TOME I
191 LES HOMMES ILLUSTRES RE i/ORLÉANAÏS.
neveu Denis , l’une des vraies gloires de notre cité. Le nom d’une terre possédée par son père en Sologne, la Boderie, se trouve quelquefois joint à celui de Jacques Bongars; il la vendit pour satisfaire sans doute des créanciers, car il y avait dans la famille moins de richesse que de vertus. Son père , bien qu’il fût calviniste zélé , jouissait h Orléans d’une grande réputation de probité et d’honneur; mais, en 1562, tous les huguenots furent enveloppés dans l’indignation soulevée par les actes de vandalisme dont la ville fut victime. C’est alors que , d’un bout du royaume h l’autre , le fanatisme des réformés brisait ou mutilait les chefs-d’œuvre de l’art catholique. Vainement, h Orléans, le prince de Condé et l’amiral Coligny firent effort pour défendre Sainte-Croix contre les torches et le marteau. On comprend les vengeances et la haine dont le parti catholique poursuivait les réformés. C’est là ce qui explique comment, pour achever ses études, bien agitées sans doute , le jeune Bongars fut envoyé à Strasbourg , ville impériale, toute dévouée au protestantisme et placée hors de ce foyer embrasé, où la guerre civile entassait tant de ruines. Il y resta cinq ans, de 1571 à 1576, étudiant avec ardeur les anciens. Puis on le rencontre à Bourges, parmi la foule des écoliers venus là, de tous les points de la France et de l’Europe pour recueillir les leçons de Cujas. Cette ville qui attirait un si grand nombre de savants,
surtout depuis qu’Alciat y avait inauguré avec tant d’éclat l’enseignement du droit, offrait de précieuses ressources à l’érudition. L'esprit ardent de Bongars ne s’y nourrit pas seulement de jurisprudence : il aimait avec passion l’histoire et la critique , et l’on peut croire que déjà il préparait les travaux qui lui ont donné un rang si honorable parmi les érudits du XVIe siècle, à la suite des Dolet, des Turnèbe, des Casaubon , des Estienne et des Scaliger.
A vingt-sept ans il publia une édition de Justin, jugée excellente par jes grands maîtres du temps ; et , quatre ans après , des Scholies et Coirections sur Pétrone, œuvre de savoir ingénieux et de saine critique.
Mais Bongars ne doit pas donner toute sa rie aux études solitaires et au commerce exclusif des anciens : il devient homme politique. Présenté sans doute à Henri IV, qui n’était encore que roi de Navarre, par un chef du parti calviniste, peut-être par Florent
Chrétien, ancien précepteur du Béarnais, il se trouve k Rome, en 1585, chargé d’une mission. Une hardiesse qui témoigne k la fois de son dévouement au roi de Navarre et de son ardeur calviniste, fut, k en croire Varillas , ce qui fit sa fortune politique en lui donnant la confiance de Henri. En réponse k la fameuse bulle de Sixte-Quint, qui déclarait Henri de Béarn et le prince de Condé déchus de tous droits k la couronne, une protestation fut affichée k Rome , la nuit, sur les statues du champ de Flore, sur les murs des principales églises, et jusque sur la porte du Vatican, par une main inconnue. C’était une page pleine de fierté provoquante et de verve ironique , un appel des deux princes k la cour des pairs , au concile général et k tous les rois de la chrétienté contre V usurpation , hérésie et tyrannie du pape . Un manifeste passionné contre la sentence pontificale , dans le genre du Fulmen Brutum, de F. Hotman, a bien été écrit par Bongars; il figure dans le premier volume des Mémoires de la Ligue. Mais est-ce bien Bongars qui afficha dans Rome le placard dont l’énergie fit, dit-on , admirer par Sixte-Quint lui-même l’indomptable constance du roi de Navarre? Varillas est le seul historien qui l’atteste. Il est certain, du reste, que cette chaleureuse défense des droits du Béarnais et de l’indépendance de la France en face du Saint-Siège est bien en harmonie avec le caractère et les idées de Bongars ; la preuve en est dans son zèle de trente années pour le service du roi et dans les pages qu’il traça, presque k la veille de sa mort, pour réfuter les doctrines ultramontaines du cardinal Bellarmin. Ce n'est pas lui cependant qui est, comme on l’a cru, l’auteur de Y Anti-Cotton^ où il est prouvé que les jésuites sont coupables du meurtre de Henri IV. Toujours est-il que de bonne heure le roi eut grande confiance dans le dévouement et l’adresse de Bongars.
On lit dans le deuxième volume des Missives de Henri IV, ces lignes adressées de Niort, en 1589, au baron de Lichtenstein, en Allemagne : « Il (Bongars) vous dira l’estât de nostre France bien <c particulièrement, et le mien en particulier, de quoy je vous prye « le croire en ce qu’il vous dira de ma part comme moy-mesme. » Jusqu’en 1610, il eut, avec le titre honorifique de maitre-d’hôtel du roi, l’importante fonction de résident ou d’ambassadeur près de différents princes d’Allemagne. C’est en cette qualité qu’il publia une
196 LES HOMMES IMASTKES DE l’OULÉANAIS.
‘énergique et habile Apologie des Français , réponse h un pamphlet qui attribuait h leur lenteur et a l’incapacité du maréchal de Bouillon les revers de l’année 4587. De Tliou cite avec éloge ce patriotique mémoire dans lequel se trouve , comme en maints passages des écrits de Bongars , l’expression d’une vive admiration pour lé roi son maître. Il lui applique quelque part le mot de Comines sur Louis XI :
« Des princes qui aient ses défauts et de plus grands encore, on en « voit beaucoup ; des princes qui aient ses qualités et ses vertus , il « n’y en a pas un. »
Mais l’œuvre la plus originale que nous ait valu sa mission politique en Allemagne, ce sont ses Lettres. Il ne fout pas leur demander les qualités éminentes qui rendent si précieuses pour l’histoire les Lettres du cardinal d’Ossat , ou les Négociations du président Jeannin. D’abord Bongars les a écrites en latin ; or, il y a toujours dans une langue morte quelque chose qui entrave le libre mouvement de la pensée; celle-ci ne conserve qu’à demi son originalité, quand il lui fout s’envelopper d’un style d’emprunt. Aussi n’ont-elles pas pour se foire lire l’attrait puissant de cette langue française du XVI° siècle, si vive, si colorée sous la plume de Montaigne ou d’Etienne Pasquier, par exemple ; et puis on n’v rencontre pas la largeur de vues , l’élévation des idées, la gravite magistrale des documents diplomatiques, qui sont une des richesses littéraires de cette époque ; en somme , leur importance politique est assez mince : mais il faut dire que beaucoup, les plus curieuses peut-être, celles qu’il dut écrire a Yilleroi, chargé alors des affaires extérieures, sont restées manuscrites dans la bibliothèque de Berne. De celles qui ont été publiées , les unes sont adressées à différents princes d’Allemagne ou à leurs ministres , surtout à Lingelsheim , conseiller de l’électeur palatin ; les autres , en plus grand nombre , à Camerarius , médecin très-influent à Nuremberg, très-dévoué à la France, et, comme Bongars, fort épris des études littéraires. Dans cette correspondance, l’historien ne trouvera guère que des faits connus par des écrits du temps plus complets. Ce sont ici des instances pour presser l’envoi de secours promis au Béarnais par les princes Allemands; là des plaintes, parfois très-énergiques , sur l’inertie ou la mauvaise foi de ces douteux alliés; le plus souvent, le récit sommaire des opérations
de Henri IV. Le style en est généralement pur, naturel et d'une élégante concision ; quelquefois il a un coloris et une verve qui ont fait dire à Amelot de la Houssaye que « certaines lettres de Bongars « égalent celles de Cicéron à Atticus. » On y trouve certainement çà et là l'éloquence qui naît d’une émotion sincère et l’enjouement d’un esprit aimable.
Mais ce qu’on admire surtout dans les Lettres, c’est ce patriotisme chaleureux qui flétrit d’un trait, parfois digne des auteurs de la satire Ménippée, l’ambition de Philippe II et des Espagnols; c’est cette horreur de l'honnête homme pour les perfidies de la politique, pour les jalousies et la division des princes , pour les misères de la guerre civile ; c’est ce sentiment religieux qui s’élève tant de fois vers Dieu, pour implorer de sa bonté le remède aux souffrances publiques et la consolation de ses propres douleurs. Dieu seul peut sauver la société aveuglée, chancelante et corrompue, s’écrie-t-il presque à chaque page ; c’est de lui aussi qu’il attend la guérison de la plaie que lui a faite au cœur la mort de sa fiancée, arrivée soudain à la veille d'une union long-temps retardée.
Enfin, une charmante surprise, dans cette correspondance de diplomate toute hérissée de noms propres, c’est de voir, comme quelques rayons de soleil à travers les arbres d’une forêt bien sombre, des échappées toutes littéraires , un goût très-vif pour les études , un amour passionné des livres. Entre une phrase sur la prise du faubourg
d’Orléans , qui tient à la ville par un pont ( le Portereau) et le bulletin d’une manœuvre du duc de Parme, se glisse un jugement ou sur les Caractères de Théophraste, commentés par Casaubon, ou sur la vie de Charles IX, de Papirius Masson, sur les Fables de Phèdre, publiées par Pithou, ou sur une tragédie d’Eschyle, traduite par Florent Chrétien. On rencontre à chaque pas, dans les dernières lettres surtout, un des hommes célèbres du temps, soit en Allemagne, soit en France. Avec la plupart il était en relation d’amitié; plusieurs, morts avant lui , sont de sa part l’objet de regrets touchants, et lui-même devait en exciter qui sont bien honorables pour sa mémoire. C’est qu'il était plein de bonté et de modestie, dévoué à ses amis comme il l’était au roi. Sa bibliothèque , c’était son plus cher trésor : c’est à l’enrichir qu’il consacrait ses soins et su fortune : cependant il n’estimait pas que
198 LES HOMMES ILLUSTRES DE l’oKLÉAKAIS.
les livres dussent être, comme les écus, dans les mains d’un avare ; il en faisait jouir ses doctes amis. Cette bibliothèque , on le voit par ses lettres, était ouverte k tous, collection précieuse perdue pour la France , et dont Orléans surtout doit regretter la dispersion. Bongars, en effet , k la mort de notre compatriote Pierre Daniel , bailli de Saint- Benoît-sur-Loire , avait acheté beaucoup de manuscrits enlevés à l’abbaye dans l’invasion des calvinistes, qui la pillèrent en 1562. A sa mort, ils passèrent partie au Vatican, partie à Rome. Cette ville possède, en outre , un recueil de plus de douze in-folios de lettres , de journaux, de mélanges, concernant l’histoire et les intérêts publics de divers états d’Allemagne. Il y a 1k sans doute une source féconde de documents curieux. Bongars avait aussi recueilli quelques débris de la bibliothèque de Cujas, et l’on se figure aisément de quel prix ils devaient être pour un savant et pour un disciple du grand jurisconsulte ! Du reste , la preuve de sa vénération pour ces reliques littéraires de son vieux maître , c’est la lettre qui raconte a un ami la peine qu’il s’est donnée pour les avoir. La Sologne , on le voit par les premières lignes de cette lettre charmante (L. 55ej, était alors, comme aujourd’hui, un pays k inondation, grâce k ses étangs et k ses marais, et la Beauce un pays de boue. Il s’en est, dit-il , tiré k grand peine. « Vous rirez de grand cœur de voir, dans un temps où « tout le monde accourt k Paris pour tirer de l’argent du roi , de « voir votre ami , un homme de cour et qui n’a pas de fortune , « tourner les talons et s’enfoncer dans un désert : et pourquoi? pour « mettre son argent sur des livres tout tachés et k demi-rongés par « les vers. »
Voilk, en effet, sa passion : pour la satisfaire, il n’a aucun souci de sa peine et de ses dépenses; jouir de ses livres en liberté et dans la retraite , c’est un souhait qui revient k chaque instant sous sa plume , vers la fin de sa carrière surtout. Quel air de bonheur, quand il écrit de Bâle : « J’ai résolu de passer cet hiver dans le mystère et la soli- « tude, loin des affaires, dégagé de toute ambition, et fuyant le seuil « orgueilleux des palais. Je charmerai mes loisirs avec mes livres, ces « fidèles compagnons de ma vie. J’ai choisi ce lieu pour asile, parce « que ailleurs la foule m’obsède! » L’année suivante, 1610, est celle de sa retraite définitive. Il était k Heidelberg, avec Ancel, cet Orléanais
dont le nom se rencontre souvent dans sa correspondance, employé comme lui à des négociations par Henri IV. Us y traitaient ensemble la fameuse question de la succession de Juliers , lorsque l’assassinat du roi , coup imprévu et terrible qui lui enlevait l’objet de sa constante affection et de son long dévouement, le rappela à Paris. Dès lors, étranger aux affaires, il achève un ouvrage commencé sans doute depuis long-temps, les Historiens contemporains des guerr es d'Oricnt et du royaume français de Jérusalem , ou les OEuvres de Dieu par la main des Francs (gesta dei per francos), titre qui est une nouvelle preuve de la pensée religieuse dont l’inspiration ne quitte jamais Bongars. Il eut pour collaborateurs à ce livre son compatriote, Paul Petau , et François Pithou. Déjà, en iGOO, Bongars avait publié h Francfort le recueil des historiens de la Hongrie (rerurn hun garicarum seriptores), dédié à Ancel par une préface remarquable, et, en 161)3, des extraits et mélanges de Paul Diacre, Eusèbe et autres.
C’est au milieu de ces travaux , et h la veille de donner un deuxième volume des Historiens des croisades, que la mort arriva pour lui, le 29 juillet 1612, à Paris : il avait cinquante-huit ans. Casaubon , dans une lettre , s’indigne qu’à Paris on n’ait pas rendu des honneurs funèbres à cet homme dont l’Allemagne eût été si fière. De Thou , en trois mots , le peint au vif : « Homme éminent « par le savoir, par le jugement, par le cœur. » Le cœur ! c’est par là surtout que notre Bongars figure noblement parmi les illustrations
françaises du XVIe siècle. Non-seulement il eut une érudition qui, sans
les soins de la politique, l’eût peut-être fait l’égal des Scaliger et des Casaubon, un jugement solide et un discernement exquis, qu’il prouva constamment dans ses missions politiques , mais il fut de plus un honnête homme, qui resta pur et modéré au milieu de la corruption et des violences de son temps, à qui l’intrigue et la bassesse inspiraient un amer dégoût, et dont la vie, toute remplie de services, ne connut jamais les calculs de l’intérêt personnel. Dévoué au roi , qui représentait l’ordre et la justice , et à la patrie , « qui doit être , écrivait « alors de Thou , la première de nos affections et comme une seconde « divinité, » il eut une part modeste , mais réelle , dans cette œuvre de pacification et de restauration sociale qui est la gloire éternelle de Henri IV.