HUITIÈME SÉRIE
ROBERT-LE-PIEUX, rot de France.
Orléans était, k la fin du Xe siècle, la ville des ducs de France et demeura la résidence habituelle des premiers Capétiens. C'est dans la grosse tour d’Orléans (1) que Charles de Lorraine, le dernier descendant de Charlemagne, mourut en captivité. C’est au Châtelet, ancien palais bâti sur les bords de la Loire , que séjournait Hugues Capet , et pendant long-temps la cour de cet édifice fut appelée par les Orléanais la cour du roy. Lk naquit, vers l’an 970, le prince Robert de France. Sa pieuse mère, Adélaïde d’Aquitaine, l’envoya, dès son enfance, aux célèbres écoles de Reims, où il étudia sous Gerbert, dont la science rayonnait comme un tlambeau dans les ténèbres du siècle de fer.
Bien qu’élu par les seigneurs , le roi Hugues semblait se défier de son droit. Un songe lui ayant révélé que ses descendants porteraient la couronne durant sept générations , il ne voulut pas en ceindre son front, pour prolonger la durée de sa dynastie. Mais, pour assurer l’hé-
(1) Elle était située non loin de Saint-Aignan, sur remplacement de la Tour-Neuve.
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150 LES nOMMES ILLUSTRES DE l/ORLÉANAIS.
redite du trône dans sa famille, il fit sacrer de son vivant son fils Robert, et l’associa à la dignité royale. Triste pouvoir que celui du roi de France à cette époque de violence et d’anarchie! Il ne pouvait se rendre de Paris à Orléans sans passer sur le territoire de plusieurs seigneurs, qui souvent lui refusaient l’entrée de leurs châteaux-forts. L’autorité royale se réduisait à de vaines prérogatives honorifiques. Aussi, lorsque Hugues Capet vint a mourir (987), nul ne contesta h Robert ce titre onéreux ; ni la Flandre , ni la Normandie , ni l’Aquitaine ne s’en préoccupèrent. Robert se fit couronner dans la cathédrale de sa bonne ville d’Orléans, et régna paisiblement sur l’Ile-de- France.
Son règne n’offre guère d’intérêt historique, et quand le moine Helgaud , son biographe , nous l’a montré tour-à-tour occupé de ses dévotions, de ses charités, des hymnes qu’il mettait en musique et de ses querelles de ménage , il a réellement parcouru tout le cercle des occupations royales. « En ce temps-là, dit le pieux chroni- « queur, Dieu jeta un regard sur les enfants des hommes, pour voir « s’il en était encore un, dans ce siècle pervers, qui comprît sa parole « et se 'souvînt du ciel. Alors vivait le saint roi Robert. Il avait la « taille élevée, la chevelure lisse et bien arrangée, les yeux modestes, a la bouche agréable et douce à donner le baiser de paix, la barbe « assez fournie et les épaules hautes. Lorsqu’il montait son cheval « royal , les doigts de ses pieds rejoignaient presque le talon , ce qui , « dans ce siècle, fut regardé comme un miracle par ceux qui le « voyaient. » Et cependant la colère du ciel ne fut pas désarmée par cette douce et innocente victime , que la Providence , au contraire , semble avoir destinée à expier, par ses larmes et ses prières, les crimes et les iniquités de son siècle. .
C’était une croyance universelle, au moyen-âge , que le monde devait finir avec l’an 1000 de l’Incarnation. L’Apocalypse n’avait-elle pas prédit qüe le démon , enfermé dans l’abime , serait déchaîné au bout de mille ans? Le christianisme, passager sur cette terre, hôte exilé du ciel , fourvoyé dans un monde barbare, aspirait à l’ordre, au repos, et ne l’espérait que dans la mort. Tout était merveille ou miracle. On avait vu le soleil en défaillance et jaune comme du safran. Le diable ne prenait plus la peine de se cacher. Au milieu de tant d’appa-
ri lions, de voix étranges, parmi les miracles de Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n’allait pas un matin se résoudre en fumée au son de la fatale trompette (1)?
Cet effroyable espoir du jugement dernier s’accrut dans les calamités qui vinrent fondre sur l’Occident. La peste décima les peuples épouvantés , et la famine fut telle qu’on en vint k étaler, dans un marché, de la chair humaine. Quelques-uns présentaient k des enfants un œuf, un fruit, et les attiraient k l’écart pour les dévorer.
Robert vécut au milieu de ces excessives misères qu’il a lui-même partagées , et , comme le Christ , il vida jusqu’k la lie le calice d’amertume. Pieux jusqu’k la superstition, il vit éclater sur sa tête les anathèmes de l’Église ; charitable jusqu’k se dépouiller lui-même , il se laissait encore voler par ses pauvres; aimant et chaste , il fut dupe de son cœur et de ses vertus mêmes , et ne trouva , ni dans son double mariage, ni dans ses enfants, les joies du cœur et les douces consolations de la famille. ' •
Il avait épousé en premières noces Berthe de Bourgogne , veuve du comte de Blois, et déjà mère de six enfants. Elle était sa cousine au quatrième degré , et avait tenu avec lui un de ses fils sur les fonts du baptême. Cette parenté spirituelle , non moins que le lien du sang, était considérée par l’Église comme un empêchement au mariage (2). Le pape déclara cette union incestueuse, et envoya en France un légat chargé d’insister pour que le roi donnât satisfaction au Saint- Siège. Grégoire V avait encore un autre grief contre le roi de France. Amolphe, archevêque de Reims, frère naturel de Charles de Lorraine et ennemi de la nouvelle dynastie , était aussi prisonnier k la Tour- Neuve. Robert espéra qu’en le mettant en liberté on lui permettrait de garder sa femme. Il envoya donc k Rome Abbon , abbé de Fleury, pour conduire cette négociation. Celui-ci fit valoir la condescendance du roi , et demanda en retour quelque indulgence pour une union qui
(1) Michelet, Hitt. de Fr. t. II, p. 152.
(2) Il y avait, en outre, une raison politique. En épousant l’héritièrede Bourgogne , Robert eût réuni à la France ce beau royaume d’Arles, tant convoité par les empereurs d’Allemagne. Or, le Saint-Siège était alors sous la dépendance de l’Empire , et le pape Grégoire V, ancien précepteur d’Othon , dut prendre naturellement les intérêts du saint empire romain germanique.
semblait heureuse ; mais , plus dépendant de son chef spirituel que de son prince temporel , il se contenta d’obtenir des privilèges pour son abbaye, et revint en France sans avoir pacifié le roi avec la cour romaine (1). Robert et Berthe furent excommuniés et sommés de rompre leur mariage. L’amour les faisant différer, le royaume fut mis en interdit. Ce fut un coup terrible pour le pieux roi. Personne n’osait manger avec lui , personne ne le servait, h l’exception de deux valets, qui jetaient aux chiens les restes de sa table et passaient au feu les vases dans lesquels il avait bu et mangé. Le bruit se répandit que la reine avait mis au monde un monstre avec des pieds d’oie. Il n’est point impossible que l’imagination de Berthe , frappée par les menaces de Rome, ait donné à l’enfant qu’elle portait dans son sein quelque chose de monstrueux. Robert hésita encore quelques années , combattu entre sa passion et son respect pour l’Église; mais, effrayé des conséquences terribles de l’anathême et de l’interdit, il se rendit en pèlerinage à Rome avec Berthe , puis la quitta , et fit pénitence pendant sept ans.
Il épousa bientôt après Constance, fille de Guillaume Taillefer, comte de Toulouse, belle et capricieuse, aimant le faste, ne rêvant que danses et tournois , opiniâtre de caractère et implacable dans ses
vengeances. Elle mit à de rudes épreuves la patience de son faible époux, et, pour mieux le dominer, elle fit venir à la cour les seigneurs de l’Auvergne et de l’Aquitaine, dont le caractère vain et léger et les mœurs dissolues contrastaient avec la franchise grossière et naïve des hommes du Nord. « Ils étaient, dit Raoul Glaber, singu- « fièrement accoutrés. A partir du milieu de la tête, ils ne portaient « pas de cheveux ; ils se rasaient la barbe comme des bateleurs; leurs « chaussures et leurs bottines étaient honteusement façonnées; enfin « ils ne respectaient ni la foi, ni les promesses de paix. Mais , ô dou- « leur ! ces honteux exemples furent presque aussitôt imités par toute « la race des Français, auparavant si honnête dans ses manières, « jusqu’à ce qu’elle eut égalé son modèle dans le crime et dans « l’ignominie. »
Alors commence pour le pauvre Robert une longue série de tracas-
;i Voy. la Itiographie dWitnoN , t. Il , p. 7.
sériés et de querelles de ménage que le bon moine Helgaud nous raconte naïvement dans la vie de ce royal martyr de la foi conjugale.
Comme il soupait à Êtampes , dans un château que Constance venait de lui faire bâtir, il ordonna d’en ouvrir la porte à tous les pauvres. L’un d’eux, se glissant comme un chien sous la table, se coucha aux pieds du roi , qui le nourrissait de son assiette. Le pauvre * profitant de cette familiarité, coupa au manteau de Robert un ornement d’or du poids de six onces , qu’on nommait le label. Lorsqu’on se leva de table, la reine s’écria tout indignée : « Quel ennemi de « Dieu, bon seigneur, a dépouillé votre robe d’or? » A quoi le saint répondit doucement : « Celui qui l’a pris en avait sans doute plus « besoin que moi. » Un autre voleur lui ayant coupé la moitié de la
frange de sa chlamyde , Robert se retourna et lui dit : « Assez ! assez !
« laisse le reste pour un autre qui en aura peut-être besoin. »
Il était presque toujours consentant aux vols que commettaient à son préjudice les pauvres , clercs ou laies. Un jour qu’il priait dans son oratoire , il vit un clerc nommé Oger monter furtivement à l’autel , poser un cierge par terre et emporter dans sa robe le chandelier d’argent. Grand émoi parmi les gardiens de la chapelle; on s’enquiert, on interroge le roi qui déclare n’avoir rien vu. Cela vint aux oreilles de Constance, qui , entlammée de fureur, jura, par l’àme de son père, de faire arracher les yeux aux gardiens si le candélabre volé ne se retrouvait pas. Alors Robert effrayé prit h part le larron et lui dit : « Ami Oger, va-t-en d’ici, que mon inconstante Constance ne te a mange pas. Ce que tu as te suffit pour arriver dans la Lorraine , ton « pays. Que le Seigneur soit avec toi! » Quelques jours après, quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaîment aux siens : « Pourquoi tant « vous tourmenter à la recherche de ce candélabre? Le Seigneur l’a « donné à son pauvre. »
Une autre fois, après avoir fait sa prière dans l’église de Poissy , et répandu devant Dieu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par sa vaniteuse épouse d’ornements d’argent. Il avise aussitôt dans un coin de l’église un pauvre én haillons, et lui dit d’aller prudemment quérir un outil de fer. Celui-ci obéit, et revient auprès du serviteur de Dieu. Puis le pauvre et le roi s’enferment ensemble, et enlèvent tous les ornements d’argent de la lance. Robert les met lui-
même , de ses saintes mains , dans la besace du mendiant , et lui recommande de s’enfuir bien vite, et de prendre garde, en sortant, que sa femme ne le voie. Constance vint et s’étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; mais Robert jura, par plaisanterie , le nom du Seigneur qu’il ne savait comment cela avait pu se faire.
Il avait une grande horreur pour le mensonge ; aussi , pour éviter aux autres un sacrilège et ne pas se parjurer lui-même , il avait fait faire une châsse de cristal ornée d’or, où il avait eu soin de ne mettre aucune relique. C’est sur cette châsse qu’il faisait jurer les grands, qui n’étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il faisait jurer les gens du peuple sur un œuf d’autruche.
Telle fut la douceur et l’innocence du roi Robert. On ne saurait lire, sans être touché, ces traits de simplicité et de bienveillance, et tant de bonnes actions qui n’eurent d’autre témoin que Dieu.
Robert , dit l’auteur de la Chronique de Sainl-Ilertin , était sage et lettré, passablement philosophe et excellent musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit qui commence par ces mots : Adsit nobis (jratia; les rythmes Judœa et Ilierusalem , Concédé nobis quœsumus , et divers autres répons et chants d’église. Lors d’un pèlerinage qu’il lit, l’an 1016, à Rome, au tombeau des saints apôtres, il déposa sur l’autel de saint Pierre et de saint Paul un papier cacheté, où les hôtes du Vatican se flattaient de trouver une donation importante. Ce ne fut pas sans humeur qu’en l’ouvrant ils y trouvèrent seulement l’antiphone Eripe et le rythme Cornélius centurio , qu’il avait composés et mis en musique à l’aide de la gamme inventée par Guy d’Arezzo, son contemporain. Constance elle-même, voulant du moins tirer parti de ce talent de son époux , le tourmentait pour lui faire faire quelque chose en mémoire d’elle. Il écrivit alors, un peu malicieusement peut-être, le rythme O constantia martyrum, que la reine, à cause du nom de constantia , crut avoir été fait exprès pour elle. Un de ses familiers, si ce n’est le roi lui-même, avait fait ce vers plaisant sur le nom de Contance : '
Conslan8 et fortis quoi non, Constantia, ludit.
Constance a forte tète et ne badine pas.
H eut dans celte femme, dit le P. Daniel , une croix qui lui dura jusqu’à la mort.
Robert le Pieux avait hérité du' goût de son père Hugues l’Abbé, pour les cérémonies religieuses. >11 allait souvent au chœur de l’église de Saint-Denis, revêtu des habits royaux, la couronne en tête, et, défiant les moines au combat du chant, il entonnait vêpres et matines devant le lutrin. Comme il assiégeait certain château le jour de la fête de saint Hippolyte, auquel il avait une dévotion particulière, il quitta bravement le siège pour venir à Saint-Denis diriger le chœur pendant la messe, et, tandis qu’il chantait dévotement avec les moines Agnus Dei, doua nobis pacern, les murs du château assiégé tombèrent subitement, comme jadis les murailles de Jéricho ; ce qu’il ne manqua pas d’attribuer à l’intercession de saint Ilippolyte. 11 n’avait pas moins de confiance en saint Aignan , patron d’Orléans ; et un de ses amis lui ayant un jour demandé quel était ce saint prélat : « Ai- « gnan ! Aignan ! s’écria-t-il , c’est la force des faibles , la consola- « tion des affligés , le protecteur des rois , la joie des orphelins ; » et se tournant vers quelques écoliers qui étaient autour de lui , il leur dit : « N’est-il pas vrai , mes enfants , que saint Aignan , de qui nous « parlons, vous a plus d’une fois sauvés de la peine du fouet? »
Un jour que le saint roi priait avec beaucoup de ferveur dans une église d’Orléans, devant une image du Christ, et lui demandait la paix et la concorde entre ses sujets, le Crucifix lui répondit que jamais il n’aurait la paix dans son royaume avant d’avoir expié les péchés et puni les blasphèmes qui s’y commettaient tous les jours. Or, en ce temps-là, dit Raoul Glaber, il y avait à Orléans un grand nombre de Juifs. Ils corrompirent un valet d’église fugitif, et lui donnèrent des lettres, écrites en hébreu, qu’il cacha dans un bâton creux et ferré par les deux bouts. Le mécréant porta ces lettres au prince ou calife de Babylone, pour lui dévoiler le dessein que les chrétiens formaient déjà de marcher vers Jérusalem. A cette nouvelle, le prince barbare envoya des satellites pour détruire le sanctuaire des chrétiens. Mais, ô prodige! les marteaux et les cimeterres des infidèles ne purent faire aucune brèche à la pierre du saint sépulcre. On ne s’en vengea pas moips sur les Juifs, qui furent égorgés par le glaive, ou précipités dahs les rivières. Quelques-uns purent se racheter à prix d’or, et ne tardèrent pas à faire payer avec usure aux chrétiens, leurs débiteurs, l’intérêt de leur rançon.
Vers la même époque, une femme, venue d’Italie, répandit k Orléans le venin de l’hérésie. « C’est l’artifice ordinaire de Satan , dit a le médisant Symphorien Guyon , de se servir de la femme pour faire « tomber les hommes; » et il commente cette idée satirique en des termes qui ne permettent pas de la reproduire entièrement. L’italienne séduisit deux prêtres de la ville : Héribert , écolâtre de Saint-Pierre-Ie-Puellier, et Lisois , chantre de Sainte-Croix. Dénoncés par Richard, duc de Normandie, ils furent cités devant le concile d’Orléans, et sommés de rétracter leurs erreurs. Il n’est pas trèsfacile de démêler, dans la procédure du tribunal ecclésiastique, les vraies opinions de ces sectaires. On croit que leur doctrine se rapprochait de celle de l’hérésiarque Manès , et qu’ils niaient la divinité de Jésus-Christ, l’efficacité du baptême et le dogme de la présence réelle dans l’Eucharistie. La rumeur populaire ajoutait qu’ils se livraient, dans des réunions secrètes, aux plus honteux déréglements, qu’ils jetaient ensuite dans le feu les enfants nés de ces unions temporaires , et que leurs cendres étaient un philtre puissant, qui, mêlé k des liqueurs enivrantes, empêchait le néophyte qui en avait une fois goûté de jamais abandonner sa nouvelle croyance. En effet , malgré les injonctions des prélats et les prières du roi, les gnostiques d’Orléans refusèrent de rentrer dans le sein de l’Église. En conséquence, ils furent livrés k la justice séculière. Le jour des Innocents de l’année 1017, on les mena hors des murs delà ville, vers une chaumière remplie de matières combustibles qui devait leur servir de bûcher. Pendant le trajet, ils chantaient des hymnes, au grand scandale du peuple. La reine Constance s’étant arrêtée devant le porche de l’église, reconnut dans cette lugubre procession le prêtre Étienne, son ancien confesseur, et, emportée par son naturel violent, elle lui arracha un œil avec une baguette ferrée qu’elle tenait k la main. Les victimes étaient au nombre de treize. Un clerc et une religieuse , qui lirent abjuration , ne furent point compris dans la sentence du concile.
De sinistres prodiges, arrivés k Orléans, semblaient encore présager de nouveaux malheurs. Un crucifix avait versé des larmes dans l’église de Saint-Pierre-le-Puellier ; un loup avait pénétré la nuit dans la nef de Sainte-Croix , et, prenant en sa gueule la corde de la grosse Hoche, il se mit k sonner matines. L’année suivante, une inonda-
lion de la Loire désola les campagnes et un terrible incendie dévora la ville. Robert contribua , par ses libéralités, k relever les temples du Très-Haut, ces palais du pauvre , et Orléans, comme le reste de la chrétienté, se revêtit de la robe blanche des églises. Ce fut alors que Sainte-Croix sortit de ses ruines plus spacieuse et plus riche , grâce au trésor que les ouvriers trouvèrent en creusant ses fondations. Alors
aussi furent bâties ou restaurées la plupart des paroisses de la ville :
l’Oratoire du Châtelet, qui devint plus tard la chapelle Saint-Louis, les églises Saint-Victor, Saint-Hilaire, Sainte-Colombe et l’abbaye de Saint-Vincent-des-Vignes. La collégiale de Saint-Aignan fut reconstruite à quelque distance de la Loire, sur l’emplacement qu’elle occupe encore aujourd’hui. La dédiçace solennelle en fut faite le jour de la translation des reliques du saint prélat, le 14 juin 1029. Le précieux corps du serviteur de Dieu fut levé du sépulcre de la vieille église, et son chef déposé dans une châsse d’or lin du poids de quinze livres, enrichie de pierres précieuses. Robert porta dévotement sur ses épaules les glorieuses reliques, suivi du clergé et du peuple qui chantaient les louanges de Dieu avec des timbales, des chœurs de musique et des instruments k vent ou à cordes. La tradition d’Orléans dit même que l’oflice de saint Aignan, qui se chante encore aujourd’hui, fut composé a cette occasion par le roi Robert, qui, vêtu d’un ornement de pourpre vulgairement appelé roquet , dirigea l’office du chœur pendant toute la cérémonie. Il confirma les donations et privilèges accordés au chapitre par les rois ses prédécesseurs, et fit don k la nouvelle église de chasubles en soie, de chapes brodées d’argent, de missels k fermoirs d’or et d’ivoire, d’une table d’autel, ornée au milieu d’une pierre très-rare appelée onyx , de trois croix d’or massif et de cinq cloches, dont une pesait 2,600 livres, et fut baptisée du nom de Robert.
L’abbaye de Fleury n’était encore qu’une modeste retraite, plus riche de science et de vertus que de biens temporels. Elle était gouvernée par Gauslin , frère naturel de Robert. Le roi , plein d’envie de la voir de ses saints regards , y vint prier, et donna généreusement aux moines la terre environnante , qui était très-fertile. Le moine Flelgaud étant depuis allé k Paris , il lui donna pour son église des fragments de la chasuble de saint Denis , de la dalmatique de saint
Rustique et de saint Eleuthère, et un morceau de la corde dont fut lié saint Denis , premier évêque de Paris.
Les dernières années de ce bon et faible prince ne furent pas plus exemptes que les premières de chagrins domestiques. Sans cesse tourmenté par Constance , il s’avisa un beau jour qu’elle était aussi sa parente éloignée , et , dans un nouveau pèlerinage qu’il fit à Rome, il sollicita du pape un nouveau divorce. Il regrettait l’humeur plus douce de Berthe, et tenta plusieurs fois de s’en rapprocher. Hugues de Beauvais , favori du faible monarque , flatta son penchant , et mal lui en prit. Constance s’était retirée, pendant l’absence du roi, dans un château de Bourgogne. A la nouvelle que sa rivale avait suivi Robert à Rome, elle eut un violent accès de jalousie; mais elle fut tranquillisée par une vision de saint Savinien, et bientôt, en effet, son époux revint prendre sa chaîne, plus fidèle que jamais. Hugues de Beauvais, l’ami complaisant, fut, comme toujours, sacrifié à cette réconciliation conjugale. Constance le fit massacrer à la chasse par quelques-uns de ses chevaliers, sous les yeux mêmes du roi. Robert fut triste quelque temps; mais, ajoute Raoul Glaber, il se réconcilia bientôt avec la reine , comme il le devait . '
A l’exemple de son père, Robert avait associé h la couronne sou fils aîné Hugues ; mais ce prince mourut à la fleur de l’âge en l’année 1025. Il avait trois frères qui lui survécurent: Eudes, Henri et Robert. Eudes était imbécille, et si incapable de régner que les courtisans eux-mêmes en tombaient d’accord. Constance disait, et la plupart des évêques jugeaient avec elle, que Henri le puîné était efféminé, paresseux, et que dans sa négligence des lois il ressemblerait à son père, tandis qu’elle attribuait au cadet, Robert, de grandes qualités et l’art si difficile alors de régner. Le droit de primogéniture n’était pas encore bien réglé dans la dynastie nouvelle, et, de part et d’autre , on eut recours aux armes. Les fils de Robert , divisés par leurs prétentions rivales, se trouvèrent d’accord pour combattre leur malheureux père. Ce fut, dit le chroniqueur, une guerre plus que civile , dont la Bourgogne fut le théâtre. Enfin le bon roi, brisé par tant de douleurs et déjà sexagénaire , sentit sa fin approcher. Il fut pris de la fièvre à Melun , comme il revenait de visiter les principaux sanctuaires de France. Il ne douta point que sa maladie ne fut moi-
telle , mais il n'avait pas été assez heureux durant sa vie pour regretter beaucoup de la perdre, et il parut plutôt contempler avec joie l'approche de la mort, qui était pour lui l'aurore de la vie nouvelle.
Ce roi , la fleur embaumée de son pays , armé de ses saintes vertus et avide de la bénédiction céleste, mourut h Melun le 20 juillet 1051 . Son corps fut enseveli, auprès de celui de son père, devant l'autel de la Trinité , dans les caveaux de Saint-Denis. • '
Il fut pleuré par le peuple , et , à ses funérailles , au milieu des soupirs des pauvres et des sanglots des veuves et des orphelins , on entendait les assistants se dire les uns aux autres : « Nous avons perdu « un père qui nous gouvernait en paix; nous étions en sûreté et nos « biens aussi , et nous ne craignions personne. »
Qui le croirait? la mémoire du pieux Robert ne fut pas à l’abri de la calomnie , et l’un de ses contemporains, l’évêque Adalbéron , prélat intrigant et brouillon , osa adresser, de son vivant , a ce prince débonnaire, une satire en forme de dialogue, dans laquelle , sous prétexte de censurer les mœurs des moines et de la cour, il blâme vertement la conduite personnelle du roi. Pauvre Robert! qui, après avoir tracé si péniblement le sillon où devait éclore la royauté , n’ayant qu’un roseau pour sceptre et pour diadème qu’une couronne d’épines, ne trouva de repos que dans la tombe, et de récompense que dans un monde meilleur.