TOME I
l’établissement des fanaux et la pension qui lui était assignée 'a cette
occasion et n’accepta qu’une somme de mille écus. Il fut sourd aux
offres avantageuses de l’Angleterre et de la Russie qui voulaient attirer cet éminent artiste. Il lui arriva plusieurs fois de donner une de ses inventions à quelque ami dans l’embarras, en lui permettant d’y attacher son nom. Il fut même, et plusieurs fois, la dupe d’intrigants qui savaient s’attribuer tout l’honneur et tous les avantages de ses découvertes.
CHARLES (Jacques-Alexandre-César).
Le 16 juillet 1828, M. le baron Fourier, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences , prononça l’éloge historique de ce savant physicien , qui a tant contribué aux progrès des expériences aérostatiques. Cet éloge, que nous allons reproduire en substance, est la meilleure biographie qui ait été faite de Charles, et nous aurons du moins , sur les autres dictionnaires historiques , cet avantage d’avoir indiqué la source où , tous , aussi bien que nous , ont puisé cette intéressante notice.
Charles est né 'a Beaugency, le 12 novembre 1746. Il quitta de bonne heure sa ville natale pour se rendre à Paris , où il obtint dans les finances un modeste emploi. Rien n’annonçait qu’il dût être un jour un des plus habiles physiciens de l’Europe.
Le nom de Franklin retentissait alors dans les deux mondes. Nouveau Prométhée, il venait de ravir en même temps la foudre au ciel et le sceptre aux tyrans (1).. La découverte du paratonnerre avait beaucoup contribué ù porter les esprits vers l’étude des phénomènes naturels. Charles se consacra sans réserve à la physique expérimentale; il y apportait une dextérité incomparable, et le succès l’enhardit a donner des démonstrations publiques.
Le nombre de ses auditeurs s’accrut rapidement : il les attirait par une élocution facile et brillante , il les retenait par l’étendue et la
variété de l’instruction. II ne se bornait pas h des effets médiocres, mais s’efforçait d’exciter l’attention par la grandeur et l’intensité des
(1) Eripuit cœlo fulmen, sceplrumque tyrannis.
résultats. Dans ses expériences microscopiques, il produisait un grossissement énorme; s’il observait la chaleur rayonnante, il en montrait les effets 'a de très-grandes distances ; dans ses leçons sur l’électricité, il foudroyait un animal.
- Dès qu’un orage s’annonçait, on voyait Charles diriger vers le ciel son appareil électrique; il faisait descendre, du sein des nuages, des milliers d’étincelles formidables, déplus de douze pieds de longueur, et qui éclataient avec un bruit pareil à celui des armes à feu.
Les leçons publiques de Charles étaient données dans le plus beau cabinet de physique de l’Europe. On remarquait, dans ces assemblées brillantes, un grand nombre d’étrangers, de femmes célèbres, des savants illustres , parmi lesquels on cite Volta et Franklin. Ce dernier fat souvent frappé de l’extrême habileté du professeur. « La nature,
* disait-il, ne lui refuse rien; il semble qu’elle lui obéisse. »
Cet enseignement de la physique acquérait chaque jour dans la capitale un nouveau degré d’intérêt , lorsqu’une découverte éclatante et inattendue vint frapper les esprits.
On apprit que les frères Mongolfier avaient construit , à \nnonay, une enveloppe légère , de forme sphérique , de cent dix pieds de circonférence, qui, étant gonflée par le feu, s’était élevée dans l’air avec une force de cinq cents livres, était ensuite parvenue à la hauteur de mille toises , et avait parcouru , en dix minutes , une distance horizontale de douze cents toises. Un cri de surprise et d’admiration s’éleva dans toute l’Europe. On commença à concevoir les espérances les plus extraordinaires ; il semblait que l’époque était arrivée où le génie de l’l\omme allait enfin entrer en possession des régions de l’atmosphère.
• L’inventeur des aérostats , Joseph Mongolfier, avait gonflé son ballon avec de l’air dilaté par la chaleur; mais cet air échauffé n’étant que deux fois plus léger que l’air atmosphérique , il fallait , suivant ce procédé, donner h l’aérostat de très grandes dimensions, outre que la proximité du foyer exposait incessamment l’appareil au plus grand danger. Charles appliqua aux mongolfières un perfectionnement qui lui fait partager, avec les inventeurs, la gloire de cette découverte. Il entreprit d’appliquer aux étoffes de taffetas un enduit imperméable et de gonfler l’appareil a l’aide du gaz hydrogène , qui est quatorze fois plus léger que l’air atmosphérique.
510 les hommes illustres de l’orléaïuis.
Cette expérience mémorable eut lieu au Champ-de-Mars le 2 août 1785. Elle eut un plein succès. L’aérostat parvint, en deux minutes* à cinq cents toises de hauteur : il se perdit d’abord dans un nuage, reparut ensuite , et continua de s’élever, malgré une forte pluie. Il descendit , peu de temps après, à la distance de cinq lieues.
Charles entreprit bientôt, avec M. Robert, une ascension plus
hardie. Louis XVI, informé de ce projet, et cédant h une vive in-
quiétude , avait d’abord exigé que le lieutenant de police s’opposât à cette ascension. La défense fut éludée, et lorsqu’on apprit ensuite le succès de cette entreprise hardie , le roi accorda à l’audacieux aéronaute une pension sur sa cassette.'
En 1785, il obtint un fauteuil à l’Académie des Sciences et un logement au Louvre.
Comme tous les novateurs , Charles fut en butte aux traits de l’envie; on l’accusa d’avoir voulu enlever h l’inventeur des mongolfières le mérite de sa découverte; on s’efforça de montrer le procédé de l’air inflammable comme inutile et même dangereux , et l’un des hommes les plus doux et les plus inoffensifs fut long-temps exposé à des contradictions pénibles, et perdit le repos, si nécessaire aux études philosophiques.
En ce temps-lh, il y avait h Paris un demi-savant, qui préludait T par de ridicules attaques contre les ouvrages de Newton , à ses odieuses doctrines politiques. Les paradoxes de son imagination confuse semblaient déjà attester le désordre de son esprit. Il se présenta un jour dans le cabinet de Charles, pour l’entretenir de ses prétendues découvertes. Le savant professeur n’était pas de sçn avis ; une discussion assez vive s’engagea , et l’interlocuteur, à boutade bonnes raisons, tira son épée. Charles n’était pas armé, mais, dans la forée de l’âge, et excité par l’imminence du péril , il saisit rapidement son adversaire , le terrassa et brisa son épée sous ses pieds. Il paraîtrait même que Charles infligea au malencontreux visiteur une correction que M. Fourier n’a pu qualifier en propres termes dans son éloge académique. • \ #
Le personnage si mal mené devait prendre un* jour une part affreuse à nos discordes civiles ; c’était Marat ! Qu’on juge des craintes de Charles et surtout de ses amis , lorsque , peu d’années après , les malheurs publics rendirent son adversaire si redoutable ! Heu-
reuseuient que son injure était de celles dont on n’ose pas tirer vengeance. . *
Il ne fut cependant pas hors de danger pendant la tourmente révolutionnaire. Il avait obtenu de la munificence royale un logement au Louvre; son cabinet de physique occupait une partie de la galerie d’Apollon. Lorsque le château des Tuileries fut envahi, le 10 août 1792, les séditieux pénétrèrent dans ces appartements : Charles, environné tout-à-coup d’une multitude furieuse, se nomma, rappela ses ascensions aérostatiques, qui avaient eu tant de témoins ; il montra , au plafond , la nacelle dont il s’était servi , ^t peut-être dut-il son salut à l’impression singulière que causa ce souvenir.
Sitôt que les temps redevinrent meilleurs, Charles reprit avec succès le cours de ses expériences. Il étudia surtout la dilatation des gaz et publia d’intéressants mémoires sur ce sujet. On lui doit aussi l'invention du mégascopc et de plusieurs ingénieux instruments de physique et d’optique*
Il entra un des premiers dans la nouvelle Académie des Sciences, lors de la création de l’Institut, et devint, par la suite, bibliothécaire de cette société. Il était toujours désigné pour coopérer aux travaux communs à l’Académie des Sciences et à celle des Beaux-Arts. Il prof&sait,en outre, la physique au Conservatoire des Arts-et-Méliers. Son cabinet était un des plus beaux de l’Europe. Le gouvernement en lit l’acquiéition, mais lui en laissa la jouissance jusqu’à la fin de ses jours. ,
^Charles avait ressenti depuis plusieurs années les attaques de la
pierre : le mal lit des progrès rapides et dépassa bientôt toutes les res-
sources de l’art. Il endura avec la résignation du sage une opération * »
qui était presque sans espoir. Il mourut trois jours après , le 7 avril 1825 (1). •
La petite ville de Beaugency, lière à juste titre d’avoir donné le jour à ce savant physicien, a placé son buste dans une des salles de son Hôtel-de-Ville.