‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 136 sur 145 · I. DEBARBOUILLER · texte numérisé non relu

I. DEBARBOUILLER

LEVASSEUR (Thérèse).

En 1746, une dame d’Orléans tenait une pension bourgeoise au petit

hôtel de Saint-Quentin , rue des Cordiers-Sorbonne. Elle avait fait

venir de son pays une jeune ouvrière en linge , qui prenait soin de celui de sa maison et mangeait h sa table. Brune , assez jolie , timide, elle endurait, sans y répondre, les plaisanteries de Messieurs les pensionnaires. Il y avait là des abbés Irlandais , des cadets de Gascogne, jeunes gens de bonne espérance et de bourse légère, n’ayant à dépenser que de l’esprit. On ménageait peu la pauvre Thérèse Levasseur , c’était le nom de la lingère , et elle en pleurait bien sou-

vent. Un nouveau pensionnaire devint tout-à-coup son protecteur et son chevalier: Jean-Jacques Rousseau, de Genève, tombait de Venise à l’hôtel Saint-Quentin; l’ex-secrétaire de M. de Montaigu venait de rompre une lance contre M. l’ambassadeur deFranceprès la république vénitienne et roulait dans sa tête de feu l’opéra des Muses galantes.

Il commença par la défendre, finit par l’enlever et se mit à rêver, selon son habitude , à une foule de petits goûtés champêtres savourés

sur l’herbe près d’une femme vertueuse qui l’adorait. Il fallut d’abord se borner à mettre Thérèse au cinquième étage, rue Neuve-des-Petits- Champs, sous l’égide de M. Levasseur, son père, ancien officier de la monnaie d’Orléans , et de Mme Levasseur , autrefois marchande dans cette ville. Le bonhomme Levasseur aimait la dive bouteille, encore plus que sa femme, qu’il appelait son lieutenant-criminel. Elle était tracassière, bel esprit et citait à tout propos Mrae la marquise de Monpipeau , près de laquelle elle avait eu l’honneur d’être élevée. Il est inutile d’ajouter que cette honnête famille était ruinée de fond en comble. On fit venir h Paris les frères, les sœurs, les neveux, les petits-enfants, gens de grand appétit et de menus principes. Une seule petite fille, Mn« Coton, ne déplaisait pas trop à Rousseau, et comme elle appelait Thérèse ma tante , ce fut le nom dont il baptisa sa nouvelle compagne. La fille aînée des Levasseur fut la seule qui demeura dans sa province ; elle avait épousé le directeur des carrosses d’Angers.

Thérèse savait écrire un peu , mais elle ne put jamais apprendre à bien lire et encore moins a compter. Un mois de leçons de Jean- Jacques ne put jamais lui faire reconnaître l’heure au cadran de l’hôtel Pontchartrain , et lorsque Klupfell s’annonça chez elle comme ministre-chapelain du prince de Saxe-Gotha , elle le prit pour le pape. Tout cela n’empêcha pas que Rousseau ne trouvât le bonheur suprême à mettre deux petites chaises sur une malle dans l’embrasure de sa fenêtre, rue Grenelle-Saint-Germain, h s’y asseoir des heures face à face avec la naïve Thérèse, oubliant Mme de Charnaye et jusqu’à la pauvre dame de Warens.

Son amour pour elle alla jusqu’h la fidélité, et les rivales qu’il lui donna n’existèrent que dans son imagination. Cependant la passion qu’il conçut pour la comtesse d’Houdetot, belle-sœur de Mme d’Épinay, et qui dégénéra presque en aliénation mentale, faillit porter le trouble dans son ménage. Mme d’Épinay écrivait confidentiellement à Grimm : « Thérèse est venue plusieurs fois me porter ses plaintes, « mais je l’ai toujours fait taire. Sur quel fondement, en effet, une « fille jalouse, bête, bavarde et menteuse, ose-t-elle accuser ma belle- « sœur, femme étourdie, confiante, inconsidérée, mais franche, « honnête et très-honnête, bonne au suprême dégré de bonté? J’aime

« mille fois mieux croire que Rousseau s’est tourné la tête tout seul , « sans être aidé de personne, que de supposer que Mme d’Houdetot « s’est réveillée, un beau matin, coquette et corrompue. »

Après Mmc d’Houdetot, ce fut Mme de Boufilers qui se moqua de lui. Il savait se consoler de ces échecs en se persuadant à lui-même qu’il n’avait pas tout fait pour réussir. Ensuite on revenait h Thérèse plus amoureux que jamais, et il fallait obtenir un pardon difficilement accordé; s’humilier, demander grâce, et promettre de ne plus recommencer. « Elle est méchante, querelleuse, bavarde, disait Hume; (( mais elle a sur cet homme l’empire d’une nourrice sur son enfant. »

Malheureusement il y eut des circonstances où Jean-Jacques n’écouta que son orgueil et parla en maître. On sait comment il profita des leçons des commandeurs de Graville et de Nonant, et ce que devinrent les cinq enfants confiés à la discrétion de M,,e Gouin , sagefemme à la Pointe-Saint-Eustache. Thérèse céda en pleurant. Madame sa mère, aidée de notre philosophe, sut vaincre ses scrupules et sa résistance, et ce fut un sacrifice à la république de Platon. On sait aussi que la bonne Mmc de Luxembourg fît de vains efforts pour retrouver l’aîné, et que les intelligentes recherches de son valet-dechambre Laroche n’aboutirent à rien. On ne conçoit pas trop quel intérêt la vieille Levasseur eut à instruire de ce fait Mmes d’Epinay et de Franceuil, et encore moins l’empressement de Rousseau â le débiter parmi tous ses amis: ceux-ci n’avaient conçu aucun soupçon, surpris aucun indice ; aussi quelques personnes ont mis en doute cet abandon proclamé avec cynisme par Jean-Jacques , et prétendu que c’était un paradoxe de plus à mettre à la charge de sa conscience.

Tourmenté par les tracasseries de la mère Levasseur, honteux de l’ivrognerie du père , il envoya ce dernier mourir de chagrin dans une maison de charité et fut, plus tard, obligé de congédier le lieutenant-criminel (c’était le nom de guerre de la vieille dame); elle avait alors plus de quatre-vingts ans. Cette séparation fut la plus cruelle épreuve de la pauvre Thérèse, qui s’en vengeait, du reste, par la bassesse de ses inclinations.

Son frère aida puissamment Rousseau dans son plan de réforme somptuaire en lui volant ses quarante-deux chemises et tout son linge fin.

C’est ici le lieu de parler des héroïques efforts de deux amis : Grimm et Diderot essayèrent vainement de le soustraire à la pernicieuse influence de cette famille. Ils' tentèrent même l’avarice des deux gouverncuses , c’est ainsi qu’ils appelaient Thérèse et sa mère, en leur faisant espérer, pour prix d’une séparation, un regrat de sel et un bureau de tabac que le crédit de Mme d’Epinay se chargeait d’obtenir. Rousseau le sut et ne leur pardonna jamais.

Liée à sa misère volontaire, victime de ses soupçons, esclave de ses bizarreries , cette Allé infortunée ne sentit jamais un reflet de sa gloire , et ce ne fut qu’au bout de vingt-cinq ans d’une outrageante liaison qu’il lui permit de porter son nom et acquit le droit de l’appeler sa femme. Un fait bizarre, comme tout ce qui venait de cet homme singulier , c’est que Rousseau se maria sous le nom de Renou , qu’il avait pris pendant son séjour b Trye-Chàteau ; il écrivait pour toute excuse à son ami Dupeyron : « Ce ne sont pas les noms « qui se marient , ce sont les personnes. » Il la traîna ensuite de Paris b l’Ermitage, de l’Ermitage b Motien, du Val-Travers b Saint- Pierre , et dans toutes ces courses incessantes où ce puissant génie fuyait en vain les reproches de sa conscience et les embûches de ses prétendus ennemis.

Dès que Jean-Jacques eut couru au-devant de la mort, le parti de Thérèse fut pris ; elle eut hâte de quitter un nom auquel elle devait tous ses malheurs. Ce qu’elle avait pu obtenir sous main de quelques

grandes dames, les dépouilles de Rousseau , les sept cent cinquante

livres de rente viagère qu’elle devait b la générosité de milord Maréchal et du libraire Grey, tout, jusqu’à la petite bague de Mme de Warens, fut mis par elle aux pieds d’un rustre qui la maltraita. Mais

du moins on ne parla plus de la pauvre Thérèse et l’oubli fut le prix

de ses derniers jours.

Ebnest PILLOV .

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