C. BRAINNE
MARCHAND (Claude).
On n’a guère de détails sur sa vie. Il était, au XVIe siècle, scribe et libraire général , c’est-à-dire garde de la bibliothèque de l’Université d’Orléans.
Il publia, dans cette Aille, en 1556, la Monodie, ou Deuil et
Epitaphes des plus fameux docteurs de V Université et libraires d’Orléans.
' Une grande partie de ces épitaphes ont été recueillies parmi celles du Grand-Cimetière.
La Monodie finit par cet avertissement au lecteur :
« Pendant que tu prendras plaisir, amy lecteur, à faire lecture « de cette monodie, l’autheur te tiendra prêts deux panégyrics. « L’un de très-chrétien roy Henri II, de son heureux règne de la « gent Française, et royaume de France; l’autre de la très-haute et « très-noble dame, Madame Catherine de Médicis, royne de France. « Aussy une oraison aux Carmes Français, présentée à très-haut et « très- puissant prince, le seigneur de La Trérnoille, baron de
« Sully. Le tout fait par lcd. scribe et greffier dudict Sully, Cespro- « chains jours , après avoir reçu ung certain petit caractère en « italian , pour faire aux susdits panégyrics annotations marginales, je « t’en ferai vœu. — Adieu.
F. BAAR.
CHRESTIEN (Florent).
Il naquit h Orléans, le 26 janvier 1541 , et mourut, de la pierre, à Vendôme, le 5 octobre 1596. Sa famille était originaire de Rretagne ; son père était Guillaume Chrestien, qui fut médecin du duc de Rouillon, puis de François Ier et de Henri R, traduisit plusieurs traités d’Hippocrate, de Galien, de Jacques Sylvius, et composa luimême quelques ouvrages de médecine, dont un fut publié h Orléans en 1536.
Florent apprit h fond la langue latine et fut initié aux beautés <le la langue grecque par le célèbre helléniste Henri Estienne. II mérita bientôt lui-même la savante terminaison en w, et ajouta à son nom latinisé les prénoms de Quintus, parce qu’il était le cinquième enfant de son père , et de Septimius , parce qu’il était né le septième mois de la grossesse de sa mère.
Chrestien fut précepteur du jeune prince de Béarn, depuis Henri IV, auquel il donna une éducation virile. Scaliger prétend que Henri IV ne l’aimait pas : Notre ennemi, c’est notre maître; cependant il le nomma garde de sa bibliothèque. Si cette bibliothèque existait réellement, n’était-ce pas récompenser de la façon la plus délicate un véritable ami de l’étude? Il lui témoigna encore sa reconnaissance dans une autre occasion : Chrestien, qui était calviniste, était tombé aux mains des ligueurs avec la ville de Vendôme, où il s’était retiré; son disciple paya sa rançon.
Florent Chrestien est un des représentants les plus remarquables de cette érudition du XVIe siècle, si profonde et si variée, et il devait naître dans cet Orléanais qui semble avoir été alors la terre privilégiée de la poésie latine.
Il traduisit du grec en vers latins, des Epigrammes choisies de l’anthologie, le poème de Musée sur ïféro et f sandre, trois pièces d’Aristophane, les Guêpes, la Paix , Lysistrata; Y Andromaque et le
Cyclope , d’Euripide; les Sept Chefs, d’Eschyle, et le Phüoetète , de Sophocle (1). Il ajoutait à sa version des commentaires fort estimés. Il mit envers latins et grecs une partie des poésies de Jacques Grévin , deux pièces de Remi Belleau, qui ne sont pas toujours dans les œuvres de ce dernier, Y Innocence prisonnière et la Vérité fugitive (1501), elles quatrains de Pibrac, déjà traduits dans toutes les langues (1584). Il adressa cette version à son fds, Claude Chrestien (2).
Florent était placé au rang des Budé, des Turnèbe etdesCasaubon. Les contemporains Scaliger , de Thou , Sainte-Marthe mettent ses vers grecs et latins au-dessus de tous ceux des modernes et au niveau de ceux des anciens; Estienne Pasquier ne craint pas de le comparer à Catulle et à Virgile.
Il réussissait moins bien dans la poésie française. Dans sa traduction de la Vénerie d’Oppien, il s’est efforcé de rendre vers pour vers ; mais si l’expression est assez française et la rime assez riche, la versification est fort dure, les vers enjambent l’un sur l’autre, quelques-uns finissent par deux monosyllabes qui commencent le sens du vers suivant.
Sa version du Jephtè, de Buchanan (3), dédiée au cardinal de Chàtillon (1567), ne manque pas de fidélité, mais de style. Il a traduit du même auteur le Franciscain et plusieurs épigrammes dirigées contre Alexandre VI , contre les religieux de Saint-Antoine et quelques autres personnages. Aussi n’osa-t-il pas publier son œuvre en France; elle parut à Genève en 1567.
Chrestien était zélé calviniste, quoiqu’il ait, vers la fin de sa vie, embrassé le catholicisme; et l’ardeur de ses opinions religieuses explique la rude guçrre qu’il fit, sous un nom supposé, au poète Ronsard , coupable d’avoir écrit contre les réformés le Discours sur les misères du temps (4). Dans la Réponse de François delà Baronnie à
(1) Cette dernière traduction est dédiée au célèbre professeur royal , Nicolas Goulu.
(2) Claude Chrestien était fort savant et fort habile , mais il n’a rien publié : il ne reste de lui que quelques lettres jointes à celles qui ont été écrites à Scaliger.
(3) Los auteurs de Y Histoire générale des théâtres prétendent que Racine était pénétré de cette pièce lorsqu’il composa son Iphigénie enAulide. Agamcmnon, Clyteinneslre , Iphigénie se disent beaucoup de choses que Buchanan a mises dans la bouche de Jepbté , de Storges, sa femme , et d’Iphis, sa lille.
(t) Voyez Ronsard, 2e série.
MessireP. de Ronsard, prestre, qentühommc vendosmois, évêque futur, Chrestien attaque h la fois le pape, le clergé et Ronsard, auquel il reproche sa vanité et son ambition. Cette longue satire fut suivie d'une autre, en vers, comme la première, mais encore plus mordante, intitulée le Temple de Ronsard, où la Légende de sa vie est briefvement descrite. Le poète vendômois répondit avec toute la colère de l’amour-propre blessé (1564). Nouvelle réplique, en prose cette fois, mais pleine d’aigreur et d’amertume a ce maistre des poëtastres ; et il y eut encore bien d’autres pièces de ce curieux procès. Le même motif religieux lui lit saisir la plume contre Pibrac, qui avait fait l’apologie de la Saint- Barthélemi. Depuis, il se réconcilia avec ses deux antagonistes, et leur donna des témoignages d’amitié sincère. Chrestien, en effet, avait une irrésistible inclination vers la satire, mais le cœur n’y était pour rien. C’était un excellent homme , dit de Tliou; il avait l’âme si noble et si éclairée qu’il était incapable de rien écrire par une complaisance basse et servile ; mais il n’était pas prudent d’échauffer sa bile calviniste : alors il frappait fort et juste, quitte a se réconcilier après.
Chrestien fit un meilleur usage de sa verve satirique. On sait qu’après l’assassinat de Henri III , son successeur, Henri IV, avait dû conquérir son royaume; la Ligue tenait Paris et lui en fermait l’entrée; il fallut plusieurs victoires pour lui en ouvrir les portes. Mais ses armes n’avaient pas tout fait : des hommes savants, d’honnêtes citoyens avaient mis leur bon sens, leur esprit, leur cœur au service du roi , et leur plume n’avait pas moins pesé dans la balance que l’épée d’Arques et d’Ivry. La satire Mènippèe, dirigée contre l’intervention espagnole et le faux catholicisme de la Ligue, présente, dans Y Abrégé de la tenue des Etats , une excellente caricature de l’assemblée des Ligueurs : on suppose que chaque personnage révèle , à son insçu , ses crimes et les vœux secrets de son ambition ; le style et la pensée de chaque orateur y sont parodiés de la plus plaisante façon. Ce pamphlet célèbre est une œuvre à la fois fine et naïve, piquante et pathétique, plaisante et burlesque, inspirée par le pur amour de la patrie.
On ne sait pas exactement ce qui revient à Florent Chrestien dans cette composition remarquable h tant de titres. On s’accorde seule-
ment h lui attribuer la harangue moitié française , moitié latine du cardinal de Pellevé* créature de la maison de Lorraine; mais il est probable qu’il contribua pour une plus large part h une œuvre où son humeur satirique et son patriotisme trouvaient également leur compte.
A la liste des ouvrages déjà mentionnés, il faut joindre : 4° Ode genethliaque sur la naissance du fils du comte de Soissons (4567); 2° Le jugement de Paris, dialogue à cinq personnages, représenté k l’occasion de la naissance du fils du prince de Condé (4567).
Plusieurs des ouvrages de Florent Ckrestien furent imprimés k Orléans; d’autres le furent k Paris par Mamert Pâtisson, Orléanais, avec les presses du célèbre Robert Estienne.
J. DEBARBOUILLER.
BONGARS (Jacques).
Voici un de ces hommes du XVIe siècle qui ne connaissaient pour le travail ni trêve ni repos, passionnés pour les lettres au sein même des agitations de la vie politique , savants sans prétention ni roideur, dévoués k leurs devoirs sans ambition et par patriotisme, esprits
droits et cœurs honnêtes, tels que cette féconde époque en a tant
donné k la France, et dont le type est Michel de L’Hôpital. Les plus populaires figures de cette curieuse galerie sont , avec le vertueux chancelier, P. Pithou, Florent Chrétien (d’Orléans), Casaubon (né k Genève, mais fils adoptif de la France), Etienne Pasquier et 'l’historien de Thou. Il y aurait justice k leur associer Jacques Bongars, en le plaçant, non pas au premier rang, mais assez en relief pour qu’il ne soit pas confondu dans la foule des illustrations de ce grand siècle.
J. Bongars était né k Orléans en 4554, d’une ancienne et noble famille qui avait déjà fourni et devait fournir encore au pays des magistrats et des hommes d’église distingués. Son père avait été lieutenant-général du bailliage sous François Ier; par sa mère, Françoise Petau, Bongars était cousin de Paul Petau, conseiller au parlement et savant écrivain, moins illustre pourtant que son petit