A. JAVARY
CLA\ERET (Jean).
« Ce nouveau Zoile ayant osé mesurer ses forces avec celles du « grand Corneille, nous prouve combien nous nous aveuglons sur « notre propre mérite (1). »
Né à Orléans vers l’an 1590, il étudia les lois dans l’Université de cette ville et se fit recevoir avocat. Quelques petites pièces de vers assez bien tournées lui persuadèrent qu’il avait des talents supérieurs pour réussir dans tous les genres de poésie, et sans prendre le temps de faire un stage littéraire, il s’inscrivit d’ office au tableau des auteurs dramatiques.
Pour mieux réussir, il rechercha l’amitié de Pierre Corneille, qui lui conseilla de se restreindre h la profession d’avocat.
Claveret, mécontent de cette franchise, se brouilla sottement avec celui qu’il traitait familièrement de son ami , et il poussa l’extravagance jusqu’à se mettre en parallèle avec le grand homme.
Il fit plus; il eut la bassesse de décrier Corneille et de lancer contre lui des traits qui retombèrent sur lui-même. Il fit chorus avec les envieux de l’Académie, et publia, en 1635, une Lettre contre le sieur Corneille, soi-disant auteur du Cid.
I Doui Gérou.
Ce n’est pas l’action la plus honorable de sa vie, mais c’en est à coup sûr la plus remarquable, et, poète des plus obscurs, il ne dut sa triste célébrité qu’à l’intérêt qui s’attache aux détracteurs même des grands hommes. La Phèdre de Pradon serait à peine connue sans le chef-d’œuvre de Racine : sans la comédie de Corneille, qui saurait que Claveret fit représenter la même année, à Forges, devant le roi et la cour, une pièce sous le même titre : La place Royale , ou l'Amoureux extravagant ? Si l’œuvre de Claveret plut à la cour, celle de Corneille fut applaudie par la ville, alors meilleur juge.
Etourdi par ce succès officiel, Claveret fit, en 1653, une autre pièce intitulée : Les Eaux de Forges. Les comédiens ne voulurent pas la jouer de crainte, disait-on, qu’on n’en fit des applications; selon Corneille, c’était simplement parce qu’elle ne valait rien.
Il y a un moment pour les écrivains médiocres où, n’ayant plus rien à risquer, ils finissent par braver le qu’en dira-t-on, et se faire, à force d’audace, une sorte de renommée. Ces bretteurs de plume s’escrimaient déjà au XVII0 siècle, et, comme de nos jours, on visait
parfois aux succès de scandale.
Claveret trouva un moyen ingénieux de se faire quelques amis en se faisant beaucoup d’ennemis.
Il publia, en 1665, V Ecuyer, ou les faux Nobles mis au billon , comédie dédiée aux vrais nobles de France. Bussy-Rabutin fit, dans le même temps, une chanson sur le même sujet; ce qui obligea beaucoup de gens à montrer leurs parchemins.
Une des œuvres les plus singulières de Claveret est le Ravissement de Proserpine, tragi-comédie qui remonte à 1659. À une époque où la règle des trois unités était inflexible, l’auteur eut la bizarre idée de mettre tour-à-tour la scène au ciel, en Sicile et aux enfers. On sait combien les auteurs étaient alors pointilleux , et comme ils tiennent à expliquer dans leur préface pourquoi ils ont cru parfois devoir faire exception à la règle. Claveret trouva, lui aussi, le moyen d’autoriser sa licence poétique; il se représenta, en imagination, une sorte d’unité de lieu, en concevant une ligne perpendiculaire tirée d’un point du ciel, et passant par la Sicile pour s’abaisser sur les enfers.
On cite encore de Claveret: le Pèlerin amoureux; le Roman du Marais; la Visite différée et une traduction de Va 1ère- Maxime.
L'abbé de Marolles en dit du bien, sans doute parce qu’il lui a laissé quelques-uns de ses ouvrages. C’est pousser un peu loin la reconnaissance.
JOLLYVET (Euverte).
On conserve, dans la bibliothèque royale d’Upsal, un gros volume manuscrit de cet écrivain Orléanais. C’est une histoire de Suède écrite en français; en revanche, les ouvrages que Jollyvet composa en France sont écrits en latin.
Euverte Jollyvet naquit à Orléans le 10 juillet 1601. Il montra, dès sa plus tendre jeunesse , d’heureuses dispositions et une merveilleuse souplesse de talent , et fut à la fois jurisconsulte , théologien, philosophe, historien, et surtout poète très-fécond.
Son principal ouvrage est un poème héroïque de 14,000 vers latins, dans lequel il célèbre les exploits de Gustave-Adolphe , roi de Suède. Le Maire , le complaisant historiographe d’Orléans , a bien osé le comparer à Y Enéide de Virgile.
« Ilte ego, sincerœ Themidis qui castra secutus, a Sed majora pelens...
Ainsi débute cette prétentieuse épopée qui s’intitule superbement : Fulmen in aquilam : La foudre terrassant l’aigle (de la maison d’Autriche). L’auteur, continuant la métaphore, a divisé son poème en douze chants qu’il appelle ictus , éclats de foudre.
Que produira l’auteur après tous ces grands cris ?
Hélas ! comme l’a si bien dit le fabuliste :
i La montagne en travail enfante une souris.
L’abbé Goujet ne parait pas faire un grand cas de ce poème. Dans quelques endroits cependant on remarque un feu vraiment poétique , une imagination vive et féconde et de belles pensées. Malheureusement, en visant à la noblesse des expressions, l’auteur sacrifie le naturel et la simplicité , et son enthousiasme dégénère souvent en enflure.
La conclusion du poème est aussi prétentieuse que le début :
Regia magnificis omavi lempora palmis ;
Jusliliam cecini ,j us dixi , funera flevi.
J’ornai son front royal de palmes magnifiques ,
J’ai chanté sa justice et pleuré son trépas.
En somme, [l’intérêt qui s’attache à cette œuvre est dû surtout à son héros. Elle fut bien accueillie par la cour de France, alliée pour lors aux Suédois contre la maison d’Autriche. Le chancelier Oxenstiern, premier ministre de Suède, vint en France- en 1654, après la bataille de Nordlingue; Jollyvet était alors avocat au parlement de Paris, bien qu’il appartînt à la religion réformée. C’est sans doute à ce titre qu’il fut choisi par le .ministre de Gustave- Adolphe pour célébrer le héros protestant. Dans cette hypothèse , comme le Fulmen in aquüam fut publié en 1656, l’auteur n’aurait mis h le faire que deux ans; mais, comme le fait judicieusement observer Alceste, le temps ne fait rien à l’affaire.
(Quand la reine Christine de Suède vint en France, Jollyvet s’empressa de lui faire hommage de son panégyrique; mais il parait que cette savante princesse n’était pas pour lors dans son humeur libérale, car elle ne répondit aux avances du poète que par cette maxime peu consolante : Semper in fatis fuit ut poetœ sint pauperes : Il est dans la destinée des poètes qu’ils soient pauvres. Cette triste réponse lui fut transmise par Monaldeschi , le secrétaire des commandements de la reine.
Jollyvet fut dédommagé cependant par l’estime que lui témoignèrent les nobles Suédois, ils avaient été flattés des éloges décernés à la mémoire d’un prince qui leur était si cher et à la valeur de leurs armées. Aussi l’érivain Orléanais entretint toute sa vie une correspondance assidue «avec les plus illustres personnages de ce royaume, et ce fut sur des mémoires envoyés du pays même qu’il composa, en français, cette Histoire de Suède dont nous parlions tout h l’heure.
Il a fait aussi un poème latin intitulé : 1* Excellent jeu de trictrac , (Paris, 1657), ainsi que l’éloge du jeu de piquet.
Euverte Jollyvet mourut le 20 juillet 1662, le jour anniversaire de sa naissance, et en cela scs souhaits furent exactement accomplis, car,
après sa mort, on trouva dans ses papiers les vers suivants, écrits de de sa propre main :
O utinam naliva dies sil meta dolorum! (1)
Il était, dit un de ses biographes, d’un tempérament gai et ne se refusait aucun plaisir de la vie, dans le temps et dans les lieux convenables ; mais il ajoute qu’il n’en prenait jamais que d’innocents.
Cette réticence ne s’accorde guère avec une épitaphe , ou plutôt une satire qu’on a faite à sa mort , et qui laisse croire que sa verve poétique, comme la vertu du vieux Caton, puisait dans le vin ses plus chaleureuses inspirations. .
GODE AU (Antoine).
La vie de cet homme éminent se divise en deux parties distinctes , et qui présentent un curieux contraste. La première nous offre le mondain , le poète galant, et la seconde un écrivain grave, un prélat plein de vertus.
Né à Dreux, dans le diocèse de Chartres, Godeau cultiva fort jeune la poésie, et Valentin Conrart, son cousin, encouragea ses premiers essais. Vers 1055, quelques gens de lettres s’assemblaient chez lui, chaque semaine , pour parler d’affaires , de nouvelles et surtout de littérature. Ces réunions familières devaient donner naissance h l’Académie française, qui fut fondée par lettres-patentes de janvier 1655, et dont Godeau fut un des premiers membres. Conrart communiqua à ses amis les œuvres que son jeune parent lui envoyait ou lui apportait de Dreux; les vers de Godeau furent applaudis et sa réputation commença.
Sur l’avis de son cousin, il vint s’établir à Paris et y fut accueilli avec distinction par tout ce qui composait la société littéraire de ce temps.
C’étaient alors les beaux jours de l’hôtel de Rambouillet, ce sanctuaire où toute renommée devait être consacrée , ce tribunal où il fallait faire preuve d’esprit et de probité pour être admis au rang
9) Puisse le jour anniversaire de ma naissance «Hrc aussi celui de ma uiorl !
220 LES HOMMES ILLUSTRES DK L’oRLÉASAIS.
des illustres. Il y fut introduit par Chapelain, ou, suivant Talleinant desRéaux, par MIle Paulet et Mmo Clermont d’Entragues.
Godeau était fort petit et fort laid ; cependant il plut beaucoup par ses excellentes qualités , les grâces de son esprit et la facilité de sa conversation. MHe de Rambouillet, la belle Julie d’Angennes, écrivait à Voiture, l’un des coryphées de ce temple littéraire : « Il y a ici un « homme plus petit que vous d’une coudée, et, je vous jure, mille « fois plus galant. » Godeau devint le nain de Julie, et Voiture luimême fut jaloux de cette préférence.
En 1656, Godeau composa une paraphrase du psaume Bénédicité omnia opéra Domini. Cette pièce était bien versifiée et d’un style assez noble : il en fit hommage au cardinal de Richelieu. Le ministre , zélé protecteur des lettres, la lut et relut en présence de l’auteur, et charmé de ce don poétique et religieux : « Monsieur l’abbé , lui dit— « il, vous me donnez Bénédicité, et moi je vous donnerai Grasse. » L’évêché de Grasse vaquait en ce moment , Godeau y fut nommé peu de temps après.
L’état ecclésiastique , qui était pour d’autres écrivains un moyen de fortune, devint désormais pour Godeau le but de toute sa vie, l’objet de toutes ses pensées. Il redemanda à Conrartses poésies de jeunesse, parmi lesquelles se trouvaient bon nombre de vers d’amour, et les brûla héroïquement : quelques-uns qui échappèrent ne valent pas ses vers chrétiens.
Dès lors Godeau ne vit plus dans les créatures que le Créateur, et un poète médiocre devint un excellent prélat. D’une piété exemplaire, d’une grande innocence de mœurs, d’un prodigieux travail, il passa le reste de sa vie dans son diocèse à faire ses visites, h prêcher et â écrire. Il s’appliquait à prévoir tous les besoins de son.
troupeau ; il composa même des prières pour toutes sortes de conditions; et Ton ne peut s’empêcher de sourire â ce titre d’une de ses pièces : Prière pour un procureur, et, en un besoin, pour un avocat.
Par ses synodes et ses instructions pastorales , il fit revivre la discipline ecclésiastique qui s’était relâchée. Il pratiqua lui-même, dans ses actions, les maximes les plus pures de la religion, qu’il prêchait avec éloquence dans la chaire. Ses manières simples et pleines de bonté le firent aimer et vénérer de tout son peuple.
Le pape lui avait permis , par une bulle , de réunir, comme son
prédécesseur, les deux évêchés de Grasse et de Yence : il se contenta
de ce dernier. Tallemant veut que ce soit par distraction : « Godeau, t< dit-il , est l’homme le plus diverti et qui pense le moins aux a choses. » Pourquoi ne serait-ce pas par désintéressement?
Godeau, évêque, ne renonça pas à la poésie : après avoir pensé que les Muses cessent d’être civiles aussitôt qu’elles deviennent dévotes, il reconnut par expérience que l’Hélicon n’est point ennemi du Calvaire, et que, si les vers de dévotion ne plaisent point, c’est la faute de l’ouvrier et non de la matière (1).
Il serait trop long d’énumérer toutes les œuvres de ce fécond écrivain : a en voir l’immense quantité , on se demande comment la vie d’un homme a suffi pour les écrire. Il disait que le paradis d’un auteur c’était de composer , que son purgatoire c’était de relire et de retoucher ses compositions , mais que son enfer c’était de coriger les épreuves de l’imprimeur. On trouvera, sans doute, que Godeau a eu trop dégoût pour les joies du paradis.
Ses productions, vivement admirées de son vivant, sont peu lues aujourd’hui. Parmi ses poésies nous mentionnerons seulement sa Paraphrase sur les Épltres de saint Paul (1 641), la Paraphrase des Psaumes de David , mise en musique par Gouy (1048), et qui a passé pour la plus parfaite de ses compositions poétiques; mais vers et musique sont aujourd’hui presque oubliés. Le Poème de saint Paul (1654) a été estimé.
Dès 1647, il paraissait une satire assez ingénieuse, où l’on recherchait si Godeau était réellement poète. La question était controversable; mais l’auteur avait le tort d’attaquer la personne du prélat. Godeau avait de l’esprit et une grande facilité naturelle ; un jour,. il fit trois cents vers en stances de dix ; son style était coulant, aisé, mais il lui manquait la force, la variété, la vivacité d’expression , ce qui échauffe et ce qui remue , et Boileau avait raison de dire que ce poète était toujours à jeun.
Godeau n’a pas moins écrit en prose qu’en vers ; il a été historien et biographe. Son Histoire Ecclésiastique , en trois volumes in-f°,
(I) Discours sur la poésie chrétienne, imprimé on 1645, en tête des HgloQues sacrées.
est son principal ouvrage ; les Éloges des Évêques sont encore aujourd’hui consultés avec fruit; ils ont été réimprimés en 1802 et enrichis d’une vie de Godeau. On peut citer aussi les Eloges des Empereurs , la Vie de saint Paul, celle de saint Augustin, le Panégyrique de Louis XIII, etc,, etc.
Si Godeau avait une fécondité malheureuse, par compensation, il recevait avec une docilité fort rare chez un auteur les avis qu’on lui donnait sur ses ouvrages* . .
(( Lorsque l’histoire de M* Godeau, déjà évêque, commençait à « paraître , le P. Le Cointe , de l’Oratoire , se trouva chez le libraire « avec quelques savants. M. Godeau y était aussi ; il avait eu soin « de cacher toutes les marques de sa dignité , qui auraient pu le « faire connaître* La conversation ne roula que sur cette nouvelle « histoire. Le P. Le Cointe convint qu’il y avait des choses excel- « lentes dans cet ouvrage, mais qu’il aurait souhaité plus d’exac- « titude dans les faits et dans les dates et plus de critique. Il fit « ensuite remarquer quelques endroits qui l’avaient le plus frappé. « M. Godeau écoutait sans dire mot. Après le départ de ce Père, il « eut soin de savoir son nom et sa demeure : le même jour, il se « rendit à l’Oratoire et se fit annoncer. On peut s’imaginer quelle « fut la surprise du P» Le Cointe, lorsqu’il le vit; il lui fit des « excuses de son indiscrétion : le prélat le remercia , au contraire , « de sa sincérité , le pria de continuer ce qu’il avait commencé le « matin , et lui fit cette prière avec tant d’instance , qu’il ne put lui « refuser sa demande. Ils lurent ensemble cette histoire, sur « laquelle le P. Le Cointe fit d’amples remarques. L’illustre prélat , <x après l’avoir remercié, en profita dans une nouvelle édition, a Depuis ce temps-là, il honora le P. Le Cointe de son amitié (I).
Godeau mourut d’une attaque d’apoplexie à Vence, le 21 avril 1672.