A. JACOB
DE CAILLY (Jacques).
La famille de Cailly est une des plus anciennes de l’Orléanais; un Guy de Cailly fut l’hôte de Jeanne d’Arc en son château du Reuilly, près de Chécy. Entraîné par l’ascendant de l'héroïne, il la suivit dans les combats du siège , et quand elle fut blessée k l’assaut des Tourelles, ce fut lui qui la soutint et l’assista. Plus tard, une de ses petites-filles épousa un arrière-neveu de la Pucelle.
Il y eut plusieurs poètes dans cette famille : on lit d’eux diverses pièces dans le recueil que Charles du Lys a consacré k la louange de Jeanne d’Àrc ; on y remarque surtout ceux que sa femme , Catherine de Cailly, a faits pour clore ce recueil. De Cailly, en versifiant, suivit donc des traditions de famille.
J1 était né k Orléans en 4604. On ne connaît rien de sa vie, et sans le petit volume qu’il publia, il serait complètement ignoré; tout ce qu’on sait de lui, c’est qu’il fut chevalier de l’ordre de Saint- Michel , gentilhomme de la chambre du roi , qu’il suivait la cour, et que quoiqu’il y fût bien venu et vécût dans une sorte d’in-
m LES HOMMES ILLUSTRES I)E L’ORLÉANAIS.
limité avec Colbert , il ne demanda et n’obtint jamais aucune faveur. Il mourut en 1675.
La bonne société accueillait de Cailly et recherchait ses productions. Le père Bouhours l’appelle le plus naïf de nos poètes; Titon du Tillet lui a donné une place honorable sur son Parnasse , et, de nos jours, Nodier, qui l’affectionnait de prédilection , l’a mis au rang des petits classiques français.
Son bagage n’est pas lourd pourtant, mais, comme il le dit luimême de son livre :
Nous ne sommes pas grand , mais le monde noils lit.
Ses quatrains, ses épigrammes coururent long-temps de bouche en bouche et faisaient les délices des ruelles; ce ne fut qu’en 1667, alors qu’il avait plus de soixante ans, que ses amis le décidèrent à les livrer au public : il ne le fit toutefois qu’en déguisant son nom sous le pseudonyme anagrammatique de d’AcEiLLY.
Ce volume est devenu d’une telle rareté que Nodier, en réimprimant de Cailly , déclare ne l’avoir jamais vu. On attribue ce fait h une bizarrerie que contient le titre de l’ouvrage; tout au bas, on lisait ces mots : Et se donne au Palais. Quelques personnes se méprirent à cette annonce et voulurent avoir le livre gratis : de Cailly, dit-on ,
s’en blessa et lacéra le frontispice : l’édition, ainsi déshonorée, tomba au vieux papier. Ce titre offre encore une autre singularité ; il porte : Tome premier , bien qu’il n’en ait jamais paru qu’un seul. On suppose que de Cailly avait en portefeuille un second volume préparé : si cela est vrai, nous devons en déplorer la perte : et il ne serait pas étonnant qu’il en fût ainsi. De Cailly attachait, en effet, peu de prix 'a ces productions légères. « Ce sont, dit-il, dans sa préface, « des choses qui m’ont si peu coûté , que la perte n’en doit pas être « considérable; c’est un petit bien que j’ai trouvé dans mon esprit, « par hasard, sans y fouiller, et même sans songer qu’il y fût. Les « pensées m’en sont venues non-seulement sans contrainte, mais « encore bien souvent à la foule, et il m’a semblé presque toujours « que les vers se faisaient d’eux-mêmes, et que les rimes venaient « de leur plein gré se placer justement à l’endroit où elles devaient
« être je les ai faits en me divertissant et sans aucune
« attache. »
G’ est là , sans doute, le secret de ce naturel , de cette aisance qui caractérisent les poésies de de Caiily .‘.toujours simple, même quand il est fin et spirituel, ses petites pièces sont pleines de clarté ; elles ne dépassent guère le dixain, et le plus souvent ne s’élèvent pas audelà de quatre vers, mais qui sont d’une exquise netteté; et, dans ce genre de pièce, c’est là un mérite éminent. Tout poème en effet, fût-ce un quatrain, a besoin d’une exposition, d’un nœud, d’un dénoûment : il faut que la pensée s’y développe , et l’habileté est de le faire sans gêne , avec grâce, en aussi peu d’espace. De Caiily est merveilleux à cet égard. Ses petites poésies n’ont pas besoin d’un titre qui en annonce le sujet au lecteur; elles sont complètes en elles-mêmes ; qu’elles comprennent une louange délicate et détournée , comme celles qu’il adresse à Louis XIV ou à Colbert, quelque plaisanterie , quelque bon mot , que ce soit un trait satirique ou une simple pensée rimée, ses quatre ou ses six vers suffisent pour tout faire comprendre : et souvent une chute piquante , parfois inattendue, vient encore ajouter au plaisir de l’esprit. Il sait louer finement et badine avec grâce; ses madrigaux sont sans fadeur, ses plaisanteries sans prétention , ses malices sans fiel ; son allure a de temps à autre un certain libertinage qui semble inhérent au genre dont Martial et Catulle sont les modèles ; mais en lui on ne saurait s’en effaroucher; il manie habilement la raillerie et sait y mêler cette pointe de moquerie incisive qu’il semble devoir à son origine guépine.
S’il rend une pensée délicate , un bon mot , une moralité , ni la rime, ni la mesure ne le gênent; son vers, toujours aisé, ‘exprime l’idée aussi nette, aussi facile que pourrait le faire la prose.
Il a cela de particulier encore qu’il n’imite personne ; ses pensées sont à lui; il lient même, et il y revient souvent, à ce qu’on sache que l’étude et l’antiquité ne lui fournissent pas de secours ; il craindrait qu’elles n’altérassent son naturel et son originalité.
Quelquefois la liberté de paroles de l’époque où il vivait rend certaines de ses expressions mal sonnantes à des oreilles devenues sinon plus chastes, au moins plus susceptibles. Parmi ses pièces, aussi , il s’en trouve dont les plaisanteries peuvent aujourd’hui paraître usées, quelques-unes même sont communes; mais c’est le
très-petit nombre; beaucoup d’entre elles sont restées dans la mémoire des gens de goût , et l’on peut dire avec La Monnoye , qui a réimprimé de Cailly, que « si ceux qui ont loué ses épigrammes « en avaient voulu citer toutes les bonnes , il leur aurait fallu copier « les trois quarts du livre. »
DESMAHIS DE CORSEMBLEU (Joseph-François).
Desmahis occupe une place honorable au milieu de ces poètes de second ordre , gracieux , élégants et ingénieux qui ont brillé au XVIIIe siècle.
Né à Sully-Sur-Loire , le 3 février 1722, année de la mort du régent :
Philippe n’était plus et je commençais d’être;
Je sortis du néant, il entrait au tombeau (1) :
il fit ses humanités à Orléans. Sa famille jouissait d’une trèsgrande considération et son père remplissait de hautes fonctions dans la magistrature : il était lieutenant-général de la ville de Sully.
S’il est vrai que l’avenir d’un homme dépende souvent de ses premières impressions , on peut dire que Desmahis était prédestiné à la carrière qu’il a embrassée.
Chapelle, Chaulieu, Fontenelle et Courtin avaient habité Sully et y avaient composé quelques-uns de leurs ouvrages.
Élevé dans un pays peuplé de souvenirs qui parlaient bien haut à sa jeune imagination , affectueux et impressionnable , doué d’une âme ardente , le jeune Desmahis ne pouvait échapper à la poésie. Aussi, dès sa première jeunesse, il fit des vers qui contenaient le germe d’un talent précoce et déjà distingué.
M. de Corsembleu s’alarma bientôt de ces [dispositions. Entouré de l’estime générale , revêtu de grandes fonctions , possesseur d’une belle fortune , il rêvait pour son fils les dignités de la magistrature et
(1) Epltre à Madame de Manille.
pouvait facilement lui en ouvrir l’accès; en vain la sollicitude paternelle fit entendre ses conseils, quelquefois dicta ses ordres, rien ne put détourner Desmahis, rien ne put l’arracher k cette influence secrète dont parle Boileau : Desmahis était poète !
Bientôt une circonstance se présenta qui accrut encore son penchant, et fit cesser en lui toute irrésolution.
Voltaire vint habiter Sully et passa quelque temps chez M. de Corsembleu. Il est facile de se représenter la joie, renivrement de Desmahis. Voltaire, le grand poète! l’écrivain illustre! il allait le voir, lui parler, recevoir ses conseils! avec quel enthousiasme, quelles craintes il l’aborda !
Voltaire eut bientôt deviné tout ce qu’il y avait d’avenir dans ce jeune homme. Leurs entretiens furent longs, affectueux; il l’encouragea, et plus tard même, lui adressa une épitre en vers.
Vos jeunes mains cueillent les fleurs ■
Dont je n’ai plus que les épines.
Tout s’éteint , tout s’use, tout passe ;
Je m’affaiblis et vous croissez. - Mais je descendrai du Parnasse Content si vous m’y remplacez.
À partir de ce moment , sa famille toute entière fut forcée de renoncer k une lutte désormais inutile. Desmahis vint h Paris; il avait dix-huit ans. Voltaire le prit, pour ainsi dire , par la main et le. présenta partout comme son élève ; aussi chacun se disputa son amitié; les beaux esprits de la capitale le recherchèrent, et notre poète fut partout accueilli avec empressement.
Il travailla k Y Encyclopédie : les articles Fat et Femme sont de lui ; il composa un grand nombre de pièces fugitives dont la versification harmonieuse et élégante assura un rang honorable k leur auteur. Plus tard il tenta la fprtune du théâtre et débuta en 1750 par Y Impertinent. Cette comédie, la plus remarquable de celles qu’il composa, fut suivie du Triomphe du Sentiment ; puis vinrent la Veuve coquette et Y Honnête Homme.
V Impertinent eut un grand succès. Cette comédie, pleine d’esprit, de mots heureux , de réparties vives , renferme un grand nombre de