‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 133 sur 145 · CLAUDE DE FRANCE · texte numérisé non relu

CLAUDE DE FRANCE

Claude de France, la fille aînée du bon roi Louis XII, naquit le 15 octobre 1499, à Romorantin, en Sologne. Fiancée dès l'enfance à Charles-Quint, elle devint, à seize ans, reine de France, et mourut 'a vingt-quatre ans, délaissée par l’inconstant François Ier, douce et innocente victime sacrifiée toute sa vie aux exigences de la politique ! La pauvre petite princesse n’était pas belle, à coup sûr ; puisque ni les courtisans, ni les poètes n’ont fait l’éloge de sa beauté ; elle était même disgraciée de la nature. Mal faite de taille et boiteuse comme sa mère, elle ressemblait de figure h Louis XII, dont elle avait la physionomie béate et les traits alongés. Elevée à la cour sévère et prude d’Anne de Bretagne, elle ne put faire l’apprentissage des grâces ni acquérir l’esprit qui lui manquait. Mais comme elle rachetait tous ces avantages par sa douceur et l’égalité de son caractère ! Elle était si charitable et si compatissante, que le peuple ne l’appelait pas autrement que la bonne reine. Et puis, Madame Claude de France était la plus riche héritière de l’Europe ; elle était duchesse de Bretagne et

de Milan , comtesse de Blois, d’Asti, de Coucy, de Montfort, de Richemont, d’Etampes, &c. Aussi fut-elle recherchée par d’illustres souverains, et son mariage, objet d’intrigues sans nombre, discuté comme un cas de guerre ou une condition de paix, faillit changer les

destinées des couronnes et des nations rivales.

I^a reine Anne aimait peut-être Louis XII , mais a coup sûr elle n’aimait pas la France. Elle aussi avait été contrariée dans ses inclinations. Elle avait fiancé son cœur au duc d’Orléans, puis accepté l’anneau de Maximilien d’Autriche; mais il lui fallut, bon gré mal gré, devenir reine de France en épousant Charles VIII. Louis XII obtint plus tard le prix de sa constance, et le roi de France se souvint de la promesse du duc d’Orléans. Mais Annexe Bretagne voulant dédommager aussi Maximilien qu’elle avait épousé par procureur , se mit en tête de fiancer sa fille Claude avec le jeune Charles de Luxembourg, héritier de l’Espagne, de l’Autriche et des ^ays-Bas. Si ce mariage se fût accompli, si la Bretagne, la Bourgogne et Milan , eussent été détachés du royaume de France, l’aigle impériale delà maison d’Autriche eût embrassé l’Europe dans ses serres puissantes, et Charles-Quint eût réalisé peut-être son rêve de monarchie universelle. L’Italie était reprise ; la France affaiblie, son territoire envahi.

On offrait a Louis XII une paix honorable s’il voulait consentir au mariage projeté. Affaibli par une récente maladie, et cédant aux instigations de la reine, Louis signa le déplorable traité de Blois (septembre 1504). Ou Louis XII, si souvent trompé, trompa ses ennemis à son tour, et, en signant ces traités, se promit de ne les tenir jamais; ou bien Anne de Bretagne, qui songeait beaucoup à la grandeur de sa fille et nullement à l’intérêt de la France, abusa de la faiblesse du roi pour lui arracher ces conditions. Toutefois, le parti français se préoccupa vivement de ce projet de mariage et se groupa autour du comte d’Angoulême, héritier présomptif de la couronne. Le maréchal de Gié se dévoua et fit au roi des représentations. Louis XII le sacrifia aux ressentiments de sa femme ; mais il profita néanmoins de ses avis, et, une brouille étant survenue entre l’Espagne et l’Autriche, il en profita pour dégager sa parole. Le roi avait déjà pris son parti quand les Etats-Généraux de Tours lui représentèrent que la loi fondamentale de l’État défendait toute aliénation du domaine de

la couronne, et le supplièrent humblement de rompre le traité de Blois et de marier Madame Claude k son neveu François, comte d’Angoulême.

Louis eut l’air de se rendre k des prières qu’il avait provoquées, selon toute apparence, et, le 22 mai 1506, le contrat fut passé au Montil-les-Tours. Cet acte, contresigné par le cardinal d’Amboise et deux autres témoins Orléanais, Robertet et Gedoyn, assura l’intégrité du territoire et l’indépendance de la France. Les- États, par reconnaissance, donnèrent au roi le titre, mérité cette fois, de Père du peuple.

Au mois d’avril de l’année suivante, Mme Claude tomba malade de la fièvre. L’évêque de Grenoble, oncle de Bayard, conseilla k Anne de Bretagne de vouer la jeune princesse k saint François-de-Paule, . ermite de la Calabre, mort depuis quelques semaines. L’effet de la neuvaine ne se fit pas attendre, et la piété de la jeune fille s’en accrut davantage.

Malgré la promesse du roi et l’acte solennel des fiançailles , Anne de Bretagne mettait toujours des obstacles k l’alliance de Claude de France avec le comte d’Angoulême. Femme, reine et Bretonne, elle s’obstina dans sa volonté, tenant tête k elle seule au roi, au conseil et k l’opinion publique. Elle donnait pour raison que François, insouciant et léger, ne rendrait pas sa fille heureuse. « Vous vous « trompez, répondait Louis; elle n’est pas belle, mais sa vertu « touchera le comte et il ne pourra s’empêcher de lui rendre jus- (( tice. » Il est certain que si Anne eût été toujours la maîtresse, jamais cette union ne se fût accomplie ; mais elle mourut le 9 janvier 1513, et Louis XII, accédant aux désirs de la nation, fit enfin célébrer le mariage k Saint-Germain-en-Laye, le 18 mai 1514. Les noces se firent en habit de deuil , et ce fut comme un triste présage pour la malheureuse princesse. L’année suivante, elle perdit son père et se vit exposée k l’indifférence de son époux et k l’humeur impérieuse de Louise de Savoie, sa belle-mère. Il semblait que cette dernière eût pris k tâche de se venger sur la fille des dédains qu’ellemême avait essuyés d’Anne de Bretagne.

La duchesse Claude de France devint reine k seize ans, sans pour cela changer d’humeur et de caractère. Elle laissa sans regrets l'au-

torité à la reine-mère, satisfaite de régner sur tous les cœurs par son mérite et ses vertus. En partant pour l’expédition d’Italie, François Ier laissa le titre de régente et la signature k Louise de Savoie et la reine demeura isolée et sans pouvoir au milieu des intrigues de la cour. Heureuse encore si le vainqueur de Marignan ne lui avait donné d’autres rivales que la gloire ! mais le roi-chevalier l’était pour tout le monde, excepté pour sa femme, et partagea bientôt ses affections entre ses favoris et ses maîtresses. Claude dut se contenter de l’estime de son époux, qui, esprit judicieux et galant homme, ne pouvait lui refuser l’hommage extérieur et les marques de déférence dues à son sexe et h son rang. Brantôme déclare même qu 'elle fut fort aimée du roi et bien traitée , et le malicieux chroniqueur, qui a tant médit des dames, tant illustres que galantes, a respecté les vertus modestes et la réputation sans tache de Madame Claude de France.

Le dimanche 10 mai 1517, h la cérémonie du sacre qui eut lieu à Saint-Denis, l’épouse délaissée put enlin s’apercevoir qu’elle était reine, et, grâce a l’étiquette , elle eut un moment le pas sur la duchesse douairière d’Angoulême. Vêtue du manteau royal de velours bleu fourré d’hermine et d’une robe de brocart d’or dont la queue traînante était portée par des duchesses, elle vint s’agenouiller au pied de l’autel et recevoir la couronne royale. Puis, se dérobant aux honneurs du cérémonial, aux flatteries des courtisans et à l’allégresse du peuple , elle descendit dans les caveaux de la nécropole et pria quelque temps sur les tombeaux de son père et de sa mère.

Le mardi suivant , elle fit son entrée solennelle k Paris, portée dans une litière de carreau de drap d’or, vêtue d’une robe d’argent et d’un manteau de velours cramoisi semé d’hermine et couverte, des pieds k la tête, de perles et de diamants. Le cortège se dirigea, en suivant la rue Saint-Denis, jusqu’à l’église Notre-Dame. Mais laissons la parole au Cérémonial français , organe officiel de la cour : « Toutes les rües par où devoit passer ladite dame estoient tendues « de riches tapisseries et broderies, et aux fenestres et parmy les « rües y avoit si grande multitude de peuple, que homme vivant ne « les sauroit compter ne nombrer. Et parmy les rües y avoit plusieurs « échaffauts et mystères, comme on verra cy-après.

« Premièrement, k la porte Sainct-Denvs, k l’entrée de ladite ville

« avait un échafTaut , cl au plus haut estoit un ciel clos , cl parer dessus une nuée laquelle s’ouvrait , dont sortoit une colombe te- « liant une couronne d’or, -dénotant le Sainct-Esprit, laquelle co- « lombe descendait au milieu dudit échaffaut, où il y avait une ieune « dame représentant la reyne , et la colombe lui posoit la couronne

« sur son chef, puis s’en remontoit au ciel De plus, h la Ion-

« laine du Ponceau, nommée la Fonlaine-de-la-Reyne, avoit un beau « iardin , et au milieu un lys ; et a dexlre et k semestre une sala- « mandre et une hermine....

« Item devant la Trinité , h la porte aux Peintres , h la fontaine « des Saincts-Innocents et devant le Chastelet de Paris , y avoit (lier vers échalfauts avec devises, cmblesmes et personnages allégo- « riques,etc., etc. »

Après avoir entendu à Notre-Dame un Te Dcum d’action de grâces et dit sa prière devant le maître-autel , la reine retourna en son palais royal, au milieu des acclamations du peuple qui lui criait : Noël1, noëll soyez la bienvenue ! Le soir même, elle fit les honneurs du festin royal à la grand’table de marbre, et, pendant les fêtes et les tournois des jours suivants, les seigneurs et les chevaliers, inclinant devant elle leurs lances, se disputèrent l’écharpe brodée par ses rovales mains.

Puis la bonne reine rentra dans ses appartements , entourée des vieilles dames d'honneur de sa mère; elle s’occupa h broder des tapisseries ou des ornements d’église, et partagea sa vie entre ses devoirs d’épouse et de mère et ses exercices de piété. Elle eut premièrement deux filles, Louise et Charlotte, qui, dans des intervalles de trêve, furent politiquement accordées à Charles de Luxembourg , et qui moururent en bas-âge. Madame Claude désirait un fils, le roi désirait un dauphin. La pieuse reine eut encore recours à l’intercession de S. François-de-Paule, et promit à François Binet, général de l’ordre des Minimes, de faire canoniser le saint ermite déjà béatifié par la cour de Rome. Son vœu fut exaucé, et, le dernier jour du mois de février 1518, elle accoucha, au château d’Amboise, d’un fils qui mourut h Fagede dix-huit ans, empoisonné, dit-on, par Charles-Quint. Elle eut encore dans la suite deux fils : Henri, second dauphin et depuis roi de France, Charles, duc d’Orléans, mort en 1515, et deux filles.

Madeleine, femme de Jacques, roi d’Ecosse, et Marguerite, d’abord duchesse de Berri, puis duchesse de Savoie. Ainsi, à l’age de vingtquatre ans, la reine Claude était déjà mère de sept enfants, et la lignée royale, éteinte dans la branche des Valois et d’Orléans, allait reverdir dans le rameau d’Angoulême. Mais celte belle àme était trop pure pour la cour dissolue de François Ier, et la pieuse reine s’éteignit dans son château patrimonial de Blois , avant d’avoir respiré l’air corrompu du Louvre et de Fontainebleau. « Le 26 du mois de juil- « let (1524), environ heure de midi de ce siècle, décéda la perle des « dames, et clair mirouer de bonté sans aucune tache, Claude, « royne de France, qui fut moult regrettée. »

Jean Bouchet, auteur du temps, dit qu’au lieu de prier pour elle, on l’invoqua comme sainte après sa mort, et que maintes personnes lui demandèrent remède en leurs maladies et autres adversités , dont ils se trouvèrent très-bien. Enfin, l’historien Belleforest, dans ses Annales , complète l’éloge de Claude de France : « Elle était, dit-il, « estimée la fleur et perle des dames de son siècle, comme étant un « vrai miroir de pudicité, sainteté, piété et innocence; la plus cha- « ritable et courtoise de son temps , aimée de chacun , et elle aimant « ses sujets et s’efforçant de bien faire a tous, et n’ayant souci que « de servir Dieu et de complaire au roi son époux. » Elle fut enterrée h Saint-Denis, sous un superbe tombeau de mabre blanc élevé par le roi Henri II, son fils.

Madame Claude avait pris pour emblème une lune en plein avec cette devise : Candida candidis, allégorie vraie et touchante, car son àmc était plus blanche encore que les lis de son écusson, qui représentait les armes de France. La Providence ne permet point que le souvenir des bonnes actions et des nobles cœurs s’efface, même en ce monde , et le souvenir de la fille de Louis XII est resté populaire comme celui du Père du peuple. La reine Claude a donné son nom à un fruit connu et aimé de tous. Or, les sens sont moins indifférents et moins oublieux] que le cœur et la mémoire des hommes, et ces noms-là sont surs d’être immortels, qui, rappelant un bienfait, sont conservés à la postérité par le suc d’un fruit ou le parfum d’une fleur.

Page 1