A. COTELLE
DINOCHEAU (Jacques).
Jacques Dinocheau, lils de Samuel Dinocheau et de Marguerite Aubois, naquit à Blois le 27 juillet 1752. 11 fut destiné d’abord à l’état ecclésiastique et fit même un noviciat à l’église Saint-Honoré, sa paroisse ; mais s’étant adonné par vocation h l’étude de la jurisprudence, il exerça, jeune encore, la profession d’avocat près du conseil supérieur établi à Blois. Ces conseils étaient des espèces de tribunaux d’exception, institués pour recueillir au besoin l’héritage des parlements, et tenir d’une main plus complaisante et plus docile au pouvoir la balance de la justice. Dinocheau se fit bientôt remarquer au barreau par son organe pur et éclatant, par son geste avantageux et noble. La protection de Msr Thémines, évêque de Blois, lui fit obtenir la charge de bailli de Pont-Levoy, d’où il passa bientôt au bailliage de La Tombe, fief dépendant de l’abbaye de la Guiche et du ressort de Chaumont-sur-Loire. Dinocheau fut un de ces hommes parlementaires que 1789 éleva sur le pavois révolutionnaire, et il fut choisi par le tiers-état pour représenter sa province aux Etats- Généraux. Il prit place à la gauche de l’assemblée nationale, et, dansun accès de libéralisme, il se rangea parmi les partisans de Mirabeau. .
Sa liaison avec Camille Desmoulins et la fameuse Théroigne de Méricourt lui attirèrent bon nombre d’épigrammes qu’on retrouve au
grand complet dans les journaux ennemis de la révolution. Pour mieux se défendre, Dinocheau se fit lui-même publiciste et rédigea dans le Blésois un journal intitulé : Le Courrier de Madon , qui se soutînt six mois à peine , et qui dura trop long-temps encore pour l’honneur de Dinocheau. L’ingratitude n’est pas le moindre défaut des pamphlétaires, et le député journaliste ne se fit pas scrupule de déchirer son ancien bienfaiteur. Il dut peut-être à ce journal d’être nommé, en 1791, président du tribunal criminel de Blois.
Il lui fallut réprimer avec rigueur les insurrections locales excitées par le transport des grains, et cette effervescence populaire excitée dans les campagnes par les principes du Courrier de Madon , dont il faillit lui-même être une des victimes. En vain chercha-t-il à. retenir les passions déchaînées; déjà les proconsuls révolutionnaires parcouraient les provinces , et Carra vint, au mois d’octobre 1 793, organiser le département de Loir-et-Cher. Une réunion populaire eut lieu sous sa présidence dans l’église cathédrale de Blois, devenue temple de la Raison. La municipalité de Blois et tous les fonctionnaires furent destitués en masse par cet aréopage de cabaret, qui faisait de la justice expéditive. Dinocheau , alors procureur de la commune, accusé d’avoir singé le patriotisme et modérantisé le peuple par des phrases emmiellées, fut taxé à mille livres et jeté en prison. Il était encore détenu lorsque Garnier de Saintes, chargé d’une nouvelle épuration des autorités départementales, vint tenir une nouvelle séance dans le temple de la Raison , et conclut à ce que l’ex-procureur de la commune restât en prison jusqu’à la paix. Il ne recouvra la liberté qu’à la chute de la Terreur , et se livra de nouveau à l’exercice de la profession d’avocat, sous le titre de défenseur officieux. Lors de la réorganisation des tribunaux, sous l’Empire, n’ayant obtenu qu’une place par trop modeste de juge-suppléant, il se voua exclusivement au barreau, théâtre de ses premiers et de ses plus légitimes succès. Lorsqu’on institua les cours d’appel, il quitta Blois pour se rendre à Orléans, où sa capacité de jurisconsulte et son talent d’orateur lui acquirent une grande réputation. Une admirable facilité d’élocution, une discussion à laquelle l’esprit donnait autant d’intérêt que de charme , un grand bonheur de répliques et d’à-propos, tels étaient les caractères du talent de Dinocheau. Il
plaidait avec une mesure, une décence et un respect des convenan ces tout-a-fait remarquables : aussi son exemple contribua-t-il beaucoup h ramener le barreau d’Orléans aux traditions anciennes trop souvent méconnues depuis la révolution.
Outre son journal et ses pamphlets , Dinocheau avait entrepris une Histoire philosophique et politique de l'assemblée constituante , dont il n’a paru que le commencement. Le style se ressent des passions du temps ; mais on y remarque, dans certaines pages, une grande rectitude de jugement et une certaine élévation de pensée , témoin sa critique des justices seigneuriales, son opinion sur la réforme judiciaire et surtout sa manière d’envisager la répartition de l’impôt.
Dinocheau mourut à Orléans le 12 février 1813. On trouve dans le second volume des Mémoires de la Société littéraire de Blois (1836) un éloge de Dinocheau, par M. Vallon, avocat, où nous avons extrait cette notice biographique. •
' Le baron DE MONTARAND.
Issu d’une famille ancienne et considérée de l’Orléanais, Jean-Baptiste-Louis-Augustin Couët de Montarand naquit au Cap français (île Saint-Domingue) en 1736. Il fut envoyé en France pour y faire ses études de latinité et de droit, et trouva dans l’amitié des maîtres auxquels il fut confié les leçons qui font les bons magistrats. Nommé par Louis XVI, à vingt-deux ans, sur la recommandation de Mme Louise de France et par dispense d’àge, conseiller assesseur à la sénéchaussée du Cap, il passa, en 178.0, conseiller au conseil supérieur. En 95, il fut proscrit par les commissaires du gouvernement révolutionnaire et sa tête fut mise a prix par suite de l’énergie avec laquelle il manifesta, dans l’assemblée coloniale, ses opinions royalistes. Il se réfugia sur la barque d’un caboteur, jusqu’au départ d’un navire américain, et émigra à New-Yorck. Il y épousa Mlle Jauvin de Léogane, fille d’un intendant général de la marine, et riche colon de Saint-Domingue qui, comme lui, banni de la colonie, s’était retiré également aux États- Unis.
En 1802, il fut rappelé h Saint-Domingue et fut fait président du tribunal de première instance de Port-au-Prince. Après la mort du
120 LES HOMMES ILLUSTRES DE l’OHLÉANAIS.
général Leclerc, les Français ayant évacué cette ville, il alla à File de Cuba avec une grande partie de la population française. Il se rendit, quelques années plus tard, auprès du général Ferrand qui commandait h Santo-Doraingo et fut nommé procureur général près la cour d’appel. À l’époque de la guerre d’Espagne, cette île fut assiégée par les Anglais et les Espagnols réunis. M. de Montarand eut souvent l’occasion de montrer qu’il joignait aux vertus du magistrat la bravoure d’un officier sur le champ de bataille. Après une résistance opiniâtre et un siège mémorable, les Français finirent par capituler. Le magistrat, que le patriotisme avait fait soldat, fut conduit, en 1809, prisonnier à la Jamaïque avec tous les assiégés. Privé, par ‘ suite des désastres de Saint-Domingue, d’une fortune considérable, M. de Montarand soutint le malheur avec autant de constance qu’il avait mis de courage à défendre son pays.
Rentré en France en 1811, il se fixa dans la ville d’Orléans, qu'avaient habitée ses ancêtres et où il retrouva des parents alliés à sa famille depuis plusieurs siècles. Il fut nommé conseiller à la cour d’Orléans, en 1815, conseiller à la cour royale de Paris et procureur générai près celle d’Orléans en 1816, par Louis XVIII. Les opinions politiques, quelle qu’en soit la nature, ont droit même au respect de ceux qui ne les partagent pas, quand elles reposent sur les principes invariables de la morale et de l’honneur : si M. de Montarand montra toute sa vie qu'il avait hérité de l’attachement traditionnel de sa famille pour les Bourbons, il sut toujours conserver , au milieu de ses préférences et de ses sympathies, cette impartialité et cette haute indépendance de caractère qui commandent l’estime de tous.
Comme procureur général près la cour d’appel d’Orléans, éminentes fonctions qu’il remplit jusqu’à sa mort, M. de Montarand montra la dignité et les vertus des membres de nos anciens parlements. Souvent il usa de son influence auprès de ses amis, MM. Ferrand d’Ambray et de Marbois , ministres de la justice, et même auprès du roi, pour solliciter en faveur des malheureux condamnés à la peine capitale.
On cite de lui plusieurs discours remarquables, entre autres celui qu’il prononça en 1791, au Cap français, pour protester contre les doctrines révolutionnaires qui agitaient la France et les colonies ; celui qu’il prononça lors de l’installation de la cour d’Orléans, en
1810, et celui qu'il lit en 1824, h l’avènement de Charles X au trône. Il mourut quelque temps après. La cour royale d’Orléans, par une délibération restée dans ses archives, exprima ses regrets de la perte qu’elle venait de faire. Ces sentiments unanimes proclamés par ses collègues sont tels qu’il n'est réservé qu’à un petit nombre de magistrats d’en inspirer de semblables.
Cil. -F. !..