JEHAN DE SA1NTRÉ
La famille de Saintré, au XIVe siècle, était une des plus anciennes du Vendômois ; elle portait de gueules à la bande dyor, avec larnbel d’or de quatre pièces , avec un bois de cerf pour cimier. En 1355, Jean Ier de Saintré était sénéchal d'Anjou et du Maine, et lieutenant de Pierre de Craon. 11 était l’ami intime de Boucicaut et de Duguesclin, et passait pour un des plus braves chevaliers de son temps.
Son fils, Jean de Saintré, né à Vendôme, fut célèbre sous le nom du petit Jehan de Saintré. Le roman s’est emparé de cette curieuse ligure, et il est assez diflicile de séparer la fiction de la réalité dans cette biographie. Antoine de la Sale, l’un des écrivains les plus ori-
ginaux du XVe siècle, en a fait le héros de Vhystoire et plaisante chronique du petit Jehan de Saintré et de la jeune dame des Belles- Cousines, sans autre nom nommer . . •
Jehan, qui dès l’enfance se distingue déjà par son adresse et sa supériorité dans tous les exercices du corps, devient page du roi. Parmi les personnes admises à la table royale, se trouve la dame des Belles- Cousines , d’un très-haut rang et veuve d’un grand prince dont les années avaient été le moindre défaut. La dame des Belles-Cousines est vive et sensible ; Jehan a de beaux yeux touchants et persuasifs ; sa taille est bien prise et sa physionomie pleine d’attraits : on comprend que l’amour ne tarde pas à s’établir entre deux personnes si bien faites pour se plaire mutuellement. Iai princesse , à chaque repas , lui remet son assiette couverte de confitures , ce qui est une laveur significative.
Le pauvre Jehan de Saintré se contente de rougir beaucoup et son amour resterait enseveli dans les abîmes d’une timidité discrète, si la Belle-Cousine, qui est quelque peu coquette, ne savait habilement lui arracher son secret. Bientôt une douce intimité s’établit entre les deux amants ; des signes mystérieux la dérobent aux yeux du vulgaire : quand la dame met une épingle entre ses dents et que le jeune page répond en se frottant l’œil droit, les seigneurs de la cour sont libres de n’y rien comprendre, mais tous deux savent interpréter ce langage symbolique de la passion.
Bientôt l’intérêt de la grande dame se manifeste par de riches présents, et Jehan de Saintré peut paraître à la cour avec une robe de fin bleu doublé de fins agneaux de Roumélie, et un chaperon garni de martre de Sibérie . Tout cela ne fait que rehausser sa bonne mine ; la reine elle-même le regarde avec plaisir, et le roi se charge de son avenir. Le petit page est devenu un grand seigneur; il a trois chevaux, des valets richement habillés et quatre cents écus d’or dans son escarcelle. Il faut ajouter à cela qu’il est le plus heureux des amants, et que la bienheureuse épingle qui indique le rendez-vous vient chaque jour se poser sur les jolies dents de la princesse.
L’amour rend ambitieux ; Petit Jehan qui veut être fait chevalier, doit mériter par quelque entreprise d’armes célèbre l’accolade et les éperons d’armes. Il fait un défi aux plus braves guerriers et les provoque dans un combat en champ clos. Noire héros, comblé de pré-
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sents, enrichi de bracelets, d’attaches, d’anneaux et de pierreries par toute la cour, va prendre congé de sa dame, puis il arrive h la cour d’Aragon, où il triomphe d’un des plus redoutables seigneurs. A son retour en France, où le bruit de ses exploits s’était répandu, il est accueilli avec enthousiasme et l’amour de la Belle-Cousine, augmenté par l’admiration, se manifeste tellement par le jeu de l’épingle que la reine ne peut s’empêcher de le remarquer, et lui reproche une habitude qui peut gâter ses belles dents.
Mais Jehan est trop heureux et bientôt il doit être frappé dans ses
plus chères affections. Après s’être distingué dans plusieurs tournois,
il Va combattre les infidèles. La princesse tombe malade de chagrin et obtient de la reine la permission de se retirer dans son château, près Vendôme. Dans le voisinage se trouve urt monastère; l’abbé est un homme de cour aussi distingué par les agréments physiques que par les charmes de l’esprit. La connaissance s’établit peu à peu, l’estime devient de l’amour, et tandis que Jehan, couvert d’une gloire immortelle, tuait deux soudans, s’emparait de l’étendard du croissant et massacrait une foule d’infidèles, la Belle-Cousine, au mépris de ses serments, se laissait séduire par la beauté, la noblesse et la distinction de Darnp abbé.
Saintré revient en France; il apprend bientôt de la bouche même de celle qu’il aimait sa disgrâce et le succès d’un autre. Vaincu une première fois dans une lutte corps à corps avec Damp abbé , il lui perce la langue comme parjure et enlève à la Belle-Cousine la ceinture de loyauté dont elle a l’audace de continuer de se parer. Puis, après avoir humilié l’infidèle devant les dames de la cour, il prend le parti de se guérir de sa passion pour une femme indigne de lui.
On soupçonne assez vaguement que la dame des Belle-Cousines était Marie, petite-fille du roi Jean par sa mère, Jeanne de Navarre. Elle était cousine de Charles VI et il est probable que c’est elle qui assista au combat en champ clos de Jehan de Saintré avec le séigneur de Loiselench, baron de Pologne. Marié h Jeanne de Thouars, Jehan fut chambellan du roi Charles VI, qui l’aimait beaucoup, se distingua par de nombreux faits d’armes, surtout en Hongrie, où il combattit les Turcs et les Sarrasins, et fut armé chevalier sur le champ de
bataille par le roi de Bohême. Voilà ce que l'histoire fournit de plus exact sur le petit Jehan de Saintré, dont la plaisante chronique et les amours ont depuis été rajeunies par le comte de Tressan.
Ch, -F. L*
* Le cardinal D’ AM BOISE.
Parmi les œuvres d'art que la cathédrale de Rouen offre à l'admiration des visiteurs, il y a un tombeau d’une incomparable richesse. L'œil ne voit partout que statuettes , tourelles, clochetons et arabesques ; par-dessus toutes ces merveilles d’un ciseau qui n’a pu être manié que par un artiste du XVIe siècle, dominent deux statues de cardinaux à genoux. Ce tombeau est celui de Georges d’Amboise. L’une de ces statues représente le populaire ministre de Louis XII. Louis XII , Georges d'Amboise , voila deux noms inséparables dans l’histoire, comme ceux de Richelieu et de Louis XIII, d’Auguste et de Mécène. Le cardinal d’Amboise inspire et dirige pendant plus de vingt ans toute la politique du prince auquel il avait voué sa vive intelligence et son affection chaleureuse; il seconde puissamment, par une protection libérale et éclairée, l’épanouissement des lettres et des arts. C’est à ce double point de vue que nous essayerons d’esquisser la physionomie de l’homme éminent que la division de la France par départements nous donne l’heureux droit de compter parmi les illustrations du pays Orléanais.
. Georges d’Amboise naquit, en 1460, dans ce château de Chaumont (Loir-et-Cher) qui s’élève si majestueux, du sein d’un bouquet de verdure, sur une colline que baigne la Loire; c’est l’un des plus charmants joyaux de ces rives enchantées où les souvenirs historiques viennent à chaque pas se mêler aux beautés de la nature. Chaumont , passé de la maison d’Amboise à celle de La Rochefoucault , appartint ensuite à Catherine de Médicis , qui y venait souvent demander aux astres des inspirations pour sa politique et les secrets de l’avenir.
Le père de Georges, héritier d’une ancienne et riche famille, était chambellan de Charles VII, et son aïeul maternel grand-maître des arbalétriers. Georges eut huit sœurs, dont la plupart furent unies à de nobles personnages, et huit frères, qui, tous, obtinrent de hautes
dignités dans l’Etat. Destiné h l’Eglise, comme beaucoup de cadets de grande maison, il fut, dès l’âge de quatorze ans, demandé pour l’évêché de Montauban par une partie du chapitre , et , grâce au crédit de ses frères, nommé par le roi. Le roi, c’était alors Louis XI, peu soucieux, on le sait, de la dignité de l’Église, malgré sa dévotion singulière. Bientôt il dut encore à l’influence de sa famille le titre d’aumônief du roi. Auprès de ce monarque, qui semble avoir cru , comme un diplomate de nos jours, « que la parole a été donnée â l’homme pour ca- « cher sa pensée , » Georges dut prendre quelque chose de cette réserve dans les paroles et dans la conduite, qui fut plus tard un des traits saillants de son caractère. Au milieu des intrigues qui s’agitaient a l’approche d’un nouveau règne, il prit parti, mais avec prudence, pour le duc d’Orléans contre Mme de Beaujeu. Maintenu par Charles VIII dans ses fonctions d’aumônier, il lui persuada de s’échapper du château d’Araboise, pour se soustraire à l’esclavage de sa sœur ; mais la conjuration est découverte (1487), et Georges (moins durement traité que Comines, qu’on mit dans une cage de fer) resta deux ans captif. Rendu enfin à la liberté sur les instances des nonces du pape, il vécut quinze mois en exil dans son diocèse. Une promesse de dévouement à la duchesse lui rouvrit la cour, et, quelque temps après, il réussit à obtenir la délivrance de Louis d’Orléans, prisonnier au château de Bourges depuis la bataille de Saint- Aubin-des-Cormiers. Alors s’ouvre un horizon plus vaste pour l’ambition de Georges. La mort de Dunois le laisse seul confident et seul guide du duc d’Orléans : il devient , par la faveur du prince , archevêque de Narbonne , puis archevêque de Rouen , enfin lieutenant-général de la Normandie, dont Louis était gouverneur. C’est lâ que se révèlent l’intelligence politique et l’habileté administrative du futur ministre de Louis XII. II rétablit l’ordre et la justice dans la province, surtout en la purgeant du brigandage des soldats licenciés par la paix ; il réforme aussi quelques désordres dans la discipline ecclésiastique , puis , sans s’arrêter au scrupule qui lui disait sans doute que le premier abus a réformer c’était la non-résidence des évêques, il part pour l’Italie, à la suite de Charles VIII et du duc d’Orléans. Ici encore il annonce ce qu’il sera sous le règne futur, prompt au conseil, hardi à l’attaque, brave sous sa robe comme un chevalier sous sa cuirasse, tout cela avec
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l’intelligence des opérations militaires et une grande justesse de coup d’œil. • • ’ •
Au retour de la campagne, Georges, fidèle au duc d’OrléaDS dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, le suit au château de Blois pour s’y abriter d’un nouvel orage : le prince était tombé en disgrâce ; mais l’exil ne fut pas long; quelques jours après, Louis d’Orléans devenait roi de France, et Georges d’Amboise ministre.
Pour tracer le tableau complet de son ministère , il faudrait suivre pas à pas Louis XII à travers ses négociations , ses guerres , son administration intérieure. Une plume savante et habile a dessiné, dans ce recueil même , la curieuse figure du Père du peuple ; nous nous bornerons donc à quelques traits pour celle de d’Amboise. Si la reconnaissance publique l’a appelé du même nom que son roi , c’est que le ministre eut le même cœur pour le peuple, la même volonté de soulager ses misères, la même ardeur h chercher le bien et la justice. A vrai dire, c’est la sage et paternelle administration de Georges qui a entouré d’une si grande vénération la mémoire de Louis XII , dont l’humeur, jadis si turbulente et si frivole , ne promettait pas au trône tant de qualités précieuses.
. Parmi les actes de bienfaisance et de sagesse qui inaugurèrent le règne avec tant de bonheur ( diminution de la taille , refus du droit de joyeux avènement, &c. ), il faut surtout faire honneur au ministre de cette fameuse Ordonnance de Blois , qui faisait la guerre à tant d’abus dans le régime de la justice. Il alla lui-même veiller a l’application de cette loi dans la Normandie , avec le titre de réformateur général. C’est par là, c’est-à-dire par ses réformes administratives, que Georges d’Amboise nous semble avoir mérité le plus de vraie gloire. L’admiration est moins complète quand on étudie en lui le négociateur. Il avait le cœur trop bon , l’esprit trop droit pour lutter toujours à armes égales contre les défiances, la perversité, les ruses de plusieurs des princes contemporains ; aussi fut-il quelquefois trompé. Il le fut par Ferdiuand-le-Catholiquc, au traité de Lyon, destiné à endormir le roi de France pour donner à l’Espagnol une victoire plus facile ; il le fut encore par les cardinaux Sforza et Julien de La Rovère, dont les conseils perfides lui ôtèrent en quelque sorte des mains les clefs de saint Pierre; et deux fois la tiare pontificale échappa à la
légitime ambition de d’Amboise. Mais il fut , en d’autres circonstances, aussi heureux qu’habile dans ses négociations : témoin le divorce du roi avec la fille de Louis XI, Jeanne (pieuse et chaste femme, que le respect du peuple suivit dans son couvent de Bourges ) , et son mariage avec Anne de Bretagne; union qui rattachait au domaine royal une belle et riche province. C’est le succès de cette affaire qui valut à l’archevêque de Rouen le chapeau de cardinal, apporté de Rome par César Borgia , et remis à d’Amboise par celui qui devait être un jour son triomphant rival, Julien de La Rovère.
Quelque temps après , le nouveau cardinal fut nommé , par Alexandre VI, légat du Saint-Siège en France, position délicate pour un ministre. Il avait ainsi deux maîtres à servir ; mais il sut , à force de tact et de finesse , maintenir à la fois l’autorité du pape et les libertés de l’Église gallicane.
Ce qu’il avait de ressources d’esprit et d’habileté , on le voit aussi dans les nombreux traités qui ouvrirent a Louis XII la route du Milanais et du royaume de Naples , en lui assurant l’alliance ou la neutralité des petits Étals d’Italie. Resté étranger à la convention funeste par laquelle le roi, que son amour pour Anne de Bretagne rendait vraiment aveugle, fiança sa fille Claude à Charles d’Autriche, il réussit à réparer cette grande faute politique qui eût livré la Bretagne à la maison d’Autriche. Ce fut sur ses instances que Louis, malade et se croyant déjà à sa dernière heure , dicta un testament secret qui donnait sa fille à l’héritier du trône, François d’Angoulême; et bientôt les États-Généraux de Tours, encore par l’inspiration du cardinal, requirent du roi ce mariage , qui fut en effet célébré au château de Plessis-les-Tours (1506). Ce dut être un beau jour pour Georges d’Àmboise; c’est aussi un de ses plus beaux titres d’honneur aux yeux de la France.
Et combien il reste dans sa vie d’actes fameux qui révèlent chez lui le patriotisme le plus ardent, le sentiment le plus profond de la grandeur nationale, l’activité la plus vigilante! Toutes ces qualités d’un grand ministre se trouvent en relief dans les lettres qu’il écrit au roi au milieu de ses négociations. Pour les diplomates, son chef-d’œuvre doit être la ligne de Cambrai , étonnante union d’intérêts si divers dans un but commun, alliance inouïe du roi de France, du pape, de