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DUMOULIN

DARNAUD (Jacques), le général.

La biographie des généraux de la république et de l’empire est Tout entière dans leurs états de service. Lieutenant-général , grand-officier de la Légion-d’IIonneur et commandeur de l’ordre de Saint-Louis, le baron Darnaud naquit à Brine-Boulay, département du Loiret, le 8 avril 1758. Il prit du service en 1777 et traversa rapidement les premiers grades militaires; il venait d’obtenir celui de sous-lieutenant lorsque la révolution éclata; il devint capitaine en 1795.

L’Allemagne venait de commencer contre la France et sa révolution cette longue croisade où tant de gloire nous était réservée , avec des chances si diverses. Darnaud, employé d’abord à l’armée du Rhin, passa, en l’an II, à celle du Nord, et fut adjoint, le 9 germinal, aux adjudants-généraux : il se trouva, en cette qualité, h l’attaque des villages de Saint-Vaast et de Saint-Aubert. Dans cette affaire où l’ennemi, par la supériorité que lui donnaient sa cavalerie et son artillerie, avait presque entièrement culbuté l’une de nos colonnes, Darnaud contribua puissamment, par une intrépidité pleine de sang-froid, a rallier cette colonne, et obtint un plein succès.

Il fit la campagne de l’an 111 avec l’armée de Sambre-et-Meuse , et prit une part très-active à la défense de la place de Longwi. A la tête du 50e de ligne , au blocus de Mayence, en l’an IV, il fut chargé de défendre la position entre la Meuse et le Rhin , et s’en acquitta

très-heureusement , quoique blessé d’un éclat d’obus a la mâchoire

inférieure. Demeuré inactif, pendant quatre ans , h la tête de ce corps, il le façonna si bien à la discipline et aux manœuvres qu’il en fit l’exemple de l’armée , comme on put le voir à l’affaire de Lintz et à la retraite du fort de Newied, où les soldats commandés par Darnaud, résistant seuls â la terreur panique du sauve-qui-peut, préservèrent l’armée d’une véritable défaite. Il reçut , â cette occasion , les félicitations du gouvernement et du général Jourdan.

Appelé en l’an V à figurer sur un nouveau théâtre, il se trouva , en Italie, aux batailles de Civita-Castellana et de Talari , défit les Napolitains sur deux points différents , culbuta une division et un balail-

Ion, et leur prit vingt pièces de canon avec trente caissons. Deux jours après, avec sept compagnies seulement , il détermina en notre laveur la brillante journée d’Otricoli. En l’an VI , il lit encore la campagne de Rome , et , en l’an VU , celles de Naples et d’Italie. La belle manœuvre qu’il exécuta à l'affaire de la Trebbia lui valut, le 12 messidor, le grade de général de brigade. Ayant enfoncé l’ennemi qui lui était opposé, et l’ayant dépassé de plus de quatre cents toises, il s’était trouvé isolé, faute de secours, et dans la nécessité pressante de se replier sur le corps d’armée; ce qu’il fit avec tant de bonheur, que, malgré une blessure grave reçue à la jambe, il ramena les sept pièces de canon dont il s’était emparé dans cette charge brillante. A la bataille de Novi, le 28 thermidor suivant, pareil trait d’audace lui valut pareil succès. A l’affaire de Bosco, le 2 brumaire au VIII, et, le 12 du meme mois, à celle de Rivalto , il détermina la victoire en faveur de l’armée française par la hardiesse de ses manœuvres. Une ruse de guerre lui procura un nouveau succès , deux jours après , à Novi : obligé de céder à des forces trop supérieures, il attira l’ennemi dans les montagnes , puis , l’ayant mis en désordre par des charges imprévues, il lui prit trois bouches à feu, trois caissons, avec beaucoup de prisonniers. Le 13 frimaire, le général Darnaud, attaqué par les Autrichiens et les Russes, s’étant vu obligé d’abandonner la ligne de

Monte-Cornua , suspendit sa retraite à Nervi , afin de sauver, s’il était possible , une colonne française qui se trouvait , vers Becco et Sori , en grand danger d’être coupée. Ayant fait garder, par trois cents soldats, un défilé très-avantageux , il alla pour reconnaître lui-mème les autres défilés avec deux ou trois soldats; mais telle était la terreur dans notre armée, qu’à peine s’était-il éloigné, le défilé principal fut abandonné parles nôtres. Alors Darnaud, voyant l’ennemi maître du passage, s’élance à sa rencontre le sabre à la main, et ce trait inouï d’audace ayant déterminé un mouvement rétrograde sur la première ligne autrichienne, qui se crut près d’être attaquée, donna le temps à la colonne qui se trouvait à Sori d’échapper à une destruction complète. Le 13 germinal, Darnaud, forcé d’abandonner Becco, se vit harcelé par toute l’armée ennemie. Cette retraite, qui n’est plus à ses yeux qu’une fuite honteuse, son intrépidité la transforme aussitôt en attaque et en victoire : il saisit le fusil d’un soldat et fait feu sur les

alliés. Le combat s’engage ; entraînés par un tel exemple, nos soldats font des prodiges , et Becco est bientôt repris. Une victoire plus belle encore s’offrit à lui le 16 et le 17 germinal. Ses troupes étaient privées de vivres depuis deux jours ; l’ennemi , très-supérieur en nombre, occupait des positions que l’on jugeait inexpugnables; Darnaud se fraie un passage par une attaque impétueuse, et sauve ainsi les pièces et les munitions, qu’il aurait pu abandonner, d’après les instructions du général en chef.

Le 8 germinal, l’une de nos journées jusque-là les plus glorieuses en Italie, le brave Darnaud se vit arreté dans sa carrière belliqueuse : ayant pris d’assaut plusieurs redoutes, il reçut à la jambe une blessure tellement grave qu’elle exigea l’amputation.. Transporté à Gènes, où Masséna avait concentré toutes ses forces, il fut nommé, après sa guérison , au mois de septembre de la môme année , commandant de la place et des forts de Gènes. Vers la fin de 1801, sa santé se trouva tellement affaiblie , qu’il fut obligé de demander un congé et revint en France. Nommé membre de la Légion-d 'Honneur au mois de décembre 1803 , il reçut , à la même époque , le commandement du département de l’Orne, qu’il occupa pendant deux mois; de là il passa au département de la Manche. En 1807, il fut mis à la tête de la division militaire, et reçut le titre de baron le 8 octobre 1808; il eut ensuite le commandement du département du Calvados, où il signala son intégrité. Il commandait, en 1811, la 14e division militaire, quand l’empereur le nomma gouverneur de l’hôtel des Invalides. Sa sollicitude toute paternelle pour les braves qui, comme lui , avaient été mutilés au champ d’honneur, lui acquit de nouveaux droits à la reconnaissance nationale. Nommé, en 1811, lieutenant-général par Louis XVIII, il refusa le titre de comte qui lui fut offert, content de garder sans mélange ses titres de noblesse acquis sur les champs de bataille. A la même époque, il préserva du pillage le dépôt du génie militaire, les archives de la guerre et la galerie des fortifications en relief. Il conserva le commandement de l’hôtel des Invalides jusqu’en 1823, époque à laquelle il fut remplacé. Le cordon de commandeur de Saint-Louis fut la seule récompense qu’on lui donna pour ses quarante-trois ans de service et les cicatrices dont il était couvert. Il est mort dans une modeste retraite, à

l’âge de soixante-deux ans , et ses obsèques ont eu lieu sans aucune de ces démonstrations d’hommages et de regrets dont le faste banal n’est trop souvent qu’un mensonge posthume.

GUDIN (Ciiarles-Étïenne-César), le général .

La famille du général Gudin, originaire du Nivernais, a produit, en moins d’un demi-siècle , trois des noms les plus glorieux de notre histoire militaire. Le général Etienne Gudin, oncle de celui dont nous allons esquisser la biographie, ayant quitté la carrière des armes après cinquante années de service effectif, a habité jusqu’à sa mort, arrivée en 1820, une propriété peu éloignée de Montargiset que possède maintenant M. le vicomte général Gudin.

Charles-Elienne-César Gudin naquit dans cette ville le 13 février 1768. Sa famille, qui le destinait à la carrière des armes, l’envoya à l’école de Brienne, où il fut condisciple de Bonaparte. Après avoir fait de fortes études, il fut admis, en 1782, dans la compagnie des gendarmes de la garde, d’où il passa comme sous-lieutenant dans le régiment d’Artois. Nommé lieutenant le 1er février 1791 , il fut envoyé à Saint-Domingue avec le second bataillon de son régiment, pour y combattre les nègres révoltés. Chef de bataillon en 1795, il devint aide-de-camp de son oncle, et sa valeur lui mérita bientôt le grade d’adjudant-général chef de brigade, au moment où il passa à l’armée du Bhin. Il se fit particulièrement remarquer aux affaires de la vallée de Kintzich, de Freudenthal et de Wolfach, lorsqu’il faisait encore partie de l’armée de Rliin-et-Moseile, commandée par Moreau.

Après la paix de Campo-Formio, Gudin passa à l’armée des côtes d’Angleterre; mais l’expédition projetée contre cette puissance , expédition à laquelle il était appelé, n’ayant pas été réalisée, il revint à l’armée du Rhin, en 1798, avec le grade de général de brigade qui lui fut conféré. — Il avait à peine trente ans!

Élève des meilleurs généraux de cette époque et leur émule, il se montra toujours à la hauteur des expéditions importantes confiées à sa valeur et à son expérience, dans le Valais, la vallée d’Aar et

dans TOberland. Chargé par Masséna, en 1799, du commandement d’une brigade sous les ordres du général Lecourbe, il attaque la position deGrimsel, remonte l’Aar, culbute les ennemis, malgré une vive résistance, passe le Saint-Gothard , où il fit des efforts inouis pour rejoindre la division du général Lecourbe et engage avec lui, sur les hauteurs de l’Ober-Alp , un combat terrible où les Autrichiens sont mis dans une déroute complète. Chargé de nouveau de la défense du Saint-Gothard, il repasse le Grimsel, attaque les Russes, commandés par Souwarof, et leur fait prisonniers un général et quatre mille hommes.

Après la réunion des deux armées du Danube et du Rhin sous Moreau , Gudin prit part ù différentes affaires, et, en mai 1800, il fut chargé d’exécuter, à la tête d’une division, le passage du Lech, en avant d’Augsbourg. Peu après, le général en chef ayant résolu de se porter sur le Danube et de séparer l’ennemi de ses magasins de Donawerth , ce passage du fleuve fut exécuté avec autant de succès que d’audace par la division Gudin, aidée de la division Montrichard. En récompense de cette brillante action, Gudin reçut du Directoire, le 6 juillet 1800, son titre de général de division, lequel devint définitif à partir de ce moment.

Pendant la courte paix qui fut signée à cette époque par l’Autriche, Gudin fut envoyé h Toulouse pour y prendre le commandement de la 10e division militaire. Il ne resta pas long-temps à ce poste, qui pouvait lui permettre de goûter un repos acheté par tant d’efforts et de succès. Il reprenait son épée vers la fin de 1804, et commandait, en 1805, contre les Autrichiens, la troisième division du corps d’armée de Davoust. Nommé en 1806 gouverneur de Fontainebleau , il ne tarda pas à être envoyé en Prusse. Au sanglant combat d’Auerstadt, sa seule division résista, pendant quatorze heures, aux efforts de soixante mille hommes commandés par le roi de Prusse et le duc de Brunswick en personne. Cette action et cette campagne lui valurent la décoration de la Légion-d’Honneur et une dotation de 70,000 fr. de rente. Il se distingua successivement h Pultusk, à Eylau, à Friedberg, h Tilsitt, et, après la paix signée dans cette dernière ville, prenait part aux batailles de Thann, d’Eckmühl et ù celle deWagram, où il reçut quatre coups de feu.

Gudin avait été créé, en 1807, grand-officier de la Légion-d’Honneur; en 1808, il fut fait comte de l’Empire, et, le 14 avril 1809, il fut élevé à la dignité de grand-aigle de la Légion-d’llonneur. Il avait été désigné l’année précédente, par le département du Loiret, comme candidat au sénat.

Un nouveau traité de paix donna h Gudin, en 1810, quelque repos dans les cantonnements de Westphalie; mais l’expédition de Russie se préparait, et, en 1812, il fut appelé a prendre part à cette désastreuse campagne. Il se rendit des premiers sous les drapeaux, à la tête de sa division. Il prit part, de la manière la plus glorieuse, h la bataille et îi la prise de Smolensk. Il allait, en récompense de ses éminents services, recevoir le bâton de maréchal de France, lorsque, à la sanglante affaire de Valontina-Gara , un des plus beaux faits d’armes de la grande armée , il fut atteint d’un boulet qui lui emporta une jambe et lui blessa l’autre. Il eut survécu peut-être, s’il ne se fût obstinément refusé à subir une double amputation reconnue nécessaire.

Gudin fut enterré dans la citadelle de Moscou. Les honneurs les plus distingués lui furent décernés avec toute la pompe militaire.

L’empereur ayant visité le blessé à son lit de mort, lui promit de servir de protecteur à sa famille et a ses enfants. Il n’oublia point sa promesse, et après la mort de Gudin, Napoléon écrivit à sa veuve la lettre suivante, datée de Moscou, le 15 octobre 1812 :

« Madame la comtesse Gudin , je prends part à vos regrets ; la « perte est grande pour vous, elle l’est aussi pour moi.

« Le ministre secrétaire d’Etat vous expédie le brevet d’une pen- « sion de douze mille francs que je vous ai accordée sur le trésor de « France, et l’intendant du domaine extraordinaire vous fera parvenir « le décret par lequel j’accorde une dotation de quatre mille francs « à chacun de vos enfants cadets, avec le titre de baron. Elevez-les « dans des sentiments qui les rendent dignes de leur père. »

« Napoléon. »

L’éloge de Gudin est tout entier dans cette lettre, qui est le plus beau monument élevé à sa mémoire.

LES HOMMES ILLUSTRES DK L’OllLÉASAlS.

MARCEAU (le général ).

« Soldat à seize ans , général à vingt-deux ans , mort à vingt-sept « ans; toute la vie de Marceau tient dans cette légende, qu’on dirait « traduite de l’inscription d’un marbre grec découvert aux Thermo- « pyles, sous un laurier rose. L’héroïsme a toujours un irrésistible « prestige; mais quand il apparaît sous la forme d’un beau jeune « homme , tenant en main l’épée immaculée du sacrifice , tombant « sur le champ de bataille avec la sainteté du martyre et la grâce de « la jeunesse , alors ce n’est plus seulement l’enthousiasme , c’est « l’adoration des hommes qui veille sur sa mémoire. Marceau ap- « partient à la légion thébaine de ces victimes de choix et de fleur, « immolées à l’immortalité dans l’adolescence de leur gloire. Sa car- « rière est celle du soldat athénien de Marathon; comme lui, il a « couru k la mort une palme k la main. L’éclat d’un poème cheva- « leresque se mêle, dans sa vie, h l’auguste simplicité d’une épopée « antique ; elle échappe k l’histoire , la poésie s’en emparera un « jour (1). »

Il naquit en 1769, dans cette année féconde qui vit naître Napoléon et tant d’illustres personnages; il mourut a vingt-sept ans, en 4796, au moment oii l’étoile de Bonaparte commençait k rayonner dans le ciel orageux de la révolution.

Son père lui donna, k son baptême, les noms de François-Séverin Desgraviers, que l’histoire a oubliés, en n’écrivant, en lettres d’or, sur son livre immortel , que le nom de Marceau , poétisé par la gloire. M. Desgraviers était procureur au bailliage de Chartres et destinait son fds k la carrière du barreau ; mais , peu soucieux des études littéraires , le jeune Marceau apprit k lire dans l’histoire des grands capitaines, puis, mettant son livre dans sa giberne, il s’engagea , k dixsept ans, dans le régiment de Savoie-Carignan. Sentant alors le besoin de s’instruire pour obtenir de l’avancement, il étudia, sans maître, l’histoire et les mathématiques, et parvint assez rapidement au grade de sous-oflicier.

(I) Éloge de Marceau , par M. P. de Saint-Victor.

Il se trouvait en congé à Paris, lorsque le peuple battit le rappel de 1789, et, se mêlant aux sections , il prit une part active à la prise de la Bastille, puis il marcha h la tête dJun détachement pour s’opposer à l’approche des troupes qui s’avançaient vers la capitale. 11 se rendit à Chartres au moment où les patriotes s’armaient pour voler aux frontières; il fut d’abord instructeur de la garde nationale, et le bataillon des volontaires d’Eure-et-Loir le choisit pour son commandant. Il lit sa première campagne en 1792, sous les ordres de Lafayette. Ce général ayant été obligé de quitter son poste , pour se dérober à la proscription prononcée contre lui , son armée se disposait h le suivre , quand Marceau sortant des rangs , la fureur dans les yeux , et la pointe du sabre sur la poitrine d’un officier qui entraînait les soldats, s’écrie : « Français, il est un devoir plus sacré que «. l’amour pour son général : celui de ne pas laisser cette frontière « découverte ! » Cet élan généreux imposa h toute l’armce : elle s’arrêta à la voix du jeune officier.

Il se trouvait, avec son bataillon, dans la ville de Verdun, lorsqu’elle fut assiégée par les Prussiens , et protesta contre la reddition de la place avec le brave commandant Beaurepaire , qui , n’ayant pu être obéi , se tua de désespoir. Marceau fut chargé , comme étant le plus jeune des officiers, de porter au roi de Prusse la capitulation. Son cœur était brisé de douleur. Il fut amené , les yeux bandés , devant le prince , et lui remit les clés de la ville ; à son retour, le bandeau qui couvrait ses yeux fut trouvé trempé de ses larmes. Il avait tout perdu h ce siège; chevaux, argent, équipage. « Que voulez-vous qu’on « vous donne, lui dit un représentant du peuple? — Je ne veux qu’un « sabre nouveau , répond-il , pour venger ma défaite. » Il prit en effet sa revanche à la fin de la campagne ; mais , ne trouvant pas ses volontaires assez disciplinés , il demanda à être incorporé dans la légion germanique, et y obtint un brevet de capitaine de cuirassiers.

Au mois d’avril 1795, le corps dont il faisait partie fut envoyé contre les royalistes de la Vendée. L’armée était accompagnée d’un représentant du peuple, Bourbotte, qui, défiant et soupçonneux, accusa tout l’état-major de trahison et le fit emprisonner. On reconnut bientôt l’absurdité d’une telle dénonciation , et les olliciers furent rendus à la liberté la veille de la bataille de Saumur. Marceau se vengea no-

blement de son calomniateur : Bourbotte ayant eu son cheval tué d’un coup de canon , le jeune capitaine sauta à bas de sa monture et la lui présenta en disant : « J’aime mieux être pris ou tué que de voir « un représentant du peuple tomber entre les mains de ces brigands. » Un décret de la Convention le désigna pour l’avancement, et il fat nommé général de brigade ; il avait alors vingt-deux ans. Son patriotisme pur et désintéressé , sa douceur et son humanité contrastaient singulièrement avec la cupidité et la cruauté des autres chefs du parti révolutionnaire. Pendant cette lutte terrible , Marceau éleva la guerre civile à la hauteur de la chevalerie qu’il combattait. Cette guerre de Vendée fut le champ-clos du dévoûment et de la foi militaire : Hoche, Charette, La Rochejaquelein, Marceau, partie carrée de héros, conflit éblouissant d’épées d’égale trempe, élite contre élite ! la postérité les a ensevelis côte à côte, dans le même linceul , dans le drapeau sans

tache et sans couleur du devoir.

Plusieurs défaites de l’armée républicaine ayant été attribuées à l’impéritie des généraux , et la Convention ne sachant sur qui porter son choix , un arrêté du comité de salut public donna à Marceau le titre de général en chef, en lui laissant la faculté de se servir provisoirement de Kléber. Ce fut dans le cours de cette guerre qu’il s’unit de la plus étroite amitié avec ce vaillant soldat, dont le caractère élevé et loyal sympathisait avec le sien. « En acceptant le titre de général « en chef, disait-il «à Kléber, je prends les dégoûts et la responsabi- « lité pour moi , et je te laisserai , à toi, le commandement véritable « et les moyens de sauver l’armée. — Sois tranquille, mon ami, dit « Kléber, nous nous battrons et nous nous ferons guillotiner en- « semble. »

Dès ce moment , tout fut conduit avec unité et fermeté ; les Vendéens sont poursuivis jusqu’aux portes du Mans. Le 12 décembre 1 792 fut livrée cette bataille géante de la guene des géants , où périrent dix mille républicains et vingt mille Vendéens. Avant le combat , les représentants en mission auprès de l’armée avaient remis ù Marceau la destitution deWesterman, un de ses généraux. Marceau garda la destitution dans sa poche et le laissa à l’avant-garde. « C’est dans a le Mans même , lui disait Westerman , qu’il faut profiter de la for- « tune. — Tu joues gros jeu , répond Marceau en hii serrant la main ;

« n’importe, marche, et je te suivrai. » Aussitôt le tocsin sonne, le canon lui répond, la désolation se répand dans la ville; on se bat toute la nuit, et au point du jour la victoire se déclare en faveur des bleus. Jamais déroute n’avait été aussi sanglante ; Marceau gémit de l’épouvantable abus de la victoire , et ne put mettre un terme au pillage et au massacre qu’en faisant battre la générale. Après le gain de la bataille, il publia hautement la belle conduite de Westerman, et lui fit conserver son grade.

Ce fut aussi dans celte circonstance qu’il s’honora par un trait de vertu digne deScipion. Une Vendéenne jeune et belle, le casque en tête et la lance en main , et poursuivie par les soldats , se jeta aux pieds de Marceau : « Sauvez-moi ! » s’écria-t-elle. Le général la relève, la rassure, la recueille dans sa voiture et la fait conduire dans un lieu sûr. Mais une loi punissait de mort quiconque faisait grâce à un royaliste pris les armes a la main. Marceau, dénoncé, allait payer sa générosité de sa tête , quand Bourbotte, qui lui doit la vie, accourt de Paris à l’armée et anéantit la procédure; mais ni la protection du représentant, ni les larmes de Marceau ne purent sauver la jeune Vendéenne : elle fut décapitée. Après la défaite du Mans , le général en chef poursuivit les chouans et les atteignit sur les bords de la Loire, près de Savenay ; il anéantit leur armée , dont les malheureux débris furent envoyés à Nantes pour y être noyés ou fusillés. Dès ce jour, la grande guerre de Vendée fut véritablement finie. Kléber et Marceau firent leur entrée en triomphe à Nantes , et furent gratifiés , par le club jacobin , d’une couronne civique.

Mais la place de Marceau n’était pas en Vendée. Pendant cette sanglante campagne, il avait le mal du pays de la frontière , où tonnait le canon de la grande guerre. Il quitta sans regrets cette terre arrosée du sang français et consacra son épée h la défense du territoire, menacé par la coalition européenne. A l’ouverture de la campagne de 1794, il commande une division de l’armée des Ardennes; puis on l’envoie à l’armée de Sambre-et-Meuse , où il continua à se distinguer par ses talents, sa bravoure et*son humanité. Dans le rapport qu’il fit k la Convention de la bataille de Fleuras, Pichegru disait : Le général Marceau s7 est battu comme un lion ; il a eu deux chevaux tués sous lui ; et le Moniteur constate que ce passage de la dépêche

fut couvert d’applaudissements. Aux batailles de l’Ourthe et de la Roêr, Marceau commandait l’avant-garde; il entra, à la tète de sa division , dans la ville de Coblentz, qui était la place d’armes de la coalition.

Chargé, en 1795, de protéger la retraite de l’armée et de faire brûler le pont de bateaux dès qu’elle aurait repassé le Rhin , il vit , avec la plus profonde douleur, la division Bernadotte compromise par trop de précipitation de la part de l’otîicier du génie qui présidait à la destruction du pont. Marceau , au désespoir d’une faute dont il se croit responsable, veut se tuer; Kléber, son ami, accourt, le désarme et assure que tout n’est pas perdu. En effet, tous deux montent à cheval, se portent au-delà du pont déjà réparé, attaquent vigoureusement l’ennemi qui pressait Bernadotte , et l’arrêtent sur les hau teurs de Montabor.

Il commanda deux ans dans le Hunsdruck et dans le Palatinat , laissant les souvenirs les plus honorables dans ce pays tant de fois dévasté par les armées françaises.

Pendant la campagne de 1796, il fut chargé de bloquer Mayence et de couvrir la frontière de France, tandis que Jourdan s’avançait en Franconie ; mais Jourdan ayant été repoussé par l’archiduc Charles, il prit le commandement d’une des divisions chargées de soutenir la retraite, et vint à bout de contenir l’ennemi sur tous les points où il se trouva.

Le 20 septembre, il fut attaqué par le général Hotze, dans la forêt d’IIochsteinbach , et, tandis qu’il soutenait l’attaque pour donner à l’armée française le temps de traverser les défilés d’Altenkirchen , il fut frappé du coup mortel. Mais laissons parler Jourdan, qui, dans la séance du 4 fructidor an V (25 août 1797) au conseil des Cinq- Cents , raconta en termes touchants la mort de son vaillant compagnon d’armes : « Marceau, dit-il, s’avançait avec un officier et quelques « ordonnances pour reconnaître les dispositions de l’ennemi. Un chas- « seur tyrolien, caché derrière un arbre, le reconnaît aux marques « distinctives de son grade , l’ajuste et lui tire un coup de carabine « au travers du corps. Marceau se retire lentement , ordonne à ses « officiers de cacher a la troupe qu’il commande le coup fatal qui « vient de le frapper , me fait prévenir et donne quelques ordres ; « enfin il sert encore sa patrie, quoique la pâleur de la mort soit déjà

« sur sou front. Il est transporté par des grenadiers à Altcnkirschen ; « j’accours au-devant de lui, accompagné de mon état-major; nous « répandons des larmes. Marceau seul conserve sa tranquillité; il « nous dit: Général, mes amis, pourquoi versez-vous des larmes? « je suis heureux de mourir pour mon pays. Général, je vous recom- « mande, au nom de l’amitié qui nous unit , les officiers qui ont servi « près de moi et ma famille. »

Aussitôt qu’il fut blessé , Marceau refusa d’être transporté au-delà du Rhin, voulant, disait-il, mourir sur le champ de bataille. L’avantgarde ennemie arriva , et les généraux autrichiens , pleins d’estime pour leur noble adversaire , lui prodiguèrent les soins les plus empressés. L’archiduc Charles lui envoya son chirurgien ; mais tous les secours de l’art furent inutiles : trois jours après , Marceau rendait le dernier soupir au château d’Altenkirschen.

Les Français et les Autrichiens se disputèrent l’honneur de rendre au jeune héros les derniers devoirs , et l’archiduc , en rendant son corps, y mit pour condition qu’on l’informerait du jour des funérailles, afin que ses troupes pussent lui rendre les honneurs militaires. Il fut enterré dans le camp de Coblentz, au bruit de l’artillerie des deux armées. Ses frères d’armes lui élevèrent un monument dessiné par Kléber, son meilleur ami. En apprenant la mort de Marceau, ce brave général s’était écrié : « Si j’avais été là , je l’aurais fait brûler à la « manière antique, car je ne puis m’habituer à l’idée d’un grand « homme dévoré par les vers. Oui , reprit-il , en lâchant un de ces « jurons sonores qui partent comme des coups de feu de la bouche « des hommes de guerre, le corps de Marceau aurait été brûlé. » Le général Hardi réalisa, deux ans plus tard, le vœu poétique de Kléber : le cercueil de Marceau , exhumé de sa sépulture , fut brûlé sur un bûcher devant l’armée rangée en bataille , et ses cendres furent réunies à celles de Chérin et de Hoche. On lui a aussi érigé une pyramide à la place où il reçut le coup mortel. Ce monument fut constamment respecté par les armées ennemies jusqu’à ce que les pays situés sur la rive gauche du Rhin fussent réunis à la Prusse. Il a depuis changé de forme; mais le gouvernement prussien a cru devoir faire annoncer par les journaux que rien n’avait été changé dans sa destination.

L’an VI , une pension fut accordée à la mère de Marceau , sur la proposition de Jourdan; son éloge funèbre fut prononcé par le citoyen Lavallée à la société philotechnique, qui tenait ses séances au Louvre. Dans la séance du 26 germinal an VI , Julien Souhait fit hommage au conseil des Cinq-Cents d’une estampe représentant le portrait de Marceau. Ce portrait fut envoyé h tous les établissements d’instruction publique et dans les écoles militaires, sur la proposition de Mortier du Parc , qui prononça devant le Corps législatif un nouvel éloge du jeune général (1).

Dans la séance du 21 fructidor, ce même député proposa un nouvel envoi du portrait de Marceau aux administrations centrales ; mais le Conseil des Cinq-Cents adopta un ordre du jour motivé sur ce que le portrait de'Marceau n'ajouterait rien à sa gloire, car ses traits sont gravés dans tous les cœurs vraiment français.

La ville de Chartres s’est toujours montrée fière du plus héroïque de ses enfants : sous le consulat, le corps municipal fit élever une pyramide sur une place qui prit le nom de Marceau, et on rappela, sur quatre tables de marbre blanc, les trophées de ce héros. En 1815 , à l’approche d’une division de l’armée prussienne, on enleva de la pyramide deux plaques qui auraient pu rappeler aux Prussiens quelques faits d’armes peu lîatteurs pour eux. La place et la rue qui portaient le nom de Marceau en reçurent un autre; ces changements donnèrent lieu à une pétition de la sœur de Marceau, demandant le rétablissement de la colonne érigée en l’honneur de son frère. Cette pétition, soutenue par le général Foy, amena une discussion assez vive a la chambre des députés, le 19 mars 1821 ; en vain l’illustre orateur peignit avec une éloquence touchante le héros tombant jeune d’âge et vieux de gloire, pleuré par ses soldats et par ses ennemis, Marceau avait , aux yeux de la Restauration , le tort d’avoir vaincu les Vendéens, et la pétition fut renvoyée au ministre de l’intérieur, c’està-dire écartée. Une rue de Paris portait aussi le nom de Marceau : ou

l’a effacé depuis; mais, à supposer qu’on ne le rétablisse pas un jour,

on ne parviendra jamais à l’effacer des fastes de la gloire. Le 21 septembre 1851 , la ville de Chartres a vu enfin se dresser, sur une de

(1) Voir le Moniteur (les 20 et 21 thermidor an VL-

ses places publiques, la statue, en bronze, de Marceau, coulée d’après le modèle de M. Auguste Préau.

Dans la poétique odyssée de Childe-Harold , lord Byron s’arrêta un moment sur les bords du Rhin, devant le monument de Marceau, et, de la même plume qui venait de consoler le captif de Sainte-Hélène , il traçait ces deux strophes en l’honneur du jeune guerrier :

By Coblcntz, on a rise of gcntle ground,

There is a small and simple pyramid,

Crown ing lhe summil of lhe verdant mound;

Beneath ils base are heroe's ashcs hid ,

Our enemy’s, — but let nol theai forbid Honour to Marceau ! o’er whose early tomb Tcars, big tears, gush’d from the rough soldier’s lid,

Lamenting and y et envying such a doom Falling for France , whose righls he battled to résumé.

On voit près de Coblentz une humble pyramide Qui s’élève au sommet d’un tertre de gazon ;

Aux cendres d’un héios elle sert de prison; Marceau repose en paix sous cette terre humide: Marceau, notre ennemi, mais que nous honorons ! Amis comme ennemis, tous ont pleuré sa perte ; Tous devant son cercueil ont incliné leurs fronts, Et les deux camps rivaux, mêlant leurs escadrons. Ont tiré le canon sur sa tombe entr’ouverte.

Brief, brave, and glorious was his young career,

His moumers werc two hosts, his friends and foes ; And filly may the stranger lingering here Pray for his gallant spirit’s bright repose;

For he was freedom’s champion, one of those,

The few in number, who had nol o’erstept

The charter, to chaslise which she bestows

On such as wield her weapons ; he had kept

The whiteness of his soûl, and thus men o’er him wept.

Elle fut courte, hélas! mais belle, sa carrière : Son noble souvenir brille comme un flambeau. L’étranger qui s’arrête au pied de son tombeau Ne s’éloigne jamais sans dire une prière.

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