TOME II
qui continua de renvoyer dans les affaires importantes. Il ne crut pas pouvoir mieux s’adresser qu’à lui pour s’éclairer au sujet des soupçons affreux qu’un favori perfide avait jetés dans son esprit, touchant la jeune reine Marie de Brabant , qu’il avait épousée en secondes noces. Ce scélérat , qui s’appelait Pierre de La grosse, était natif de Touraine; de chirurgien qu’iliavait été de Philippe,
avant qu’il fût monté sur le trône, il devint son favori et son chambel- * " Jr
lan lorsqu’il fut roi. Pour se conserver toujours dans la faveur, il entreprit de brouiller le roi avec la nouvelle reine ; il fit entendre à ce prince que Louis, son fils aîné , qu’il avait eu de sa première femme et qui était mort subitement, avait été einpoisSiné par ordre de Marie de Brabant, pour procurer à sa postérité l’avènement au trône. 11 jeta encore dans l’esprit du roi de violents soupçons sur la sagesse et la fidélité de son épouse.
Philippe voulut , à quelque prix que ce fût , être instruit de la Vérité de ces imputations. Il résolut d'envoyer consulter une béguÿpe de Nivelle, femme enthousiaste, qui passait pour avoir des révélations, et qui était dans une grande considération, parce qu’elle se donnait pour une sainte et qu’elle était de qualité. Le cas était délicat , et la nouvelle reine, princesse d’une grande beauté et d’uno sagesse plus grande encore, courait risque, sans le savoir, d’être brûlée vive. Le roi envoya l’abbé de Saint-Denis, homme qu’il regardait comme doué d’une prudence consommée , pour aller consulter cette espèce de pythonisse ; mais il eut l’imprudence de lui associer Pierre de Benais , évêque de Baveux et beau-frère de La Brosse , qui était bien aise d’être chargé de cette singulière commission. Le prélat prévint Matthieu de Vendôme et arriva le premier à Nivelle; il engagea la prétendue prophétesse à lui découvrir, en confession , ce que Dieu lui avait révélé sur le sujet de sa mission. L’abbé de Saint-Denis vint ensuite pour consulter l’oracle et n’en put tirer d’autre réponse, sinon qu’on avait tout dit à l’évêque de Bayeux. L’abbé Matthieu n’eut pas de peine à pénétrer ce que cela voulait dire ; il fit faire de sérieuses réflexions au roi qui dissimula et ne tarda pas à se convaincre de la trahison et de la perfidie de Pierre de La Brosse et de l’évêque , son beau-frère. Le premier fut pendu h Montfaucon , et le second trouva son salut dans la fuite.
Le roi Philippe-le-Bel continua à Matthieu de Vendôme la faveur
SIXIÈME SÉRIE. — ORDRES RELIGIEUX. g 19
dont son père et son aïeul l’avaient honoré , et lui donna toutes les marques possibles de son estime et de son affection. Il n’y a qu’une vertu solide et bien reconnue qui puisse jouir, sans aucun nuage et sans intervalle , d’une réputation si constante.
La réputation de l’abbé de Saint-Denis franchit les monts et arriva jusqu a nome. Les papes Clément IV, Nicolas DI. et Martin II reconnurent; en plusieurs occasions, son mérite et louèrent hautement sa piété éminente. Il fut en effet un des plus savants de son siècle, et l’on a peine à comprendre qu’un homme aussi chargé d’occupations ait pu cultiver, avec autant de soin , les lettres divines et humaines. Ce n’est cependant pas une raison pour lui attribuer, comme l’ont fait quelques historiens, un poëme latin en vers élégiaques, intitulé la Tobiade. Ce poëme a bien pour auteur un Matthieu de Vendôme , bénédictin , qui florissait à la fin du XIIe siècle , màis qu’il faut bien se garder de confondre avec l’abbé de Saint-Denis.
Celui-ci, dit la chronique de son monastère, mourut avec de grands sentiments de piété, et fut inhumé dans son église abbatiale. Son épitaphe a été écrite dans un goût singulier ; nous en citons un fragment pour montrer jusqu’où peuvent aller les périphrases du style lapidaire.
Si scxcentcnus quadragenu* que ' Duplclur.
Ac annus senusdomini simul Annumcrclur,
* Septembrisque dies viccsima quint a
‘p , Notctur. •» -i •
Firmiter indè scies quando sua mors Recitctur.
Tout cela pour dire qu’il mourut le 25 septembre 1286.
-, ' VT s*
Le P. AGATHANGE, missionnaire et martyr. •
Né à Vendôme en 1580, d’une famille honnête qui portait le nom de Noury , il fit ses études dans sa ville natale et grandit à la fois en science et en vertu. A vingt-six ans , il fit profession, sous le nom de P. Agathange, dans la maison des capucins établie à Vendôme,
LKS HOMMES ILLUSTRES DE l’QRLÉANAIS.
vers 1005, et il ne tarda pas à être revêtu de la dignité sacerdotale. Bientôt une étude profonde de la philosophie et de la théologie , l'austérité de sa vie , livrée à la pénitence et aux mortifications, son zèle ardent pour le salut des âmes, le désignèrent pour le travail des missions, auquel se livraient ces religieux. Le P. Agathange était fait pour cette œuvre apostolique : une âme énergique dans un corps vigoureux, un esprit vif et éclairé, un cœur droit et sincère , des manières aisées et insinuantes, une profonde humilité, une charité ardente , enfin une patience héroïque en assuraient le succès. 11 essaya ses forces dans le Poitou et dans la ville même de Vendôme, où il convertit un assez grand nombre de calvinistes à la foi catholique.
Cependant il brûlait du désir déporter la lumière chez les infidèles; il s’adonna à l’étude des langues étrangères et partit pour la mission de Constantinople avec le P. Cassien , de Nantes. Arrivés en Turquie, vers 1626, ils parcoururent plusieurs provinces de l’empire, et, après avoir converti un assez grand nombre de renégats, ils consacrèrent leurs soins aux esclaves chrétiens qui gémissaient sur les galères ou dans les bagnes. Malgré les affronts et les traitements cruels que leur faisaient éprouver les gardiens des malheureux captifs, les deux missionnaires ne cessaient de soulager leurs frères , de les consoler, de les encourager et de les affermir dans la religion.
Mais ces travaux et ces souffrances ne suffisaient pas à ces hommes intrépides : ils voulaient verser leur sang pour la foi.
A cette époque on reçut de tristes nouvelles de l’Abyssinie : les peuples de ces contrées barbares, dont la religion était un mélange de judaïsme , de christianisme et de pratiques superstitieuses, avaient cependant , jusque-là , reconnu la primauté de l’église romaine. Toutà-coup l’on apprit qu’ils avaient chassé de l’empire les missionnaires jésuites et qu’ils avaient adopté le rit des grecs schismatiques. Il fallait les ramener au sein de l’église catholique. Sur la demande du pape Urbain VIII, quatre religieux capucins furent désignés pour cette nouvelle mission : deux d’entre eux étaient le P. Agathange, de Vendôme, et son compagnon inséparable, le P. Cassien, de Nantes. Ils se trouvaient encore en Turquie; ils pouvaient devancer les autres et arriver plus promptement en Abyssinie que ceux qu’on aurait envoyés de France. Ils partirent, s’arrêtèrent quelque temps à Alep,en
Syrie, où le P. Agathange, après avoir converti plusieurs schismatiques, voulait annoncer Jé^us-Christ , jusque dans les mosquées des Turcs, si les remontrances de ses compagnons et du consul de France n'eussent modéré son zèle ; de là ils se rendirent au Caire ,
passèrent près d’une année dans les monastères de l’Egypte, instrui-
sant et convertissant les moines de ce pays,* qui étaient tous schismatiques, et , enfin, déguisés en marchands arméniens, ils entrèrent dans l’Abyssinie, objet de leur apostolat.
Malgré cette précaution* ils furent pris et conduits à l’abuna Marc, qui les reconnut aussitôt pour des prêtres romains , ennemis de l'église d'Alexandrie , qm venaient la combattre et la détruire. Ces paroles furent un arrêt de mort. Le peuple , égaré et furieux , se précipita sur les missionnaires qui furent mis en pièces. Ces détails furent transmis, à l’abbé Legrand, biographe du P. Agâthange, par un luthérien allemand qui avait été témoin oculaire de ce double martyre. Ainsi périrent ces deux héros chrétiens* ces deux compagnons fidèles, qui, après avoir mêlé feurs sueurs dans leur laborieuse carrière , eurent la consolation «de mêler leur sang versé pour Jésus-Christ ; ils cueillirent ensemble la paîrae du martyre , à laquelle ils aspiraient comme à la plus douce récompense de leurs travaux apostoliques.
* LE P. RABARDEAU (Michel) , jésuite.
"Bien qu’engagé dans une compagnie qui fait profession d’uniformité de sentiments et d’un dévoûment absolu au Saint-Siège, Michel Rabattiez consacra sa plumet à la défense de l’église gallicane et combattit les tendances ultramontaines du XVIIe siècle. C’est sans doute à cause de cette velléité d’indépendance que sa biographie, longuement exposée dans le recueil manuscrit de D. Gérou, a dû d’être biffée en
grande partie par une plume un peu trop prompte à se scandaliser. L’abbé de Feller n’a pas en le même scrupule que la biographie Michaud et lui a consacré quelques lignes dans le but de le réfuter.
Ne prétendant point nous faire juge dans des matières si obscures ,
nous nous contenterons de rapporter les jugements des écrivains qui se sont prononcés pour ou contre.
Michel Rabardeau naquit h Orléans en 1572, l’année de la Saintbarthélemi. Il entra à l’âge de vingt-trois ans dans la compagnie de Jésus, alors toute-puissante. Il remplit dans cet institut les différents emplois par lesquels on a coutume de former les sujets, et professa successivement la philosophie et la théologie morale. Son mérite le conduisit au rectorat du collège de Bourges, d’où il fut transféré â celui d’Amiens. ' . "h
En 1640, Charles Hersant, prêtre-chancelier de l’église de Metz, fit paraître un ouvrage intitulé Optati Galli de cavendo schismate , dans lequel il s’efforçait de persuader aux évêques de France que le schisme était prêt d’éclore et de déchirer l’Eglise. 11 se fondait sur les diverses ordonnances rendues en faveur des privilèges de l’église gallicane et sur l’intention qu’on supposait au cardinal Richelieu de vouloir se faire patriarche de France. Cet ouvrage fut condamné par le parlement à être brûlé par la main du bourreau , comme libelle diffamatoire, et censuré par l’archevêque de Paris, François de Gondi.
Quoique l’ouvrage fût condamné par les deux puissances ecclésiastique et séculière, on jugea cependant à propos, pour prévenir l’impression qu’il pourrait faire dans le public, de lë faire réfuter par les plus habiles théologiens , et en moins d’un au on vit paraître trois ou quatre thèses contre Y Oplatus Gallus.
La réfutation la plus ample et la plus remarquable, dit M. Dupin dans sa Bibliothèque ecclésiastique , fut celle du P. Michel Rabardeau, publiée sous ce titre : Oplatus Gallus benignâ manu leclus, (Paris, 1641, in-4°), avec approbation. Il avançait que jla création d’un patriarche en France n’avait rien de schismatique, et que le consentement de Rome n'était pas plus nécessaire pour cela qu’il ne l’avait été pour établir les patriarches de Jérusalem et de Constantinople. Il ajoutait que le pape Nicolas Ier donna ce même titre de patriarche à un archevêque de Bourges , &c. , &c.
La réfutation du P. Rabardeau jeta la cour de Rome dans de grandes appréhensions ; elle ne douta pas qu’il ne fût de concert avec le cardinal Richelieu, et le livre fut mis h l’index par cette formule : Censorià virgulâ a sacra congregatione Romœ est notatus. L’assemblée du clergé de France reçut ce décret le 10 septembre 1645, et le fit enregistrer dans son procès-verbal. •
« Rabardeau, dit le P. Lelong, a traité la question avec plus d’éten- « due que les autres, il répond assez en détail, mais en ces occasions « il est rare qu’un théologien réussisse. Cette réponse, qui fut apte prouvée dans toutes les formes par les théologiens de la société, « fit beaucoup de bruit, parce qu’elle contient des choses plus « hardies. »
Rabardeau avait une grande réputation comme canoniste et comme casuiste. On cite de lui un mémoire, en forme de consultation, sur la validité du mariage de Gaston d’Orléans avec Marguerite de Lorraine, et douze traités manuscrits sur différentes matières théologiques.
Cl B.
MORIN (Jean), oratorien.
Après avoir été, comme Jurieu et Isaac Papin, un des plus fougueux champions de la réforme , Jean Morin devint un des plus savants docteurs du catholicisme. Il était né à Blois, en 1591, de parents zélés calvinistes, fit ses humanités à La Rochelle et fut ensuite envoyé à l’Université de Leyde , où il étudia le grec et la philosophie, la théologie et l’hébreu. Les excès auxquels il avait vu, en Hollande , les gomaristes et les arméniens se porter dans leurs disputes lui avaient inspiré des doutes sur le fond de la doctrine des réformés ; le cardinal Duperron acheva de le convaincre et reçut son abjuration. Mais le désir de concilier dans une vie plus indépendante sa passion pour l’étude avec les devoirs de sa nouvelle religion le conduisit, en 1618, dans la congrégation de l’Oratoire, qui venait d’être fondée. En 1625, le P. de Bérulle le choisit pour être un des douze prêtres de l’Oratoire qui devaient former la chapelle de Henriette de France, reine d’Angleterre, espérant qu’il lui serait d’un grand secours, par son savoir en théologie , s’il fallait entrer en controverse avec les anglicans. Contraint de revenir en France, il se fixa dans la maison de Saint-Honoré, à Paris, où il résida le reste de sa vie. Il s’y occupa de la conversion des juifs et de ses anciens coreligionnaires , dont plusieurs lui durent leur retour a l’Eglise. Un
grand nombre d’évêques , et même les assemblées du clergé, le con-
sultaient sur les matières de discipline , dont il avait fait une étude
particulière. Il a publié un grand nombre d'ouvrages où il déploie l’érudition biblique la plus vaste. Le premier résultat de ses travaux fut un traité sur les anciennes circonscriptions ecclésiastiques (Paris, 1G26), fruit précoce d’un esprit encore novice dans des matières qui exigent tant de maturité. Le P. Morin commit encore une inconséquence dans son Histoire de la souveraineté temporelle de l'Eglise romaine. La cour de Rome fut choquée de la vignette qui est en tète , où l’on voit Charlemagne présentant une carte d’Italie au pape Léon III, en lui disant : Ilalos parère jubebo , et Léon lui répondant : Tu mihi qaodcumque hoc regni. Le cardinal Barberini lui en lit faire des reproches et exigea qu’il promît de désavouer cette profession de foi gallicane dans une seconde édition, qui, du reste, n’a jamais paru. Le P. Morin avait fait de la critique sacrée son étude favorite. On le regarde, h juste titre, comme le restaurateur de l’ancienne langue des Samaritains, qu’il avait apprise sans le secours d’aucun maître , et son admirable travail sur le texte samaritain du Pentateuque est devenu le fondement le plus solide de sa réputation. Il y prouve que les deux exemplaires du Pentateuque samaritain , celui que le P. de Harlay avait apporté de Constantinople, et celui qu’il avait reçu de Pietro délia Valle sont les mêmes que ceux cités par Eusèbe et saint Jérôme , et il en met l’interprétation fort au-dessus du texte hébreu , qu’il persiste à représenter comme ayant éprouvé des altérations importantes. ^
Urbain VIII s’occupait alors du grand projet de réunir les deux églises grecque et latine : il fit proposer au P. Morin de se rendre à Rome, pour se joindre aux théologiens chargés de cette délicate mission. Le cardinal Barberini lui donna un logement dans son palais, et, dans les conférences qui eurent lieu à ce sujet, le P. Morin justifia l’idée que le pape avait de son savoir et de sa sagacité. Après neuf mois de séjour dans la capitale du monde chrétien , le cardinal Richelieu le fit rappeler en France. Les uns disent qu’il voulait le faire argumenter en faveur de son projet de se faire patriarche de l’église gallicane ; d’autres ont cru , avec plus de vraisemblance , qu’il était mécontent de la manière peu avantageuse dont l’oratorien parlait de sa personne a la cour de Rome. Cette conjecture est fortifiée par le froid accueil qu’il en reçut à son retour.
Le P. Morin avait une prédilection marquée pour la théologie positive. Il est Mieux que ses disputes rabbiniques l’aient empêché de s’y livrer entièrement; nous aurions un cours complet sur la matière des sacrements, traitée d’une manière plus solide et moins rebutante qu’elle ne l’est dans la plupart des scholastiques. Ce qu’il nous a donné sur la pénitence et les ordinations ne laisse rien a désirer à cet égard. Il y maltraite les théologiens de Port-Royal, mais, au fond, il est plus d’accord avec eux qu’avec leurs adversaires, car les censeurs royaux lui firent supprimer un chapitre entier, où il se montrait peu favorable à la confession auriculaire. Lorsque les libraires de Paris voulurent réimprimer cet ouvrage, le chancelier Séguier refusa de x renouveler le privilège, de sorte qu’on fut obligé de le faire publier en Hollande, sous la rubrique d’Anvers. Le P. Morin ne se contenta pas de heurter de front les opinions scolastiques , il jeta son bonnet de docteur par-dessus les moulins et rompit en visière avec le P. Bourgoing , supérieur de la congrégation de l’Oratoire , dans un mémoire où il lui reproche avec amertume de disposer arbitrairement du sort des individus, sans égard pour l’avis de ses assistants. Ce mémoire eut un succès de scandale dans l’assemblée générale tenue à Orléans. Aussi les exemplaires en furent bien vite détruits, et c’est aujourd’hui une rareté bibliographique. Ce savant oratorien entretenait une correspondance suivie avec presque tous les érudits de son temps. On a publié, à Londres, plusieurs de ses lettres latines sur différents points d’antiquités ecclésiastiques, précédées de la vie ou plutôt d’une satire contre l’auteur. Le P. Constantin, de l’Oratoire, a publié son panégyrique en tête d’une nouvelle édition de ses Exerci tatianes biblicœ (1669).
Le P. Morin mourut, le 28 février 1659, d’une attaque d’apoplexie. C’était un homme franc, sincère et de bonne société, mais trop vif dans la dispute pour la défense de ses opinions.
BOURDOISE (Adrien),
Prêtre de la communauté de Saint-Nicolas-du- Chardonnet.
« Dieu qui veille continuellement au bien de son Eglise, voulant « retirer de ce monde le grand saint Charles Borromée, fit naitre
« quelques mois auparavant un homme rempli du même esprit pour « faire en France une partie de ce que ce saint cardinal avait si heure reusement exécuté en Italie (1). » Adrien Bourdoise fut un de ces prêtres vertueux et zélés dont la Providence se servit, au commencement du XVIIe siècle, pour ressusciter en France l’esprit du sacerdoce presque détruit par les désordres des guerres civiles.
Il naquit le 1er juillet 1584, dans la paroisse de Brou, au diocèse de Chartres. Sou père était notaire et procureur fiscal. Son parrain, qui était un laboureur, le destinait a la prêtrise et lui disait souvent : « Adrian, mon lils, apprends bien , car rien n’est si biau qu’un prê- « tre qui sait lire et écrire. »
Orphelin de bonne heure, le jeune Bourdoise fut obligé d’entrer en condition, et, comme saint Vincent de Paul, plus tard son ami, il se vit réduit à garder les troupeaux. Il fut ensuite tour-à-tour enfant de chœur, clerc de notaire et laquais d’un président. Il entra enfin au service de M. Haslé, curé de Saint-Pierre-Ensentelée, h Orléans, où il commença d’apprendre le latin. On lui fit prendre la tonsure, et il débuta dans les ordres mineurs comme portier du collège de Chartres. Le clergé était nombreux dans Chartres, mais il n’en était pas plus réglé. Bourdoise, par sa conduite édiliante, lit honte h plus d’un dignitaire du chapitre. Il refusa plusieurs bénéiiees et résolut de se vouer à l’instruction des enfants et du pauvre peuple. Attaché comme simple prêtre à. la paroisse de Saint-Nicolas-du- Chardonnet, il y fit le catéchisme et se lia étroitement avec Vincent de Paul et Olier, fondateur du séminaire de Saint-Sulpice. Il visita ensuite plusieurs diocèses, dans le but de rétablir la discipline ecclésiastique et la bonne tenue des églises , et, k force de missions et de conférences publiques, ce pauvre prêtre réussit k merveille dans ce pénible apostolat. En 1018, il avait institué h Paris la communauté des Prêtres de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, qui a subsisté jusqu’k la révolution. Cette petite congrégation n’avait que trois établissements : le séminaire et la communauté de Saint-Nicolas, h Paris, et le séminaire de Laon. Bourdoise avait projeté de faire un nouveau voyage en Normandie, lorsqu’il fut frappé d’une attaque d’apoplexie.
(I) Vie de m. Bourdoise, par Dcscourvcaux (Paris, 17 H).
et mourut en odeur de sainteté, le 19 juillet 1655, âgé de soixanteonze ans.
Peu de temps après sa mort, il parut un ouvrage de lui intitulé : - L’Idée d’un bon ecclésiastique , où Ton trouve de grandes simplicités et surtout une censure énergique et en même temps très-naïve du clergé. On peut juger de son style par quelques citations tirées des Sentences chrétiennes et ecclésiastiques de messire Adrien Bourdoisc :
« Je ne scay si un ecclésiastique qui est fortement attaché à ses « parents pourra se résoudre a les quitter pour aller en paradis. ’
« C’est une grande lâcheté h un ecclésiastique de s’excuser de a porter la soutane, sur l’incommodité que cause la longueur de « cet habit; les femmes ont plus de courage que cela, car non-seu- « lement elles ne se dispensent jamais de la longueur de leur habit ,
« mais même elles ne s’eu plaignent aucunement.
« Le curé qui ordonne sa sépulture hors de sa paroisse montre « n’avoir point eu le cœur en sa paroisse, car le corps doit suivre et « accompagner le cœur.
« Il ne faudrait pas tant disputer qui a le corps d’un tel saint ou « qui en a la plus notable partie, mais bien plutôt qui en a davantage l’esprit et les vertus.
« On n’a jamais vu tant de dévotion et si peu de vray christia- « nisme.
« Ceux-lâ connaissent mal Bourdoise qui disent qu’il ne faut « qu’iine soutane, une couronne et un Benedicamus Domino pour « être canonisé de lui : ne vous y trompez pas, s’il vous plaist,
« Bourdoise a détourné beaucoup , et beaucoup de gens de la tonte sure , et il n’y en a guères porté. »
Du reste, Bourdoise, dans sa préface, prévoit le parti que les incrédules pourraient tirer de la naïveté énergique avec laquelle il formule ses plaintes et indique les réformes. « 11 n’est pas besoin de savoir, dit-il, en parlant de ses écrits, qui en est l’auteur, il n’importe, pourvu que Jésus-Christ soit prêché; mais comme l’abeille fait du miel de tout , l’araignée fait aussi du venin de tout, il faut lire et écouter mes pensées cléricales , et les prendre toujours en un sens qui puisse servir à l’honneur de Dieu et à l’avantage de l’Eglise. »
E. DE VÉDÈNES.
DE CAMPIGNY (Charles-Benoît) , religieux célestin et ensuite
r bénédictin.
Ce religieux a écrit plusieurs particularités de sa vie dans un ouvrage qu’il publia lui-même sous le nom de Denis de Mont aigu. Il nous apprend qu’il naquit k Orléans d’Adam de Campigny et de Jacquette Galmet. Après avoir fait ses humanités dans cette ville, il alla à Bourges, pour y étudier la théologie, et revint dans sa patrie embrasser l’état ecclésiastique. Son père employa tout son crédit pour lui faire avoir un canonicat de l’église cathédrale , qu’il obtint en 1588. Benoit ne tarda pas h abandonner ce bénéfice, et, après avoir % fait Un voyage à Paris, dans l’intention de prendre l’habit de saint François, il revint h Orléans, et entra définitivement dans l’ordre des Célestins. — Il «n’avait alors que dix-neuf ans.
La piété, les talents du nouveau profès le firent remarquer. Député
• au chapitre général h l’âge de vingt-six ans, on le fit supérieur de la maison des Célestins de Lyon, et il fut ensuite envoyé k Rome, en qualité de provincial f pour s’opposer aux prétentions des Célestins d’Italie, qui voulaient soumettre les Célestins de France à leur juridiction. Sa démarche eut un plein succès et augmenta la considération dont il jouissait. Il fut élu successivement prieur des Célestins de Paris et supérieur provincial. Le P. de Campigny voulut alors
réformer des abus et ramener à l’exacte observation de la règle de Saint-Benoit ceux de ses religieux qui s’en étaient écartés. Mais la première tentative de réforme révolta les moines; les intrigues et les tracasseries prévalurent sur les sages dispositions de Campigny, qui fut déposé en 1613. Il protesta de nullité et en appela au pape, ce qui ne servit qu’k le faire conduire h Soissons , où il fut étroitement renfermé; il fut ensuite déposé juridiquement, en 1618, par le général des Célestins d’Italie , envoyé par le pape pour connaître de cette affaire et remédier k tous les désordres monastiques qu’elle avait occasionnés.
Le P. .Campigny fut conduit à la Chartreuse de Bourgfontaine. Après huit mois de réclusion , il sollicita et obtint un bref pour entrer dans la congrégation de Saint-Maur, prononça ses vœux et mourut , en 1634, au monastère des Blancs-Manteaux, à Paris.
II a laissé plusieurs ouvrages, entre autres : le Guidon de la vie spirituelle , qu’il eut la modestie de ne point faire paraître sous son nom, et où il se propose l'instruction des novices; — YAnatophile bénédictin aux pieds du roi, pour la réforme de V ordre de Saint-Benoît (1615), qui fut censuré k l’instigation des docteurs attachés au cardinal de Richelieu. Il a publié aussi plusieurs apologies, où il explique la nécessité d’une réforme dans les ordres, et dédie ses écrits au pape Paul Y, qu’il appelle le monarque universel de V Eglise.
LE P. CHÉRUBIN, capucin.
Le véritable nom de ce savant capucin est Michel Lasséré. Son père était mercier à Orléans, et il naquit, dans cette ville, en 1613. A quinze ans, il prit l’habit de Saint-François dans la réforme des capucins, qui lui donnèrent le nom de Chérubin. Il sut concilier les* pratiques austères de son ordre avec la culture des sciences exactes. Il se livra tout entier aux mathématiques et surtout h l’optique. — Adroit mécanicien et bon géomètre , il avait tout ce qu’il fallait pour perfectionner cette dernière science, pour laquelle il fabriqua de bons instruments. Il inventa aussi différentes machines et composa sur ce sujet des ouvrages qu’on peut consulter avec fruit.
La cour de Louis XIV applaudit aux découvertes du savant capucin; il s’était surtout attaché h perfectionner le télescope-binocle , imaginé par son confrère, le P. Rheita; il fut admis k l’honneur de le présenter k Louis XIV, et ce furent le duc de Montausier et Bossuet qui lui servirent d’introducteurs. « Le roi accorda gratuitement au « P. Chérubin le privilège d’enseigner la manière de construire « tous les instruments qu’il avait faits ; les lettres furent scellées par « Letellier, chancelier de France. »
Il s’était aussi appliqué k perfectionner l’acoustique , et on voit,' par une de ses lettres k Toinard , que, dans une expérience faite en présence de l’un des généraux de l’ordre , « il fit entendre très-dis- « tinctement , k quatre-vingts pas de distance , et discerner dans « . une multitude , les voix de particuliers qui parlaient ensemble ,
« quoique dans le milieu on ne les put aucunement entendre , car
a ils ne parlaient qu'à voix basse , et néanmoins on n’en perdait pas « une syllabe. » Le supérieur de l’ordre lui fit défendre de divulguer un pareil secret comme pouvant devenir dangereux pour la société. Le P. Chérubin se conforma scrupuleusement à la défense qui lui fut faite; il avoua cependant à Toinard que, dans une seule occasion , où il s’agissait de l’intérêt de l’ordre , il avait fait usage de son mécanisme , qui , quoique volumineux , pouvait se cacher sous un manteau.
En 1G52, l’ordre était divisé en deux partis : les yvetons et les claudions , ainsi nommes des PP. Claude de Bourges et Yves de Nevcrs. Chérubin, avec ses acoustiques, découvrit les secrets des claudions , lorsqu’ils parlaient ensemble, et son parti s’en servit avantageusement. Il a fait sur l’optique plusieurs ouvrages fort estimés : l’un d’entre eux, consacré au télescope-binocle, est précédé d’un avis au lecteur. Chérubin raconte « qu’il eut l’honneur de présenter ses instrumens au roi ; Sa Majesté se servit de la machine télesgraphique pour dessiner, à la distance d’une lieue, le château de Rocancourt; puis, s’adressant à l’auteur : « Voilà une belle invention, mon père , mais a la machine est un peu basse pour moi. — Sa Majesté me fit ensuite « ï honneur de m'en commander une autre proportionnée à sa hau a leur, et elle ajouta que la petite serait pour le dauphin. »
Ces succès attirèrent à Chérubin beaucoup d’envieux; on lui disputa jusqu’à la gloire de ses inventions. Obsédé par les attaques personnelles et les libelles injurieux , auxquels il ne répondit qu’avec la plus grande modération, il se retira dans un couvent de Tours et y mourut, en 1G97, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.
Ch. -F. L.
GAIITRUCHE (Pierre), jésuite.
Né à Orléans en 1602, baptisé sous le nom de Pierre , bien qu’il prit quelquefois dans ses ouvrages celui de Denis , ce savant théologien entra dans la société des Jésuites, contre le vœu de sa famille. Suivant l’usage de son institut , il professa successivement les humanités, la philosophie, la théologie et spécialement les mathématiques, dans lesquelles il fit des progrès remarquables.
Ayant été envoyé a Caen , pour enseigner, il se lia avec Huet , évêque d’Avranches. Ce savant prélat, tout en rendant justice à ses travaux, le caractérise cependant en lui donnant le titre de vir di/fusçe eruditionis.
Le P. Gautruche eut un instant la velléité de se livrer au ministère de la chaire; mais il eut la bonne foi de reconnaître qu’il ne pourrait y obtenir de grands succès , et renonça pour toujours à marcher sur les traces des Delarue et des Cheminais. Son grand mérite fut do connaître sa mesure en se livrant presque exclusivement h la composition des livres élémentaires, alors assez rares, et cependant nécessaires aux collèges de son ordre. Ce religieux, qui avait blanchi près de quarante ans dans la poussière des classes, s’était tellement formé aux exercices littéraires et aux différents emplois des collèges qu’il semblait, n’ètre propre h aucun autre; il sortait de sa sphère lorsqu’il voulait s’en écarter. Ses cours de mathématiques et de philosophie eurent un certain débit, s’il faut en juger par le grand nombre des éditions. Il paraît qu’on n’avait alors en France rien de meilleur en ce genre que Y Histoire sainte et Y Histoire poétique , du P. Gautruche. Depuis que lps connaissances relatives aux études préliminaires ont acquis plus de précision et de clarté , ses ouvrages ont cessé d’avoir de la valeur. La treizième édition de Y Histoire sainte est de 1706. Ce laborieux écrivain mourut en 1681 , préfet des classes au collège de Caen. On a de lui, outre les ouvrages que nous avons cités : Y Histoire poétique pour Vintelligence des poètes et des auteurs anciens , précis méthodique de toute la mythologie, adopté dans les collèges avant Y Appendix, du P. Jouvenci. L’abbé Bellegarde fit paraître une dix-huitième et dernière édition de YHistoire poétique , de Gautruche. C’est un succès que très-peu d’historiens ont obtenu.
L'abbi PATAUD (D. 6).
LEFÈVRE (Nicolas),
de V ordre des Frères Prêcheurs , docteur en théologie.
Le P. Lefèvre , qui a fait beaucoup d’honneur h son ordre par sa piété, sa science et ses ouvrages, naquit dans le XVI0 siècle, à Mont-
fort l’Amaury, d’une famille qui était originaire de Chartres, où ses ancêtres avaient vécu.
Sa famille était alliée a celle desd .Vligre. Il fut élevé à Chartres et y fit ses premières études. Il y reçut l’habit de frère Prêcheur des mains du P. Jean Breton, et prononça ses vœux dans le couvent de Saint- Jacques, l’an 1604, h l’âge de 16 ans. Il en sortit alors pour aller à Paris étudier la philosophie, sous le père Sébastien Dominique. Sa thèse de tentative fut dédiée par lui au chapitre de Chartres. Enfin il reçut le bonnet de docteur de la Faculté de Bourges. L’an 1624, il était prieur du couvent d’Angers et assista en cette qualité au chapitre de la province de France , qui fut tenu à Chartres. Il fut un des six prédicateurs et un des présidents des disputes. Il présida aussi aux processions et célébra les messes solennelles. Le jour qu’il présida à la dispute, la thèse de son répondant était dédiée aux chanoines de l’église cathédrale. Comme cette assemblée fut fort célèbre dans l’ordre des frères Prêcheurs, par le grand nombre des religieux qui s’y trouvèrent (ils étaient environ 260), par leur piété, leur science, leur mérite et par les réglements qui y furent faits , les supérieurs ordonnèrent au P. Lefèvre d’en écrire l’histoire , ce qu’il exécuta en peu de temps.
Il fit imprimer son ouvrage sous ce titre : Agematologie , cfest-àdire discours de V assemblée du chapitre provincial de la province de France , de V ordre des frères Prescheurs, dressé par Fr. Nicolas Lefèvre, docteur en théologie et religieux duméme couvent. (Angers, in-8°, 1625.)
L’auteur, par reconnaissance, dédia ce livre à MM. les maire et échevins de la noble ville de Chartres.
D. Liron remarque que le P. Lefèvre est très-diffus dans ce livre. « II emploie la moitié , dit-il , à des matières qui ne regardent pas « directement son sujet. Il ne parait pas fort exact, rapportant quel- « quefois les mêmes faits différemment. Il s’est beaucoup étendu, sans « nécessité , sur la dévotion du rosaire. »
Le P. Lefèvre eut une vie très-active, et remplit successivement presque tous les emplois de son ordre.
Il fut fait prieur du couvent de Chartres en 1625 et fut continué plusieurs fois dans son triennal. Ayant été établi prieur à la Rochelle,