A RONSARD, L’APOLLON DE LA SOURCE DES MUSES
De son côté, Ronsard, dans des vers pleins d’une chaleureuse ardeur, supplie la reine Élisabeth de jeter un regard de clémence sur
sa sœur, sur sa royale.prmonnière, et il adresse des reproches h ces descendants des preux de Charlemagne, qui ne savent pas, comme leurs ancêtres, défendre la beauté :
Et vous n’avez, François,
Encore osé toucher ni vêtir le harnois,
Pour oster de servage une royne si belle !
C’était en 1583, Ronsard touchait à la tombe, Marie k l’échafaud: mais la reine demeurait fidèle k la vieillesse du poète, et le poète a l’infortune de la reine.
Ronsard fit un dernier voyage k Paris au mois de février 1585; il
y resta jusqu’en juin, tourmenté par la goutte. Sentant sa fin appro-
cher, il se fit rapporter dans son pays natal; 1k, il oubliait ou soulageait ses souffrances en composant des vers.
Il s’était fait transporter de Croix-Val k son prieuré de Saint-Côme^ il y mourut avec calme et piété, le 25 décembre 1585, k l’âge de soixante et un an, un mois, seize jours. Il fut déposé, comme il l’avait désiré, dans le chœur de l’église de Saint-Côme.
Deux mois après, le 24 février 1586, un service solennel fut célébré pour lui dans la chapelle du collège de Boncourt. Le roi y envoya sa musique ; des princes du sang, une partie de la cour, une députation du parlement y assistèrent. Des éloges, des vers furent composés en son honneur; des statues lui furent décernées. Son oraison funèbre fut prononcée en présence d’une foule immense par l’évêque d’Évreux, Duperron, depuis cardinal, qui l’appelait, avec le jurisconsulte Cujas et le médecin Fernel, une des trois merveilles du siècle.
Ronsard avait joui d’une véritable royauté littéraire. « Nul alors,. « dit Pasquier, ne mettait la main k la plume qu’il ne le célébrât par « ses vers. Sitôt que les jeunes gens s’étaient frottés k sa robe, ils se « faisaient accroire d’être devenus poètes. » Autour de lui se pressaient, comme pour lui faire cortège, J. Antoine Baïf, Joachim Dubellay, Ponthus de Thiard, Estienne Jodelle, Remi Belleau, qu’il appelait le peintre de la nature, et Jean Daurat, le poète royal, son ancien maître et son admirateur le plus fervent. C’étaient les satellites de cet astre radieux. Cette petite troupe dont il était le chef, il
H 2 LES HOMMES ILLUSTRES DE l/ORLÉÀNAIS.
l’avait nommée la pléiade, à l’imitation de la pléiade des sept poètes qui fïorissaient à Alexandrie, sous les Ptolémées.
Estienne Pasquier, Amadis Jamyn, son disciple chéri, Philippe Desportes et Bertaut, Florent Chrétien (d’Orléans), et Jean Passerat, deux des auteurs de la satire Mènippée, se glorifiaient d’être les amis du grand homme. Même après sa mort, l’admiration pour son génie éclatait par les plus brillants éloges. Scévoie de Sainte-Marthe l’appelle le prodige de la nature et le miracle de l’art ; Montaigne déclare la poésie française arrivée à sa perfection et proclame Ronsard égal aux anciens; Claude Binet, son disciple, h qui nous empruntons ces détails, va jusqu’à dire que, depuis le siècle d’Auguste, il ne s’est pas trouvé un naturel plus divin, plus hardi, plus poétique et plus accompli que le sien.
Les étrangers rivalisaient d’éloges avec les Français : le savant Jules-César Scaliger lui dédia ses Poésies anacréonliques , comme au premier de tous les poètes ; Pierre Victor et Pierre Barga disaient que, par sa divine poésie, la langue française s’égalait à celle des Grecs et des Latins; Sperone-Speroni fit un poème en langue toscane à la louange de Ronsard; venu à Paris en 1571, Le Tasse s’estimait heureux de lui être présenté et d’obtenir son suffrage pour quelques chants de Godefroy ; enfin, on lisait publiquement ses ouvrages dans les écoles de Flandre, d’Angleterre, de Pologne, et le savant Ramus y puisait des exemples pour sa rhétorique.
Et cependant, quinze ans après, Malherbe rencontrant un exemplaire des poésies de Ronsard, biffait tous ses vers comme mauvais, et lorsque, lisant ses propres œuvres à ses amis, il rencontrait quelque mot dur ou impropre, il s’interrompait en disant : Ici je ronsar disais. Ronsard, en effet, tomba bientôt dans un grand discrédit, et cette réputation si brillante s’éclipsa presque entièrement. Après la gloire vint le ridicule, après l’apothéose les gémonies. Il ne devait être placé ni si haut ni si bas ; il n’avait mérité ni cet excès d’honneur ni cette indignité ; et l’on comprend la tentative qui fut faite, il y a quelque vingt-cinq ans, pour réhabiliter cette mémoire si honnie, et relever ce poète trébuché de si haut.
Ronsard a la force, le brillant de l’imagination, la fécondité de l'esprit et toutes les hautes parties du grand poète : il n’avait pas
assez cette qualité précieuse qui forme le caractère distinctif des autres écrivains de l’Orléanais, je veux dire le bon sens. Avec ce guide sûr, il aurait mené à bonne fin cette entreprise de réformation, ^ qui ne venait certainement que d’un esprit élevé, hardi, et épris de la gloire de son pays. Au lieu de déployer, mal à propos, un fatras d’érudition pédantesque, au lieu de parler grec et latin en français, il aurait fait une langue accessible au vulgaire et aurait acquis, peutêtre, la gloire pure et durable de Malherbe et de Boileau.
Toutefois, cette tentative hardie n’a pas été sans résultats. Les qualités qu’il possédait, la pompe, l’élévation du style, la beauté des images, l’ampleur des périodes, sont passées dans notre langue et s’y sont conservées. Ronsard donna h l’alexandrin plus de sens et d’expression, bien qu’il se soit servi du vers de dix pieds dans sa Franciade ; il enseigna l’art d’alterner les rimes masculines et féminines, proscrivit les enjambements défectueux, et, tout en violant le génie de notre langue, il la porta d’ailleurs h une telle perfection qu’on disait : « Donner un soufflet à Ronsard, » pour indiquer une faute contre la pureté du langage. Le premier des poètes français, il tenta l’épopée, le premier il composa des odes, et même ce fut lui qui en introduisit le nom dans la langue française.
Mais, quand Ronsard n’aurait pas rendu tous ces services à notre littérature, quand il ne se distinguerait pas par la hauteur de la pensée et par l’inspiration lyrique, il mériterait encoré une place distinguée parmi les poètes gracieux. Il excelle dans la chanson anacréontique. Où trouver des images plus charmantes, de plus fraîches couleurs, une mélodie plus suave et un goût plus exquis que dans cette petite pièce par laquelle nous terminerons cet article biographique :