partie à leur confident mutuel , dont ils admirèrent la discrétion
, Le roi, de son côté, avoua qu’il s’était servi de la même invention. » a Dangeau était de grande taille , fort bien fait , devenu « gros avec l’âge, ayant toujours le visage agréable, mais qui « promettait ce qu’il tenait, une fadeur à faire vomir. Il était doux,
« complaisant, flatteur, avait l’air, l’esprit, les manières du monde;
« de prompt et excellent compte au jeu , où, quelques gros gains « qu’il ait faits, et qui ont fait son grand bien et la base et les <( moyens de sa fortune , jamais il n’a été soupçonné , et sa réputa- « lion toujours entière et nette. » - ' • '
Son ambition était sans bornes; il voulait des honneurs et chercha à en obtenir, moitié k force d’argent, moitié parla flatterie et l’intrigue.
Il acheta successivement, de M. deLivonne, une partie du gouvernement de la Touraine et une des deux charges de lecteur du roi , qui donnait les entrées. Avec peu d’esprit , Dangeau ne laissait pas que de rimailler, et le roi s’amusait quelquefois à lui donner des bouts-rimés a remplir. Un jour, qu’il était au jeu avec Mme de Montespan, il soupirait fadement en parlant k quelqu’un du désir qu’il avait d’obtenir un logement k Saint-Germain, assez haut pour que le roi et la favorite le pussent entendre. Le roi trouva plaisant d’y mettre cette condition, qu’il la lui demanderait en cent vers bien . comptés et composés pendant le jeu. Dangeau récita les cent vers et conquit un logement. C’est ainsi qu’il faisait tout servir k sa fortune ; se glissant partout, constamment k l’affût des honneurs et des dignités, distribuant ça et lk des flatteries et des compliments, et consentant volontiers k faire rire de lui pourvu que la moquerie lui profitât.
Il était capitaine; il obtint un régiment, puis devint aide-de-camp du roi. Envoyé plusieurs fois en mission extraordinaire auprès des électeurs du Rhin, il va conclure, avec le même caractère, le mariage du duc d’Yorck, depuis Jacques II, avec la princesse de Modène : il trouve ensuite moyen de se faire nommer menin du dauphin. Richelieu, obéré par le jeu. est obligé de vendre sa charge de chevalier d’honneur de la dauphine : Dangeau se trouve lk pour l’acheter. Un an après la mort de Louvois, le roi se fatigue d’être grand-maître des ordres de Saint-Lazare et de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, Dangeau s’offre modestement pour supporter le fardeau de cette dignité
et il obtient la grande-maitrise.il avait épousé, en 1682, une fille fort riche du fermier-général Morin* surnommé le Juif; il commence par marier sa fille unique au duc de Montfort , fils aîné du duc de Chevreuse, puis songeant à lui- même, intrigue tant, qu’il finit par épouser en seconde noces une comtesse de La wenstein, alliée aux plus puissantes familles de l’Allemagne (1). Enfin, à force de titres, d’honneurs et de richesses , il devient un personnage , et par ses fadeurs et son amour-propre, amuse, à ses dépens, la cour et le roi luimême qui s’en moquait volontiers , tout en le favorisant, jusqu’à ce qu’enfin La Bruyère , dans ses Caractères , immortalise ses ridicules en disant quü n’était pas un seigneur , mais d’après un seigneur.
Saint-Simon, qui parle beaucoup de Dangeau, et semble avoir réservé pour ce prototype du courtisan sa plus piquante originalité , ses critiques les plus acerbes , en fait le portrait suivant :
« Il adorait le roi et Mme de Maintenon après Mrac de Montespan ; « il adorait les ministres et le gouvernement; son culte, à force « de le montrer, s’était glissé dans sa moelle; leurs goûts, leurs « affections, leurs éloignements, il se les adaptait entièrement. Tout
« ce que le roi faisait eu quelque genre que ce fût le transportait « d’admiration. On l’aimait parce qu’il ne lui échappait jamais rien « contre personne; qu’il était doux, complaisant, sûr dans le commerce, « fort honnête homme, obligeant, honorable; mais, d’ailleurs, si « plat , si fade , si grand admirateur de riens , pourvu que ces riens t# tinssent au roi , ou aux gens en place ou en faveur; si bas adulateur <x de ceux-ci, et depuis qu’il s’éleva, si bouffi d’orgueil et de fadaises, « si occupé de faire entendre et valoir ses prétendues distinctions, « qu’on ne pouvait s’empêcher d’en rire. »
Dangeau, qui visait au bel esprit, n’eut point de trêve qu’il ne remplaçât Scudéri à l’Académie française, dont il devint le doyen. Plus tard à la mort du marquis de L'Hôpital, il fut nommé académicien honoraire de l’Académie des Sciences, « quoiqu’il ne sût rien du tout en
aucun genre. » Atteint depuis long-temps d’une maladie fort grave
(i) C’est au sujet de ce mariage, qui fit du bruit à la cour, que Mme de Sévigné écrivait au présidait Moulccau : « Dangeau jouit à longs traits du plaisir d’avoir •• épousé la plus belle, la plus jolie, la plus jeune, la plus délicate, la plus nymphe « rie toute b cour, (lettre du 5 avril 1686 ) »
250 LES HOMMES ILLUSTRES DE l’üULÉ AXAIS.
pour laquelle il subit plusieurs opérations, il finit par succomber, et mourut en 1 720 , d'un accès de fièvre , « et peut-être , ajoute le malin chroniqueur, de l’ennui de ne plus voir de cour ni de grand monde. »
Il a laissé des Mémoires , ou Journal de la Cour de Louis XIV , commençant en 1684 et finissant en 1720. Ces mémoires, publiés d’abord avec des corrections par madame de Genljs, ont été rétablis par M. Lemontey , qui les a fait paraître avec les annotations fort curieuses d’un anonyme , contemporain de l’auteur.
« Dangeau écrivait jour par jour les nouvelles de la cour , mais « comme une gazette, sans aucun raisonnement, en sorte qu’on n’y « voit que des événements avec une date exacte. Tout ce que le roi « a fait chaque jour, même de plus indifférent, et souvent les prête miers princes, les ministres, quelquefois d’autres personnages « s’y trouvent avec sécheresse pour les faits , maisr tant qu’il le peut,
avec les plus serviles louanges et pour des choses que nul autre « que lui ne s’aviserait de louer. »
Voltaire, qui ne laissait échapper aucune occasion de lancer quelques malicieuses boutades, dit dans sa Dissertation sur la mort de Henri IV: « Ce n’était point M. Dangeau qui faisait ces malheu- « reux mémoires, c’était un vieux valet de chambre imbécile, qui se « mêlait de faire à tort et à travers des gazettes manuscrites de toutes « les sottises qu’il entendait dans les antichambres. »
Ce qui n’empêcha pas Voltaire, malgré tout son dédain, d’en donner un extrait sous le titre de Journal de là Cour de Louis XIV .
Il ne faut pas chercher dans ces mémoires l’intérêt d’un récit fait avec suite et accompagné de réflexions et de jugements. Ils n’en sont pas moins d’une grande utilité pour les historiens modernes, en ce qu’ils représentent avec précision le tableau de la cour, de tout ce qui la compose, les occupations, les amusements, le partage de la vie du roi , les intrigues et les événements de son règne. La bassesse des détails et la platitude du style y cachent continuellement des faits curieux et importants qu’on chercherait vainement ailleurs. §avait-on que les mousquetaires fussent une espèce d’hommes si débiles qu’il avait fallu leur donner un valet pour porter leur cuiyasse? — On admire en souriant l’héroïsme de ces Suisses qui7 ayant
à disposer de la principauté de Neufchâtel , font le serment de n’aller dîner, avant l’élection, chez aucun des prétendants à la couronne. — On apprend que sous le règne de Louis XIV , les forçats entrés aux galères n’en 'sortaient de leur vie. — Dans un autre article, si Cavoye se trouve gêné dans son jardin de Luciennes par des voisins qui refusent de lui vendre leurs terres, le roi les achète d’autorité et lui en fait présent. Ce fait donne la mesure du droit de propriété à cette époque.
Pour qui sait le lire, Dangeau est rempli de ces traits féconds en résultats, et ce singulier Suétone du XVIIe siècle est un témoin d’autant plus précieux qu’il ne croit pas rendre témoignage et qu’il semble ne point avoir écrit pour l’histoire.
Son frère, Louis deCourcillon, abbé de Dangeau, n’est point, comme on l’a affirmé , du pays chartrain ; il est probable qu’il naquit h Paris vers 1645. D’abord protestant, il se convertit à la religion catholique et entra dans les ordres. Il était fort instruit et savait la plupart des
langues vivantes. Après avoir beaucoup voyagé, il fut nommé lecteur
du roi, et remplaça l’abbé Cottin à l’Académie française en 1682. Il s’appliqua surtout à l’étude de la grammaire, et ses travaux en ce genre ne sont pas encore oubliés. Quelqu’un lui racontait un jour des nouvelles qui occupaient fort les hommes politiques : « Il arrivera tout ce qu’il pourra, répondit, en plaisantant, l’abbé Dangeau; mais j’ai dans mon porte-feuille deux mille verbes français bien conjugués. » Il a laissé un grand nombre d’ouvrages: des essais de grammaire, des études philosophiques, un traité de blason et des recherches historiques et généalogiques. 11 s’était mis sur les rangs pour être le précepteur du duc de Bourgogne , concurremment avec Fénelon qui lui fut préféré.
Cat-P. LAPIERRE.
LEVASSOR (Michel).
En 1718 mourait, en Angleterre , dans le sein du protestantisme, un vieillard natif d’Orléans , et qui , pendant les deux tiers de sa vie, avait été catholique et prêtre, Michel Levassor. Esprit ardent, très-jaloux de sou indépendance , et cependant ambitieux , il eut une
destinée singulièrement agitée. Né en 1646, dans une famille bourgeoise (sa mère, Catherine Pâris, était fille d’un conseiller au présidial d'Orléans) , il reçut de son père lui-même une instruction solide, dominée par les principes de l’orthodoxie la plus sévère. Poussé vers la vie religieuse, il ne se fixa toutefois qu’après plusieurs essais : ainsi, il prit l’habit de novice successivement aux Cordeliers et dans la maison de chanoines réguliers de Sainte-Geneviève , avant d’entrer à l’Oratoire (cette congrégation de savants, fondée par le cardinal de Berulle, depuis cinquante ans a peine, et déjà si illustre). C’est vers le même temps que Malebranche apportait son génie philosophique à cette féconde maison, où la chaîne des renommées glorieuses ne doit pas être interrompue jusqu’à Daunou. Levassor s’y livra avec passion à l’étude des Pères , plein d’enthousiasme surtout pour saint Augustin , dont plus tard il abandonna hautement les idées; il semble que dès cette époque il ait inquiété ses supérieurs par quelques hardiesse de parole. Cependant on l’envoie professer dans plusieurs collèges; puis, rappelé à Paris, il est chargé d’enseigner la théologie au séminaire de Saint-Magloire. C’est alors qu’il publie une série d’œuvres théologiques , dont l’intérêt est médiocre aujourd’hui : Traité de la véritable religion et des Paraphrases sur les Évangiles de saint Mathieu et saint Jean , sur l’Epître de saint Jacques et celles de saint Paul aux Romains et aux Galates. C’est un arsenal assez riche d’arguments contre certaines objections des incrédules.
Ces travaux n’éteignaient pas sans doute l’ardeur de son esprit impatient de la règle. Pour vivre plus librement, il sollicita un bénéfice qu’il ne put obtenir, et enfin il sortit de l’Oratoire. Alors commence sa vie errante et tourmentée; on le voit tour-à-tour à Orléans, à Paris, en Hollande, asile choisi alors par beaucoup de Français fuyant la persécution, après la révocation de l’édit de Nantes : ainsi Jaquelot, Basnage, Saurin et notre compatriote Jurieu (né à Mer). Comment l’ex-oratorien fut-il accueilli de ces calvinistes inflexibles? il y a lieu de croire qu’ils ne le virent pas de bon œil , d’autant mieux qu’il s’était déclaré pour l’opinion d’Arminius, contre les dogmes fatalistes de Calvin. 11 ne resta pas long-temps parmi ces disputcurs acharnés. Le voici à Londres, où il embrasse
presque aussitôt la foi anglicane, cette espèce de compromis entre le calviniste pur et le catholicisme, dont elle a gardé quelques formes. Il donna des gages à sa nouvelle église par une apologie des doctrines qu’elle professe ; c’est son Traité sur la manière d’ examiner les différends de religion . Il le dédia au roi.
L’auteur de YUistoire de la réformation en Angleterre et de Y Histoire de mon temps , le fameux Burnet , dont le prince d’Orange , élevé au trône , récompensa le dévouement en lui donnant l’évêché de Salisbury, fut pour Levassor un protecteur chaleureux : il lui fit avoir une pension de Guillaume III, il lui ouvrit la maison de lord Portland, cet ancien page du stathouder de Hollande, devenu pair d’Angleterre et ambassadeur de France. Levassor reçut le soin d’enseigner l’histoire au fils du comte, lord Woodstock, et c’est à ce jeune homme qu’il dédia l’ouvrage auquel vraiment il doit l’honneur d’une place parmi les illustrations orléanaises, Y Histoire du règne de Louis XIII. L’épitre dédicatoire est en partie l’éloge de son bienfaiteur, « consommé, dit-il, dans les affaires du cabinet et de la guerre.. . « d’une modération si extraordinaire dans la grande fortune, qu’à « peine trouverez-vous rien de semblable dans l’histoire ancienne et « moderne. » Malgré ces louanges, qui sentent trop le pensionné , lord Portland lui ôta sa faveur et Basnage son amitié. L’irritation du noble lord et l’éloignement d’un ami jusque-là dévoué, s’expliquent difficilement. Et, en effet, que reprocha-t-on à l’historien? de dénigrer Louis XIV en racontant le règne de Louis XIII. Il y a certainement une grande énergie de haine dans ces quelques lignes où le caractère du grand roi et de son gouvernement est dessiné avec tant de concision : « Je suis Français, j’aime ma patrie; mais dois-je « approuver l’ambition démesurée du prince qui la gouverne? « Dois-je louer mes compatriotes de ce qu’ils travaillent à forger « eux-mêmes les fers dont ils sont accablés ? Est-ce que le roi est lui « seul tout l’Etat? » Il y a là, et dans maints passages du livre, une vigueur qui rappelle les protestations hardies de F. llotman , de Hubert Languet et de La Boétie, contre l’absolutisme monarchique. Mais en supposant que cette satire de Louis XIV fût exagérée, il nous semble qu’un serviteur de ce prince d’Orange, tant de fois humilié par la France, qu’un calviniste proscrit par la révocation
île l’édit de Nantes, aurait dû s’eu applaudir. Vraiment, si lord Portland chassa Levassor de sa maison, si Basnage rompit avec lui, nous avons peine h croire que ce fut par colère contre ses attaques à Louis XIV. Nous avouerons, du reste, que Levassor a été souvent injuste pour tous ceux qui ont eu en main l’autorité, pour Richelieu surtout; il ouvrit trop l’oreille à l’écho, encore retentissant, des plaintes que ce grand ministre, h la fois despote et patriote, comme dit M. Guizot, avait soulevées parmi les nobles, ses victimes de prédilection. Il est fâcheux qu’il ne soit pas resté fidèle à la devise suprême de l’historien : Sine ira et studio, qu’il rappelle dans sa judicieuse préface. Peut-être aussi eût-il été plus impartial , s’il eût pu se servir de plusieurs manuscrits des bibliothèques françaises et d’une foule de mémoires qui ne furent publiés que depuis, comme Y Histoire de la Mère et du Fils, les Mémoires de Mmei de Motteville, de Brienne, de Monglat, de Talon.
Quoi qu’il en soit, et si même on lui reproche, outre la passion et l’aigreur de quelques jugements, un style parfois lourd et diffus et des excursions trop longues dans les autres états de l’Europe, VHistoire de Louis XIII est pourtant encore , parmi les ouvrages historiques du XVIIIe siècle, un des plus consciencieusement travaillés, un des plus distingués par la sagacité des vues, et, quelquefois, par le coloris et le feu du récit. La publication de ce livre (vingt volumes in-12) dura de 1700 à 1711 et fut accueillie par une telle curiosité que les premiers volumes furent réimprimés avant qu’il fût achevé.
II faut joindre aux titres littéraires de Levassor une traduction des lettres et mémoires de l’espagnol Vargas, sur le Concile de Trente, avec des remarques qui témoignent de son ardeur pour le protestantisme.
Ses dernières années s’écoulèrent sans doute dans l’amertume et l’abandon. Il mourut , sans avoir revu sa patrie, à quatre-vingt-deux ans (1718).