M»<» CORNUEL
Enjouée, légère et galante, 1A^^ Gomuel est du petit nombre des femmes qui , sans avoir brillé au premier rang et sans écrire , sont parvenues k une certaine célébrité.
Anne Bigot, d'une famille originaire d'Orléans, naquit vers la fin du règne d'Henri IV ; elle était fille unique d'un M. Bigot, qu'on appâtait Bigot de Guise parce qu'il avait été intendant du duc. C'était une jolie personne fort éveillée, très-spirituelle, adorée de son père, qui était riche et obéissait k ses moindres fantaisies. Il fallut se marier : elle épousa le trésorier Comuel, qui en devint amoureui k l'enterrement de sa première femme, et se hâta de demander sa main pour abréger les ennuis du veuvage. Il fut la première victime des goûts de sa femme pour la plaisanterie. « Un soir, dit Tallemant des « Réalix, qu'elle avait fait semblant d'aller dehors, k une assemblée «t du voi»nage, elle s'habille comme on représente les âmes qui re-
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«r viennent, et, sur le minuit, allant tirer les rideaux du pauvre mari, a lui fit des reproches de son ingi*atitude , conmie si elle était sa <c première femme, et puis après se mit k rire comme une folle. »
Le trésorier était ce qu'on peut appeler un bon homme; marié à une femme jeune, jolie, aimable et coquette, il dut subir, sans se plaindre, les conséquences de cette union : aussi a*t-on médit des liaisons de M"^^ Gornuel avec Genlis, et surtout avec le marquis de Sourdis, gouverneur d'Orléans. Si quelque chose eût pu consoler le financier de ses mésaventures conjugales, c'était de voir que sa fenune n'en épargnait pas plus ses adorateurs ; car, dans une lettre k la comtesse de Maure, elle a fait le portrait du marquis en femme qui connaissait tous les ridicules de son amant et savait s'en moquer.
Outre le mari dont on parlait peu , et qui ne connut gnère que l'art de se ruiner, l'intérieur de la maison se composait de W^ Legendre, belle^fllle de Gornuel, et de Marguerite ou Margot Conmel, fille du premier lit. Belles et passablement malignes, ces trois personnes régnaient sur la cour et la viHe; elles donnaient le ton, et chacun s'efforçait d'éviter leurs railleries ou d'obtenir leur approbation : c'est ce qui feit dire k un poète , dans une assez jolie épitre adressée k W^^ de Vandy, k l'occasion de certains galants dont cette fille d'honneur de la reine-mère paraissait importunée :
Ordonnez-leur d'aller chez Gornuel , Chez Gornuel , la dame accorte et fine , Où gen^ flicheux passent par l'étamine Tant et si bien qu'après que criblés sont Se trouve en eux cervelle s'ils en ont.
Si pas n'en ont, on leur £aiit bien comprendre Que &ts céans onc ne se doivent rendre.
Et six yeux fins par s'entre garder Semblent leur dire : Allez vous poignardar.
Le talent de converser, devenu de jour en jour j)lus rare, fat le genre de succès qui donna k M>n® Gornuel sa renommée; on citait ses répairties comme des espèces d'oracles : les recueils du temps fourmillent de traits satiriques qui jaillissaient de sa bouche, et qui réunissaient presque toujours k une grande justesse le piquant de Texpression. Beaucoup de ces bons mots n'auraient point cependant pour nous la valeur qu'ils durent avoir; l'esprit peut être le même k toutes
les époques , mais il subit les modifications des mœurs et du langage; c'est pourquoi quelques-unes des réparties de M™^' Comuel, citées par Tallemant^ son confrère en malices, et tant admirées par M»^e de Sévigné, ne sont pas aussi plaisantes qu'on pourrait le désirer.
Tandis que sa femme tenait bureau, d'esprit, et régnait, de par l'épigramme et les armes les plus puissantes de la raillerie, sur la cour et la ville, M. Comuel se consolait en faisant bâtir maisons sur maisons : chaque infidélité de sa femme lui faisait entreprendre la construction d'un nouvel édifice, et, avec ce système, il en arriva k être presque ruiné, tout en étant fort riche propriétaire. Sans argent désormais pour nourrir sa manie, le financier se laissa mourir vers 1650, persuadé, sans doute, que le vrai bonheur ne consistait pas k épouser une femme d'esprit. Son oraison funèbre fut une phrase satirique de Mme Pilou, cette autre mauvaise langue de l'époque, qui, venant consoler la veuve , lui disait : « Ma mie, ne vom affligez point, vatre « mari est mort bien gentiment, et bien gentiment oh Va enterré. »
La succession était fort embrouillée et donna lieu k des procès; M"^ Comuel disposait d'une iaculté féminine bien plus puissante que le bon droit : elle savait parler, et on craignait ce qu'elle pouvait dire. Elle va solliciter M. de Sainte-Foix, maître des requêtes; le valet lui répond qu'il est allé entendre la messe : Hélas l mon ami, dit-elle, il n'entend que cela. Ses adversaires étaient finanders, elle est obligée d'aller chez M. de Pussort, conseiller d'État, et d'attendre dans son antichambre, parce que des financiers étaient avec lui dans son cabinet; quelques laquais sont dans le même lieu, jouant assez incivilement auprès d'elle. Le secrétaire de M. de Pussort, passant par-lk, veut les renvoyer; mais M™« Comuel l'en empêche en disant ; Laissez-les faire, je ne les craittëpas tant qu'ils sont en livrée; mais bien quand ik sont en marUeaux noirs comme ceux qui sont làdedans. Enfin la solliciteuse va chez Colbert et attend de nouveau dans l'antichambre ; elle en sort en disant partout qu'elle avait cru être en enfer, parce qu'il y faisait fort chaud, et que tout le monde y était mécontent.
W^^ Cornuel en conçut une haine profonde pour les juges, et ce iïit tant pis pour eux, tant qu'elle vécut, parce qu'elle ne laissait échapper aucune occasion de lancer contre eux quelques-unes de ses mé*-
chsmcetés qui, selon son expression, se propageaierU plus tnie que le bruit d'une bonne action. Quand on vint lui annoncer qu'on brûlait les procès des empoisonneurs avec les empoisonneurs eux-mêmes : Vraiment, s'écria-t-elle, c'e$t bien fait, mais il faudrait encore brûler les témoins et les juges. Les rubans étaient fort k la mode; on lui dit que M™<^ de la Reynie, femme du lieutenant-général de police, en avait une échelle : Hélas l dit-elle ^ j'ai bien peur qu'il n'y ait une potence dessous.
De ce qu'elle n'aime pas les gens de robe, il ne faut pas croire qu'eux seuls soient l'objet de ses railleries; elle n'épargne personne ; tout y passe, depuis le roi et les ministres jusqu'aux seigneurs les plus roturiers. Elle a sans cesse sous la main, ou plutôt sons la langue, pour s'entretenir, quelques victimes comme W^ de Rieux on cette pauvre comtesse de Fiesque, qui se conserve dans l'extravagance comme les cerises dans Veau-4e-^. Trônant dans sa réputation comme la reine dé la vogue, elle fait la revue satirique de toutes les Êdblesses, de tous les ridicules. Elle apprend que le duc de Noailles, par sa généalogie, descend d'un nommé Gimel, et assure que cela ne l'étonné pas, et que la physionomie du duc ferait croire qu'il descend des lamentations de Jérémie. Elle reçoit la visite de Vl^ de Sienne, qui est déjà sur le retcmr; elle remarque que la vieille coquette soutient les débris de ses charmes par beaucoup de pierreries, et prétend que (fest du lard dans une souricière. Les railleries se succèdent conune les visiteurs. Un homme fort béte et de mauvaise odeur vient la voir, elle s'écrie, quand il est sorti : «r /{ faut que cet homme soit mort, car il ne dit mot et sent fort mauvais. » Bon mot pour bon mot, nous lui préférons celui de Benserade, lorsqu'on parlant d'un chanteur de talent, mais qui avait la mémo infirmité, il disait que les paroles étaient belles, mais que Vùir n*en ^oalait rien.
La biographie de M>n« Gomuel constituerait un véritable recueil d'ànas, si nous voulions citer toutes les réparties qu'on lui attribue, et que M^ de Sévigné, sur la prière de M. de Pomponne, prenait l'engagement d'écrire k mesure qu'on les lui rapporterait. La Feuillade disait d'elle que, si elle voulait, elle tournerait en ridicule la bataille de Rocroy , la plus belle chose qui se soit faite depuis les Romains. M>n« Gomuel avait justifié cette crainte, en disant des victoires de
M. de Luxembourg qn^elles étaient comme les bUs de ^675, qu'elles ne rendaient pas^.
On ue peut se dispeqser de dire que ce flit cette femme sihgu*^ lière qui donna la première le nom d'importants aux jeunes étourdis ^a la fronde, parce qu'ils disaient toujours qu'ils s'en allaient pour des affaires d'importance.
Les Jansénistes ayaient été surnommés les importants spirvtuelsi Le roi des halles^ surtout, Vamiral du Port-au-Foin, égayait la société de M°^« Gomuel; on approuvait malicieusement son refus de combattre, parce qu'étant le père du peuple, il laisserait trop d'orphelins s'il t^enaiï à être tué. H faut aussi restituer k la célèbre médisante le mot attribué k VL^^ de Maintenon , sur les huit maré<dianx qui faisaient la monnaie de Turenne.
Si l'esprit empêche de vivre long-temps, M«« Gomuel dut se félidter de contredire ce proverbe vulgaire ; la mort de Ik^^ de Villesavin^ sa voisine, âgée de quatfe-vingt-^ouze ans, fut un premier ayefUs*sement : Hélas 1 dit-elle, maintenant me voilà découverte ! En effet, elle ne lui survécut que de quelques mois et mourut dans les pruniers jours de février 1694, âgée elle-même de plus de quatre-" vingts ans. On fit pour elle cette épitaphe qu'on lit dans un recueil imprimé la même année :
Cy-gtt qui de femme n*eut rien En faisait l'assaisonnemeni ,
Que d'avoir donné la lumière Et, malgré la froide vieillesse >
 quelques enftmtSy gens de bien Son esprit léger et charmant
Et peu ressemblanu à leur mère, Eut de la brillante jeunesse
Gélimène, qui de ses jours , Tout Téclat et tout Tenjoûment.
Gomme le sage et sans faiblesse, On vit chez elle incessamment
Adieva le tranquille cours. Des plus honnêtes gens Télite ;
Quel tour, quelle délicatesse Enfin, pour £adre en peu-de mots
Eclataient dans tous ses discours 1 Comprendre quel fût son mérite,
Ce sel tant vanté de la Grèce Elle eut Testime de Lenclos.
Madame GUYON.
Jeanne Bouvier de la Motte naquit à Montargis en 1648. Son pèré^ Claude Bouvier, seigneur de la Motte-Vergennes, était maître des ré* quêtes. Jeanne fut placée successivement, pour son éducation, dans