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et mourut h Brunswick en 1798. Sa première femme, dont il n’eut pas d’enfants, était la dernière descendante des Talon.
Le marquis d 'Aligre, pair de France, est mort dans ces derniers temps, laissant à ses héritiers une des plus grandes fortunes territoriales de France.
Ch. -P. L.
Famille de MUSSET.
Blason : D’azur à un épervier d’or chaperonné , longé et perché de gueules
C’est une intéressante histoire que celle d’une famille noble, quand elle traverse toute notre histoire, empruntant h chaque siècle sa physionomie originale, et conservant toutefois, comme un précieux héritage, ses titres nobiliaires et ses vieilles traditions. Si l’esprit de caste disparaît en France, les anciennes familles n’ont pas toutes disparu , et maint personnage qui fait bon marché de sa noblesse pourrait, au besoin, dérouler dans ses archives une longue et illustre généalogie.
Pour n’en citer qu’un exemple, le nom de Musset , que l’on croirait inscrit d’hier dans les fastes de la renommée , est celui d’une famille noble du Blésois , alliée aux Villebresme , aux Menou , aux du Tillet, aux Pomponne, et qui possédait bon nombre de fiefs dans le thmois et le duché de Vendôme.
On lit dans le procès-verbal de la Coutume de Blois du H avril 1555, que Denis Musset , seigneur de la Rousselière, y assista. Bernier parle de cette maison dans son catalogue de la noblesse blésoise , mais .il orthographie mal son nom. Un André de Musset , doyen de Sainte- Croix d’Orléans, fut inhumé, en 1580, dans une chapelle de cette
église , et l’ermite Souliers, dans ses Eloges des premiers présidents, rapporte que Jeanne de Musset épousa Messire Poillot de Lailly, président au parlement de Paris et ambassadeur d’Angleterre.
Toutefois, les Musset ne furent que de simples écuyers jusqu’à François de Musset , qui fut créé chevalier par Henri IV , et devint gentilhomme de la chambre de Louis XIII. Il commandait , en 1628, au siège de La Rochelle, une compagnie de gens de guerre à cheval appelés carabins, et mourut gouverneur de la ville de Philipsbourg.
Charles de Musset , frère du précédent , seigneur de la Bonnaventure, fut aussi chevalier et gentilhomme de la chambre de Louis XIU. Il fut tué, pendant la guerre de la Valteline , étant alors premier capitaine dans le régiment de Feuquières.
Les de Musset, malgré leurs titres et leurs alliances, n’étaient pas très-riches , car nous les voyons recevoir de la cour, en même temps que le brevet de leur grade, une pension qui varie de 600 à 2,000 livres. Sous Louis XIV, on leur contesta, comme h tant d’autres, leur illustration nobiliaire; mais leur blason sortit victorieux de l’épreuve, et une sentence du conseil les déclara nobles d’extraction. Plusieurs de leurs filles furent élevées h la maison de Saint-Cyr.
Alexandre-Henri de Musset-Bonnaventure , né en 4685, fut chevalier de Saint-Louis et lieutenant-colonel du régiment de Chartres-Infanterie. L’histoire de ce régiment, dans lequel il a servi cinquante ans, constate ses glorieux états de service : à la bataille de Dettingen , comme sa troupe commençait h plier, Musset prit un drapeau des mains d’un enseigne et s’écria : « Si quelques-uns ont peur, ils « peuvent se retirer; mais je connais assez le régiment pour être per- « suadé qu’ils préféreront tous mourir avec moi en gens d’honneur, « plutôt que de devoir la vie à une lâcheté. » Par cette courte harangue il ranima le courage des soldats , et d’une déroute imminente il sut faire une héroïque retraite. A la bataille de Raucoux il reçut trois coups de feu, dont un lui fracassa la mâchoire; mais, ne pouvant parler, il montra de son chapeau, aux soldats, les retranchements qu’ils devaient emporter. Bien que criblé de blessures, il vécut jusqu’à l’âge de soixante-seize ans, et mourut, en 4761, dans son château de Bonnaventure , en Vendômois.
Quelques années plus tard, Louis XV se trouvant au camp de Plaisance, près de Verberie , apprit du général Rochambeau qu’il y avait au régiment d’Auvergne un petit-neveu du colonel de Musset; il se tourna vers le duc d’Orléans et lui dit, en parlant de Bonnaventure : c'était un bon officier. Cet éloge peut s’appliquer à tous les Musset, qui continuèrent de servir leur pays dans les régiments de Lautrec- Dragons , de Chartres-Grenadiers et d’Auvergne-infanterie.
A la fin du siècle dernier, la famille de Musset s’allia à la maison de Patay, une des plus anciennes du pays de Dunois. A cette branche appartient Victor-Donatien de Musset-Patay, né en 4768, aux en-
AOi LES HOMMES ILLUSTRES DE L’ORLÉANAIS.
virons de Vendôme, et qui, après avoir servi quelque temps dans le corps du génie, devint chef de bureau au ministère de la guerre, puis h celui de l’intérieur. Il fut un des littérateurs les plus féconds de l'époque impériale, et publia des traductions, des voyages et une Histoire des armées françaises , qui fut interdite par Napoléon parce qu’il y était question des campagnes de Moreau, et qu’une des retraites de ce général était qualifiée de glorieuse. L’ouvrage le plus important de M. de Musset-Patav est son Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau. Grâce a des recherches aussi scrupuleuses qu’étendues , il a réhabilité sur bien des points la mémoire du philosophe de Genève ; mais , peu satisfait d’avoir souvent justifié son héros , il a voulu le justifier toujours ; tâche impossible, et qui lui attira maintes critiques.
L’ Académie française, en recevant naguère dans son sein M. Alfred de Musset , n’a donc pas tant dérogé qu’on serait tenté de le croire ; les immortels savaient bien que le poète sans gêne était fils de famille, et qu’â la gloire que lui réserve l’avenir il joignait l’illustration du passé. Au dernier siècle, M. de Musset aurait pu être admis a cause de son nom , de nos jours il a été reçu h cause de ses œuvres.
Maisons DE BEAUUARNAIS et de TASCHER DE LA PAGER1E.
Beauharnais porte: D’argent à une fasce de sable, surmontée de trois mcrlettes du
môme, avec cette devise : Autre ne sers.
Tasciier de la Pagerie porte : D’argent, au chef cousu de môme, à trois fasces d’azur, chargée^ chacune de trois sautoirs d’argent, le chef chargé de deux soleils de gueules.
La famille de Beauharnais est une de ces familles prédestinées auxquelles la providence semble assigner d’avance un grand rôle , quels que soient les caprices de la politique et les oracles de la destinée. A elle seule, elle personnifie deux races, deux époques : le passé et le présent, le droit divin et le droit populaire, la vieille aristocratie féodale et la jeune démocratie moderne., Il y a quelque chose de prophétique dans l’antagonisme politique de ces deux frères , le marquis et le vicomte de Beauharnais, l’un généreux défenseur du trône et de
la personne île Louis XVI . l'autre ardent apologiste de la révolution naissante. Qui des deux voyait le plus loin dans f horizon des âges, et qui avait raison? Dieu seul le sait encore, car l’avenir n’est à personne, V avenir est à Dieu, a dit le poète; mais le dernier rejeton de la famille de Louis XVI est en exil, et le petit-fils d’Alexandre de Beauharnais a un pied sur le trône!
Vers le milieu du XVIIe siècle , un avocat au siège présidial d’Orléans, Jacques Girault, fut chargé, à l’occasion d’un partage, de dresser la généalogie de la famille de Beauharnais, l’une des plus anciennes de l’Orléanais (I).
Nous les voyons apparaitre dès le XIVe siècle, avec le titre de seigneurs deMiramion et de la Chaussée, dans la personne de Guillaume Beauharnais, qui habitait, dans le faubourg Madeleine, un castel appelé le Chaussi; il possédait en outre, à Orléans, une maison en guise de pied-à-terre au centre de la ville , rue des Trois-Maries. Jehan Beauharnais , bourgeois d’Orléans , et Perrette , sa femme , furent entendus comme témoins pendant le procès de Jeanne d’Arc. Au XVIIe siècle, cette famille prend place parmi la noblesse de robe, et quelques-uns de ses membres remplirent leur charge avec une telle honorabilité qu’elle leur a mérité une mention spéciale de la part des arides chroniqueurs contemporains.
Voici comment s’exprime un des compilateurs des antiquités de la ville d’Orléans, Lemaire, à l’égard de François de Beauharnais, seigneur de la Grillière, conseiller du roi en ses conseils d’État et privé, président au présidial et lieutenant-général au bailliage d’Orléans:
« Je ne veux point raconter avec quelle équité il a exercé sa charge « pendant trente-sept ans et avec quelle force il en a soutenu le poids, « puisque chacun en est remply d’admiration; mais seulement dire « que sa députation aux Estats de Paris, en 1615, le fit paraître l’un « des plus suffisants, ayant été esleu par les députez du tiers Estât « président de la province d’Orléans , et aussi pour faire dresser les « cahiers des Estats présentez au roy , lequel le créa et institua son « conseiller en ses conseils d’Estat et privé en 1615, comme il est à « présent, jouissant des gages de deux mille livres; qui , voulant se
(i) Les actes de naissance de cette famille sont sur la paroisse de Saint-Laurent-des- Orgerils d’Orléans.
« mettre h l’abrv et couvert du repos, il nous a donné, l’an 1655,
« l’image parlante et le portrait vivant de ses perfections en monsieur « son fds. »
Le manuscrit de Dom Gerou contient quelques détails biographiques „ sur ce même (ils dont Lemaire fait l’éloge : « François II de Beau - «• harnais fut le digne successeur et héritier de son père dans les « fonctions de président au présidial et de lieutenant-général au bail- « liage d’Orléans. 11 s’appliqua sérieusement h l’étude des lois, y fit « connaître l’étendue de ses talents et se livra à des travaux très- « utiles sur le droit coutumier, principalement sur la Coutume d’Or- « léans , qu’il approfondit avec le plus grand succès. On a reproché « à M. de la Lande, lorsqu’il publia son Commentaire , de n’avoir « pas consulté les notes de ce savant magistrat, dont le savoir lui « eut été d’un grand secours. François de Beauharnais, qui mourut « en 1685, avait laissé des manuscrits précieux; mais la province « n’en a pas prolité : ils sont passés après sa mort h son gendre, le « conseiller d’État Phélvpeaux. »
Depuis cette époque jusqu’au XVIIIe siècle, le nom de Beauharnais retombe dans sa demi-obscurité. Comme presque toutes les familles orléanaises , ils durent faire renouveler leurs lettres de noblesse , et un arrêt du conseil, en date du 7 mai 1670, les déclara nobles, eu dépit du dédaigneux Saint-Simon.
François III de Beauharnais , après avoir servi avec distinction dans les armées, fut nommé commissaire-général de la marine et . intendant de l’Acadie, ou Nouvelle-France, dans l’Amérique du Nord.
Il obtint, en 1707, des lettres-patentes qui érigeaient en sa faveur le port Maltais en baronie, sous le titre de Beauville. Dès ce moment les Beauharnais quittent leur province et leurs liefs de l’Orléanais, mais ils conservent le nom de leurs ancêtres. Ce nom fut brillamment porté par le comte de Beauharnais, chef d’escadre des armées navales, en faveur duquel le roi, par lettres-patentes du mois de juillet 1764, érigea la châtellenie, terre et seigneurie de la Ferté-Aurain en dignité de marquisat, sous le nom de la Ferté- Beauharnais.
Mais l’éclat que jette sur la famille la gloire militaire du comte est effacé par la gloire littéraire de sa femme , la comtesse Fatmy de
Beauharnais, un des plus séduisants esprits du XVIIIe siècle, celle-là même que Bufîon appelait sa chère plie , et que Jean-Jacques Rousseau aimait jusqu’à ne pas s’en défier.
Elle naquit à Paris en 1758, et était fille d’un receveur-général des finances. A dix ans, elle avait déjà fait un petit poème; mariée trèsjeune encore au comte de Beauharnais, elle s’en sépara bientôt pour se retirer chez les religieuses de la Visitation ; devenue veuve , elle profita de sa liberté pour faire un voyage en Italie, où elle donna carrière à sa passion pour les lettres. On a d’elle des romans, des comédies, des poésies ; son salon était le rendez-vous des écrivains contemporains les plus distingués : Bailly , d’Arnaud, Mably, Mercier, Dorât, Lebrun; elle avait un esprit fin, incisif et pittoresque. On cite d’elle plusieurs mots qui donnent une idée de la grâce et de la justesse de sa pensée : elle disait , en parlant des grands poètes tragiques : Corneille est un Dieu, Racine une déesse. Voltaire un enchanteur et Shakespeare un sorcier ; elle donnait, de l’amour chez l’homme et chez la femme, cette définition qui n’est guère à l’avantage de notre sexe : les femmes aiment de tout leur cœur , et les hommes de toutes leurs forces.
La comtesse Fanny de Beauharnais mourut en 1815. Son fils, Claude de Beauharnais , fut officier des gardes françaises, et devint sous l’empire sénateur titulaire d’Amiens, chevalier d’honneur de Marie-Louise et grand-cordon de la Légion-d’Honneur. La Restauration l’éleva à la pairie; il mourut en 1819. Sa fille, Stéphanie de Beauharnais, fut mariée par Napoléon au grand-duc de Bade. Elle eut plusieurs filles, dont l’aînée a épousé le prince Gustave Wasa, fils de l’ancien roi de Suède, Gustave IV.
La tempête de 1789 venait d’éclater, la monarchie était aux prises avec la révolution. La famille de Beauharnais se scinda dans les deux
frères : le vicomte Alexandre prit parti pour la révolution, le marquis François pour la monarchie. Les deux frères furent délégués dans l’ordre de la noblesse : l’aîné par le bailliage d’Orléans et le second par celui de Blois.
Le marquis François de Beauharnais était né à La Rochelle le 12 août 1756. Nommé député aux États-Généraux en 1789, il vota constamment avec le côté droit , fut un des signataires de la protestation des 12 et 15 septembre, et, dans l’assemblée nationale, s’éleva
i08 LES HOMMES ILLUSTRES I>E L’ORLÉANAIS.
avec une opiniâtre énergie contre la proposition de son frère. Cette proposition avait pour but d’enlever au roi le commandement des armées pour le remettre aux mains de l’assemblée. Un membre la voyant menacée d’insuccès voulut la reprendre par un amendement :
« II n’y a point d’amendement avec l’honneur ! » s’écria le marquis. Le mot lit fortune, et on ne dit plus, en parlant de son auteur, que : Le féal Beauharnaü sans amendement.
En 1792, voyant la liberté du roi menacée dans le présent et sa vie compromise dans l’avenir, il travaille à l’évasion de la famille royale; l’arrestation du baron de Chambon lit échouer l’entreprise. Le marquis de Beaubarnais s’enfuit h l’armée de Condé, où il servit avec le grade de major-général. Les événements se précipitaient, le roi venait d’être mis en jugement et la Convention s’était arrogé le droit de le faire comparaître à sa barre. Le marquis, du fond de son exil, écrivit une lettre rendue publique, pour protester contre la déclaration de l’assemblée , et offrit de se rendre à Paris pour défendre Louis XVI.
Depuis cette époque jusqu’au 18 brumaire an VUI, il disparait de la scène. L’axe de la politique était alors changé; la révolution, qui venait de renverser le Directoire, avait fait passer le pouvoir aux mains du général Bonaparte, mari de Joséphine, la belle-sœur du marquis. Ce dernier, inébranlable dans sa foi monarchique , avait assisté à toutes ces péripéties sans abandonner rien de sa fidélité, et quelque temps après le 18 brumaire, il faisait remettre au premier consul une lettre dans laquelle il Y invitait , au nom de la seule gloire qu'il eût à acquérir, à rendre le sceptre à la maison de Bourbon.
Bonaparte, devenu empereur et voulant se l’attacher, le nomma successivement ambassadeur en Etrurie, puis en Espagne; mais, dans ce dernier poste, il se ligua avec l’infant Ferdinand contre le prince de la Paix , et s’attira la colère de Napoléon qui le rappela et l’exila dans sa terre de Sologne, â La Ferté-Beauharnais, qu’il ne quitta qu’à la Bestauration.
Son frère Alexandre était mort avant lui : le parallèle de ces deux destinées’est le plus frappant exemple des vicissitudes humaines. Ces deux hommes se quittent un jour, l’un pour marcher vers l’avenir, l’autre pour retourner vers le passé : le libéralisme du premier le mène à l’échafaud, — le royalisme de l’autre le conduit au pouvoir.
Alexandre de Beauharnais était né , en 1760 , à la Martinique. Une autre famille, originaire aussi de l’Orléanais, s’était établie aux colonies : celle des Tascher de la Pagerie ; elle habitait , au XVe siècle, les environs de Chàteauneuf-en-Thymerais, et fut confirmée dans sa noblesse par une ordonnance de Boucher d’Orçai, conseiller d’État délégué pour la généralité d’Orléans. Le généalogiste d’Hozier, après avoir examiné les titres et contrats de cette famille, lui donna un certificat pour entrer dans l’ordre de Malte. Au commencement du XVIIIe siècle , Gaspard-Joseph de Tascher , chevalier, seigneur de la Pagerie, passa à la Martinique et s’y maria, en 175-4, avec une créole. Son fils, page de Mme la dauphine, chevalier de Saint-Louis et capitaine de dragons , eut, de son mariage avec Claire de Vergée de Sanois, Marie-Bose-Joséphine Tascher de la Pagerie, cette jeune créole à qui, dès son enfance, une vieille négresse prédit de hautes destinées. Elle épousa, le 15 décembre 1779, le vicomte de Beauharnais, simple cadet de famille , qui n’était encore que major en second d’un régiment d’infanterie.
Après avoir brillamment combattu sous Rochambeau pour l’indépendance des États-Unis, Beauharnais passa en France, où son esprit le signala bientôt dans les salons les plus fréquentés de la capitale. A l’approche de la révolution, il embrassa avec ardeur les idées nouvelles, et, dans l’immortelle nuit du 4 août, se prononça énergiquement pour l’abolition des privilèges et l’égalité des droits. Nommé secrétaire de l’assemblée constituante, il fut, quelque temps après, créé membre du comité militaire , et déploya dans ce dernier poste un talent de guerrier, non moins que d’administrateur et de tacticien.
Le 29 avril 1791 , il faisait rendre un décret qui accordait aux soldats le droit de fréquenter les sociétés populaires. Pendant les préparatifsde la fête de la Fédération, il travailla au Champ-de-Mars, attelé à la même charrette que Sieyès. Homme de la révolution, il croyait h la grandeur de son principe, et s’était voué à son triomphe ; comme tous les esprits modérés du temps, il la voulait pure autant qu’il la voulait durable ; mais il en prévoyait déjà les excès et cherchait à les prévenir en remettant le soin de la diriger entre les mains de la noblesse et de la royauté. Il disait aux nobles :
« Voici le moment de vous montrer; vous n’avez encore rien fait
« pour le peuple, il a beaucoup à se plaindre; si vous n’y prenez « garde, ces sabres se tourneront contre nous, et nous perdrons « Louis XVI. »
Le 21 juin 1791, il présidait l’assemblée nationale lorsqu’on vint annoncer la fuite nocturne du roi , fuite dont son frère le marquis avait été l’un des instigateurs. « Messieurs, dit-il, avec autant d’es- « prit que de calme , le roi est parti secrètement cette nuit de Paris :
« passons à l’ordre du jour. »
Son sang-froid dans cette circonstance, alors que l’annonce d’une aussi grave nouvelle troublait les volontés les plus fermes , lui valut d’être réélu président le 31 juillet suivant; mais il quitta bientôt le fauteuil et la tribune pour se rendre à l’armée du Nord avec le grade d’adjudant-major. Il assiste a la déroute de Mons, 29 avril 1792, et sa valeur lui mérite l’admiration du maréchal de Biron. Il va de là commander a Soissons, sous les ordres du général Custines , et reste tidèle à son poste, même après la fatale journée du 10 août. Son patriotisme, signalé par les commissaires de la Convention auprès, des armées, le fait passer à l’armée du Rhin, dont il prend, quelques mois après, le commandement en chef. Favori de Pache et de Custines, leur influence réunie le désigne pour le ministère de la guerre; il refuse : on était alors en pleine terreur. Son abnégation est prise pour un acte de trahison; le comité révolutionnaire le fait exiler, le 21 août, à vingt lieues des frontières ; il se retire â La Ferté-Imbaut (Loiret-Cher), dans la terre de Beauharnais, érigée en marquisat pour son père ; il y vécut quelques jours dans le retraite avec sa femme et ses deux enfants, Hortense et Eugène; mais tout-a-coup une accusation est lancée contre lui : on lui reproche d’avoir contribué à la réduction de Mayence ; il veut se justifier, et se rend devant le tribunal révolutionnaire qui le condamne à mort, le 25 juillet 1794, à l’âge de trente-quatre ans. Son courage chevaleresque et son esprit brillant ne l’abandonnèrent point en face de ses bourreaux. Il alla à la mort en philosophe et en héros , après avoir écrit à sa femme une lettre pleine de grâce , de sensibilité et de tendresse , dans laquelle il la suppliait, en finissant, de veiller à ce que sa mémoire ne fût point entachée.
Mmc de Beauharnais fut long-temps à se remettre de cette rapide et terrible catastrophe. Ame poétique et tendre, le drame sanglant
de 1795 l’épouvantait. La Terreur tuait par familles et non par personnes, et lorsqu’une fois elle avait tracé sa marque de sang sur une porte, elle poursuivait jusqu’au bout son œuvre d’assassinat. La jeune veuve, d’abord arrêtée et jetée en prison, ne dut son salut qu'à la chute de Robespierre, préparée par Tallien. Le directeur Barras lui fit rendre ses biens, et ce fut dans son salon qu’elle rencontra, pour la première fois, le général Bonaparte. Le jeune général en ressentit une impression profonde, et qui fut l’origine de la passion qu’il lui voua pour toujours. 11 en parlait souvent dans les salons du directoire, lorsqu’une circonstance le mit en relation directe avec elle. Il avait été chargé de faire opérer un désarmement général après l’affaire du 15 vendémiaire : un jour un jeune homme se présente chez lui et réclame l’épée de son père ; cet enfant était Eugène de Beauharnais, le fils de Joséphine et le frère dTIortense. L’arme fut restituée, et au mois de février 1796, la veuve d’ Alexandre de Beauharnais devenait la femme de Bonaparte.
Cette alliance changea subitement la destinée de cette famille, aussi malheureuse qu’illustre : sa fortune fut celle de l’empereur lui-même, et le nom de Beauharnais fut écrit dans toutes les pages de cette merveilleuse histoire qui commence à Toulon et finit h Sainte- Hélène. La victoire avait emporté le vainqueur des Pyramides sur ses ailes, elle ne le déposa plus que sur un trône, auquel vingt trônes brisés servaient de degrés.
Nous ne raconterons pas la vie d’Eugène de Beauharnais; l’aiglon a quitté désormais l’aire paternelle, et si notre province voulait accaparer sa gloire, la France, l’Italie et l’Allemagne viendraient nous la revendiquer, l’histoire à la main.
Tout le monde sait d’ailleurs que le fils de Joséphine, quittant son pensionnat de Saint-Germain-en-Laye, suivit Bonaparte comme aidede-camp dans les immortelles campagnes d’Italie et d’Égypte, qu’il s’associa aux périls du 18 brumaire et qu’il prit une part glorieuse aux faits d’armes de l’Empire.
Vice-roi d’Italie, il avait déjà un pied sur les marches du trône, et, le lendemain de la bataille d’Austerlitz, Napoléon l’adoptait solennellement comme son fils et son successeur. Puis, après Wagram, quand l’empereur veut un fils pour hériter et répudie Joséphine pour s’allier à la fille des Césars, Eugène ne plaide que pour sa mère; il
sait allier la dignité au devoir, et laisse parler la reconnaissance plus haut que l’ambition. Enfin, quand l’étoile impériale vient à pâlir, quand déjà la trahison rampe autour du grand homme, c’est encore le prince Eugène qui rallie l’armée en déroute et dirige l’admirable retraite de la grande armée.
Aussi le peuple, qui est pieusement reconnaissant quand il n’est pas odieusement ingrat, le peuple des campagnes surtout, a reporté sur Eugène de Beauharnais une partie du culte qu’il a voué à l’empereur, et son portrait est encore dans toutes les chaumières, comme son souvenir dans toutes les mémoires.
Nous ne répéterons pas non plus la populaire légende de la reine Hortense, cette fille des Beauharnais, qui, elle aussi, fut aussi grande dans les revers qu’elle avait avait été simple sur le trône.
Alors que le prince de Leuchtemberg mourait en exil dans une cour d’Allemagne, que sa sœur, retirée dans un château sur les bords du lac de Constance, s’y livrait à l’éducation du prince Louis, son doux entêté, que le fils de l’empereur languissait captif dans le palais de son aïeul , et que les membres de la famille impériale , proscrits en France, erraient à l’étranger, protégés par la gloire du captif de Sainte-Hélène, la fortune des Beauharnais semblait perdue et leur nom enseveli à jamais dans l'abîme du malheur, dans les ténèbres de l’oubli. Qui eût dit alors que le nom de Napoléon apparaîtrait une seconde fois pour sauver la France, et que l’aigle, symbole de la royauté populaire, jetterait encore son cri au-dessus de nos campagnes pour les rallier, serrées et unanimes, autour du drapeau lacéré de la civilisation?
Le prince Louis-Napoléon est aujourd’hui l’héritier de ces deux destinées et le trait-d’union des Bonaparte , des Beauharnais et des Tascher de la Pagerie. Autour de son pouvoir naissant il groupe les glorieux débris de ses trois familles. Mais, si préoccupé qu’il soit de l’avenir, il conserve en son cœur le culte des souvenirs, et naguère encore il est venu faire un pieux pèlerinage au château de La Ferlé* Aurain, berceau de la maison de Beauharnais.
P.-S. MIELLE