TOME I
portail de la Mairie de cette petite ville, ce qui est confirmé par Félibien, dans un de ses manuscrits, conservé au château de Chiverny.
Le cardinal de Longueville possédait alors le château deBeaugency; il avait fait disposer, dans la grosse tour de ce château, l’oratoire qui existe encore, et d’où il correspondait avec le roi pendant son séjour à Chambord.
Ce fut sur sa demande que François Ier autorisa les travaux de F Hôtel-de-Ville.
Viart était déjà connu h Orléans par des ouvrages importants, entrepris sous Louis XII, dont il était architecte. Les échevins l’avaient chargé de la construction de la Maison- de- Ville (Musée actuel). La façade de cet édifice est bien conçue et exécutée avec une rare élégance. Il inaugura dans cette construction un nouveau style, qui se refléta bientôt sur les maisons particulières.
Suivant des notes extraites par M. Vandebergue de Villiers, et par nous-même, des Archives de l'ancien Hôtel-Dieu, la salle Saint-Lazare, dont la belle façade sud a été démolie récemment, fut construite par l’architecte du roi Louis XII à Orléans, qui n’était autre que Viart. Les colonnes qui l’ornaient ont été transportées dans la cour du Musée. Enfin, la riche porte principale de l’entrée du Grand-Cimetière, heureusement conservée au coin de la rue de la Bibliothèque, et qui devrait être démasquée, a été bâtie par Viart. Dans le relevé des inscriptions du Grand-Cimetière, fait par M. Blondel et déposé chez un notaire d’Orléans, on trouve l’épitaphe de cet artiste, qui y fut inhumé vers l’an 1547.
Il ne serait pas impossible que Viart eût été chargé d’une partie des travaux du château de Chambord. Nous avons été le premier à démontrer que le Primatice n’a pu faire le plan de Chambord, comme on l’a souvent avancé ; car cet édifice était déjà élevé au-dessus du premier étage lorsque le Primatice vint en France. Il est probable que le Rosso , alors architecte général du roi , a confié quelques parties accessoires de ce grand travail à des architectes de la province. Viart y fut sans doute employé, car il dit lui-même quelque part qu’il fut autorisé à se servir des rognures de Chambord pour bâtir l’Hôtelde-Ville de Beaugency.
TEXIER (Jean) , dit DE REAUCE.
Il naquit a Chartres, à la lin du XVe siècle. Ce fut lui qui reconstruisit le clocher neuf de la cathédrale à la place de celui qui fut détruit par la foudre, le 28 juillet 1506. On voit encore dans le clocher, sur le mur de la chambre des sonneurs, une pierre blanche avec cette inscription, dans laquelle le clocher dit entre autres choses :
Après (l’incendie) , Messieurs, en plein chapitre assis.
Ont ordonné de pierre me refaire,
A grande voulte, et pilliers bien massifs,
Par Jehan de Beausse, ouvrier qui le sceut faire
La place de l’embarcadère du chemin de fer à Chartres, et l’une des rues qui y aboutissent, portent le nom de Jean de Beatice.
D. DK B.
ANDROUET DUCERCEAU (Jacques).
Ce nom, trop long-temps relégué dans l’oubli, a été récemment gravé sur le péristyle de l’Hôtel-de-Ville d’Orléans. Ce n’est pas là une galanterie d’architecte, mais bien une tardive justice rendue enfin à l’un des plus beaux génies de la renaissance. Jusqu’alors les artistes français n’avaient fait que copier l’Italie : avec Ducerceau la renaissance devint française ; il fit pour l’architecture ce que Malherbe fit à la même époque pour la langue : le poète purgea la littérature des concetti italiens ; l’architecte, tout en conservant dans les édifices un grand luxe d’ornementation, leur donna le grandiose et la régularité, type caractéristique du siècle de Louis XIV.
Ducerceau naquit à Orléans au XVIe siècle, dans une famille en qui le talent semblait héréditaire. Son père était architecte et travailla, avec frère Joconde, à la construction du château de Gaillon, en Normandie. L’éducation du jeune Ducerceau fut plus
soignée que celle de beaucoup d’artistes ses contemporains, plus habiles à manier le ciseau que la plume. Son père fut son premier maître en architecture ; il étudia la gravure sous maître Étienne de Laulne, célèbre orfèvre et graveur Orléanais. La plupart des biographes, même spéciaux, sont insuffisants ou inexacts en ce qui con- • cerne Ducerceau; on est réduit à glaner çà et là les détails de sa vie dans les mémoires du temps, encore faut-il se défier souvent de leurs appréciations, parce que Ducerceau était huguenot.
On ne sait rien de particulier sur lui, jusqu’à l’époque où la faveur du cardinal d’Armagnac lui permit d’aller se perfectionner dans son art en Italie. C’était alors le beau temps de la renaissance. Ducerceau s’éprit d’une belle passion pour l’antiquité et enrichit ses cartons des monuments gravés de Rome et de l’Italie. L’arc-de-triomphe, dont on voit encore des restes à Pola, en Istrie, attira surtout son admiration, et depuis il reproduisit souvent dans ses compositions les colonnes accouplées qui sont de chaque côté de l’ouverture du monument. Au retour de ce pèlerinage artistique, il publia à Orléans, en 1549, Les Arc$-de-triomphe romains, en un album in-folio. Il vécut pendant quelque temps dans sa ville natale, et y construisit plusieurs édifices, entre autres, la maison dite la Maison des Oves , rue Sainte- Anne, une autre rue des Hôtelleries, et une troisième place du Marché-àla-Volaille. Une porte en bois de chêne, avec son chambranle, trèsremarquable par la beauté de son ajustement , provient de cette maison ; on peut la voir au Musée d’Orléans.
M. de Buzonnière, dans son Histoire architecturale de la ville d’Orléans , a consacré plusieurs curieuses monographies aux édifices attribués à Ducerceau. La science n’est pas toujours d’accord avec la tradition dans ces inventaires du passé; les savants eux-mêmes ne s’entendent pas toujours entre eux sur les noms et sur les époques.
Le cardinal de Bourbon, nouveau possesseur du château de Gaillon, appela l’architecte Orléanais pour le consulter sur des agrandissements et des réparations qu’il voulait entreprendre ; il fut si satisfait de ses devis, qu’il prit l'artiste en amitié et le présenta au roi Henri II, pendant son séjour à la maison royale de Montargis. Mais Henri II ne voyait alors que par les yeux de la belle Diane de Poitiers , qui avait son architecte à elle, Jean Delorme. Ducerceau fut donc écon-
duit : ce fut peut-être à cette époque qu’il présida à la reconstruction de l’église de Montargis. Il végéta quelques années encore en province, contraint de travailler pour les divers corps d’état, et gravant des dessins d’ornementation pour les orfèvres et les fabricants de meubles. Il dut sacrifier au goût dominant, et avec sa facilité prodigieuse, il eut bientôt produit plusieurs volumes d’arabesques et de grotesques publiés à Orléans, vers \ 550. Ou sait que le mot de grotesque n’avait pas alors le même sens qu’aujourd’hui. Il s’appliqua dans l’origine aux dessins d’ornementation que les premiers artistes de la renaissance imitèrent d’après les fragments d’ornements romains conservés dans les grottes.
Mais le génie de Ducerceau ne pouvait s’éparpiller ainsi en détail; il lui fallait, pour se déployer, des constructions plus importantes que de simples logements domestiques .
Il se rappela donc au souvenir du roi en lui dédiant un nouveau volume ayant pour titre : Cinquante basliments , tous différents, pour servir aux princes, seigneurs, gens de moyens et petits états qui voudront bastir aux champs (1559). Mais Henri II mourut le 10 juillet de la même année, frappé mortellement dans un tournoi par un gentilhomme Orléanais, le comte de Montgomery.
Ducerceau ne perdit pas courage, qt dès l’année suivante (1560), il publiait le second volume de ses Antiquités romaines. Il avait préparé une dédicace pompeuse en l’honneur du nouveau souverain, François II ; l’ouvrage était sous presse, mais le pauvre architecte jouait de malheur : le petit roi mourut la même année h Orléans, laissant bien du monde dans l’embarras. Ducerceau en fut quitte pour faire imprimer un carton qu’il mit en tête de son livre, à la place de la malencontreuse dédicace. Les écrivains, les artistes surtout, avaient besoin de hauts et puissants patronages, pour la publication de leurs œuvres, h une époque où le nombre des lecteurs n’était pas h beaucoup près suffisant pour les défirayer des dépenses considérables de gravure et d’impression. Ducerceau trouva enfin un appui sérieux dans la reine-mère Catherine de Médicis, qui tenait de sa famille un goût décidé pour les arts; elle sut apprécier le mérite de l’architecte Orléanais, et le chargea successivement de la construction des bains du Louvre et des réparations du château de Montargis. Elle lui fournit
même les fonds nécessaires pour la publication d’un grand ouvrage qu’il préparait sur les plus excellents Bastiments de France.
Grâce à la protection de la régente, Ducerceau devint bientôt l’architecte à la mode, et les grands seigneurs lui confièrent la construction de leurs fastueuses demeures. Il bâtit successivement les hôtels de Sully, rue Saint-Antoine ; de Bretonvilliers , à la pointe de l’ile Saint-Louis , et de Mayenne , au coin de la rue Saint-Antoine et de celle du Petit-Musc. Son chef-d’œuvre en ce genre est l’hôtel Carnavalet, élégante construction, dont Jean Goujon, le Phidias français, ne dédaigna pas de sculpter la façade.
La Cour habitait autrefois le Marais, pour être plus à portée du palais des Tournelles. Après que la résidence royale eut été transférée aux Tuileries, le beau monde fut long-temps encore à délaisser le quartier de la place Royale pour le faubourg Saint-Germain.
Mais bientôt le ciel s’assombrit, et les orages grondèrent à l’horizon. La reine-mère, après avoir caressé ou proscrit le parti protestant, suivant les exigences ou les caprices de sa politique, résolut d’en finir avec les huguenots. Peut-être Ducerceau, comme familier du palais, eut-il vent du complot qui se tramait dans l’ombre. Soit confidence, soit pressentiment, toujours est-il qu’il s’éloigna de France quelque temps avant le massacre de la Saint-Barthélemi et se retira à Turin, h la cour du duc de Savoie, protecteur éclairé des arts. Il y passa deux années.
Après la mort de Charles IX, quand Henri III se sauva de son royaume de Pologne pour venir prendre possession de la couronne de France, il prit le chemin des écoliers, et après avoir assisté au carnaval de Venise, passa par Turin , avant de rentrer en France. Plus tolérant que son frère, il rendit à Ducerceau sa charge d’architecte du roi. Celui-ci revint tout joyeux h Paris, dans la jolie maison qu’il s’était bâtie lui-même au petit Pré-aux-Clercs, près de la porte de Nesle, maison, dit l’Estoile, construite avec grand artifice. Il rentra en grâce auprès de la reine-mère et reçut de nouvelles commandes. On le chargea de continuer le tombeau des Valois a Saint- Denis, que la mort de Philibert Delorme avait laissé inachevé. Quoique déjà fort âgé, le laborieux architecte publia, en J 379, le second volume de ses plus excellents bastiments de Franct : il va sans
dire qu'il le dédia à sa noble protectrice. Cet ouvrage, devenu trèsrare, est d'autant plus curieux que Fauteur y a fait graver des dessins d’une multitude de châteaux qui n’existent plus, avec leurs plan, coupe et élévation. Parmi les soixante-sept planches, relatives aux maisons royales et particulières, nous avons remarqué les suivantes,
qui ont trait plus particulièrement aux édifices de l’Orléanais:
Château de Chambord 3 planches.
Maison royale de Montargis .... -1 id.
Château de Blois o id. .
S’il faut en croire quelques biographes, le 50 mai 1578, Androuet, d’après les ordres de Henri LU, dont il était architecte, commença les travaux du Pont-Neuf; mais les guerres civiles ne lui permirent pas d’achever cette construction. Ce ne fut qu’en 1004, sous le règne de Henri IV, que Guillaume Marchand y mit la dernière main. 11 aurait aussi été chargé, dans le même temps de continuer la galerie du Louvre; mais il est plus vraisemblable que ces ouvrages ont été conduits par son fils, J. -B. Ducerceau, architecte comme lui, et qu’on a souvent confondu avec son père. Ce qui vient h l’appui de cette assertion, c’est la nouvelle disgrâce de Jacques Ducerceau.
Il essaya en vain de la conjurer par une dernière dédicace au roi Henri III ; ce prince avait déjà la main forcée par le parti de la Ligue, et les catholiques lut faisaient un crime de conserver un huguenot pour architecte ; il fit pressentir à Ducerceau que , pour qu’il lui continuât ses faveurs , il fallait quil changeât de religion. Pierre de l’Estoile, dont nous tirons ces détails* raconte dans ses Mémoires que le vieil artiste, blessé dans ses sentiments religieux, refusa de se soumettre à de telles exigences. Il prit donc congé de Henri III, â qui il déclara qu’il aimait mieux quitter l’amitié du roi et renoncer à ses promesses que d’aller à la messe, le suppliant seulement de ne trouver mauvais qu'il fût aussi fidèle à Dieu qu’il avait été et le serait toujours à Sa Majesté.
Il reprit donc une seconde fois la route de l’exil , laissant sa jolie maison du Pré-aux-Clercs â son fils Jean-Baptiste, qui fut sans doute moins scrupuleux, et trouva que la place d’architecte du roi valait bien une messe. De retour à Turin, Ducerceau consacra ses der-
nières années h compléter son œuvre, et mourut en 1592, à l’âge d’environ 76 ans.
La bibliothèque publique d’Orléans ne possède pas une seule planche de l’œuvre de Ducerceau; on n’y trouve pas même un seul volume des ouvrages qu’il a publiés , et dont quelques-uns ont eu pour éditeur Mamert Pâtisson , célèbre imprimeur Orléanais , qui épousa la veuve de Robert Étienne. Ducerceau était aussi un habile graveur. Il a gravé lui-même h l’eau-forte les planches de ses Leçons de perspective (1576, in-folio). Ses dessins originaux sont éparpillés dans diverses collections; on les rencontre surtout, h Paris, dans les bibliothèques Royale et de Sainte-Geneviève, et en Allemagne, chez les amateurs de Nuremberg.
M. Calletpère, architecte a Paris, a publié, en 1842, une notice historique sur les architectes français du XVIe siècle, dans laquelle il consacre un article spécial a notre illustre compatriote. Il possédait dix-sept volumes de ses ouvrages ; mais la plus belle collection peutêtre qu’il y ait de ses dessins est celle de M. Yivenel, qui, s’inspirant des artistes de la renaissance, a si habilement dirigé les travaux de restauration de l’Hôtel-de-Ville de Paris. Il possède dans son cabinet l’œuvre presque tout entière d’Androuet Ducerceau. Quelle variété incroyable, et comme elle dénote un génie fécond et facile! Les planches de ses livres d’architecture sont pour les artistes une mine inépuisable. On y retrouve tous ces détails d’orneraentation dont la renaissance est si prodigue : c’est tout un palais démonté pièce par pièce. Les cheminées, les portes, les lucarnes sont du meilleur goût. A voir ces clochetons découpés h jour, cc9 riches campanilles, ces élégantes gouttières, on se rappelle involontairement ces descriptions de châteaux dont se moque tant Roileau :
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.
Ailleurs on admire des modèles de vignettes entourées de cartouches gracieux, des attributs relatifs aux arts et aux sciences, destinés aux frontispices allégoriques des livres. Une de ces vignettes représente le Chien de Montargis.
Ducerceau était vraiment un homme universel. Il a dessiné des vases et des aiguières pour Henri VIII, roi d’Angleterre ; des meubles, tels que lits, guéridons, armoires, bibliothèques pour les sculpteurs
sur bois; des serrures, des targettes, des verroux et des poignées de tiroirs pour les ouvriers en métaux; des candélabres, des reliquaires et des ostensoirs k l’usage des églises ; des coupes, des trépieds et des bijoux pour les orfèvres. Quelques-uns de ces dessins rappellent la manière de Benvenuto Cellini. Il excellait surtout dans les petits sujets arabesques, que les Italiens appellent grotesques , et a fourni daqç ce genre d’élégants modèles aux damasquineurs. Enfin, il a gravé, pour les châteaux et les maisons de plaisance, des supports, des cariatides , des panoplies et des trophées militaires ; il a même dessiné des jardins.
Son fils, Jean-Baptiste Ducerceau, fut aussi un architecte distingué, et obtint la confiance de Henri IV qui le nomma surintendant de ses bâtiments avec un traitement de 6,000 livres. Quelques écrivains ont affirmé que ce fut lui qui , bien que jeune encore , commença les travaux du Pont-Neuf. Il y en a même qui doutent qu’il y ait eu plusieurs Ducerceau, et qui attribuent tous les ouvrages qui portent ce nom au même architecte. L’existence et les œuvres de Jean- Baptiste nous paraissent cependant établies d’une manière incontestable par les mémoires du temps. Il continua, avec Dupérac et Metezeau, la galerie qui , d'après les idées de Henri IV, devait unir le Louvre au palais des Tuileries. Pierre Guéroult, dans son Histoire de Saint-Germain-en-Laye , affirme que J.-B. Ducerceau fut chargé de terminer le château de Saint-Germain , l’un des bâtiments les plus considérables qui aient été entrepris k cette époque. On peut, d’après les gravures , se faire une idée de l’effet prodigieux qu’aurait produit cet ensemble de constructions, disposées en amphithéâtre sur le bord de la Seine , s’il eût pu être terminé.
Il a aussi bâti le château de Monceaux pour Gabrielle d’Estrées et terminé le château de Verneuil. Mais il n’entre pas dans notre plan de raconter la vie et d’énumérer les travaux de cet architecte qui déjà n’appartient plus à l’Orléanais. La famille de Ducerceau s’était fixée k Paris, où son nom s’est perdu depuis dans la foule des noms illustres (1).