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RENÉE DE FRANCE

Le 28 octobre 1510, dans le château de Blois, Anne de Bretagne donnait au bon roi Louis XII sa seconde fille Renée : Renée, qui ne sera pas reine, cojnme sa sœur, niais qui brillera dans l’histoire d’un éclat bien plus vif que Claude sur le trône de François Ier.

Le château de Blois, ce bien-aimé séjour des Valois du XVIe siècle, était alors animé par une cour joyeuse et grave tout ensemble , une cour mêlée de chevaliers et de dames, de savants et d’artistes, où les tournois, les beaux-arts, les doctes entretiens et la poésie se partageaient les heures. Ce n’était pas encore la magniticence désordonnée et la gaîté licencieuse du règne suivant. La reine, il est vrai, aimait à s’entourer de jeunes filles ; mais « elle les faisait bien nourrir « et sagement, dit Brantôme, pour à son modèle se façonner très- « vertueuses. » Aussi ne voit-on ni comtesse de Châteaubriand, ni duchesse d’Étampes, pour jeter à pleines mains, dans des fêtes voluptueuses, l’argent du trésor royal. La sage économie de Louis XII, la gravité d’Anne de Bretagne voulaient des plaisirs plus purs et moins coûteux pour le pauvre peuple. La reine se plaisait surtout au commerce des lettrés et des poètes. Voilà le milieu dans lequel Renée de France passa ses premières années; voilà ce qui explique l’éducation savante qui lui fut donnée.

Dès l’enfance, elle apprit les langues anciennes , celles d’Homère et de Virgile surtout , l’histoire, la philosophie , les mathématiques , et même, suivant les contemporains, ces chimères dont Nostradamus et Luc Gauric avaient fait une science. 11 y a plus, elle étudia la théologie, qui remuait alors fortement toutes les intelligences d’élite. Durant sa jeunesse, écoulée à Blois, à Paris ou à Nérac, près de Marguerite de Navare , elle connut beaucoup de réformateurs, les honora d’abord comme des savants, et plus tard, à la voix de Calvin, adopta en partie leurs croyances.

La nature lui avait refusé la beauté ; mais, « malgré la gasture de « son corps , » elle avait de la majesté dans le maintien , une grâce exquise de manières et de paroles, l’esprit singulièrement vif, et, avec toute la bonté paternelle, la forte vertu de sa mcre. Fille de roi , re-

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nommée par les dons heureux de son intelligence et de son cœur, elle eût été digne d’une couronne royale. Cependant, promise successivement à Charles d’Autriche, à Ferdinand son frère, à Henri VIII, elle finit par épouser simplement le duc de Ferrare, Hercule II (I528Ï. Elle devait, dans sa petite cour d’Italie, rendre de grands services à scs compatriotes et trouver là, pendant quelques années du moins, les jouissances les plus précieuses pour un esprit élevé et amoureux des lettres.

Ferrare, en effet, est alors un des sanctuaires de la littérature et des arts en Italie. Dès le XVe siècle, les princes de la maison d’Este leur ouvrent un magnifique asile ; Boiardo, l’Arioste sont comblés de leurs faveurs ; la trop célèbre femme d’Alphonse Ier, Lucrèce Borgia, s’honore, au milieu de ses débordements et de ses crimes, par la généreuse protection qu’elle donne aux érudits et aux poètes. L’époux de Renée, qui lui-même écrivait avec élégance, en vers comme en prose, fonda des académies, et, par une riche collection de médailles, créa l’admirable musée de Ferrare. Son successeur devait y joindre la bibliothèque splendide où Muratori et Tiraboschi ont si largement puisé, pour l’honneur éternel de l’Italie et de la science.

Dans cette cour déjà si rayonnante et qui n’avait d’égale que celle des Médicis , la fille de Louis XII apporta , avec la délicate urbanité des mœurs françaises , un vif amour de la poésie et de la science ; elle entendit avec enthousiasme les derniers accents de la muse qui avait dicté le Roland furieux. Par elle , Ferrare , qui depuis longtemps attirait les gens de lettres, devint, en outre, un refuge ouvert aux témérités de la pensée et aux proscrits de l’opinion. Ce fut un autre Nérac au-delà des Alpes, plus brillant et plus sur. Renée vit sans doute avec bonheur arriver près d’elle deux réfugiés déjà bien célèbres, Clément Marot et Calvin.

Le poète , quand la princesse épousa le duc Hercule , lui avait adressé un hymne nuptial. Au seuil de ses états, il lui demanda l’hospitalité par une épître charmante :

Les oysclets des champs en leurs languages Vont saluant les buissons et bocages Par où ils vont : quand le navire arrive Auprès du havre, il salue h rive

Son séjour à Ferrarc est marqué dans ses vers en traits pleins de naturel et de sentiment. 11 nous initie aux événements intimes de la cour ; il nous fait connaître les membres de cette société choisie qui entourait la duchesse , image pour son cœur de la patrie absente. C’étaient Mme de Soubise, jadis dame d’honneur de la feue reine; sa fille, la belle et spirituelle Anne de Parthenay ; Anne de Beauregard, ravie dans sa Heur par la mort , et qui inspira à Marot une mélancolique épitaphe ( Cimetière de l’adolescence , 23e pièce). A côté de ces dames, on voit quelques gentilshommes, dont quelques-uns inclinent en secret vers la réformation. Son plus énergique propagateur, Calvin, arrivé un an après Marot (1535), exerça une influence puissante sur l’entourage de la duchesse, et principalement sur elle. Aussi, quand, après plusieurs mois, il quitta Ferrare, il laissait dans l’âme de Renée un sentiment si profond de respect que « toujours depuis, dit Théo- « dore de Bèze, elle l’a aimé et honoré. » Alors sans doute commença entre la fille de Louis XII et Calvjn une active correspondance qui roulait sur les plus hautes questions de foi et de morale pratique. «J’ai congneu en vous, lui écrit-il, en 1538, une telle « crainte de Dieu et fidèle affection à lui obéyr, que, même la haul- « tesse ôtée qu’il vous a donnée entre les hommes, j’ai en estime les « grâces singulières qu’il a mises en vous. »

Calvin ne fut pas le seul novateur qui chercha un refuge près de Renée ; elle reçut parmi bien d’autres le fougueux Pierre Martyr et l’aventureux Celio Curione. La réforme compta bientôt de fervents disciples parmi les professeurs de l’Académie ducale. Le duc s’effraya, et par son ordre, le groupe de Français qui entourait Renée s’éclaircit et finit par disparaître. Mmo de Soubise dut s’éloigner, saluée tristement par les adieux et les souhaits de Marot :

Adieu , par qui les muses désolées

Souventes fois ont été consolées!...

Retirez-vous, neige et temps pluvieux....

Le poète aussi fut forcé de partir. Des Italiens furent attachés à la personne de la duchesse avec mission de surveiller ses actes et ses paroles.

Elle avait du moins, pour se consoler, ses enfants qu’elle élevait avec une sollicitude dévouée. Jalouse surtout de développer par de savantes

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leçons l’esprit distingué de sa tille aînée , elle appela près d’elle les maîtres les plus habiles. Initiée par eux au secret des langues grecque et latine, Anne, encore enfant, traduisait les fables d’Ésope et récitait des fragments de Démosthènes et de Cicéron. Sa mère voulut lui donner une compagne pour hâter ses progrès par l’émulation : elle choisit Olympia Morata, fille d’un des érudits qui peuplaient la cour, Olympia, célébrée a douze ans comme une muse nouvelle par les amis de son père, surtout par le fameux Calcagnini, à la fois mathématicien, archéologue et poète. Alors se forma sous les yeux de Renée, entre ces deux jeunes filles, si éloignées pourtant par la naissance et la fortune, une amitié dont Olympia, bien long-temps après que Anne fût devenue la femme de François de Guise, devait invoquer le souvenir dans des lettres touchantes. Les traductions de la jeune princesse, ses essais poétiques faisaient l’orgueil de Renée; ses autres enfants lui donnèrent aussi les plus douces jouissances. Lorsque, en 1545, le pape Paul III vint à Ferrare, le duc le reçut dans sa villa de Belvédère, séjour délicieux où, plus tard, le Tasse s’inspira sans doute auprès de Léonore, pour la description des jardins d’Àrmide. Là, devant le pontife, protecteur éclairé des sciences et des lettres, fut jouée une comédie latine, les Adelphes de Térence , et ce sont les cinq enfants de Renée, Anne, Eléonore et Lucrèce, Alphonse et Louis qui la récitèrent « avec beaucoup d’esprit et de « grâce, » dit Muratori.

A voir les soins si tendres de la duchesse pour ses enfants, on comprend quel déchirement de cœur elle sentit, quand un ordre de son mari vint les séparer d’elle. Déjà Hercule, craignant que le pape ne saisît comme prétexte d’attaques contre lui les croyances de Renée, avait redoublé les rigueurs au sujet desquelles Marot, dès 1556, écrivait à la reine de Navarre :

Ha ! Marguerite , escoute la souffrance

Du noble cœur de Renée de France...

Après lui avoir ôté ses amis et ses serviteurs français , il demanda à Henri II un inquisiteur pour la détacher de l’hérésie. On a conservé (1) l’instruction donnée au docteur Oriz, dont la parole se brisa

(1) Le LaBOI'REUR, addition aux mémoires de Castelnau.

conlre la fermeté de Renée. Privée alors de la jouissance de ses biens , de ses joyaux et de ses bagues , retenue presque captive dans son palais, elle fut, pour comble de misère, éloignée de ses enfants. Nous lisons, à la date du 9 mars 1555, une lettre écrite au roi de France, son neveu, lettre empreinte de tristesse et de dignité, qui implore d’Henri II une intervention déjà plusieurs fois repoussée par Hercule d’Este ; et il semble que les défiances et la dureté du duc ne firent que s’aggraver avec les années. Aussi peut-on croire, sans outrager Renée, qu’elle ne resta pas inconsolable, quand la mort de son mari (1560) lui eût rendu la liberté, le bonheur de revoir sa patrie, le droit d’y vivre et l’espoir d’y reposer dans la mort. C’est que, loin de la France, elle était demeurée française. Toujours son cœur battait plus fort quand elle voyait quelqu’un venant de la terre natale. « Jamais Français ayant nécessité et s’adressant à elle, n’a

« parti qu’elle ne lui donnast une ample aumosne et bon argent

« et s’il estait malade et qu’il n’eust peu cheminer, elle le faisait « traiter et guérir très-soigneusement, et puis luy donnait argent « pour se retirer en France. » Dans la retraite du duc de Guise, après sa campagne d’Italie , elle sauva, dit encore Brantôme, « plus « de dix mille âmes de pauvres François qui fussent morts de faim... « et ceste passade lui cousta plus de dix mil escus. »

Cette inépuisable bonté, Renée ne la laissa pas à Ferrare. Rentrée en France avec l’intention de finir ses jours dans sa terre de Montargis (elle l’avait eue pour dot avec le duché de Chartres), elle passa à Orléans, où la cour, qui y résidait alors pour la tenue des Etats- Généraux, la reçut avec de grands honneurs. Contre son gendre, le due de Guise, alors tout-puissant, elle ne craignit pas de défendre chaudement Condé, qu’il avait fait arrêter. De lâ, nous la voyons â Montargis, où elle professe ouvertement, ce semble, les doctrines réformées. Durant ces tristes guerres qui couvraient notre pays de sang et de ruines, son château devint le refuge des huguenots poursuivis; elle en nourrissait chaque jour plus de trois cents. Au mois de janvier 1562, un gentilhomme nommé Jean de Malicorne vint, au nom du duc de Guise, avec quatre compagnies, pour sommer la duchesse de lui remettre les factieux. Menacée du canon lorrain : « Avisez bien à ce que vous ferez, répondit-elle.... je me mettrai la

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« première }a la brèche, où j’essayrai si vous avez tant d’audace que « de tuer une tille de roi. » Malicorne parait avoir fait retraite; mais, quelques années après, elle le vit revenir avec du canon, et, cette • fois, fut forcée de renvoyer quatre cent soixante personnes, dont les deux tiers, suivant d’Aubigné, « étaient femmes et enfants portés au « col. »Mais du moins elle obtint le droit de leur fournir chevaux, coches et charrettes. Ce fut au milieu des œuvres de charité et des • pensées austères qu’elle passa ses dernières années. Les horreurs de la guerre civile, et surtout la Saint-Bartbélemi, jetèrent le deuil et ramertume dans ce noble cœur, où la bonté ne cessa qu’avec la vie mêmede s’épancher en actions généreuses. Elle expira, le 12 juin 1573, à Montargis. Son corps fut déposé dans la chapelle Sainte-Marie, au château. La ville conserve de la duchesse de Ferrare un reconnaissant souvenir. Renée l’agrandit, la fit paver, et contribua même h la construction de l’église de la Madeleine, dont le chœur rappelle une autre illustration orléanaise, Ducerceau, qui en a dessiné le plan.

H. TRAXCHAÜ.

TOUCHET (Marie).

Il y avait quelque danger, pour Orléans, à se trouver entre Paris et Blois, ces deux grands centres de plaisirs royaux; les fréquents voyages de la cour amenaient des fêtes et des réjouissances où la beauté était exposée ù toutes les séductions qui naissent du prestige de la couronne, et elle ne sut pas toujours y résister. Ce fut dans un bal donné à l’hôtel de Groslot que Charles IX vit pour la première fois la belle orléanaise Marie Touchet. Naturellement fier et mélancolique, ce roi n’avait pas encore eu de maîtresse en titre : les charmes de Marie Touchet firent sur lui une profonde impression ; l’amour qu’il ressentit pour elle s’explique par le portrait qu’en fait Le Laboureur : « Elle « avait, dit-il, le visage plus rond qu’oVale, les yeux vifs et bien « fendus , le front plus petit que grand , le nez d’une juste propor- « tion, la bouche petite, le bas du visage admirable ; son esprit, doux, « vif et amusant , aussi incomparable que sa beauté , rendait encore « ses charmes plus piquants, et il était diflicile de se défendre de « l’admiration pour une personne aussi séduisante. »

l)e tout temps il s’est trouvé des poètes pour célébrer les caprices

des rois : Dorât fut le chantre des amours de Charles IX. Dans une

de ses poésies les plus spirituelles et les plus piquantes, il a parlé des commencements de cette liaison, dont les principaux personnages empruntent les déguisements de la Mythologie. Le roi y devient Eu rymédon , et Marie prend le nom de Callirhoé, que Desportes lui donna aussi dans ses vers. S’il faut même en croire une de ses poésies, il paraîtrait que le roi résista quelque temps à l’amour qu’elle lui inspirait , et que ce ne fut pas sans de vains efforts de sa part pour en triompher qu’il subit la loi de Callirhoé.

Marie Touchet naquit h Orléans en 1549. La plupart des biographes la font naître d’un apothicaire ou d’un parfumeur; mais la version qui semble la plus accréditée est celle de le Laboureur, qui lui donne une origine assez relevée : « Jean Touchet, son père, prenait qualité de « sieur de Beauvais et du Quillart, conseiller du roi et lieutenant « particulier au bailliage et siège présidial d’Orléans; il était fds de « Jean Touchet, avocat et conseiller h Orléans, l’an 1492, qui avait « eu pour père Régnault Touchet, marchand à Patay, en Beauce; et « tout ce qu’on pouvait dire contre la naissance de cette dame , c’est « qu’elle avait eu pour mère Marie Mathy, fille naturelle d’Orable « Mathy, flamand de nation, médecin du roi, laquelle , pour parvenir à « cette alliance, donna par le contrat de mariage deux mille écus, u qui étaient une somme alors considérable. »

Le rôle que Marie Touchet joua h la cour, comme maîtresse en titre de Charles IX, fut presque nul; elle sembla borner son ambition h régner sur le cœur du roi , et le seul désir qu’elle manifesta fut d’éclipser la nouvelle reine, Élisabeth d’Autriche. Le portrait de cette princesse, qui cependant était fort belle, la rassura : L’Allemande ne me fait pas peur, s’écria-t-elle ; inférant par-là, dit Brantôme, qu’elle présumait tant de soi et de ses charmes que le roi ne s1 en saurait passer. En effet, la passion de Charles IX dura jusqu’à sa mort. Il y a quelque chose de touchant dans le spectacle de ce prince plus à plaindre qu’à blâmer, triste et isolé au milieu des méfiances et des perfidies de sa cour, fatigué du pouvoir, allant chercher dans la poésie, l’amour ou les exercices violents de la chasse, un remède aux sombres pensées qui l’agitaient. Ce dut être une puissante consolation pour le mo-

narque valétudinaire, dont le chagrin et les remords devaient abréger la vie, que de se sentir aimé par les deux seuls êtres qui lui portaient une affection désintéressée : sa nourrice et sa maîtresse. On ignore quelle fut la conduite de Marie Touchet dans la Saint-Barthélemi ; mais les quelques traits que l’histoire nous a laissés de son bon sens et de sa sagacité, laissent k croire que si elle fut consultée, elle dut chercher à détruire, par de bons conseils, la pernicieuse influence de la reine-mère sur l’esprit malade du malheureux roi. Charles IX, en mourant, recommanda à de la Tour, frère du maréchal de Retz et de l’évêque de Paris, la seule femme qui l’eut véritablement aimé et pour laquelle il redoutait après sa mort les conséquences de cette politique cruelle de Catherine de Médicis, qui ne se faisait aucun scrupule de sacrifier les fantaisies du cœur aux nécessités de l’ambition ou aux pièges de la rancune.

Marie Touchet, à la mort du roi , n’était âgée que de vingt-cinq ans : elle avait eu de son royal amant deux enfants, dont le second avait été reconnu. L’adresse avec laquelle elle avait évité de se heurter aux intrigues de la reine-mère, en restant indifférente aux affaires de l’État^ lui fit conserver sa faveur à la cour, où Catherine de

Médicis lui témoignait une certaine déférence. Ce fut k cette époque que François de Balzac d’Entragues en devint amoureux et l’épousa. Il était capitaine de cinquante hommes d’armes, gouverneur d’Orléans, lieutenant-général de l’Orléanais et chevalier des ordres du roi. Ce mariage soutint Marie Touchet dans le rang qu’elle avait occupé jusqu’alors.

Heureuse comme maîtresse et comme épouse, Marie Touchet ne le fut pas comme mère. Des deux fils qu’elle avait eus de Charles IX, celui qui survécut et fut légitimé, Charles de Valois, duc d’Angoulême, devait être impliqué dans plusieurs conspirations contre Henri IV, et la bonté seule du Béarnais le préserva deux fois du supplice qu’il avait mérité. Marie Touchet eut encore de son mariage avec Balzac d’Entragues, Marie d’Entragues et la fameuse marquise de Verneuil, plus tard maîtresse de Henri IV. La seconde moitié de sa vie se passa k surveiller ses deux filles, qui annoncèrent de bonne heure le rôle important qu’elles devaient jouer dans les fastes galants de l’histoire. Sévère jusqu’k être accusée du meurtre d’un page»

amant d’une de ses filles, on la voit s’efforcer constamment de rompre la liaison qui existait entre sa fille cadette et Bassompierre. £elui-ci nous apprend, dans ses Mémoires , qu’il avait pour rival Henri IV, qui, sans doute par esprit de tradition, courtisa successivement les deux sœurs.

Plus tard, lorsque Marie d’Entragues eût donné le jour à Louis de Bassompierre, depuis évêque de Saintes, Marie Touchet, devenue aïeule, exigea du galant courtisan une promesse de mariage qui ne fut jamais qu’une promesse, et la maîtresse de Bassompierre mourut mademoiselle d’Entragues.

On verra, dans la biographie de la marquise de Verneuil, tous les détails de sa liaison avec Henri IV et les obstacles que la passion de l’amoureux Béarnais eut a surmonter. Le caractère de Marie Touchet donne à supposer qu’elle ne fut pour rien dans les conditions infâmes mises à cette union illégitime : marché honteux où éclatent en même temps la faiblesse du roi qui s’y soumit et la cupidité de la favorite qui l’imposa. La mère ne profita point de l’influence peu honorable que la fille exerçait à la cour. A la mort de Henri IV, elle termina sa vie dans la retraite, et mourut en 1638, h l’âge de quatre-vingt-neuf ans.

Les poètes lui restèrent plus fidèles que les courtisans, et l’évêque de Séez, Bertaut, dédia un de ses plus jolis sonnets à Marie Touchet, la favorite oubliée, qu’on ne désignait plus sous le galant anagramme de je charme tout (1).

Ch. -F. L.

DE VERNEUIL (la marquise.)

L’un des traits principaux du caractère de Henri IV, fut son penchant irrésistible pour les femmes, et c’est une histoire curieuse, mais peu édifiante, que celle des amours d’un homme qu’on appelle encore aujourd’hui le Vert-galant.

Brave comme un lion, fin comme un Gascon, ce prince fut le plus

(I) La maison de Marie Touchet, h Orléans, est occupée aujourd’hui par le Jour nal du Ix>iret.

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faible des hommes envers la femme dont nous écrivons la vie; rien ne put le soustraire à l’influence qu’elle exerça sur sa volonté, ni te conseils du vertueux Sully, ni la jalousie de Marie de Médicis, ni trahisons dont il eut maintes fois la preuve. « Elle a si bon bec, disaiï- « il, que c’est toujours moi qui ai tort, et elle toujours raison. »& peu de mots renferme toute l’histoire de la marquise de Verneuil.

Catherine-Henriette de Balzac d’Entragues naquit en 1579. Fille de la célèbre Marie Touchet, on peut dire que l’exemple et les leçon> de sa mère la prédestinaient au rôle* qu’elle a joué et aux intrigues qui remplirent toute sa vie.

Gabrielle d’Estrées venait de mourir; le roi se montrait inconsolable, et rien ne pouvait l’arracher au souvenir d’une femme qu’il avait adorée; les courtisans s’épuisaient en vains efforts pour ramener le sourire sur les lèvres d’un maître qui ne voulait pas meme être consolé. Pour donner le change à sa douleur, il faisait de grandes chasses

h Fontainebleau; et tous ceux qui, autour de lui, ne se soutenaient

que par le talent dangereux de le servir dans ses plaisirs, ne savaient où chercher le remède au mal qui l’affligeait.

L’intendant des menus-plaisirs, le comte du Lude, ayant entendu vanter l’esprit et la beauté d’Henriette d’Entragues, sut attirer le roi vers Malesherbes , où demeurait cette jeune fille, qui avait alors dixneuf ans.

S’il faut en croire le portrait que nous avons sous les yeux, du Lude ne pouvait mieux choisir : « La jeune d’Entragues avait toutes les « qualités du corps et de l’esprit qui pouvaient séduire le roi : son « esprit était vif, sa conversation, légère et amusante, ne permettait « pas qu’on s’ennuyât avec elle ; elle avait même de ces saillie» qui « sympathisaient avec le goût de Henri IV. Elle a, disait Sully, un « bec affilé qui rend sa compagnie des plus agréables. »

Henri se laissa facilement persuader; « il la vit, voulut la revoir et « l’aima. » Triste chose, hélas! que le cœur humain! Cet homntf qui, la veille encore, rejetait obstinément toute consolation, cet amant désolé qui ne pouvait vivre qu’au milieu des âpres solitudes d’une forêt, ne sut pas résister aux séductions de cette jeune fille, et Ton put dès lors prévoir que la charmante Gabrielle ne tarderait pas à èti>\ sinon oubliée, du moins remplacée.

Par malheur Henriette d’Entragues était méchante, emportée, plus ambitieuse que tendre. Henri, du moins, était de bonne foi dans ses inconstances; il aimait souvent, mais toujours avec ardeur, et surtout avec sincérité. Henriette aimait le roi et non Tarnant; elle, se livrait à d’odieux calculs, il s’abandonnait sans réserves ; elle le trahit souvent, il pardonna toujours.

Dès le début de leur liaison, nous la voyons, habile à feindre la passion, plus habile encore à l’exciter chez son amant, se plaindre de son peu de fortune, exposer les difficultés de sa position, poser adroitement le chiffre de 100,000 écus, puis entourer ce qu’il pouvait y avoir d’odieux dans ces insinuations de toutes les réticences que pouvait lui suggérer son intelligence féminine.

Incapable de rien refuser à une femme qui, déjà, s’était si complètement emparée de lui, Henri s’adressa à Sully pour avoir cette somme. En vain le digne ministre fit entendre les conseils de la sagesse; en vain il exposa l’état où la guerre avait réduit le trésor public , la nécessité de réaliser des économies ; en vain il représenta qu’il fallait faire un fonds extraordinaire de \ millions pour le renouvellement de l’alliance des Suisses ; tout fut inutile. Alors, voulant frapper les yeux du roi pour arriver jusqu’à sa raison, il fit apporter les 100,000 écus, et les étala sur le plancher. Henri fut surpris en voyant la place qu’ocpait le prix d’un caprice « Ventre-saint-gris l s’écria-t-il, en formu- « lant énergiquement une sorte de regret. »

La somme une fois donnée, la résistance devint plus vive : « Je « suis observée de si près , écrivait Henriette, qu’il m’est absolument « impossible de vous donner toutes les preuves de reconnaissance et « d’amour que je ne puis refuser au plus grand roi et au plus aimable « des hommes. »

Ce premier espoir accordé, Henriette voulut une promesse de mariage par écrit, et c’est ici qu’elle s’éleva presque à la hauteur du génie, par les ruses qu’elle déploya et les combinaisons de coquetterie auxquelles elle eut recours. Elle fit habilement intervenir la volonté de ses parents : « Il ne faut rien espérer, disait-elle, si, pour mettre « leur honneur et leur conscience à l’abri, Votre Majesté ne consent « à leur faire cette promesse. Ce n’est pas que je ne leur aie remontré « l’inutilité de cette formalité, puisqu’il n'y a point d’official qui pût

« . citer devant lui un homme qui a tant de courage et une si bonne « épée, et qui, pour les moyens, aurait toujours quarante mille hommes n bien armés et quarante canons tout prêts. Cependant, Sire, puisqu’ils « s’entêtent de cette vaine formalité , quel risque y a-t-il à se prêter à « leur manie, si vous m’aimez autant que je vous aime? Quant à moi. « tout ce qui m’assurera mon amant me satisfera. »

Henri désirait bien vivement céder, mais il voulut consulter son ami Sully. Ayant donc rencontré ce dernier dans une des galeries du palais, il le prit par la main, et, l’entrelaçant, selon son habitude, ses doigts dans ceux du duc , il lui remit la promesse en l’invitant à la lire; puis il lui demanda ce qu’il en pensait. Pour toute réponse, Sully déchira le papier en deux: «Sire, dit-il, voilà' mon avis, « puisque vous le voulez savoir. — Morbleu ! que venez-vous de faire? « je crois que vous êtes fou. — Il est vrai , Sire, je suis un fou, et « voudrais l’être si fort que je le fusse tout seul en France. »

En lisant ce trait , on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, ou du serviteur qui savait parler un tel langage, ou du maître qui savait l’entendre au milieu même de ses égarements.

Malgré toute sa fermeté, malgré ses représentations, Sully ne put rien obtenir; il avait à lutter contre les charmes d’une femme artificieuse et contre la faiblesse d’un homme qui ne demandait qu’à se laisser vaincre; le combat ne fut pas de longue durée, et, une heure après , Henri IV était à cheval sur la route de Malesherbes , emportant une nouvelle promesse qu’il se garda bien , cette fois, de montrer à son inflexible conseiller. Ce dernier ne pardonna jamais à la jeune d’Entragues la folie qu’elle venait de faire commettre au roi ; et voicj dans quels termes il s’exprime à ce sujet dans ses Mémoires : « Cette « pimbêche et rusée femelle sut si bien cajoler le roi , se tourner de « tant de côtés, et gagner de telle sorte les porte-poulets escajoleurs « qui étaient tous les jours à ses oreilles, qu’il consentit à faire cette « promesse , sans laquelle on lui faisait croire qu’il ne pourrait rien « obtenir de ce qu’il avait déjà payé si cher. »

La passion du roi, quoique satisfaite ne diminua pas, et bientôt il partit pour la conquête de la Savoie, suivi de sa maîtresse, à laquelle il donna les drapeaux enlevés sur le xduc de Savoie à la prise de Charbonnières (septembre 1600),

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C’est à peu près k cette époque qu’eut lieu la rupture du mariage d’Henri IV avec Marguerite de Valois, et l’on travaillait activement alors à lui faire épouser Marie de Médicis. Malgré les intérêts qui s’attachaient k l’accomplissement de ce mariage , l’influence d’Henriette d’Entragues se faisait profondément sentir, et l’on peut supposer que, tout en paraissant désirer la conclusion de cette importante affaire, Henri cherchait k reculer le moment décisif. « Je voudrais trouver « dans une femme, disait-il k Sully, beauté , pudicité , complaisance, « habileté, fécondité, éminence, grands biens. » Autant valait dire: je ne veux pas me marier. Malgré cela, Sully, habitué k ne ménager en rien les caprices de son maître , passa outre ; aidé du connétable de Montmorency, de Villeroy et du chancelier de Sillery, il termina les négociations avec Jouannini , commissaire du duc de Florence , signa les articles du traité, puis, un jour, entra chez le roi. Celui-ci lui demanda d’où il venait : « Je viens de vous marier, Sire. » A ces mots , dit un historien , Henri , tout interdit , fut long-temps sans répliquer; « il rêvait, se grattait la tête et rongeait ses ongles. » Enfin , comme un homme qui vient de prendre un grand parti, il frappe d’une main dans l’autre : « Eh bien! soit, dit-il, il n’y a remède ; puisque, « pour le bien de mon peuple et de l’État, vous dites qu’il faut être « marié, il le faut donc être. »

De grandes précautions étaient nécessaires vis-k-vis de la famille d’Entragues, k cause de la promesse de mariage, et même vis-k-vis du roi, qui se fût trouvé heureux d’avoir uu prétexte de rupture; mais le duc de Sully n’était pas homme k renoncer aisément k un projet qui lui semblait avantageux : il fit tant et si bien , que le mariage fut célébré par procureur sans que la favorite en fût informée, et plus tôt que le roi lui-même ne l’avait pensé. Mlle d’Entragues était alors gravement malade , mais les soins empressés qui lui furent prodigués par le roi lui-même lui rendirent la santé ; c’est alors qu’elle apprit ce qui s’était passé. Furieuse de voir s’écrouler l’édifice qu’elle avait si laborieusement élevé, elle se répandit en invectives, et la véhémence de ses reproches fut telle qu’un homme moins épris en eût été facilement rebuté.

Pour la consoler, le roi la fit marquise de Verneuil, et il lui fallut se contenter, pour le moment du moins, de ce dédommagement.

512 LES HOMMES ILLUSTRES 1)E i/ORLÉANAlS.

C elait bien peu de chose, en comparaison de la couronne qu’elle avait rêvée, du trône sur lequel, déjà, elle se croyait assise,!

’ Marie de Médicis fit son entrée en France. Son premier soin fut d’essayer d’éloigner la marquise. Ne pouvant y parvenir, elle fit essuyer à son époux mille chagrins domestiques , sans en devenir pour cela plus heureuse. De son côté, la marquise de Yerneuil se jeta à corps perdu dans mille cabales ourdies contre le roi. 11 nous faudrait un cadre que nous n’avons pas pour parler des intrigues de toute espèce qui divisaient la cour, pour exposer les tourments sans nombre que subissait le bon roi. Nous dirions les démarches faites à Rome pour obtenir l’annulation du mariage de Marie de Médicis, les efforts tentés pour retirer des mains de la marquise la fameuse promesse dont elle ne voulait se dessaisir à aucun prix. I^es scènes violentes se succédaient si bien, qu’un jour Henri sortit brusquement de chez la marquise, dans la crainte, dit-il, « d’en venir à la souffleter. » Nous pourrions raconter la tentative d’assassinat commise à l’instigation de Mrae de Yerneuil , par le prince de Joinville , sur Beilegarde , accusé par elle d’avoir contribué à un mariage qui ruinait ses espérances ; et, au milieu de tout cela, nous verrions le roi tiraillé, harcelé, ne sachant que devenir, et trouvant néanmoins encore le moyen d’être, de temps en temps, infidèle à sa maîtresse et à sa femme.

La reine avait amené de Florence une femme nommée Léonora Galigaï, qui fut depuis maréchale d’Ancre. Intrigante et astucieuse, cette femme entreprit de rappeler au milieu de ce chaos l’harmonie d’une réconciliation générale. C’était, du reste, à son profit qu’elle travaillait. Pauvre et obscure, elle voulait se faire un établissement à la cour et épouser le célèbre Concini, gentilhomme italien de la suite de sa maîtresse. Elle déploya toutes les ressources de son esprit insinuant et fécond ; elle manœuvra avec tant de supériorité, fit jouer tant de ressorts, que la reine consentit à recevoir la marquise de Verneuil et finit par « la traiter mieux que pas une des princesses. »

Henri se servit de l’occasion pour donner à la marquise un appartement au Louvre. A quelque temps de là, le 27 septembre 100L Marie de Médicis accouchait d’un prince qui fut depuis Louis XIII. et un mois plus tard, à la fin d'octobre, Henriette d’Entragues mettait au monde un enfant qui fut depuis évêque do Metz et duc de

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Verueuil; si bien que tout l’hiver se passa en fêtes et en réjouissances. L’histoire n’a pas dédaigné de nous donner le détail d’un ballet qui lit l’admiration de toute la cour, et dans lequel seize daines, les plus belles qu’on eût trouvées, représentaient seize vertus. La marquise de Verneuil était une de ces dames !

Malgré tout, la paix ne pouvait être de longue durée au milieu de passions si diverses, si ardentes, plutôt endormies qu’éteintes: la duchesse de Villars avait eu, à une époque antérieure, des prétentions, des droits, peut-être, sur le cœur du#roi : plus tard, une liaison s’était formée entre elle et le prince de Joinville. Au cours de leurs épanchements amoureux, Joinville apprit à sa maîtresse que la belle marquise de Yerneuil avait eu des bontés pour lui, et, comme preuve, il tira d’un meuble secret des lettres dans lesquelles la reine et le roi lui-même étaient fort peu ménagés. La duchesse ne voulut pas manquer une si belle occasion de perdre une femme qu’elle avait toujours regardée comme une rivale préférée; elle mit la reine dans son parti, obtint de Joinville ces lettres qui contenaient la preuve de l’infidélité de la marquise et les plaça sous les yeux du roi. Celui-ci, furieux d’avoir été trompé, « envoya un de ses confidents avec ordre « de dire à la marquise toutes les injures dictées par la colère; « qu’elle était une perfide, la plus méchante de toutes les femmes, « protestant de ne la revoir jamais. »

Henriette d’Entragues reçut l’envoyé avec une tranquillité apparente, protesta de son innocence, put enfin obtenir une entrevue avec le roi, et là, usant de l’empire absolu qu’elle avait sur son amant, elle lui persuada que les lettres étaient fausses et qu’elles avaient été fabriquées par un secrétaire du duc de Guise, habile à contrefaire toutes les écritures. Henri ne demandait qu’à être trompé : il fit les objections que le dépit conseille, mais il prit le parti que l’amour inspire: il pardonna, ou plutôt il demanda pardon. Tout retomba sur les délateurs; la marquise se fit donner une somme de 6,000 livres, Mmc de Villars fut exilée, Joinville alla servir en Hongrie ; quant au secrétaire, il fut mis en prison.

Cependant Marie de Médicis, irritée de cet échec, avait perdu toute mesure. Italienne et jalouse, elle ne laissa plus un instant de repos à son époux, à tel point qu’Henri crut devoir essayer enfin de

se dégager des liens où le retenait son enchanteresse, et pour cela il employa un moyen qui lui avait déjà réussi en pareille circonstance : il passa de Ml,e de Sourdis à M,le de Bueil; il courtisa M,le d'Entragues, sœur de la marquise; il renoua avecM11® de Guise; enfin il tourna, mais inutilement, ses regards vers la duchesse de Montpensier et la duchesse de Nevers ; mais, comme il était facile de le prévoir, il revint à Mmo de Verneuil.

Au milieu de toutes ces intrigues galantes, au milieu des tracasseries, des alternatives de froideu? et de passion dans lesquelles elle vivait avec le roi, qui, selon le mot de Sully, « ne faisait plus l’a- « mour qu’en grondant, » Mme de Verneuil ne perdait pas de vue la promesse de mariage, et bientôt, après des détours sans fin, après avoir circonvenu et gagné un certain nombre de seigneurs mécontents, elle revint à la charge ; elle conçut le bizarre et ridicule projet de se faire déclarer femme légitime, et ses enfants héritiers du trône. On serait vraiment tenté de ne pas croire à tant d’impudence, mais il y avait encore « un vieux levain de ligue, » et tous les mémoires du temps attestent l’existence de cette conspiration, à laquelle le roi d’Espagne prêta les mains.

La marquise avait pour complices son père, le marquis d’Entragues, et son frère, le comte d’Auvergne, fils de Charles IX et de Marie Touchet. Philippe III devait fournir des hommes et de l’argent pour mettre sur le trône le prince Henri, fils de la marquise, légitimé par le roi. Les conjurés voulaient faire croire que le mariage de Marie de Médicis ne pouvait être valable en présence de la promesse qui l’avait précédé. On dit même que le comte d’Auvergne avait formé le projet d’assassiner le roi et de s’emparer de la personne du dauphin ; mais, dit Mézerai, « peu de personnes le crurent. »

Le complot fut découvert et les conspirateurs arrêtés. Après un procès dont les détails, quoiqu’intéressants, ne peuvent trouver place ici, l’arrêt fut rendu le 1er février 1605. Le comte et M. d’Entragues père furent condamnés à mort, et il y eut un plus amplement informé à l’égard de la marquise.

Henri IV commua la peine de mort prononcée contre le comte et M. d’Entragues en celle d’une prison perpétuelle. La marquise eut la permission de se retirer dans sa belle maison de Verneuil ; son père

eut sa maison de Malesherbes pour prison ; quant au comte, il fut renfermé à la Bastille, où il resta douze ans.

Après cette séparation violente, qu’on devait regarder comme la dernière, Henri chercha de nouvelles distractions dans de nouvelles amours, mais rien ne pouvait remplacer pour lui la marquise de Yerueuil. 11 renoua un instant avec elle, ù l’insu de sa femme; mais ce rapprochement ne resta pas long-temps secret, et les querelles conjugales se renouvelèrent avec un éclat qui alla jusqu’au scandale.

Tant d’épreuves avaient néanmoins fini par refroidir l’amour du roi, et tout présageait une rupture définitive. La marquise tenta un suprême effort. Pour ranimer les derniers feux d’une passion qu’elle voyait s’éteindre, elle feignit d’écouter des propositions de mariage qui lui étaient faites par le prince de Joinville et le duc de Guise : elle fit même publier les bans de son mariage avec l’un d’eux, mais tout fut inutile et ce moyen même amena un résultat contraire à celui qu’elle avait espéré ; soit que le roi en fût blessé, soit, ce qui est plus probable, qu’il eût besoin d’occuper son cœur autre part, leur liaison fut dès lors a jamais rompue. Mme de Verneuil avait su captiver Henri IV pendant plusieurs années, c’était beaucoup ; son règne était fini.

Un nouvel astre commençait ù poindre ù l’horizon : M,le de Montmorency paraissait à la cour.

A partir de ce moment, Mme de Verneuil vécut dans la retraite la plus obscure, et passa le reste de ses jours tantôt h Verneuil, tantôt à Paris, où elle mourut, le 9 février 1635, à l’âge de cinquante-quatre ans.

Alexis DE BOCHEFONTA1NE.

DE BEAUV1LLIERS (Marie), abbesse de Montmartre (I).

Marie de Beauvilliers, fille du comte de Saint-Aignan, fut une de ces belles recluses qui portèrent, tant bien que mal, le fardeau des vœux religieux, quoiqu’avant assez de beauté et de fortune pour faire

(!) Louise de L’Hôpital, abbesse de Montivilliers, qui fut aussi une réformatrice des bénédictines, était née au château du Hallier, daus la forêt d’Orléans, en !oOO.

54t> LES HOMMES ILLUSTRES DE L’ORLÉANAIS.

figure dans le monde. Elle était née en 1574, au château de la Ferlé-Ilubert, en Sologne, et fut élevée, dès l’enfance, au monastère de Beaumont-les-Tours, auprès de l’abbesse du Perré, sa tante, dont elle devint plus tard la coadjutrice. Étant allée dans sa famille, elle y fit la rencontre d’un gentilhomme qui, la voyant si belle, exprima le regret que tant de charmes fussent ensevelis dans un cloître et lui assura qu’elle était digne de l’amour d’un prince. La jeune nonne revint à Beaumont fort mélancolique, et fut singulièrement tentée contre sa vocation ; mais, comme elle avait un grand nombre de frères et sœurs, elle dut, bon gré mal gré, entrer en religion, et fit profession dans l’ordre de Saint-Benoît à l’âge de seize ans.

Sa tante la fit passer par les emplois les plus humbles et les plus laborieux du cloître : elle fut quelque temps sous-grcnetière , travaillant avec les sœurs boulangères h pétrir le pain. Il paraît qu’elle avait alors l’esprit de son état et qu’elle était si amoureuse de sa cellule que le prince de Condé ayant demandé au parloir MUe de Saint-Aignan, la jeune religieuse refusa de s’y rendre.

Mais, pour adoucir l’âpreté des cilices et dorer les grilles, l’ambition se glisse dans le cœur des vierges, et la jeune religieuse rêva le dais de velours et la crosse abbatiale. Grâce au crédit de son beaufrère, M. de Fresnes, Mmc de Beauvilliers devint abbesse de la communauté de Montmartre.

Cette retraite était alors exposée aux dangers d’une guerre civile et religieuse. Paris était au pouvoir de la Ligue, et le Béarnais, déjà maître de Saint-Denis, s’apprêtait à marcher sur la capitale. La jeune abbesse prit le parti de sortir du couvent pour éviter les désordres des gens de guerre. Elle fut présentée au roi par M. de Fresnes et par sa tante, Mmo de Sourdis, et suivit la cour à Senlis. Henri n’eut pas beaucoup de peine à persuader à Mrao de Beauvilliers qu’il y avait dans le monde quelque chose de plus agréable que la solitude du cloître. 11 lui fit entrevoir l’espérance de la liberté et n’épargna rien pour lui rendre le séjour de Senlis agréable. Il s’occupa d’elle autant que le lui permettaient les soucis de la guerre et de la politique. Soit que l’abbesse de Montmartre eût résisté à la tentation, soit que Gabrielle d’Estrée fût venue se jeter en travers d’une intrigue à peine nouée, toujours est-il que, de remords ou de dépit, elle revint dans son

monastère, où elle lit oublier, par la pratique des plus austères vertus, sa faute ou son inconséquence. Le roi lui donna, en partant, la seigneurie de Montmartre, des Porcherons et du Fort-aux-Dames, plus 2,000 écus pour réparer les bâtiments de Montmartre. Cette abbaye, depuis si ricbe, était alors criblée de dettes. Tout était saisi et engagé, jusqu’à la crosse de l’abbesse, et dans tout le couvent on ne trouva pas même de quoi meubler décemment une chambre.

Ce dénument temporel n’était rien encore auprès des désordres qui s’étaient introduits dans la maison. La religieuse qui a écrit l’éloge de Mmc de Beauvilliers déclare que « de jeunes religieux, dont les « mœurs démentaient beaucoup l’habit, donnaient souvent des assi- (( gnations aux sœurs, et que d’une galerie qui avait vue sur le « dehors, elles étaient averties de leur arrivée. » Marie entreprit de réformer les abus les plus scandaleux; mais elle vit aussitôt toutes les religieuses se soulever contre elle, comme autant de furies, et lui reprocher amèrement ses propres faiblesses. Un jour qu’elle était malade, on lui lit prendre du poison dans un remède; mais, ajoute la sœur de Blémur, elle guérit miraculeusement, contre l’attente des religieuses « qui venaient dans la chambre, l’une après l’autre, pour « voir si elle était morte. » Quelque temps après, elle fut encore empoisonnée dans de l’orge mondé qu’une sœur converse lui apporta. Enfin, on tenta de la poignarder, mais un de ceux qui étaient dans le complot dévoila cet affreux dessein. Sa famille fut obligée d’intervenir, de la faire sortir du dortoir commun et de la loger dans une chambre à double porte. Son cousin, le cardinal de Sourdis, informa l’évéque de Paris des désordres qui avaient lieu dans la maison de Montmartre et aida l’abbesse à y introduire une réforme. Ce ne fut pas sans peine. Dans le premier chapitre qu’elle tint, elle commença par changer la prieure, une des célerières et la maîtresse des novices. « Alors toutes les anciennes se levèrent avec un grand bruit, et, atten- « dant à peine que les prières fussent achevées, entourèrent le siège « de l’abbesse, l’accablèrent d’injures, lui mettant le poing contre le « visage et protestant qu’elles ne lui obéiraient pas. » Mais le P, Benoît et le P, Ange de Joyeuse y mirent ordre et gagnèrent si bien la jeunesse par la douceur, qu’il ne resta plus que huit anciennes qui refusèrent de se soumettre aux observances de la règle. L’abbesse

passa outre, et, ayant découvert que l’homme d’affaires de la maison s’entendait avec ses ennemies, elle le congédia. Parmi les opposantes à la réforme se trouvaient une tante et deux cousines germaines de M. de Sillery, ambassadeur à Rome: elles le chargèrent d’exposer au pape leurs griefs ; mais un Père Jésuite qui avait beaucoup d’accès auprès de Sa Sainteté plaida la cause de Madame de Montmartre, et le pape la félicita d’avoir pu réformer une maison aussi diffamée.

Se sentant appuyée, elle redoubla de zèle, et, h la fête de Noël de l’année du jubilé (1600), elle prit l’habit noir de Saint-Benoit. Ce changement dans le costume amena une révolution nouvelle; les anciennes jetèrent les hauts cris et se plaignirent au cardinal de Retz, menaçant, au besoin, d’en appeler au parlement comme d’abus. Le prélat envoya son grand-vicaire pour pacifier la communauté; cette fois l’on donna raison h la règle ancienne, et l’habit blanc fut conservé. Mais, au lieu de surplis de toile fine et empesée, l’abbesse et les jeunes sœurs se vêtirent d’une robe de grosse serge blanche. « Tout ce que les vieilles purent faire, ce fut de se parer, à l’infirmea rie, avec de longs manteaux de blanche futaine, noués de rubans, a de faire souvent des remèdes, pour avoir moyen de se divertir, et de « manger avec les médecins et les bourgeois, malgré la défense de « l’abbesse, qui eut beaucoup de peine h déraciner tous ces abus. »

Hélas! elle n’était pas au bout de ses peines! Les Capucins lui avaient donné pour confesseur un jeune prêtre qui se rendit maître absolu de l’abbaye et qui tourmenta la conscience de la supérieure au point qu’elle tomba malade. Le cardinal de Gondi lui permit d’aller aux eaux de Bourbon-1’ Archambault, pour rétablir sa santé, mais son directeur lui ordonna d’emmener avec elle une sœur converse qu’elle n’aimait pas et qui était chargée d’espionner sa conduite. En même temps il profita de l’absence de l’abbesse pour la brouiller avec les sœurs de Montmartre et lui préparer de nouveaux chagrins.

Elle fit un vœu ù la sainte Vierge, pour être délivrée de son persécuteur, et la Mère de miséricorde lui envoya, comme directeur, le P. Cotton, qui, aidé de plusieurs jésuites, réussit ù rétablir la paix et la concorde parmi les religieuses : « de sorte que la colline des « Martyrs, d’où la piété était naguère exilée et qui était privée de la « rosée du ciel comme les montagnes de Gelboé, devint une mon-

« tagne sacrée et fertile en bénédictions, un nouveau Liban qui ne « porta que des cèdres, c’ est-h-dire des personnes exemptes de la « corruption. » L’on vit dès lors un grand nombre de novices appartenant h d’illustres familles faire profession h Montmartre, attirées par la bonne réputation de cette communauté.

Madame de Beauvilliers ne résidait ni plus ni moins que les prélats et les hauts dignitaires de l’église : tantôt nous la voyons quêter h la cour pour réparer la chapelle de son abbaye ; tantôt elle se rend au monastère de Beaumont, auprès de sa tante, dont elle était la coadjutrice. Au retour d’un de ses voyages, elle vint h Fleury-sur-Loire, où elle fut reçue avec toute la civilité possible et d’où elle rapporta un fragment des reliques de saint Benoît.

A la suite d’une longue et douloureuse maladie, Mme de Beauvilliers mourut le 21 avril 1657, âgée de quatre-vingt-trois ans.

Elle employa les dernières années de sa vie h accroître la prospérité de sa maison, fit relever l’église des Martyrs et fonda le prieuré de la Ville-l’Évesque, aujourd’hui enclavé dans le quartier de la Madeleine.

M»« cornuel.

Enjouée, légère et galante, Mme Cornuel est du petit nombre des femmes qui , sans avoir brillé au premier rang et sans écrire , sont parvenues à une certaine célébrité.

Anne Bigot , d’une famille originaire d’Orléans , naquit vers la fin du règne d’Henri IV ; elle était fille unique d’un M. Bigot, qu’on appalait Bigot de Guise parce qu’il avait été intendant du duc. C’était une jolie personne fort éveillée, très-spirituelle, adorée de*son père, qui était riche et obéissait à ses moindres fantaisies. Il fallut se ma- . rier : elle épousa le trésorier Cornuel, qui en devint amoureux h l’enterrement de sa première femme , et se hâta de demander sa main pour abréger les ennuis du veuvage. Il fut la première victime des goûts de sa femme pour la plaisanterie, « Un soir, dit Tallemant des « Réaux, qu’elle avait fait semblant d’aller dehors, à une assemblée « du voisinage, elle s’habille comme on représente les âmes qui re-

« viennent, et, sur le minuit, allant tirer les rideaux du pauvre mari, « lui fit des reproches de son ingratitude, comme si elle était sa « première femme, et puis après se mit à rire comme une folle. »

Le trésorier était ce qu’on peut appeler un bon homme; marié à une femme jeune, jolie, aimable et coquette, il dut subir, sans se plaindre, les conséquences de cette union : aussi a-t-on médit des liaisons de Mme Cornue! avec Genlis, et surtout avec le marquis de Sourdis, gouverneur d’Orléans. Si quelque chose eût pu consoler le financier de ses mésaventures conjugales, c’était de voir que sa femme n’en épargnait pas plus ses adorateurs ; car, dans une lettre à la comtesse

de Maure, elle a fait le portrait du marquis en femme qui connaissait

tous les ridicules de son amant et savait s’en moquer.

Outre le mari dont on parlait peu , et qui ne connut guère que l’art de se ruiner, l’intérieur de la maison se composait de M,,c Legendre, belle-fille de Cornuel, et de Marguerite ou Margot Cornuel, fille du premier lit. Belles et passablement malignes, ces trois personnes régnaient sur la cour et la ville ; elles donnaient le ton , et chacun s’elîorçait d’éviter leurs railleries ou d’obtenir leur approbation : c’est ce qui fait dire a un poète , dans une assez jolie épitre adressée à MlIe de Vandy, à l’occasion de certains galants dont cette fille d’honneur de la reine-mère paraissait importunée :

Ordonnez-leur d’aller chez Cornuel ,

Chez Cornuel , la dame accorte et fine ,

• Où gens fâcheux passent par l’étamine Tant et si bien qu’après que criblés sont Se trouve en eux cervelle s’ils en ont.

Si pas n’en ont, on leur fait bien comprendre v Que fats céans onc ne se doivent rehdre ,

Et six yeux fins par s’entre garder Semblent leur dire : Allez vous poignarder.

Le talent de converser, devenu de jour en jour plus rare , fut le genre de succès qui donna à Mme Cornuel sa renommée; on citait ses réparties comme des espèces d’oracles : les recueils du temps fourmillent de traits satiriques qui jaillissaient de sa bouche , et qui réunissaient presque toujours à une grande justesse le piquant de l’expression. Beaucoup de ces bons mots n’auraient point cependant pour nous la valeur qu’ils durent avoir; l’esprit peut être le même à toutes

neuvième série; — femmes célèbres. '351

les époques , mais il subit les modifications des mœurs et du langage; c’est pourquoi quelques-unes des réparties de Mmc Cornuel , citées par Tallemant, son confrère en malices, et tant admirées par Mme de Sévigné, ne sont pas aussi plaisantes qu’on pourrait le désirer.

Tandis que sa femme tenait bureau d’esprit, et régnait, de par l’épigramme et les armes les plus puissantes de la raillerie, sur la cour et la ville, M. Cornuel se consolait en faisant bâtir maisons sur maisons : chaque infidélité de sa femme lui faisait entreprendre la construction d’un nouvel édifice, et, avec ce système, il en arriva à être . presque ruiné, tout en étant fort riche propriétaire. Sans argent désormais pour nourrir sa manie, le financier se laissa mourir vers 4650, persuadé, sans doute, que le vrai bonheur ne consistait pas à épouser une femme d’esprit. Son oraison funèbre fut une phrase satirique de Mme pilou , cette autre mauvaise langue de l’époque , qui , venant consoler la veuve, lui disait : « Ma mie, ne vous affligez point , votre « mari est mort bien gentiment, et bien gentiment on Va enterré. »

La succession était fort embrouillée et donna lieu à des procès ; Mme Cornuel disposait d’une faculté féminine bien plus puissante que le bon droit : elle savait parler, et on craignait ce qu’elle pouvait dire. Elle va solliciter M. de Sainte-Foix, maître des requêtes; le valet lui répond qu’il est allé entendre la messe : Hélas ! mon ami, dit-elle , il ,ri entend que cela. Ses adversaires étaient financiers , elle est obligée d’aller chez M. de Pussort, conseiller d’État, et d’attendre dans son antichambre, parce que des financiers étaient avec lui dans son cabinet; quelques laquais sont dans le même lieu, jouant assez incivilement auprès d’elle. Le secrétaire de M. de Pussort, passant par-là, veut les renvoyer; mais Mme Cornuel l’en empêche en disant ; Laissez-les faire, je ne les crains pas tant quils sont en livrée; mais bien quand ils sont en manteaux noirs comme ceux qui sont làdedans. Enfin la solliciteuse va chez Colbert et attend de nouveau dans l’antichambre; elle en sort en disant partout qu’elle avait cru être en enfer, parce qu’il y faisait fort chaud, et que tout le monde y était mécontent.

Mmc Cornuel en conçut une haine profonde pour les juges, et ce fut tant pis pour eux, tant qu’elle vécut, parce qu’elle ne laissait échapper aucune occasion de lancer contre eux quelques-unes de ses mé-

chancetés qui, selon son expression, se propageaient plus vite que le bruit d'une bonne action. Quand on vint lui annoncer qu’on brûlait les procès des empoisonneurs avec les empoisonneurs eux-mêmes : Vraiment , s’écria-t-elle, c'est bien fait , mais il faudrait encore brûler les témoins et les juges. Les rubans étaient fort a la mode; on lui dit que Mme de la Reynie, femme du lieutenant-général de police, en avait une échelle : lfélas l dit-elle , j’ai bien peur qu’il n'y ait une potence dessous.

De ce qu’elle n’aime pas les gens de robe, il ne faut pas croire qu’eux seuls soient l’objet de ses railleries ; elle n’épargne personne ; tout y passe, depuis le roi et les ministres jusqu’aux seigneurs les plus roturiers. Elle a sans cesse sous la main, ou plutôt sous la langue , pour s’entretenir , quelques victimes comme Mll« de Rieux ou cette pauvre comtesse de Fiesque, qui se conserve dans l’extravagance

comme les cerises dans l'eau-de-vie. Trônant dans sa réputation

comme la reine de la vogue, elle fait la revue satirique de toutes les faiblesses, de tous les ridicules. Elle apprend que le duc de Noailles, par sa généalogie, descend d’un nommé Gimel, et assure que cela ne l’étonne pas, et que la physionomie du duc ferait croire qu’il descend des lamentations de Jérémie. Elle reçoit la visite de Mme de Sienne , qui est déjà sur le retour ; elle remarque que la vieille coquette soutient les débris de ses charmes par beaucoup de pierreries, et prétend que c'est du lard dans une souricière. Les railleries se succèdent comme les visiteurs. Un homme fort bête et de mauvaise odeur vient la voir, elle s’écrie, quand il est sorti : « Il faut que cet homme soit mort t car il ne dit mot et sent fort mauvais. » Bon mot pour bon mot, nous lui préférons celui de Benserade, lorsqu’en parlant d’un chanteur de talent, mais qui avait la même infirmité, il disait que les paroles étaient belles , mais que l'air n'en valait rien.

La biographie de Mrae Cornuel constituerait un véritable recueil (Fanas, si nous voulions citer toutes les réparties qu’on lui attribue, et ■ que Mmo de Sévigné, sur la prière de M. de Pomponne, prenait l’engagement d’écrire h mesure qu’on les lui rapporterait. La Feuillade disait d’elle que, si elle voulait, elle tournerait en ridicule la bataille de Rocroy , la plus belle chose qui se soit faite depuis les Romains. Mme Cornuel avait justifié cette crainte, en disant des victoires de

M. dé Luxembourg qu'elles étaient comme les blés de 4673, qu'elles ne rendaient pas.

On ne peut se dispenser de dire que ce fut cette femme singulière qui donna la première le nom d 'importants aux jeunes étourdis da la fronde, parce qu’ils disaient toujours qu’ils s’en allaient pour des affaires d’importance.

Les Jansénistes avaient été surnommés les importants spirituels. Le roi des halles , surtout, l’amiral du Port-au~Foin, égayait la société de Mrac Cornuel ; on approuvait malicieusement son refus de combattre, parce qu’étant 1 1 père du peuple, il laisserait trop d'orphelins s'il venait à être tué. Il faut aussi restituer à la célèbre médisante le mot attribué à Mme de Maintenon , sur les huit maréchaux qui faisaient la monnaie de Turenne.

Si l’esprit empêche de vivre long-temps, Mme Cornuel dut se féliciter de contredire ce proverbe vulgaire ; la mort de Mme de Villesavin, sa voisine, âgée de quatre-vingt-douze ans, fut un premier avertissement : Hélas ! dit-elle, maintenant me voilà découverte ! En effet, elle ne lui survécut que de quelques mois et mourut dans les premiers jours de février 1694, âgée elle-même de plus de quatrevingts ans. On fit pour elle cette épitaphe qu’on lit dans un recueil imprimé la même année :

Cy-git qui de femme n’eut rien Que d’avoir donné la lumière A quelques enfants, gens de bien ■ Et peu ressemblants à leur mère,

Célimène, qui de ses jours , *

Comme le sage et sans faiblesse,

Acheva le tranquille cours.

Quel tour , quelle délicatesse Eclataient dans tous ses discours !

Ce sel tant vanté de la Grèce

En faisait l’assaisonnement »

Et, malgré la froide vieillesse > Son esprit léger et charmant Eut de la brillante jeunesse Tout l’éclat et tout l’enjoûment.

On vit chez elle incessamment Des plus honnêtes gens l’élite ; Enfin, pour faire en peu de mots Comprendre quel fut son mérite, Elle eut l’estime de Lenclos.

Madame GUYON.

Jeanne Bouvier de la Motte naquit à Montargis en 1648. Son père, . Claude Bouvier, seigneur de la Motte-Vergennes, était maître des requêtes. Jeanne fut placée successivement, pour son éducation, dans •

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