‹ Les Hommes illustres de l'OrléanaisChapitre 135 sur 145 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

deux couvents de Montargis et revint dans sa famille à l’âge de seize ans. D’une complexion faible et maladive qui augmentait sa mélancolie naturelle, Jeanne montrait déjà les plus grandes dispositions pour la vie ascétique ; les livres qu’elle lisait de préférence, en fortifiant ses idées religieuses, exaltaient son imagination jusqu’à l’enthousiasme *, elle apprit ainsi par cœur la vie de Mme de Chantal, qui lui semblait devoir être son modèle. Bientôt elle résolut de se faire religieuse de la Visitation ; mais ses parents, quoique fort pieux, s’opposèrent si énergiquement à ce projet qu’elle dut y renoncer et se résigner à sacrifier sa vocation aux nécessités du rang que sa famille occupait par ses biens et sa naissance. Elle était belle, spirituelle et riche; les partis se présentèrent en foule. M. Jacques Guyon, qui devait toute sa fortune à l’entreprise du canal de Briare, faite par son père, fut préféré et il l’épousa le 16 janvier 1664.

Veuve à vingt-huit ans, M®0 Guyon resta quatre ans avec sa mère et vint à Paris. Ce fut là que chez M. d’Arenthon, évêque de Genève, la supérieure des Nouvelles-Catholiques et deux religieuses en qui elle avait toute confiance s’accordèrent à lui assurer que Dieu l’appelait à Genève, où elle devait rendre de grands services à la religion. A. la même époque s’établirent entre elle et le Père Lacombe, barnabite. les rapports qui furent si funestes à cette femme, presque toujours entraînée par son imagination. Le Père Lacombe, consulté sur la vocation de Mme Guyon et la nature de ses croyances religieuses, répondit qu’il avait eu recours aux prières de plusieurs saintes filles, et qu’elles avaient déclare que Dieu la destinait à un ministère surnaturel. Dès lors Mn,e Guyon se crut appelée à une mission divine; elle confia à ses parents le soin de l’éducation de ses enfants, abandonna leur garde-noble, qui valait 40,000 livres, renonça à ses propres biens, et, ne se réservant qu’une modique pension, partit seule avec sa fille et se rendit à Anneci.

Ce fut dans ce voyage, où elle fut lour-à-tour admirée et insultée, qu’elle composa ses trois ouvrages mystiques: Le moyen court et très-facile pour l’Oraison; le Cantique des Cantiques interprété et les , Torrents. Molinos venait d’être condamné à Borne, pour avoir fait du mysticisme une doctrine modifiée sous le nom de Quiétisme. M. de Harlay, archevêque de Paris, crut trouver quelque conformité

entre les erreurs de Molinos et les idées propagées par Mme Guyon, et lorsqu’après six années de pieux vagabondage elle revint k Paris, il fit arrêter et mettre k la Bastille le P. Lacombe et jugea devoir confiner sa pénitente dans le couvent des Filles de la Visitation, faubourg Saint-Antoine.

Cette mesure sévère fut une des causes qui préparèrent les succès de Mme Guyon. Par l’étrangeté de ses manières, son éloquence facile et entraînante, elle séduisait tous ceux qui rapprochaient. C’est ainsi qu’elle se fit aimer et respecter de la supérieure et des religieuses qu’elle avait entlammées pour l’amour pur et désintéressé. Elle exerça la même fascination sur la duchesse de Béthune, les duchesses de Beauvilliers , de Chevreuse et de Mortemart, qui en parlèrent k Mmc de Maintenon.

La figure agréable et prévenante de leur protégée, son enthousiasme lorsqu’elle parlait de Dieu , tout concourut 1a fixer sur elle l’admiration et l’attachement de la femme puissante qui jouait un si grand rôle k la cour de Louis XIV. Le résultat de l’entrevue fut la mise en liberté de Mrae Guyon, k laquelle Mmc de Miramion accorda un asile dans sa communauté, malgré l’archevêque de Paris.

Elle n’y resta pas long-temps; aimant k instruire et k dogmatiser, elle se rendit k Saint-Cyr , où l’on avait une grande prédilection pour ses ouvrages et ses entretiens. Ce fut 1k qu’elle fit connaissance de Fénelon. Saint-Simon parle ainsi de leur entrevue : Leur esprit se plut l’un à l’autre , leur sublime s'amalgama ; je ne sais s’ils s’entendirent bien clairement dans ce système et cette langue nouvelle qu’ on vit éclore d’eux dans la suite , mais ils se le persuadèrent et la liaison se forma entre eux. Une extrême douceur de langage et de manières, la même piété tendre et affectueuse, le même désir exagéré d'une perfection plus qu’humaine, enfin tant de conformité de sentiments et de caractère établirent entre elle et lui une amitié sincère. Bientôt il se forma dans Saint-Cyr une petite secte k part, dont les maximes et même le langage de spiritualité parurent étranges k l’évêque de Chartres, Godet des Marais, directeur de Mmo de Maintenon. Il conçut quelques inquiétudes et en fit naître dans l’esprit de sa pénitente, que Fénelon, de son côté, cherchait k tranquilliser. Le P. Bourdaloue fut alors consulté : le savant jésuite ne fut pas favorable k cette doctrine « qui n’était pas selon la science et qui supprimait tous les

« actes particuliers et pratiques de la religion, en se bornant ii un « simple acte de contemplation ou d’oraison passive. » Les théologiens, les casuistes s’assemblèrent pour examiner la question , et il s’ensuivit que Mme Guyon fut chassée de Saint-Cyr et fut obligée de se cacher dans une petite maison du faubourg Saint-Antoine, ne recevant de visites que de son gendre Fouquet de Vaux, fils du célèbre et malheureux surintendant, de Fénélonet de ses deux amis, les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers.

Une copie du Moyen court et très-facile t échappée aux recherches

et aux défenses de l’évêque de Chartres, multiplia rapidement cet ouvrage. Ses adversaires ne se bornèrent pas à attaquer ce qu’il y avait de dangereux dans ses doctrines , ils accusèrent sa morale particulière et jusqu’à la pureté de ses intentions. Mme Guyon ne pouvait rester sous le coup de cette accusation infirmante ; elle demanda à être jugée par une commission composée moitié d’ecclésiastiques , moitié de laïcs. Bossuet, reconnu pour le juge naturel de toutes les questions religieuses, fut désigné le premier par l’autorité; on lui adjoignit MM. de Noailles et Tronson , qui étaient favorables à l’accusée , et l’évêque de Chartres , Hébert , curé de Versailles , l’abbé Boileau , Fléchier et l’abbé Rancé , qui lui étaient opposés. Les conférences de la commission s’ouvrirent en i69 t, sous le nom de Conférences d‘Issy.

Bossuet se montra sévère : il trouvait , comme il l’a dit dans un de ses écrits, qu’il y allait de toute la religion. La doctriue de Mme Guyon , jugée repréhensible , subit une censure en trente articles. Le chef des conférences exigea que Fénelon, nommé à l’archevêché de Cambrai, et qui , pour obéir à Mme de Maintenon , avait fini par s’associer aux juges, signât cette censure. Fénelon le fit d’abord par déférence, ensuite par persuasion. Quant à Mrae Guyon, qui avait été placée aux Filles de Sainte-Marie de Meaux, sous la surveillance de Bossuet; il fut décidé qu’elle ne sortirait de ce couvent qu’avec le consentement de l’évêque; mais la même année, sans le prévenir, elle part, et , oubliant ses promesses de ne plus se mêler de propagande mystique, se prévaut d’un certificat favorable que Bossuet lui avait donné conditionnellement, et se livre de nouveau à ses pieuses extravagances. Ce fait indisposa contre elle tous ceux qui étaient restés neutres et croyaient la question terminée. On l’arrêta, on la conduisit

à Vincennes, où elle composa un gros volume de poésies religieuses, et de là elle fut transférée à la Bastille.

Fénelon venait de refuser son approbation à une instruction pastorale sur les états d’oraison, composée par Bossuet, au sujet des ouvrages censurés à Issy. Lorsqu’il apprit la détention, il protesta contre ces mauvais traitements, et déclara « qu’il avait promis de condamner « les erreurs de Mme Guyon, mais non sa personne; qu’il témoignait « publiquement son estime pour cette dame, et que, sur ce point, « il ne déchirait jamais. » Il n’eut pas de peine à faire blâmer ces rigueurs par M. de Noailles , qui venait de succéder à M. de Harlay, archevêque de Paris ; ce prélat , convaincu qu’il suflit d’éclairer, sans les punir, ceux qui ne font que se tromper, obtint que Mme Guyon sortirait de la Bastille , et la plaça dans une maison de Vaugirard , sous la direction de La Chétardie , curé de Saint-Sulpice.

L’explication des maximes des saints sur la vie intérieure venait de paraître. C’est alors que s’éleva cette fameuse question du quiétisme, renouvellement mitigé de l’hérésie des gnostiques, qui avait été condamnée dès le IIIe siècle. Tandis que le grand procès intenté à l’occasion de ce livre se plaidait à Rome, entre les deux plus grands prélats de l’Église gallicane , autrefois amis , devenus adversaires , on obtint du P. Lacombe, détenu à Vincennes, un écrit daté de 1698, par lequel il exhortait Mme Guyon à se repentir de leur coupable intimité. Cette diatribe, arrachée évidemment au délire, et dont l’auteur mourut fou, à Charenton, quelque temps après, fut montrée au roi , déjà prévenu par les réclamations qui s’élevaient contre le livre des Maximes des saints. Il considéra Mme Guyon comme une extravagante corrompue , les duchesses ses amies comme séduites ellesmêmes , Fenélon comme un fanatique protecteur du vice , et Mme de Maintenon comme complice d’un mal qu’elle avait eu la faiblesse de tolérer. Ce fut un coup de foudre pour la secte ; Mmo Guyon fut remise à la Bastille; un de ses fils, qui servait avec distinction dans l’armée , fut destitué ; trois dames de Saint-Cyr en furent bannies , et Louis XIV, désireux d’en finir avec ces querelles religieuses, écrivit à Rome pour hâter la condamnation du livre de Fénelon. Mme Guyon resta plus d’un an à la Bastille, et, quand elle en sortit, elle fut exilée à Diziers, près Blois, chez son fils, Armand-Jacques. Elle y vécut quinze ans dans la retraite et l’exercice de toutes les œuvres de piété

et de charité , sans jamais laisser échapper la moindre plainte , et mourut, en 1717, h l’âge de soixante-neuf ans. Son corps fut inhumé dans l’église des Cordeliers, de Blois, où l’on voyait h sa louange une fort belle épitaphe.

Quoique Mme Guyon eût renoncé, dans la dernière partie de sa vie , à ses vaines spéculations, elle ne cessa de protester contre les calomnies de ses adversaires , et la profession de foi inscrite sur son testament atteste que si son imagination l’entraîna dans des erreurs de pratique condamnables , ses sentiments étaient purs en matière de morale et de religion. Tout fait supposer que si une certaine exaltation d’esprit, que les persécutions ne firent qu’accroître et qui tournait au martyrisme , ne lui eût fait outrer les devoirs habituels de la dévotion, elle eût été, dans le monde avec lequel elle était appelée à vivre, une femme aussi distinguée par son caractère que par son esprit.

Nous n’avons pas à faire ici l’appréciation du quiétisme ni à examiner au point de vue religieux les erreurs et les subtilités théologiques que l’Église a condamnées dans Mme Guyon. Les exemples durent être pour peu de chose dans sa conduite , et si la lecture assidue de quelques auteurs fit naître dans son esprit les idées qui , plus tard, la mirent en évidence, les dispositions romanesques qu’elle manifestait dès son enfance leur fournirent un puissant aliment. La réflexion vint condenser ces vagues rêveries d’une imagination maladive et en fit une doctrine; c’était une sorte de mysticisme allemand qui empruntait les formes et le langage du matérialisme. M. Géruzez nous paraît avoir plutôt cherché le trait que la justesse de l’expression lorsqu’il a dit de Mmo Guyon qu’elle était folle de Dieu ; il serait plus vrai de dire qu’elle avait pour Dieu un amour païen et profane , et que l’extase chez elle ne pouvait se traduire que par les formules de la Mythologie. Il est facile de s’en convaincre en parcou- * rant ses livres. Un de ses cantiques commence ainsi :

Mon petit maître a mille appas,

Je vous le dis en confiance ,

Vous devez marcher sur ses pas ,

Avec lui faire alliance.

Ce langage dut paraître incompréhensible à une époque surtout où la foi , richement et sévèrement interprétée par les ministres, se

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parait des trésors de notre langue pour transmettre h la postérité les monuments les plus élevés de la religion. Oii chercha à l’expliquer , et on ne put le faire qu’en attaquant les intentions morales de Mme Guyon et en cherchant dans les actes de sa vie privée les causes de l’exaltation qu’elle faisait passer dans son langage. Cependant, ni les allégations du P. Lacombe, ni une autre pièce que l’on produisit contre Fénelon, ne portèrent la moindre atteinte à sa réputation; l’innocence de ses moeurs fut même reconnue dans l’assemblée du clergé tenue a Saint-Germain en 17Ü0, où Bossuet porta la parole.

La Vie de Mme Guyon, écrite par elle-même, paraît être apocryphe. C’est un composé de différents mémoires qu’elle avait fournis à l’oflicial Chéron et h Bossuet; ces matériaux, recueillis par un rédacteur encore plus mystique qu’elle, et que l’on croit être Poiret, le panégyriste d’Antoinette Bourignon, ont paru à Cologne en 1700. Son Recueil de poésies spirituelles a été traduit librement en anglais par W. Cooper, auteur d’une traduction d’Homère, en vers blancs. Ces ouvrages, qui occupèrent un instant l’attention publique fortement excitée, n’ont plus maintenant qu’un intérêt bibliographique. Mme Guyon n’eût été rien sans son alliance avec l’archevêque de Cambrai , qui l’entraîna dans le cercle de sa renommée. Au fond, on s’inquiétait d’elle médiocrement, et elle ne fut que l’arme dont on se servit pour atteindre celui dont le génie pouvait rendre funestes h la religion les principes d’une piété facile et toute à tous, comme disait Saint-Simon. Mais nous pensons avec M. de Beausset, l’éloquent historien de Fénelon, que si Mme Guyon s’attira une partie de ses malheurs par des démarches imprudentes, un langage peu correct et des maximes répréhensibles, elle était loin de mériter les cruels traitements qu’on lui fit essuyer. Si elle n’était pas tout-à-fait digne d'avoir un ami aussi distingué que Fénelon, elle fut au moins bien à plaindre d’avoir pour ennemi un homme aussi supérieur que Bossuet.

Ch»*F# L»

Mademoiselle BARBIER.

Orléans , si fécond en bons poètes latins , n’est pas très-riche en poètes français; de ceux qu’il a produits, quelques-uns sont estimables , d’autres médiocres , plusieurs ridicules. Parmi les femmes

qui, en France, ont disputé aux hommes la palme poétique eigrari tes hauteurs du Parnasse, une seule est née dans notre cité; encore la malignité et l’envie se sont-elles efforcées de ravir au front de la muse orléanaise sa modeste couronne.

Marie-Anne Barbier naquit b Orléans en 1670, au milieu delà pleine gloire du grand siècle, vers le temps où l’astre de Racine brillait de son plus vif éclat; elle reçut, dans sa ville natale, une de ces fortes éducations que notre jaloux orgueil refuse aux femmes, sous je ne sais quels misérables prétextes , et dont elles seraient capables de profiter tout aussi bien que nous. Des études littéraires approfondies et la lecture attentive des meilleurs auteurs étendirent son intelligence en l’affermissant , et développèrent en elle un goût vif pour la poésie. L’art dramatique eut surtout ses prédilections; elle en connaissait bien les principes et en parlait avec beaucoup de justesse et de sagacité.

Jeune encore, elle faisait des vers où se remarquait la grâce, de la facilité et de la noblesse ; elle les montra b quelques amis et reçut les éloges de ceux b qui s’adressaient ses confidences poétiques. Encouragée par ces heureux débuts, elle quitta sa province pour aller se fixer b Paris; Paris, le rêve du savant, du poète et de l’artiste; Paris, ce centre lumineux, qui attire avec tant de puissance les jeunes imaginations ; Paris enfin , ce vaste et brillant théâtre où brûle de s’élancer tout ce qui sent en soi de la force, de la sève et de la vie.

Peut-être aussi Mlle Barbier, au milieu de ses premiers succès, avait-elle entendu déjb les sifflements de l’envie. Nul n’est prophète en son pays, et j’imagine que la province, — b cette époque, — devait voir d’assez mauvais œil une femme qui faisait des vers ! elle devait éprouver une sorte d’étonnement craintif et dédaigneux a la vue de ce phénomène étrange : une femme-auteur ! À ce nom suspect devaient se rattacher, dans la pensée des bonnes âmes, un certain nombre d’épithètes peu flatteuses et de défiances peu charitables. Soit crainte, soit ambition, partez, Mlle Barbier; élancez-vous , riche d’espérance, vers la grande cité; puissiez-vous n’y pas regretter bientôt les aimables médisances et les bonnes petites jalousies provinciales î

Arrivée b Paris, Marie- Anne Barbier , après s’être quelque temp4 exercée sur des sujets peu importants, osa prendre un essor pins élevé, et s’élancer sur les pas des Racine cl des Quinault. Sa pre-

mière tragédie, Ârrie et Petus, fut représentée en 1702, et suivie, l’année d’après, de Cornélie , mère des Gracques ; elles étaient dédiées, par deux épitres en vers , la première à la duchesse de Bouillon , la seconde h Madame, duchesse d’Orléans. Ces deux tragédies furent

assez bien accueillies h leur apparition ; notons-le cependant : c’est par Cornélie que les acteurs commencèrent d’ajouter, dès la première représentation , une petite pièce à la grande , ce qui n’avait lieu , jusque-là, que quand l’empressement du public paraissait se ralentir. Quelques années auparavant, les comédiens avaient déjà eu ce projet, et c’était encore à propos d’une tragédie faite par une femme; mais M11® Bernard avait obtenu que cet usage ne commençât pas par sa pièce : l’auteur de Cornélie fut moins heureuse que l’auteur de Léodamie.

Quatre ans après, M11® Barbier donna Thomyris, reine des Massa gètes , dédiée à la duchesse du Maine , cette femme ambitieuse et spirituelle, si connue par la conspiration de Cellamare. La mort de César , dédiée à d’Argenson, conseiller d’état, parut en 1709.

Ces quatre pièces, imprimées à Paris l’année même de leur représentation, ainsi que le Faucon, comédie en un acte et en vers, donnée aux Français en 1719, forment le théâtre de M11® Barbier, et furent réunies en un volume in-12, en 1755. On n’y a pas joint trois opéras de trois actes chacun : les Fêtes d9 été, le Jugement de Pâris et les Plaisirs de la campagne, dont le premier avait été mis en musique par Montéclair, et les deux autres par Berlin , maître de clavecin des princesses d’Orléans. Nous parlerons seulement pour mémoire d’un recueil d’histoires intitulé le Théâtre de l’Amour et de la Fortune, et d’une espèce d’ouvrage périodique qui devait paraître tous les trois mois, et dont M11® Barbier, soit impuissance à remplir ses promesses, soit indifférence du public, n’a donné qu’un seul volume avec ce titre : Saisons littéraires, ou Mélanges de poésie, d’histoire et de critique ; on y trouve quatre odes, dont une sur la Beauté, et une autre sur la Sagesse ; une critique de la tragédie d ’lno et Mélicerte, de La Grange- Chancel , une églogue , enfin une histoire morale , V Ingratitude punie, qui n’a ni plus de style , ni plus d’intérêt que celles du Théâtre de l’Amour et de la Fortune. Tel est le bagage littéraire avec lequel Mn° Barbier se présente à la postérité; son véritable litre à la gloire, ce sont ses tragédies.

On voit d’abord, par le choix des sujets, que l’auteur s’y proposait surtout la glorification de son sexe : Arrie est cette héroïne célèbre qui , sous l’empereur Claude \» donna à son époux l’exemple du courage en se perçant elle-même d’un poignard qu’elle lui présenta ensuite, avec ces paroles si connues : « Petus, cela 11e fait point de mal. » Cornélie, est cette femme vraiment romaine, cette mère dévouée et intrépide, qui voyait dans ses lils sa plus belle parure et ses plus pré- - cieux joyaux. Tliomyris , reine et mère à la fois , défend ses États et venge son fils , tué par Cyrus ; c’est elle qui fit trancher la tète de ce conquérant et la plongea dans le sang en lui disant avec colère : « Rassasie-toi donc de ce que tu as tant aimé! »

Sans doute , M,,e Barbier avait bien le droit d’exalter les mérites de son sexe; mais cette prédilection si naturelle ne devait pas aller jusqu’à la rendre injuste et malhabile. Dans ses pièces , les grands hommes, même les plus connus, sont timides et tremblants ; Cyrus n’est héros que dans le récit ennuyeux qu’Artaban fait des exploits de ce prince; Gracchus est faible et inconstant; César, extravagant et téméraire ; Brutus seul est intéressant ; mais c’est sans doute une distraction de l’auteur, dont les préventions contre le parti de la barbe s’étendent jusqu’aux dieux de l’Olympe, et qui , dans le Jugement de Pàris , fait du pauvre Jupiter un franc imbécille. En revanche, ses héroïnes sont toutes nobles et généreuses, et la reine barbare des Massagètes est représentée elle-même comme l’ornement de son sexe. En un mot , « on ne voit partout que de grandes femmes et de petits « hommes, des géantes et des pygmées. »

On peut faire encore une autre remarque à propos des sujets choi-

sis par MUe Barbier : c’est qu’en général ils offrent peu de nouveauté. Cornélie avait été mise sur la scène par Robert Garnier, en 4568 , Tliomyris l’avait été, en 4656, par Quinault, et en 4662 par le comédien Rosidor. Ce ne serait que demi-mal si, par une supériorité incontestable , elle s’appropriait des sujets déjà traités, ou ôtait à d’autres l’envie d’y toucher après elle. Mais, dans la Mort de César, après Jacques G révin, contemporain de Ronsard et concurrent peu redoutable , elle devait rencontrer le grand dramaturge du XVIIIe siècle , Voltaire , qui lui apprit quelle faute c’était de mêler des intrigues d’amour à une action qui ne devait se soutenir que par les grands ressorts de la politique , de l’ambition et de la liberté romaine. C’est

à l’âge de soixante-treize ans, et peu de temps avant sa mort, que Mu« Barbier reçut cette leçon du jeune Arouet, presque encore écolier.

Notre auteur s’est exposée d’elle-même à d’autres comparaisons non moins dangereuses. Le nom de ses héroïnes, et surtout le caractère qu’elle leur donne , ne reporte-t-il pas nécessairement la pensée vers ces femmes romaines, vers ces adorables furies que le grand Corneille a su peindre avec tant de fierté et d’énergie? A-t-elle bien pu, sans témérité, introduire dans Arrie et Pelus le rôle d’Agrippine, après que la main puissante de Racine avait modelé en bronze ce type de l’ambition et de l’intrigue? Il n’est pas jusqu’à sa petite comédie du Faucon , assez bien versifiée d’ailleurs, qui ne prête à de fâcheux rapprochements. Emprunté de Boccace et traité par d’autres auteurs dramatiques, ce sujet est devenu comme la propriété de La Fontaine, qui a raconté cette histoire avec la grâce enchanteresse et la naïveté piquante qui rendent le bonhomme inimitable.

On voit que Mlle Barbier était téméraire ou malheureuse. Cependant le succès n’a pas manqué à ses efforts : Arrie et Pelus, Cornèlie, la Mort de César, reçurent les applaudissements du public; mais c’était moins l’enthousiasme qui les prodiguait au génie que l’estime qui les accordait au talent consciencieux. La conduite de ses pièces est généralement sage et régulière, mais froide et sans effet ; les détails sont traités avec une exactitude scrupuleuse , mais les grands événements ne sont souvent qu’indiqués : tantôt le temps se passe en froides conférences , tantôt les péripéties se suivent de trop près pour être ménagées avec art et produire l’effet qu’on en pourrait attendre. L’auteur vise au sublime , elle y atteint quelquefois; mais quelquefois aussi la faiblesse des pensées produit le vague et la déclamation. Son élocution est facile, sa versification élégante, mais on y désirerait plus de nerf et d’éclat. Elle a le bon sens , la noblesse, la dignité; mais il lui manque cette vigueur d’esprit, cette véhémence de passion , ces traits de majesté terrible qui portent le trouble dans l’âme des spectateurs et enlèvent le succès.

Voilà les qualités et les défauts qui se remarquent dans les pièces de Mlle Barbier. Sans doute ces pièces ne sont pas des titres de gloire aussi éclatants que ceux de Corneille ou de Molière ; mais enfin, tels qu’ils sont, elle avait bien le droit d’y tenir. Or, voici ce que nous lisons

dans la prélace d’Arrie et Petus : «Celle pièce a élé trouvée meilleure « peut-être que l’auteur n’aurait dû le souhaiter, puisque certaines « gens en ont pris occasion de dire qu’une femme n’était pas capable « de si bien réussir. » C’est qu’en effet, dès la première tragédie de Mlle Barbier, le bruit se répandit qu’elle n’en était pas l’auteur. Pareille chose était arrivée déjà à M,le Bernard, parente de Corneille et de Fontenelle ; on avait attribué à ce dernier ce qu’il y avait de bon dans les tragédies de Brutus et de Laodamie, et on avait même supposé entre elle et lui des liens plus étroits que ceux de la parenté.

Quel était donc le Fontenelle de Mlle Barbier? — 11 y avait alors à Paris un pauvre diable d’abbé qui, après avoir été religieux servite, aumônier sur un vaisseau, et ensuite religieux de Cluny par la faveur de Mrae de Maintenon , se voyant pauvre et besoigneux , quoique lauréat de l’Académie , avait d’abord ouvert une manufacture d’épigrammes et de madrigaux, de compliments et d’épithalames , et bientôt, le débit diminuant, s’était fait auteur dramatique, dînant de l’autel et soupant du théâtre; puis, forcé par ses supérieurs d’opter entre la messe et l’opéra, s’était décidé.... pour l’opéra; composant tour-à-tour des libretti et des cantiques spirituels , des psaumes pour l’église et des farces pour la foire Saint-Laurent; travaillant beaucoup et gagnant peu, riche de poésie et pauvre d’écus; au demeurant, le meilleur homme du monde , n’ayant jamais ni dit, ni fait de mal à personne; simple, modeste, humain et se privant même du nécessaire pour soutenir sa famille indigente.

Ce brave homme, poète et prêtre, se nommait l’abbé Pellegrin. C’est à lui qu’on attribua tout d’abord la première tragédie de MUe Barbier, qui le comptait au nombre de ses amis. Celle-ci se récria, elle accusa les hommes de refuser injustement aux femmes la gloire qui leur appartient ; elle parla , elle écrivit ; elle fit mieux , elle composa une seconde pièce, Comélie , meilleure que la première; ce fut peine perdue. Une fois qu’une méchante pensée s’est logée dans la cervelle de cette bête têtue qu’on appelle tout le monde , les meilleures raisons ne l’en feraient pas déguerpir. En vain MIW Barbier travailla à détruire un soupçon injurieux; en vain elle composa deux autres tragédies, une comédie et trois opéras, « plus elle donnait « de preuves de fécondité, dit un critique, plus le public s’opiniâtrait

« à la croire stérile , » et attribuait la paternité de ses œuvres au trop fécond abbé. Ce fut désormais chose jugée , et vous ne rencontrerez pas, dans un recueil dramatique, l’indication d’une seule des pièces que nous avons mentionnées, sans y voir accolée cette mauvaise plaisanterie : Pièce de if*le Barbier, attribuée à Vabbè Pel -

legrin.

Mais c’est pure calomnie : si l’abbé était assez désintéressé pour donner des conseils, il était trop pauvre pour donner ses ouvrages, et son amie n’était ni assez riche pour les acheter, ni assez belle pour les avoir sans les payer. Quelle raison, d’ailleurs, de suspecter les mœurs de l’un et de l’autre? Enfin, il est prouvé que Ml,e Barbier avait beaucoup d’esprit et s’entendait parfaitement en poésie dramatique. Orléans peut donc, en toute conscience et en dépit de la malignité, revendiquer l’unique femme de lettres qui soit née dans ses murs.

Mlle Barbier mourut à Paris en 1745, la même année que son vieil ami, l’abbé Pellegrin.

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