‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 106 sur 145 · TOME U. C · texte numérisé non relu

TOME U. C

L’année 1709 fut marquée par une disette qui plongea les familles indigentes dans la plus profonde misère; M. Prousteau usa de sa fortune avec une telle générosité que le nom de Père des pauvres lui fut décerné par la population tout entière.

D ne s’en tint pas au bonheur de donner pendant sa vie , il voulut encore que son nom fût conservé par la reconnaissance après sa mort.

Le 6 avril 1714, il fonda la bibliothèque publique d’Orléans qu’il confia aux Bénédictins habitant alors le monastère deNotre-Dame-de- Bonne-Nouvelle (aujourd’hui l’hôtel de la préfecture du Loiret), et consacra une somme de 30,000 fr. h l’acquisition de la bibliothèque deM. Henri de Valois (1); de plus, il affecta la propriété de Coneire , située dans la paroisse de Dry , près Cléry , à l’entretien des livres et du bibliothécaire.

L’acte de donation est empreint d’un cachet de bonté et de vanité naïve qui révèle chez le donateur le caractère du véritable savant; ses prévisions multipliées indiquent également la pratique des affaires, en même temps que des connaissances fort étendues en bibliographie.

Ce que nous avons dit de Guillaume Prousteau suffît pour le faire connaître et pour faire aimer et respecter sa mémoire, car nous l’avons montré réunissant l’amour de l’étude à l’amour de l’humanité, consacrant tous les instants de sa vie h rechercher, à propager la science et survivre à lui-même par ses bienfaits sans séparer jamais la bienfaisance de la noble passion dont il avait été animé depuis le commencement jusqu’au terme de sa vie.

Son existence, que rien ne semble avoir troublée, se prolongea jusqu’au 9 mars 1715. Il mourut ce jour-lk paisiblement, sans souifrance, sans infirmité, laissant une fortune considérable qu’il tenait d’un frère dont on a perdu la trace, et un nom pur, digne de vivre dans la mémoire des hommes tant qu’ils rendront hommage à la science et à la charité.

Bue. B.

(I) Historiographe du roi, né à Paris le 10 septembre 1603, mort le 7 mai 1676,

* , BEGON (Miciiel).

Cet illustre magistrat, aussi distingué par l'élévation de ses vues, l'énergie de son caractère, que par la variété et l’étendue de ses connaissances, devint intendant de La Rochelle et de Rochefort sous Louis XIV.

Issu d’une famille noble et ancienne, originaire de Bretagne, et fixée dans le pays blésois durant le XVI® siècle, il naquit h Blois, en 1658, de Michel Begon, seigneur de La Bussière et de Villecoulon , conseiller-secrétaire du roi , etc.

Ses débuts annoncèrent l’homme supérieur. Entré au Présidial de sa ville natale , il y remplit d’abord l'office de garde-des-sceaux , puis celui de président. Son profond savoir , la distinction qu'il apportait dans tous ses jugements, fixèrent sur lui l'attention publique. Recommandé auprès du roi par son parent , Jean-Baptiste Colbert , marquis de Seignelay, Begon fut nommé, en 1677, trésorier de la marine à Toulon; en 1680, commissaire général au port de Brest, et du Hàvre l'année suivante. Il partit, en 1685, pour l’Amérique 'avec la qualité d’intendant du Canada et des îles françaises du Nouveau-Monde. Dans ce poste difficile , Begon déploya toutes les ressources de son active intelligence : Saint-Domingue était , à cette époque , le rendez-vous et le repaire de bandits sans aveu ; il les organisa, les disciplina et leur imposa l’autorité d'un conseil souverain. La Martinique ressentit également les merveilleux résultats de son administration. Aussi voyait-il déjà son nom révéré en Amérique, lorsque le roi , appréciateur de sa belle conduite, lui donna l'intendance des galères de Marseille en 1 685 , et , l’année suivante , un brevet de conseiller d’honneur au Parlement de Provence.

Nous arrivons à la période la plus remarquable de la vie de Michel Begon : En 1688, il vint remplacer à Rochefort l'intendant Arnou. — Rochefort était à peine sorti des mains créatrices de Colbert du Terron; que fit le nouvel intendant? « Nascenlcm hanc urbem lig- « neam invenit; lapideam reliquit, » répond son épitaphe consacrée par la reconnaissance générale. La ville présentait , à certaines époques de l’année, l’aspect d’un marais fangeux, les voies publiques

se couvrent de pavés; — ses maisons étaient basses et malsaines, elles s’élèvent, et l’air circule dans les logements; — l’eau manquait, un aqueduc est construit; — les marais d’alentour entretenaient l’insalubrité de l’atmosphère, des plantations bien entendues s’étendent de tous côtés et servent à l’assainissement comme à l’ornementation de la ville. ,

Rebutée par de graves difficultés d’établissement, la Cour avait agité quelque temps la question d’abandonner le port de Rochefort; ce fut Begon qui s’y opposa de tout son pouvoir. Ses représentations furent écoutées, et la France lui dut un des plus beaux fleurons de sa couronne maritime.

Le zèle de Begon ne se ralentit pas : il créa , pour les populations pauvres et décimées par les épidémies , un hospice-école destiné aux orphelins, admirable institution qui donnait, à l’Etat, des pilotes, des mousses , des ouvriers habiles , et le payait ainsi de sa charité ! Homme d’énergie , il ne recula jamais devant les exigences populaires : tantôt il arrêtait , par des mesures rigoureuses , le libertinage scandaleux des marins; tantôt, se levant de son lit où le retenait une maladie cruelle , il apparaissait au milieu de l’émeute et la calmait d’un geste.

Tel fut Begon durant son administration à Rochefort.

En 4694 , il proposa au roi la création de la généralité de La Rochelle, aux dépens de celles de Poitiers, de Limoges et de Bordeaux. Louis XIV acquiesça aux vues de l'intendant et lui confia les rênes de ce nouveau gouvernement qu'il administra pendant seize années avec la plus rare sagesse et le plus noble désintéressement.

Au milieu de ses hautes fonctions, Begon cultivait les lettres et les sciences avec amour. Sa bibliothèque , généreusement ouverte h tous ses amis, se composait de plus de 6,800 volumes magnifiquement reliés, et, à l’exemple du célèbre Grolier, il avait fait graver sur chacun de ses livres, avec ses armes, cette inscription : Michaëli Begon et amicis : et ses amis étaient nombreux, parmi les savants surtout, qu’il ne cessa d’encourager, d’entourer de sa protection puissante; aussi, La Rochelle, pendant toute la durée de son administration , était devenue le rendez-vous de la plupart des célébrités du temps, groupées autour d’un nouveau Mécène. Sa réputation ne

demeura pas enfouie dans ia province qu’il remplissait de sa gloire. Poètes, artistes, géographes, savants, lui dédièrent leurs vers, leurs estampes, leurs cartes, leurs doctes écrits. C’est ainsi quePieault, de Blois, lui offrit la dédicace de ses Batailles d'Alexandre ; Juilliard

du Jarry, de sa Description , en vers, de Rochefort ; Nolin , de sa

Carte du gouvernement de La Rochelle ; Lauthier, de son Abrégé de la vie de Tournefort ; Rigord, de sa Dissertation sur une médaille d’Ilêrode Antipas ; Diereville, de la Relation de son voyage au Port-Royal dei V Acadie; le P. Plumier donna en son honneur, à une plante d’Amérique, le nom de Bégonia.

Peu de Bernins dans la sculpture ,

Parmi les médecins , on voit peu de Fagons ,

• Peu de Poussins dans la peinture, -, ' •„ ■ ' *i

De Mansards dans l’architecture, - v Et tous les intendants ne sont pas des Begons.

a dit Urbain Chevreau. Santeuil vint à la suite et il écrivit pour le portrait du célèbre Blésois le distique suivant :

In vullu agnoscas , felix ô Blœsio, Patrem Quam melius , penses si bene facta , Pater,

que le P. Théodore a paraphrasé dans son Histoire de Rochefort .

Enfin, pour couronnement de tous ces éloges, Bayle l’a décoré du titre d'illustre.

Outre sa bibliothèque, composée principalement d’auteurs anciens dont la lecture lui était favorite , Begon avait rassemblé un cabinet

curieux de médailles, d’estampes, d’antiquités et d’objets d’histoire

naturelle. Louis XIV lui avait fait présent d’une collection des meilleures estampes du cabinet royal.

Les soins de son gouvernement laissèrent rarement h Begon le loisir d’écrire; toutefois, il recueillit des matériaux sur un grand nombre de personnages célèbres dont il avait fait graver les portraits d’après les dessins de sa collection. Ces notes servirent à Charles Perrault pour ses Eloges des Hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle (le XVIIe), avec leurs portraits au naturel (I).

« Cet ouvrage, dit Perrault dans sa préface, est dû principalement

{ t ) Paris, Antoine Dozallier, 1600-1700, 2 vol. in-fol.

« à l’amour qu’une personne (1) d’un mérite singulier a pour la « mémoire de [tous les grands hommes. Cet illustre curieux ne s’est « pas contenté d’avoir orné sa bibliothèque de leurs portraits , il a « voulu, pour leur faire plus d’honneur et pour la satisfaction du « public, les mettre dans les mains de tout le monde, en les faisant « graver par les plus excellents graveurs que nous ayons. Sa passion « ne s’en est pas tenue là, il a souhaité que ces portraits fussent ac- « compagnés d’éloges historiques qui , en joignant l’image de leur « visage, les fissent connoistre tout entiers »

C’est aux burins du célèbre Edelinck , de Jacques Lubin , de Van Scbuppen, etc., que Begon confia la gravure de ces portraits.

Il fit aussi dresser le Mémoire sur la généralité de La Rochelle , mss. in-fol., 1698. Ce mémoire, demandé par le roi pour l’éducation du duc de Bourgogne, est analysé et cité presque tout au long dans Y Etat de la France, de Boulainvilliers : il renferme des parties vraiment remarquables , qui mettent en relief la capacité du célèbre administrateur. Des copies in-4° de ce manuscrit se trouvent dans diverses bibliothèques de Paris et des départements. — En outre , d’après D. Jean Liron , notre intendant aurait écrit le journal de son séjour en Amérique.

Souffrant de la pierre, Begon voulut essayer de l’efficacité des eaux de Bagnères; il composa la relation de son voyage, manuscrit précieux que possède la bibliothèque de Poitiers. — Le voyage n’eut pas les résultats qu’il s’était promis; la maladie fit des progrès sensibles , et il fallut recourir à une opération douloureuse : celle de la taille. L’opération réussit; néanmoins, quelque temps après, Begon mourut à La Rochelle , le 14 mai 1710, âgé de 71 ans.

La population tout en larmes assista à ses funérailles, et elle voulut, malgré les dispositions formelles de l’intendant, qu’une pompe splendide répondit à la gloire du défunt , et qu’une épitaphe tumulaire rappelât à la vénération publique l’éloge de ses vertus et de ses éminentes qualités. Ce fut de Lagny , pensionnaire de l’Académie des Sciences, qui composa cette épitaphe. L’église des Capucins de Rochefort reçut la dépouille mortelle de l’illustre magistrat; seulc-

(I) M Begon, intendant «le justice et de marine.

ment, son cœur, apporté à Blois, fut placé au couvent des Carmélites.

Begon avait une physionomie des plus agréables : la finesse et la bonté rehaussaient les agréments de son visage. Nous possédons deux portraits de cet homme célèbre : le premier, gravé par J. Lubin, h La Rochelle, et le second, en 1708, par Duflos, d’après Rigaud. La Bibliothèque royale en conserve un autre dessiné à Pencre-de-chine.

Begon avait épousé, en 1655, Madeleine Drouillon, dame d’une piété exemplaire , qui seconda dignement les bienfaisantes intentions de son époux , par la fondation , à Rochefort , d’un hôpital destiné aux orphelines de la marine.

De cette union naquirent trois fils et cinq filles. Un des fils devint évêque deToul; l’autre, capitaine de vaisseau; le troisième, intendant des armées navales. L’une des filles entra dans la maison d’Arcussia, la seconde épousa le marquis de la Gallissonnière , lieutenant-général des armées navales , et la troisième se maria avec le gouverneur de Blois, de Foyal de Donneri ; les deux dernières, religieuses , terminèrent leur vie aux Carmélites de Blois.

. Léo* DE LA MOBINBBIE.

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