V. REBER
Maison D’ALIGRE.
Blason : Bureléd’oret d’azur de dix pièces au chef d’azur, chargé de trois soleils d’or.
L’illustration réelle de cette famille, originaire de la Beauce, où elle possédait ses principaux domaines, ne commence qu’au célèbre chancelier de France. Le premier du nom, Etienne d’IIaligre , était
seigneur de Chovilliers; son petit-fils, Etienne d’IIaligre II y ajouta le titre de seigneur de La Rivière. Il naquit h Chartres , et s’éleva si rapidement aux premières dignités de la magistrature, qu’en 1587 il
était président au présidial de cette ville. Ses connaissances et l'étude approfondie qu’il avait faite du droit civil le désignèrent au choix de Charles de Bourbon, comte de Soissons, lorsqu’il nomma un intendant de sa maison. A la mort de ce prince, Etienne d’Aligre devint tuteur honoraire de son fils, puis conseiller d’Etat honoraire.
La réputation qu’il devait h ses travaux et h son intrépidité fut en partie l’origine de sa fortune. Henri IV, qui cherchait h s’entourer des hommes les plus recommandables par leurs talents et leurs lumières, lui conféra la présidence du parlement de Bretagne, et ce fut de la qu’il passa au conseil d’Etat. Son protecteur, le marquis de La Vieuville, tout-puissant k la cour, parvint à nuire, dans l’esprit du roi, au vieux chancelier Sillery, à qui cependant il était redevable de sa fortune, et fit donner les sceaux h son protégé en 1626. Le chancelier étant mort, la même année , d’Aligre fut encore revêtu de la dignité de chef de la magistrature. Mais lorsque Richelieu supplanta La Vieuville, il ne Jarda pas k partager sa disgrâce. L’emprisonnement du maréchal d’Ornano, gouverneur de Gaston, frère de Louis XIII, en fut le prétexte. Le jeune prince , indigné de l’insulte faite k son favori, alla demander raison k d’Aligrc de la mesure sévère qu’il avait cru devoir prendre. Le chancelier n’était rien moins qu’audacieux ; il demeura interdit et balbutia quelques excuses sur son absence au conseil qui le déchargeait de toute participation k cette affaire. Gaston eut moins de succès auprès de Richelieu, qui lui répondit avec hauteur : « Monsieur, je vous répondrai autre- « ment que M. le chancelier ; lui et moi avons conseillé au roi de « faire arrêter M. le maréchal d’Ornano parce qu’il le méritait. » Un homme aussi probe et en même temps aussi faible que l’était d’Aligre devait peu convenir k la politique de Richelieu ; il affecta de blâmer hautement la faiblesse du chancelier et se hâta d’éloigner un homme qui n’était pas sa créature et ne voulait pas dépendre de lui.
D’Aligre subit une sorte d’exil et alla fmirses jours dans sa terre de La Rivière du Perche, où il moiirut en 1655, k l’âge de soixantecinq ans, laissant la réputation d’un des plus honnêtes hommes de la robe . La harangue qu’il prononça lors de son entrée au parlement renferme des idées fort remarquables et sobrement exprimées; elle se trouve reproduite dans Y Histoire des Chanceliers , par Du Chesne.
On lui attribue aussi une épigramme latine k la louange des Com- . mcntaires des lettres grecques , de Guillaume Budé. Son fils fut successivement membre du grand-conseil, intendant en Languedoc èi en Normandie , ambassadeur à Venise, directeur des finances et enfin chancelier. Cette dernière dignité semblait héréditaire dans cette famille, où les talents et les vertus se transmettaient de père en fils.
Le dernier nom historique des d’Aligre est celui d’ Etienne- François. Il était président à mortier en 1768, lorsque Laverdy le lit agréer au roi pour la place de premier président au parlement de Paris. Louis XV fit d’abord quelques objections motivées par la jeunesse du nouveau président ; mais les talents d’Etienne et la gloire de son nom levèrent toutes les difficultés. Il remplit cette charge avec distinction , et substitua k la prolixité des arrêts des formules claires et précises. Héritier de l’attachement de ses ancêtres k la monarchie, il s’efforça de lutter contre les tendances révolutionnaires qui devaient en précipiter la chute. Dans le cours des deux années qui précédèrent la révolution, il fit, k la tête de son corps, plusieurs remontrances contre les impôts et contre les opérations du ministère qui lui paraissaient anti-monarchiques.
Etienne d’Aligre fut un de ceux qui prévoyaient ce qui devait arriver, et qui , en face d’une catastrophe imminente, donnèrent au roi de sages avertissements. On cite de lui un trait de caractère remarquable : au moment où le ministre Necker exerçait le plus d’infiuènce sur le monarque et sur le peuple , et où il s’occupait de la convocation des Etats-Généraux , le premier président supplia le roi de lui accorder une audience particulière avec ce ministre; le magistrat , dans cette audience, fit lecture d’un mémoire dans lequel il annonçait énergiquement la nature des événements qui devaient résulter de l’opposition et les dangers qui menaçaient Louis XVI. Un silence absolu régna pendant et après cette lecture, et le premier président ne reprit la parole que pour remettre sa démission. Ce fut d’Ormesson de Noyseau qui lui succéda en 1788.
D’Aligre émigra un des premiers et se retira en Angleterre, où il avait une fortune de quatre millions et demi placée sur la banque de Londres. Il repassa sur le continent au bout de quelques années