‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 105 sur 145 · TOM K II · texte numérisé non relu

TOM K II

Marie Barbe donna à son époux cinq enfants, h de courts intervalles, et mourut peu d’années après son mariage. Du Pont en ressentit une vive affliction. Cependant, nous dit encore Dernier, il supporta cet accident en honnête homme, tâchant de tromper son chagrin par l’étude et par l’exercice de sa profession d’avocat. Ce fut alors qu’il rédigea et commenta la Coutume de Blois, ouvrage qui a eu, pendant plusieurs siècles, force de loi, et dont l’autorité, en matière d’usages, n’est pas encore entièrement détruite.

La coutume, dans chaque province, était la législation féodale, implantée par la conquête et consacrée par l’usage , loi purement traditionnelle, diversement interprétée par les juges et dépendant de la mémoire incertaine ou des attestations vénales des praticiens ; tandis que le droit romain , absolu dans le fond et immuable dans la forme, offrait le modèle parfait d’une législation unique, d’une application facile et favorable au développement du pouvoir royal. C’est pourquoi Charles VH entreprit de faire rédiger toutes les coutumes provinciales , afin de les assimiler au droit écrit. Ce plan de réformation générale fut poursuivi par Louis XI, qui, au dire de Philippe de Comines, désirait que toutes les coutumes fussent mises en français dans un beau livre. Ce projet ne se réalisa que sous les règnes suivants , et , pendant le XVIe siècle , chaque province rédigea sa coutume particulière.

Louis XII, qui était né à Blois et qui témoignait à sa ville natale une affection toute spéciale, institua, par ordonnance royale, une commission de quatre membres, à l’effet de préparer un projet de rédaction des coutumes du bailliage de Blois. Denis du Pont fut désigné au choix du roi , par le suffrage unanime de ses concitoyens, pour remplir cette mission délicate. Sou expérience des usages de la province le fit choisir, par ses collègues, comme rapporteur de la commission , et il prépara une rédaction provisoire qui dut être confirmée par les trois Etats de la province , pour être enfin publiée et homologuée au nom du roi. Ce fut le 15 avril 1525 qu’eut lieu, dans le réfectoire du couvent des Jacobins de Blois, et en présence des commissaires du roi , l’assemblée générale des Etats de la province. Il s’y trouva neuf avocats et onze procureurs , rien que pour le bail-

liage de Blois, ce qui témoigne du nombre et de l’importance des affaires qui se traitaient au siège présidial de cette ville. Après la lecture et la discussion des 275 articles de ladite coutume, la promulgation en fut solennellement faite par les deux commissaires royaux , le 28 avril 4525. Blois eut dès lors sa législation écrite; elle prit rang parmi les deux ou trois cents coutumes qui eurent force de loi en France jusqu’en 1789.

Il ne faut pas s’attendre à trouver dans ces coutumes un système complet de législation ; le droit féodal seul y est traité d’une manière complète. Dans la Coutume de Blois, il occupe 155 articles , et les 240 autres règlent ce qui concerne les successions, les donations et testaments, les mariages, les douaires , les retraits lignagers, les emphytéoses, les matières possessoires, les servitudes réelles , les privilèges et les voies d’exécution.

L’art. 109 de la Coutume de Blois, qui a pour titre : Des Cens , consacrait une redevance féodale , en argent ou en grains , dus annuellement par les héritages roturiers au seigneur dont ils relevaient. D donna lieu à une discussion animée , et plus tard à un interminable procès. Denis du Pont, dévoué aux intérêts de ses concitoyens, n’hésita pas à protester contre le cens à cher prix, qu’il appelait énergiquement juskstrangulativum. Pendant douze ans, il lutta contre les intrigues de ses adversaires et la décision des commissaires royaux qui , par provision, avaient maintenu le droit coutumier. 11 obtint enfin gain de cause, et un arrêt du mois de juin 1555 statua que le cens à cher prix ne pourrait être perçu que lorsqu’il serait fondé en titre , et nullement en vertu de la coutume. Succès éclatant, acheté au prix de bien des humiliations par l’avocat de Blois, qui, du reste, en fut dédommagé par les témoignages de reconnaissance de ses compatriotes.

Ce n’était pas assez pour du Pont d’avoir rédigé la Coutume de Blois, il entreprit d’en faire un commentaire méthodique et raisonné. Mais, accablé de travaux et d’années , il manda d’Italie, pour l’aider dans ce travail, son fils, Pierre du Pont, qui suivait depuis trois ans les leçons du célèbre jurisconsulte Alciat. Denis du Pont mourut avant que l’ouvrage fût achevé, mais, peu de temps après sa mort, L’Angellier publia la première partie du Commentaire de la Coutume

de Blois (1556) (1). Pierre du Pont mourut, à son tour, avant que la seconde partie de l’ouvrage fût publiée. Le manuscrit qui la contenait fut long-temps comme perdu, et ne ’se retrouva que 120 ans après dans la bibliothèque de M. le chancelier Séguier. Il fut publié en 1677, par l’éditeur Billaine.

Le commentaire de Denis du Pont se distingue par une érudition immense et une dialectique vigoureuse. Sous le titre de Prœludia, il fait précéder chaque chapitre de généralités qui doivent en faciliter l’intelligence, méthode excellente, suivie plus tard par Pothier dans son bel ouvrage sur la Coutume d’Orléans. Il était cité couramment sous l’ancienne jurisprudence, et des auteurs modernes même n’ont pas dédaigné son autorité. Merlin, dans son Répertoire , M. Toullier, dans son Droit civil, invoquent Pontanus , notamment en ce qui concerne la communauté entre époux. On sent , dit M. le président Troplong , que du Pont appartient k l’illustre famille de nos anciens jurisconsultes ; car , comme eux , il se recommande par cette verve originale et cette verdeur de pensée et d’expression qui est leur caractère distinctif.

M. Granier de Cassagnac, rédacteur du Constitutionnel, avait promis un travail complet sur la vie et les travaux du savant jurisconsulte blésois. Cette promesse a été tenue par M. Leroux, avocat, qui a lu, 'dans la séance du 50 janvier 1855, a la Société des Sciences et des Lettres de la ville de Blois , une notice biographique insérée dans le tome second des Mémoires de cette savante compagnie.

TBIPPAULT (Thomas , Léon et Emmanuel).

Parmi les familles de robe qui , k Orléans , ville bourgeoise par excellence, disputaient le pas k la noblesse d’épée , au rang des Colas,

(1) Joseph Dutemps, ami et compatriote de Denis du Pont, composa le qiialr.iin suivant pour être inscrit en tête de ses Commentaires :

Qualiter Assyrius Phœnix , ubi concidit igné

Thurici'emo , ex reliquis mox nova prodit avis ;

Sic sua , falali Ponlanum morte peremptum ,

Vilœ restituant hœc munumenla novœ.

des Aleaume, des Robert, etc., brillait, au XVIe siècle, une famille d'honorables jurisconsultes qui fournit au barreau et à l’Université des sujets distingués. Nicolas Trippault, avocat au bailliage d’Orléans, travailla, vers Pan 1509 , à la rédaction de la Coutume : il eut deux tils qui se firent plus remarquer comme savants que comme jurisconsultes. L’aîné , Thomas , était avocat de la ville d’Orléans et ami de Théodore de Rèze , qui composa en son honneur cette louangeuse épi gramme :

, AD TRIPUTIUM AURELIA». JURISCONS. v '

Doclum ilium el lepidum luum libellum Quo mysteria j uris eæplicdsli,

Ferlur Mercurius lulissc nuper Ima ad Tarlara, prolinusque doctis lllis manibus ul Papiniano Paulo j Scevolœ , et Ulpiniano , el illi Juris quern merilo vocem lucemam Legendum exhibuüse : dcindè lecto Sic cœpisse loqui luo libella;

Ecquid ceditis ? al Papinianu*

Cuncli cedimus , inquil, haud gravale.

Avocat , puis conseiller au bailliage et siège présidial d’Orléans , Léon Trippault, frère du précédent, fut aussi lié d’amitié avec plusieurs savants de son temps. Lacroix du Maine en parle avec éloge dans sa Bibliothèque; Du Verdier et d’autres biographes font de lui une honorable mention dans leurs ouvrages. Belleforest ayant chargé Rancuret, habile graveur, de lever le plan de la ville et des environs d’Orléans, Léon Trippault voulut partager avec ce Mécène Orléanais l’honneur d’être utile h sa patrie. Il logea chez lui le dessinateur, le défraya de ses dépenses et lui fit, h son départ, un présent digne de sa générosité. Parmi les panégyriques d’Orléans, recueillis par Lemaire, on trouve un traité, de L. Trippault, sur les antiquités de cette ville. On lui doit aussi plusieurs ouvrages sur Jeanne d’Arc et sur le siège d’Orléans. Enfin, il risqua, en J577, un vocabulaire intitulé : Celt- Hellénisme , ou Etymologie des mots français tirés du grec , dans lequel il s’efforce de prouver que le fond de notre langue dérive du grec. Cette opinion a été combattue par le P. Oudin , jésuite : « Léon Trippault, seigneur de Bardis,i\ it-il ironiquement, « ne sçavait pas bien la langue des Bardes. 11 ne distingue point le

« celtique du français moderne. A l’entendre , on croirait que les « Celtes avaient dans leur langue tous les mots que l’on voit dans « son livre. C’est encore une erreur que d’aller chercher dans le grec a l’origine de plusieurs termes qui ne viennent que du latin. 11 est « vrai que les Latins les ont tirés du grec. Quelque imparfait que « soit cependant l’ouvrage de Trippault, on ne peut s’empêcher de « le regarder comme le fruit d’une érudition assez variée. »

Comme on le voit , l’avocat au Présidial ne fut jurisconsulte qu’à ses moments perdus. Il annota la Coutume d'Orléans (1570), et l’ Ordonnance de Villers-Coterets (1572); mais, possédé du démon poétique, il trouva moyen de glisser partout de ses vers, tant latins que français. Il en inséra jusque dans le Recueil des Ordonnances sur le faict des eaux et forêts, publié par un de ses amis; mais , comme le fait observer D. Gérou , il fut en cela surpassé par son fils , sinon par la bonté des productions, au moins par leur multitude. Emmanuel Trippault, troisième du nom, est aussi qualifié de jurisconsulte, bien qu’il ait écrit à peu près sur tout, sauf sur la jurisprudence. Mais il était lieutenant particulier au bailliage de Neuville, ce qui suppose autant de connaissances en droit qu’en ont les avocats d’aujourd’hui.

Il employa ses loisirs à retourner dans tous les sens les noms des personnages les plus distingués de son temps, et à faire entrer , bon gré, mal gré , dans de mauvais vers , ces laborieuses niaiseries. Ses divers recueils d’anagrammes donnent une pauvre idée de sa personne et de son talent. En effet , cette manie de renverser et de décomposer un nom raisonnable pour y substituer des phrases ridicules et vides de sens, dénote un petit esprit, et, comme l’a si bien dit Adrien de Valois :

Anagrammatisla sitqui poêla non sperat.

Colletet lui-même, qui certes n’était pas un aigle, a cependant galoppé une fois dans sa vie, lorsqu’il s’est agi de tourner eu ridicule la futilité de ce vain exercice.

Sur le Parnasse nous tenons Que tous ces renverseurs de noms Uni la cervelle renversée.

Emmanuel Trippault, parvenu à un âge où l'on commence à revenir

de la frivolité , consacra sa plume h des sujets plus graves et composa

des quatrains sur les dix Commandements de la loy et les sept œuvres de miséricorde spirituelle et temporelle > mais cette amende honorable n’a pu le faire absoudre du péché d’anagramme. Il s’est aussi attaqué à l’agriculture dans un poème d’environ trois cents méchants vers où il fait de la campagne et de ses agréments un éloge qui ferait presque désirer de rester toujours à la ville. Il n’est pas jusqu’au roi des lluns qu’il a maltraité dans un Discours du siéye d'Attila, dit le Fléau de Dieu. Comment , d’après cela , aurait-il pu traduire élégamment les gracieux distiques d’Ovide? Il ne craignit pas, cependant, de défigurer l 'Ibis dans une traduction dont l’abbé Goujet dit tout le mal possible. Nous n’en dirons rien, de peur qu’on ne nous reproche, avec raison, d’avoir placé cet écrivain médiocre dans une biographie des hommes illustres. A quoi nous pourrions cependant répondre avec D. Gérou : « Ce serait manquer au public, en parlant de cet écrivain « et de ses semblables, que de ne pas faire connaître l’indilîérence « qui leur est due. En leur donnant une place dans nos Mémoires , « ce n’est qu’une apothéose passagère que nous leur décernons,

« mais dont l’eflet ne sera pas de longue durée. Ce sont de vieux

« monuments qui retracent h nos yeux le mauvais goût de nos an- « cêtres et dont la vue seule suffit pour nous en éloigner. »

ROBERT (Jean) et ROBERT (Anne).

Jean Robert fut célèbre par ses vastes connaissances comme jurisconsulte et par la violence de ses querelles avec Cujas. Il naquit h Orléans, dans le XVI0 siècle, de Jacques Robert, qui, par attachement pour sa patrie, préféra sa chaire de professeur en droit au titre de sénateur de Milan, que lui avait offert François Ier.

D’heureuses dispositions, secondées par un travail soutenu et par les soins éclairés de son père, mirent Jean Robert en état d’occuper aussi une chaire de jurisprudence dans l’Université de sa ville natale; il professa fort jeune et avec un grand éclat. Il était recteur et doyen de l’Université en 1575, et c’est lui qui, en cette qualité, harangua le duc d’Anjou, depuis Henri III, lorsque ce prince passa par Orléans pour se rendre en Pologne.

Jean Robert entra aussi dans la magistrature et remplit avec distinction l’oftice de conseiller au présidial, qu’il obtint en 1570.

11 nous apprend lui-même qu’il s’était d’abord laissé entraîner aux nouvelles opinions religieuses qui faisaient alors de rapides progrès dans l’Orléanais, mais qu’il déplora son aveuglement et revint de ses erreurs. Ce changement de religion lui attira même des calomnies et des menaces de la part d’un ministre protestant, Robert Maçon, surnommé La Fontaine; il y répondit par une courte apologie publiée vers 1509, et put reprendre ensuite ses travaux de jurisprudence, un instant interrompus.

Ce savant jurisconsulte mourut de la gravelle, àNevers, en 1590.

Plusieurs lettres et pièces de vers, adressées par Estienne Pasquier a Jean Robert, constatent la liaison qui existait entre ces deux savants et l’estime que Pasquier faisait de son ami, qu’il appelle Y honneur de V Université d’Orléans.

Raoul Boutcraye, dans son poème intitulé Aurélia, fait une mention très-honorable de son compatriote Robert, la lumière éclatante du droit : Juris radiosa lucerna Robert us.

Après quatre livres de Maximes ou Sentences de droit, publiés en 1557 et dédiés au cardinal Charles de Lorraine, Robert avait donné, en 1568, un second ouvrage (1) dans lequel il combattait ces commentateurs qui, sous prétexte d’interprétation ou d’erreurs dans le texte des lois romaines, se donnaient toute licence dans la correction de ces textes, ajoutant ou retranchant au gré de leurs caprices. Il s’efforçait d’arrêter les suites dangereuses que pouvait produire un pareil abus et établissait à ce sujet les règles les plus sages. Mais Jean Robert avait eu te malheur de reprendre' plusieurs corrections introduites par Cujas; il le taxait de témérité et prétendait qu’il voulait toujours réformer les textes suivant ces opinions. Cujas, piqué de ces reproches, y répondit fort vivement dans ses Observations et chercha à couvrir son adversaire de ridicule. Il fit l’anagramme du nom latinisé de Jean Robert, et y ayant trouvé : Sero in orbe natus, il s’en applaudit comme d’une heureuse découverte. Jean Robert ajouta une

(I) Rcccptarum lectwnum libri duo, dédié à Jérome Thenncr, thanevücr «le Danemarek el de Norwègo, qui avait étudié on KUniversilé d’Orléans.

SEPTIÈME SÉRIE. ~r- MAGISTRATS ET JURISCONSULTES. 73

lettre au premier mot, en retrancha une autre, et l’épigramme devint un éloge : Héros in orbe natus.

Mais ils ne s’en tinrent pas à ces puérilités. Cujas affecte de traiter Robert avec un souverain mépris, et celui-ci lança contre Cujas ses trois livres d’ Animadversions ou Observations , dans lesquels il ne montre pas moins d’aigreur que son adversaire. Irrité de cette nouvelle réplique et de cette résistance inattendue à un homme tel que lui, Cujas fait paraître à Bourges, où il professait alors, une Réponse aux Animadversions de J. Robert , et il emprunte, pour être plus a l’aise sans doute, le nom de son valet (I). Ce livre, en effet, est un recueil de grossières injures, bien que l’auteur, dans sa préface, se vante de sa modération. Dans le corps de l’ouvrage, Robert est, à chaque instant, apostrophé avec la plus grande violence: « Tu es, « de tous les professeurs qu’ait jamais eus Orléans le plus indigne « et le plus inepte... Tu crois connaître le latin et tu n’y comprends « rien... Tu ignores ce que savent les moindres enfants, ce que n’i- « gnore pas ta servante elle-même, &c., &... Va! tu n’es qu’un im- « pertinent, un calomniateur, un imbécille, un stupide, un navet, « une citrouille! &c... »

La réponse de Robert ne se fit pas attendre (2) ; mais il ne se contente pas d’opposer une note à une note, un argument à une injure : poussé à bout par les violences de Cujas, il prodigue à son tour les invectives et les outrages. Ce qui pouvait être une discussion d’érudits était devenu une dispute de crocheteurs. Il est vrai que ce touchant échange d’aménités se faisait en langue savante.

Que serait devenu le débat? quel aurait été le vainqueur? Il est probable que malgré ses grandes connaissances, Jean Robert se serait vu écrasé par la haute réputation de son rival. Mais la mort vint prendre les deux champions la même année, et le combat cessa faute de combattants.

Deux ans après, une singulière fantaisie d’imprimeur publiait, ensemble, quelques opuscules de Jean Robert et quelques traités de Cujas, sans craindre de rapprocher ainsi dans le même linceul de parchemin l’Étéocle et le Polynice de la jurisprudence.

(!) .Y otnta Antonii Mcrcaloris ntl libros anfmadversionum , J. Kobcrti , 1581.

(2) yntaruin tibri 1res ad Jac. Anl. Cujaeii Mar a loris iwlarum tibros 1res, 1583.

L’émotion que la querelle avait excitée en ce temps dans le monde savant s’était donc évanouie avec eux : et nous-même nous n’en avons ressuscité le souvenir que pour donner une idée des mœurs littéraires de celte époque.

Jean Robert avait épousé Anne Cabu, fille de Philippe Cabu, conseiller au présidial dès 1554. Il en eut plusieurs enfants, dont le plus connu est Anne Robert, qui naquit à Orléans, le 6 avril 1559, étudia la jurisprudence sous les yeux et la direction de son père, et embrassa fort jeune la profession d’avocat. Il acquit bientôt dans l’exercice de cette profession l’estime universelle et une réputation méritée.

En 1600, le duc de Savoie étant à Paris, Henri IV, après lui avoir fait visiter ce que cette ville offrait de plus remarquable, voulut lui faire voir une séance du parlement avec tout l’éclat de la plaidoirie. Pour cela, on fit choix (Tune cause , dit Mézerai, tout-à-fait extraordinaire, dont le sujet exerça amplement Véloquence des avocats des parties et de celui du roxj, qui était Louis Servin. Anne Robert et Antoine Arnaud, de la famille qui illustra Port-Royal, étaient chargés de porter la parole pour les parties. Toutes les richesses de l’éloquence furent déployées dans cette lutte brillante. « Animés par la présence des princes et d’un nombreux auditoire, les orateurs firent des efforts incroyables pour se surpasser l’un et l’autre. Les discours furent généralement applaudis et cette journée fut pour eux un véritable triomphe. Sur les conclusions de l’avocat du roy, Servin, Anne Robert obtint une partie de ses conclusions. »

La ville d’Orléans avait choisi Robert pour son avocat et il défendit toujours avec zèle les intérêts de ses compatriotes.

Tous les bibliographes célèbrent le mérite d’Anne Robert. Pasquier loue en deux mots le père et le fils h la fois (1) : « O docti patris crudité fdi l » Mignard le qualifie de très-docte et très-excellent avocat...

Il mourut vers 1618, laissant un fils nommé Louis, qui fut le digne héritier de ses talents.

Les ouvrages assez nombreux d’Anne Robert sont écrits en latin

■' 1) IV* livre des Épigrummcs.

avec une pureté et une élégance toute cicéronienne. Ses quatre livres d’ Arrêts (I) ont eu un grand nombre d’éditions et ont été traduits en français par Jean Tournel, avocat au parlement. Bayle appelle ce recueil un tissu perpétuel d’érudition et de citations choisies.

DANIEL (Pierre).

Né à Orléans, en 1550, d’une famille calviniste, Daniel, après avoir suivi les cours de l’ Université d’Orléans , se distingua tellement comme avocat, que, malgré la différence d’opinion, le cardinal Odet de Chàtillon le choisit pour bailli de l’abbaye de Saint-Benoitsur-Loire. Il se livra prcsqu’entièrement h l’étude de la jurisprudence et ses travaux lui conquirent une place honorable parmi les jurisconsultes. Lorsqu’en 1562, le cardinal fit enlever, par son intendant Aventin , l’or et l’argent qui couvraient les châsses de saint Benoît pour en faire de la monnaie au profit du prince de Condé, Daniel ferma les yeux sur le dommage considérable causé à l’abbaye dont il devait défendre les intérêts ; mais lorsque plus tard les spoliations s’étendirent jusque sur la riche bibliothèque du monastère , Daniel , blessé dans ses affections personnelles, protesta, ungUibus et rostro , et défendit ses livres avec une telle énergie que le cardinal de Châtillon, qui, du reste, l’estimait beaucoup, dut reculer devant l’indignation du savant et ajourner indéfiniment ses projets.

Daniel n’eut pas toujours le même bonheur. Lorsque les soldats du prince de Condé pillèrent Saint-Benoît , non contents de détruire les meubles et ornements d’église , ils s’emparèrent des manuscrits. L’infortuné bailli put h peine sauver quelques-uns des plus précieux et il sacrifia sa fortune pour racheter les autres ouvrages des soldats qui n’en connaissaient pas la valeur. B crut , avec raison , les soustraire à de nouveaux dangers en les renfermant dans la bibliothèque d’Orléans. Il est assez curieux de suivre la destinée des manuscrits de Saint-Benoît. A la mort de Daniel, Paul Petau et Bongars les achetèrent quinze cents livres. La part de Petau fut ensuite vendue à la

I) Rcrum judicatarnm libri ÏV, loOO.

célèbre Christine, reine de Suède, qui la fit transporter à Stockholm; celle deBongars parcourut plusieurs bibliothèques, et , après une longue suite de vicissitudes, appartint enfin , par droit de conquête, à rélecteur de Bavière qui eu fit présent au pape Grégoire XV. Ces manuscrits furent déposés au Vatican , où , suivant Dom Chasteri , ils retrouvèrent leurs frères légués au pape par la reine de Suède.

Les soins que Daniel prit pour la conservation de la bibliothèque de Saint-Benoît lui ont mérité la reconnaissance des savants. Duchesne s’en est servi pour son recueil des Historiens français ; Papire-Masson, pour les EpUres à Loup , abbé de Ferrières ; Jacques Bongars , pour les OEuvres de saint Justin; et Christophe Colirus, pour l’édition de Valère Maxime , publiée en 1614. Daniel a fait plusieurs ouvrages de droit assez estimés. Lorsque Théodulfe , évêque d’Orléans et ami de Charlemagne, parcourut, par ordre de ce prince, les villes du Languedoc , Daniel publia l’exhortation que fit le prélat aux juges de rendre la justice h tout le monde. L’abbé Gouget, en parlant de lui, dit qu’il était un homme d’une littérature non commune dans un siècle assez ignorant : ce qui fournit au bénédictin Dom Gérou occasion de se récrier contre une pareille assertion et de qualifier de calomnie la boutade dirigée par le savant biographe contre une époque qui a produit les Turnèbe et les Scaliger !

Cn.-F. L.

FOURNIER (Guillaume , Henri et Raoul).

Plusieurs docteurs régents de l’Université d’Orléans ont illustré successivement le nom de Fournier, Fornerius , par leurs talents et leurs vertus. Un commentaire sous le titre de Verborum significatione fit connaître Guillaume Fournier : divers ouvrages de droit qu’il publia ont une importance secondaire. Son fils, Henri Fournier, né en 1565 et mort en 1617, se distingua dans cette carrière; suivant l’usage du siècle, il avait adopté une devise : Dum spiro, spero. On lui doit quelques ouvrages assez estimés sur les coutumes de l’Orléanais. Mais de tous les enfants de Guillaume, nul ne fut plus connu que Raoul Fournier, sieur du Rondeau, né en 1562. Héritier des manuscrits de son père, il les enrichit, avant de les publier, de notes

aussi savantes que précieuses. Ses envieux crurent le blesser en l’appelant auteur héréditaire , mais Raoul répondit par des succès personnels à cette épigramme, et l’application du proverbe latin : Fortes creantur fortibus , prévalut dans l’opinion publique sur cette dénomination presque injurieuse. Du reste, divers traités qu’il fit paraître sur la morale, l’histoire et la physique, firent voir que s’il avait hérité de quelque chose, c’était surtout du talent de son père.

Raoul s’attacha il dégager son style de cette gravité pédantesque qui était le défaut principal des écrivains de son siècle, et il essaya de prouver que les faits ne pouvaient que gagner h la clarté de l’expression. On remarque dans ses ouvrages une certaine élégance de forme qui prouve dans l’auteur autant de goût que de savoir. Il aimait beaucoup les poètes de l’antiquité et était tellement familiarisé avec leur langue qu’il se servit des vers d’Ovide pour chanter les merveilles de la religion dans un poème latin assez long, intitulé Cento christianus .

Avant que le cardinal de Richelieu n’eut établi à Paris le corps littéraire, qui devint l’Académie française dès 1612, Raoul Fournier avait formé, avec le doyen de l’église Saint-Aignan, une réunion toute littéraire, composée de ses amis : peu à peu la société eut ses règlements, ses assemblées, ses séances publiques ; on publia même un

volume de mémoires, parmi lesquels se distinguent avantageusement

les dissertations du savant jurisconsulte. Il s’appliquait surtout à l’étude de la morale religieuse, et son ouvrage du Prédicateur contient, pour les orateurs chrétiens, de précieux renseignements.

Fournier était riche, et il sut augmenter le patrimoine de sa famille par une sage économie. « Mais il sanctifia l’usage de ses biens par d’abondantes charités. Comme il n’avait pas d’enfants, il contribua d’une manière efficace à la fondation d’une maison, dans Orléans, pour servir de retraite aux prêtres de l’Oratoire, en leur donnant mille livres de rente. »

Il mourut en 1627, regretté de ses concitoyens et très-estimé des savants, qui lui avaient donné le titre d’Eruditissimus. Outre le Cento christianus qu’il dédia au célèbre Matthieu Molé, et ses Conférences académiques , Raoul Fournier a laissé quelques ouvrages de droit no» moins distingués par la sagacité du jurisconsulte que par le goût de

l’homme de lettres, des traités religieux et des Méditations chrétiennes. Dans une de ses dissertations, il fait l’éloge de l’ignorance et développe cette opinion paradoxale avec beaucoup de charme et d’originalité. Le bénédictin Dom Gérou avance que J. -J. Rousseau, lorsqu’il fit paraître le traité ayant pour titre : Si le rétablissement des sciences et des lettres a contribué à épurer les mœurs , a dû connaître l’écrit de Fournier, et il va même jusqu’à faire voir plusieurs traits de ressemblance entre ces deux apologistes de l’ignorance. Ce rapprochement, qui enlèverait à Rousseau le mérite de l’invention de son fameux paradoxe, est de nature à exercer l’esprit de certains commentateurs.

Raoul Fournier fit aussi successivement l’éloge de l’ivresse, de l’ombre, du silence. Quelque singuliers que soient la plupart de ces traités, ils témoignent de profondes connaissances et d’une grande facilité d’expression. Quelques écrivains, entre autres La Mettrie , Font accusé de matérialisme, mais cette accusation tombe d’elle-même devant les preuves d’estime que Fournier reçut des théologiens les plus distingués de son époque.

' Cn.-F. L.

PROUSTEAU ( Guillaume) ,

Docteur-régent de V Université, fondateur de la bibliothèque

d’Orléans.

Rien qu’il ne soit pas Orléanais, la vie et les ouvrages de Guillaume Prousteau appartiennent tellement à notre province, que nous avons cru devoir le placer au nombre de nos illustrations. Il naquit le 2G mai 1G2G. Son père exerçait à Tours la modeste profession de marchand fripier; il eut cependant assez de ressources pour faire donner de l’instruction à ses fils, et particulièrement à Guillaume, dont l’intelligence était remarquable. Ce dernier fit ses humanités auprès de son père ; après les avoir terminées , il se rendit dans la ville de La Flèche et entra au collège des Jésuites, pour y suivre un cours de philosophie ; enfin, il vint à Orléans, y fit son droit, s’y fixa et y mourut dans un âge avancé.

Il est peu d’hommes qui, à cette époque d’études fortes, patientes et persévérantes, aient montré autant d’amour pour la science;

il n’en est pas qui aient fait autant de sacrifices pour l’acquérir et pour la propager.

Guillaume Prousteau, reçu docteur in ntroque jure , ne parait pas avoir eu l’intention d’entrer d’abord dans la carrière de l’enseignement, qu’il parcourut plus tard ; il se contenta d’exercer la profession d’avocat; mais, soit qu’il fût plus ami de la science théorique que de la science pratique, soit qu’il se fût fait un plan d’études plus vaste , il quitta bientôt le barreau et visita les principales Universités de l’Europe.

En agissant ainsi , il suivait les vieilles traditions des grandes écoles paroissiales ; il allait enseignant et étudiant, comme les pères de tout savoir, allaient enseigner et étudier d’Université en Université : c’est ainsi qu’il parcourut l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie et même la Hollande.

Cette excursion ne fut pas de longue durée : à peine deux ans s’étaient écoulés qu’il était de retour et redevenait avocat.

Il était âgé de quarante et un ans, lorsqu’en 1667 deux chaires devinrent vacantes ; Prousteau tenta les chances d’un concours qui fut , marqué et retardé dans son résultat par plusieurs incidents, et qui devait être suivi d’un grave procès.

Il n’y avait alors que cinq docteurs enseignant h l’Université ; ce nombre était réduit à trois par la mort de deux d’entre eux. Au moment où le concours arrivait â son terme, M. Colas de Malmusse , l’un des trois survivants, vint 'a mourir : il fallut recommencer; enfin, le rectorat, qui alors ne durait qu’une année, dut être reporté d’un des deux docteurs sur l’autre, et cette circonstance prolongea encore l’état provisoire dans lequel se trouvaient les compétiteurs aux chaires vacantes et l’Université elle-même.

Bientôt cependant le nouveau recteur fut désigné; le choix d’ailleurs ne pouvait être douteux.

Tout ceci explique comment les épreuves, appelées actes probatoires, commencées le 17 août 1667, se prolongèrent jusqu’au 25 mai 1668, et comment elles n’eurent lieu que devant deux membres du corps universitaire. Les deux docteurs-régents élus furent MM. Leberche et Prousteau.

Il est évident qu’au lieu de deux seulement , trois au moins au-

LES HOMMES ILLUSTRES DE I.’oRLÉANÀIS.

raient dû sortir du concours; P Université était même dans l’obligation, si elle s’était conformée k ce que prescrivait un arrêt rendu par le Parlement, en l’année 1626, d’en élire quatre, puisque, aux termes de cet arrêt, le nombre des docteurs à l’Université devait être de six; elle le pouvait, car cinq candidats s’étaient présentés; mais les docteurs-régents, plus soucieux de partager par cinquième les droits universitaires que d’exécuter les décisions de l’autorité judiciaire et de partager ces droits par sixième, étaient parvenus à se maintenir au nombre de cinq.

Us allèrent plus loin lors du concours de 1667 : ils voulurent réduire leur nombre k quatre, et c’est pour cela que Leberche et Prous teau sortirent seuls de ce concours.

Cette mesure, combattue par le maire, les échevins et les magistrats conservateurs des privilèges de V Université, le fut à bien plus forte raison par les candidats repoussés , et cette lutte faillit porter quelque atteinte au caractère de Prousteau, auquel cependant les prétentions des autres docteurs semblent être restées étrangères.

Goullu-Duplessis, l’un de ces concurrents malheureux, appela au Parlement de l’élection de Prousteau et Leberche. Un passage du réquisitoire prononcé dans cette affaire par l’avocat-général Orner Talon suffit pour faire connaître les parties de la discussion dont la délicatesse et même Yidonéité de Prousteau pouvaient avoir à souffrir :

« L’élection n’a pas été fort canonique , et quelques-uns des olïi- « ciers de la ville assurent qu’elle n’a pas été exempte de brigue , « disait-il; mais, ajoutait-il aussitôt, tout cela n’est pas suffisant « pour rétracter le choix qui a été fait par les docteurs, particuliè- « rement si l’on considère que Leberche et Prousteau ont toutes les « qualités nécessaires pour remplir les deux places qui leur ont été « adjugées , et dont ils sont en possession depuis deux ans. »

Le résultat de ce procès fut que, par l’arrêt intervenu au cours de Tannée 1670, les deux docteurs furent confirmés dans leurs fonctions; mais que l’appelant de leur élection et un autre de leurs concurrents furent nommés docteurs-régents , et que le nombre de ceuxci, conformément k l’arrêt de 1620, fut porté k six.

Cet éloge paraîtrait certainement assez faible au milieu des accusa-

tions de brigue dont l’élection semble avoir été entachée; mais si on se reporte à la haute position , au mérite éclatant de l’avocat-général Talon , qui , mieux que personne, appréciait les qualités nécessaires pour remplir les devoirs de l’enseignement du droit , on restituera à ses paroles leur véritable portée.

Cependant les circonstances dans lesquelles cette élection a eu lieu laisserait quelque chose 'a désirer , et nous avons besoin de quelques documents émanés de Prousteau lui-même pour le juger comme homme de science et apprécier son caractère.

Ce qui nous reste a dire de lui satisfait et au-delà à cette nécessité. Nous sommes heureux de trouver dans la précieuse collection laissée par un vénérable magistrat dont la carrière scientifique a commencé par renseignement du droit et s’est terminée dans de hautes fonctions judiciaires , de La Place de Montevray , un discours prononcé par Guillaume Prousteau , comme recteur de l’Université , à l’ouverture du cours de l’année 1708, c’est-à-dire à l’âge de quatrevingt-deux ans , dans lequel l’étendue de son savoir, sa bienveillance, l’élévation et la gaîté de son esprit éclatent à tout moment.

Nous regrettons de ne pouvoir le suivre ici dans cette excursion scientifique qui a pour objet de démontrer combien les lettres sont utiles et nécessaires au professeur de droit : une prolixité qui peut appartenir k l’âge avancé auquel il était parvenu , et qui d’ailleurs se remarque dans toutes les productions de ce temps, s’oppose même à l’analyse de ce discours divisé en trente-huit paragraphes. Nous devons nous borner à dire que l’orateur se livre à l’examen des diverses branches de la science, depuis les mathématiques jusqu’à la médecine et k l’art de la culture des terres, avec une justesse et une étendue qui le placent certainement au rang des hommes les plus distingués et les plus diversement instruits de son temps.

En présence de cette production, on doit absolument oublier le léger doute que l’esprit de chicane, l’amour-propre blessé avaient pu élever sur son mérite lors de son élection au grade de docteur, et, sous ce rapport, sa réputation est intacte.

Les actes de sa vie privée le vengent plus amplement encore de l’accusation de s’être livré k la brigue pour l’emporter sur ses compétiteurs.

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