner le roi et de s'emparer de la personne du dauphin; mais, ditMézerai, « peu de personnes le crurent. »
Le complot fut découvert et les conspirateurs arrêtés. Après un procès dont les détails, quoiqu'intéressants, ne peuvent trouver place ici, Tarrêt fut rendu le i^^ février 1605. Le comte et M. d'Entragues père furent condamnés k mort, et il y eut un plus amplement informé k l'égard de la marquise.
Henri IV commua la peine de mort prononcée contre le comte et M. d'Entragues en celle d'une prison perpétuelle. La marquise eut la permission de se retirer dans sa belle maison de Verneuil ; son père
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ent sa maison de Malesheri)es pour prison; quant au comte, il fut raifermé k la Bastille, où il resta douze ans.
Après cette séparation inolente, qu'on devait regarder comme la dernière, Henri chercha de nouvelles distractions dans de nouvelles amours, mais rien ne pouvait remplacer pour lui la marquise de Yerueuil. n renoua un instant avec elle, à l'insu de sa femme; mais ce rapprochement ne resta pas long-temps secret, et les querelles conjugales se renouvelèrent avec un éclat qui alla jusqu'au scandale.
Tant d'épreuves avaient néanmoins fini par refroidir l'amour du roi, et tout présageait une rupture définitive. La marquise tenta un suprême effort. Pour ranimer les delmiers feux d'une passion qu'elle voyait s'éteindre, eUe feignit d'écouter des propositions de mariage qui lui étaient faites par le prince de Joinville et le duc de Guise : elle ûi même publier les bans de son mariage avec l'un d'eux, mais tout fut inutile et ce moyen même amena un r^ltat contraire à celui qu'elle avait espéré ; soit que le roi en fût blessé, soit, ce qui est plus probable, qu'il eût besoin d'occuper son cœur autre part, leur liaison fut dès lors k jamais rompue. W^^ de Verneuil avait su captiver Henri lY paidant plusieurs années, c'était beaucoup; son règne était fini.
Un nouvel astre commençait k poindre k l'horizon : W^^ de Montmorency paraissait k la cour.
A partir de ce moment. M"»® de Verneuil vécut dans la retraite la plus obscure, et passa le reste de ses jours tantôt k Verneuil, tantôt k Paris, où elle mourut, le 9 février 1635, k l'âge de cinquante-quatre ans.
Auus DE lOGHBFOiVTAIlIB.
DE BEAUVILLIERS (Marie), abbesse de Montmartre (i).
Marie de Beauvilliers, fille du comte de Sahit-Aignan, fut une de ces belles recluses qui portèrent, tant bien que mal, le fardeau des vœux religieux, quoiqu'ayant assez de beauté et de fortune pour faire
(i) Louise de L^HApital, abbesse de Montivilliers, qui fut aussi une réformatrice ciea BcnodicUnes, était née au château du Hallicr, dans la forêt d'Orléans, en 1560.
figure dans le monde. Elle étail née en 1574, au château de la Ferté-Hubert) en Sologne, et fut élevée, dès l'enfance, au monastère de Beaumont-Ies-Tours, auprès de Tabbesse du Perré, sa tante, dont elle devint plus tard la coadjutrice. Étant allée dans sa famille, elle y fit la rencontre d'un gentilhomme qui, la voyant si belle, exprima le regret que tant de charmes fussent ensevelis dans un cloître et liii assura qu'elle était digne de l'amour d'un prince. La jeune nonne revint à Beaumont fort mélancolique, et fut ringulièrement tentée contre sa vocation ; mais, comme elle avait un grand nombre de frères et sœurs, elle dut, bon gré mal gré, entrer en religion, et fit profession dans l'ordre de Saint-Benoit k l'âge de seize ans.
Sa tante ta fit passer par les emplois les plus humbles et les plus laborieux du cloitre: elle Ait quelque temps sous-grenetière, travaillant avec les sœurs boulangères k pétrir le pain. Il parait qu'elle avait alors l'esprit de son état et qu'elle était si amoureuse de sa cellule qae le prince de Condé ayant demandé au parloir W^^ de Saint-Aignan, la jeune religieuse refusa de s'y rendre.
Mais, pour adoucir l'^reté des ciKces et dorer les grilles, l'ambition se glisse dans le cœur des vierges, et la jeune religieuse rêva le dais de velours et la crosse abbatiale. Grâce au crédit de son beaufrère, M. de Fresnes, M»« de Beauvilliers devint abbesse de la communauté de Montmartre.
Cette retraite était alors exposée aux dangers d'une guerre civile et religieuse. Paris était au pouvoir de la Ligue, et le Béarnais^ déjà maître de Saint-Denis, s'apprêtait k marcher sur la capitale. La jeune abbesse prit le parti de sortir du couvent pour éviter les désordres des gens de guenre. Elle fut présentée au roi par M. de Fresnes et par sa tante, M»'® de Sourdis, et suivit la cour a Senlis. Henri n'eut pas beaucoup de peine k persuader k M<»® de Beauvilliers qu'il y avait dans le monde quelque chose de plus agréable que la solitude du cloitre. il lui fit entrevoir l'espérance de la liberté et n'épargna rien pour lui rendre le séjour de Senlis agréable. Il s'occupa d'elle autant que le lui permettaient les soucis de la guerre et de la politique. Soit que l'abbesse de Montmartre eût résisté k la tentation, soit que Gabrielle d'Estrée fût venue se jeter en travers d'une intrigue k peine nouée, toujours est-il que, de remords ou de dépit, elle revint dans son
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monastàre, où elle fit oublier, par la pratique des plus austères vertus^ sa faute ou son inconséquence. Le roi lui donna, en partant, la seigneurie de Montmartre, des Percherons et du Fort-aux-^Dames, plus 2,000 écus pour réparer les bâtiments de Montmartre. Cette abbaye, depuis si riche, était alors criblée de dettes. Tout était saisi et engagé, jusqu'à la crosse de Tabbes^e, et dans tout le couvent on ne trouva pas même de quoi meubler décemment une chambre.
Ce dénûment temporel n'était rien encore auprès des désordres qui s'étaient introduits dans la maison. La religieuse qui a écrit l'éloge de n^ de Beauvilliers déclare que a de jeunes religieux, dont les « mœurs démentaient beaucoup l'habit, donnaient souvent des osna gnatiom aux sceurs, et que d'une galerie qui avait vue sur le « dehors, elles étaient averties de leur arrivée. » Marie entreprit de réformer les abus les plus scandaleux ; mais elle vit aussitôt toutes les religieuses se soulever contre elle, comme autant de furies, et lui reprocher anièrement ses propres faiblesses. Un jour qu'elle était malade, on lui fit prendre du poison dans un remède; mais, ajoute la sœur de Blémur, elle guérit miraculeusement, contre l'attente des religieuses «r qui venaient dans la diambre, l'une après rautre,.pour <c voir si eUe était morte. » Quelque temps après, elle fut encore empoisonnée dans de l'orge mondé qu'une sœur converse lui apporta. Enfin, on tenta de la poignarder, mais un de ceux qui étaient dans le complot dévoila cet affreux dessein. Sa Êonille fut obligée d'intervenir, de la faire sortir du dortoir commun et de la loger dans une chambre à double porte. Son cousin, le cardinal de Sourdis, informa l'évéque de Paris des désordres qui avaient lieu dans la maison de M<Hi,tmartre et aida l'abbesse à y introduire une réforme. Ce ne fut pas ssms peine. Dans le premier chapitre qu'elle tint, elle commença par changer la prieure, une des célerières et la maltresse des novices, a Alors toutes les anciennes se levèrent avec un grand bruit, et, attencr dant k peine que les prières fussent achevées, entourèrent le siège d de l'abbesse, l'accablèrent d'injures, lui mettant le poing contre le « visage et protestant qu'elles ne lui obéiraient pas. » Mais le P. Benoit et le P. Ange de Joyeuse y mirent ordre et gagnèrent si bien la jeunesse par la douceur, qu'il ne resta plus que huit anciennes qui refusèrent de se soumettre aux observances de la règle. L'abbesse
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passa outre, et, ayant découvert que l'homme d'affaires de la maison s'entendait avec ses ennemies, elle le congédia. Panni les opposantes à la réforme se trouvaient une tante et deux cousines germaines de M. de Sillery, ambassadeur k Rome: elles le chargèrent d'exposer au pape leurs griefs ; mais un Père^ Jésuite qui avait beaucoup d'accès auprès de Sa Sainteté plaida la cause de Madame de Montmartre, et le pape la félicita d'avoir pu réformer une maison aussi diffamée.
Se sentant appuyée, elle redoubla de zèle, et, k la fête de Noël de l'année du jubilé (1600), elle prit l'habit noir de Saint-Benoit. Ce changement dans le costume amena une révolution nouvelle; les anciennes jetèrent les hauts cris et se plaignirent au caridinal de Retz, menaçant, au besoin, d'en appeler au parlement comme d'abw. Le prélat envoya son grand-vicaire pour pacifier la communauté ; cette fois l'on donna raison k la règle ancienne, et l'habit blanc fut conservé. Mais, au lieu de surplis de toile fine et empesée, l'abbesse et les jeunes sœurs se Vêtirent d'une robe de grosse ser^^e blandie. <x Tout ce que les vieilles purent faire, ce fut de se parer, k l'inflrme- «( rie, avec de longs manteaux de blanche futaine, noués de rubans, « de faire souvent des remèdes, pour avoir moyen de se divertir, et de <x manger avec les médecins et les bourgeois, malgré la défense de «r l'abbesse, qui eut beaucoup de peine k déraciner tous ces abus. »
Hélas! elle n'était pas au bout de ses peines! Les Capucins lui avaient donné pour confesseur un jeune prêtre qui se rendit maître absolu de l'abbaye et qui tourmenta la conscience de la supérieure au point qu'elle tomba malade. Le cardinal^ de Gondi lui permit d'aller aux eaux de Bourbon-l'Ârchambault, pour rétablir sa santé, mais son directeur lui ordonna d'emmener avec elle une sœur converse qu'elle n'aimait pas et qui était chargée d'espionner sa conduite. En même temps il profita de l'absence de l'abbesse pour la brouiller avec les sœurs de Montmartre et lui préparer de nouveaux chagrins.
Elle fit un vœu k la sainte Vierge, pour éU'e délivrée de son persécuteur, et la Mère de miséricorde lui envoya, comme directeur, le P. Cotton, qui, aidé de plusieurs jésuites, réussit k rétablir la paix et la concorde parmi les religieuses :, <c de sorte que la colline des cr Martyrs, d'où la piété était naguère exilée et qui était privée de la c( rosée du ciel comme les montagnes de Gelboé, devint une mon-
ce tagne sacrée et fertile eo bénédictions, un nouveau Liban qui ne « porta que des cèdres, c'est-à-dire des personnes exemptes de la <r corruption. i> L'on vit dès lors un grand nombre de novices appartenant k d'illustres familles faire profession k Montmartre, attirées par la bonne réputation de cette communauté.
Madame de Beauvilliers ne résidait ni plus ni moins que les prélats et les hauts dignitaires de l'église: tantôt nous la voyons quêter à la cour pour réparer la chapelle de son abbaye; tantôt elle se rend au monastère de Beaumont, auprès de si tante, dont elle était la coadjutrice. Au retour d'un de ses voyages, elle vint k Fleury-sur-Loire, où elle fut reçue avec toute la civilité possible et d'où elle rapporta un fragment des reliques de saint Benoit.
 la suite d'une longue et douloureuse maladie, ii^ de Beauvilliers mourut le 21 avril 1657, âgée de quatre-vingt-trois ans.
Elle employa les dernières années de sa vie k accroître la prospérité de sa maison, fit relever l'église des Martyrs et fonda le prieuré de la Ville-l'Évesque, aujourd'hui enclavé dans le quartier de la Madeleine.