BU. DE T
ADRÉVALD, moine de Fleury.
Adrévald fut un des plus grands ornements de l’ordre monastique au IXe siècle. Il naquit, vers l’an 820, aux environs de l’abbaye de Fleury. Ses parents étaient très-distingués dans le monde , au dire de l’abbé Trithème , qui l’appelle vir undecumque illustris. Sigebert, parlant h son tour d’ Adrévald, lui donne le surnom aristocratique (VAdalbert.
Il fut mis, dès sa première jeunesse, dans le monastère de Fleury. Les écoles de cette maison étaient alors florissantes , et Adrévald y fit de tels progrès dans les sciences sacrées et profanes qu’il fut choisi, dans la suite, pour les enseigner.
Dom Luc d’Acheri nous a fait connaître le premier des ouvrages que l’on attribue k ce savant moine. C’est un traité contre l’erreur de Jean Scot, qui , dans un écrit entrepris par ordre du roi Charlesle-Chauve , prétendait que tout se passait en figures dans le sucement de l’Eucharistie. Nous n’avons plus l’ouvrage de Scot; il fut brûlé, par ordre du concile de Verceil, en 1050. Adrévald, dans sa réfutation , prouve , par un grand nombre de passages tirés des Pères
LES
DE L’ORLÉANAIS
pressentit ce qu’il serait un jour. On le mit donc aux écoles, où il lit de grands progrès dans les lettres et la piété. Se jugeant suffisamment instruit dans la grammaire , l'arithmétique et la dialectique , et voulant y joindre la connaissance des autres arts libéraux, il alla aux écoles fameuses de Paris et de Reims , où il apprit la philosophie et Y astronomie. Il revint ensuite h Orléans , où il étudia la musique en cachette, à cause de quelques envieux. Le clerc qui la lui enseignait , profitant de ce contre-temps , lui vendit chèrement ses leçons. Il possédait déjà cinq des arts libéraux. Pour être au bout du trivium et du quadrivium , cette encyclopédie du moyen-âge, il ne lui restait plus h apprendre que la rhétorique et la géométrie. Ce fut Taffaire de quelques années. Ces études finies , il se mit , comme pour se délasser , à écrire sur des sujets de philosophie et d’astronomie.
Tant de science oblige , et Abbon dut bientôt quitter les délices de la solitude et le charme des occupations littéraires pour aller rallumer , en Angleterre , le flambeau des études libérales. A peine se trouvait-il , dans ce pays désolé par la guerre civile et l’invasion étrangère, quelques prêtres qui entendissent le latin, encore venaientils, pour la plupart, de l’abbaye de Fleury. Abbon y retrouva saint Oswald, un de ses anciens condisciples, devenu archevêque d’Yorck. 11 n’était encore que diacre , mais saint Oswald , pour marquer l’estime qu’il faisait de son savoir et de ses vertus , l’ordonna prêtre. U fut en outre comblé d’honneurs et de présents par saint Dunstan , archevêque de Cantorbéry , et par le roi Ethelred.
Au bout de deux ans, l’année même de l’avènement de Hugues Capetau trône (987), Abbon revint à Fleury. L’abbé Oylbold étant mort , il fut mis h la tête de ce monastère , alors si florissant. Les écoles de Fleury avaient, au XIe siècle, une réputation européenne et étaient fréquentées par un grand nombre de personnages illustres par leur naissance, leur savoir ou leur piété. Plus d’un évêque, renonçant aux dignités de l’Eglise, ou brisé, avant l’âge, par les luttes alors si vives de l’épiscopat, y vint chercher une paisible retraite, tandis que des moines énergiques , persuadés que l’Église avait plus besoin de foi que d’humilité , et d’œuvres que de prières , sortaient du doilrc pour venir en aide aux prélats défaillants et croisaient
vaillamment la crosse abbatiale avec la lourde épée des empereurs et des rois.
Parmi les jeunes élèves qui se formaient, dans ce sanctuaire de Pétude, à la science et à la vertu, on remarquait le prince Guerech , fils d'Alain Barbetorte , comte de Nantes ; Bernard , depuis évêque de Cahors, et le prince Gauslin , fils naturel de Hugues Capet , qui devint plus tard archevêque de Bourges. Parmi les maîtres, on citait les historiens Helgaud et Aimoin, Amaury, Vital, Gerbert et tant d’autres qui entretenaient le feu sacré de la science , dans un siècle de ténèbres et de barbarie, et qui transmirent plus tard , à l’Université d’Orléans , la tradition non interrompue des lettres et des saines études. ‘
Jusqu’ici les arts libéraux avaient fait la principale occupation d’Abbon; mais, devenu abbé, il confia à Constantin, son disciple, l’emploi de scolastique du monastère , et s’appliqua sérieusement a l’étude de la théologie. Il tira de l’Écriture-Sainte et des ouvrages des Pères une grande quantité de sentences choisies , dont il fit un recueil , pour avoir toujours en main de quoi 6e défendre contre les prétentions d’Arnould, évêque d’Orléans. Ce prélat, très-respectable d’ailleurs, non content de la juridiction spirituelle sur le monastère de Fleury, exigeait encore que l’abbé se reconnût son vassal. Abbon soutenait que son abbaye, pour le temporel, ne dépendait que du roi. Au concile tenu à Saint-Denis, en 995, comme on parlait d’ôter aux moines les dîmes qu’ils possédaient pour les rendre aux évêques, l’abbé de Fleury tira de son arsenal théologique ses arguments les plus solides. Le peuple, de son côté , prit parti pour les moines ; il y eut une sorte d’émeute dans laquelle plusieurs évêques furent insultés ou même blessés. On s’en prit à Abbon qui fut obligé de se justifier dans une apologie adressée aux princes Hugues Capet et Robert.
Il assista à plusieurs autres conciles, dont il lui revint plus d’honneur, et fut plus tard chargé de plusieurs missions délicates. Le pieux Robert l’avait envoyé comme ambassadeur à Rome, afin d’obtenir du Saint-Siège la ratification de son mariage avec Berthe, sa parente. Grégoire V reçut l’abbé de Fleury avec de grandes marques d’honneur et de bienveillance; il le chargea même de remettre le
pallium k l’évêque d’Orléans. Nouveau Nathan , Abbon se fit auprès du roi l’interprète des anathèmes de l’Eglise, et il fit tant qu’il persuada au faible monarque de répudier la reine. Le pape en sut gré k Abbon , et il se forma entre eux un commerce de lettres.
L’abbé de Fleury ne fut pas toujours si heureux dans ses négociations. Son amour pour le bon ordre lui fit entreprendre plus d’un voyage en Gascogne , pour réprimer les désordres des monastères dépendant de l’abbaye de Fleury. Il rencontra une violente opposition , et une fois, au milieu du tumulte causé par ses essais de réforme, il reçut dans le côté un coup de lance dont il mourut le jour même, en 1004.
11 fut enterré dans l’église de La Réole et honoré comme martyr.
Outre Aimoin, son historien, ses principaux disciples furent Gaus-
tin, fils naturel de Hugues Capet, qui lui succéda dans la dignité d’abbé de Fleury ; Bernard , depuis évêque de Cahors ; Hervé , Constantin , Odolric, Gérard et Thierry. Il était lié avec tous les hommes distingués de son époque : Fulbert, qui fut évêque de Chartres; saint Odilon, abbé de Cluny; Letald, moine de Saint-Mesmin, et le savant Gerbert. Ses contemporains font d’ Abbon le plus grand éloge: le concile de Limoges le qualifie « un philosophe très-célèbre qui s’était « acquis une brillante réputation par le soin qu’il avait pris d’ins- « truire toute la France dans les sciences divines et humaines ». Fulbert, dont l’opinion est d’une grande valeur, le regardait luimême comme un grand philosophe, qui réunissait k toutes les belles connaissances les plus précieux dons de la sagesse , et Adémar de Chabanois l’appelle Vabbé de la haute philosophie , summœ philo sophiœ abbas. Il le représente comme un défenseur de la foi catholique , un zélé partisan de la piété chrétienne « en qui la sagesse pa- « raissait résider d’une manière si visible que les savants de son siècle « s’en tenaient k ses décisions ; il devint , continue-t-il , l’oracle de la u France, de l’Allemagne et de l’Angleterre , la lumière et l’organe « des conciles, l’ornement de l’Église entière. Quoique Français de « nation , il possédait si bien la langue latine qu’il passait pour le « Cicéron de son temps. Il savait non-seulement tous les arts libé- « raux, mais il s’était encore rendu l’Écriture sainte si familière « qu’il la faisait entrer dans tous ses discoure. »
Abbon a laissé un grand nombre d'ouvrages, dont la plupart son:
perdus ou sont restés manuscrits. On a publié un recueil de ses lettres. Les quatre premières sont adressées au pape Grégoire V , qu’il appelle Vestra Majestas. Dans les autres, écrites h Hervé, au roi Robert, à saint Odilon, àGausbert, aux moines de Mici, Abbon défend avec chaleur les privilèges des monastères, et demande la répression des désordres qui peuvent nuire aux ordres religieux : en plusieurs endroits, il s’intitule serviteur des serviteurs de Dieu. Plusieurs de ses , t '
lettres sont dispersées.
Le zèle et la fermeté d’ Abbon à prendre les intérêts de l’ordre monastique indisposèrent contre lui Arnold, évêque d’Orléans, et plusieurs autres prélats , qui firent retomber sur lui les scandales dont le concile de Saint-Denis avait été le théâtre. Ce fut à cette occasion qu’ Abbon écrivit son Apologétique. Il le dédia aux deux rois Hugues Capet et Robert, son fils, qui l’aimaient et le protégeaient, et après avoir exposé la pureté de sa foi, il déclara se soumettre au jugement canonique des évêques.
Il serait trop long d’énumérer ici les ouvrages d’ Abbon. Nous nous contenterons de citer de lui: 1° un volumineux recueil de canons, divisé en cinquante-deux chapitres, où il se propose d’établir les devoirs des rois et de l’ordre monastique, dont ils sont les défenseurs ; — 2° un abrégé de la vie des Papes ; — 3° une vie de saint Edmond , roi d'Angleterre, honoré comme martyr. L’auteur y donne une idée des révolutions que les Saxons et les Anglais causèrent dans la Grande-Bretagne , et une vie de saint Edouard, autre roi d’Angleterre, et martyr ; — 4° plusieurs ouvrages sur l’astronomie, les mathématiques, la philosophie, la grammaire (ce dernier en réponse aux difficultés grammaticales proposées par Itamsey : Abbon y attribue à saint Hilaire, de Poitiers, le célèbre Te Deum laudamus ) ; —
5° des homélies sur les évangiles, et des sermons.
Il a laissé aussi quelques poésies assez médiocres : la plus ingénieuse est un double acrostiche de trente-cinq grands vers, dont
les premières et les dernières lettres forment , de côté et d’autre , le vers suivant :
Otto valens Cœsar, noslro lu cede colhurno .
Cette liste abrégée d’ouvrages sortis delà plume du savant abbé, prouve l’étendue et la variété de son érudition. Il était grammairien,
philosophe , historien , mathématicien et théologien très-habile. Son style n’est pas toujours très-pur, mais, malgré quelques termes barbares, son latin est meilleur que celui de la plupart des écrivains de son époque. Ses pensées sont justes , ses preuves bien choisies , ses raisonnements bien soutenus. Enfin , c’est 'a juste titre qu’on peut placer Abbon parmi les hommes le plus savants du Xe siècle.
Quelques biographes ont confondu h tort l’abbé de Fleur)” avec un autre Abbon, auteur d’un poème latin sur le Siège de Paris par les Normands.
TORTAIRE (Raoul), moine de Fleury.
Ce savant bénédictin naquit k Gien, comme il nous l’apprend luimême dans une de ses lettres adressée h son frère. Mabillon raconte qu’il cultiva d’abord les lettres et obtint même quelques succès, mais que dégoûté du monde, il embrassa la profession monastique k Fleury ou Saint-Benoît-sur-Loire. Les études y étaient alors trèsflorissantes depuis Abbon , et cette abbaye n’avait cessé de produire de laborieux compilateurs et même de célèbres écrivains. Raoul Tortaire ne tarda pas h se lier avec Chrétien , Hugues de Sainte-Marie et Clarius, qui lui fournirent tous les moyens de cultiver les lettres. Il s’associa k leurs patientes recherches , partagea leurs travaux et ne tarda pas k se mettre au niveau de leur vaste érudition. La poésie avait pour lui un attrait singulier, et il la cultiva avec assez de succès pour que ses productions dans ce genre fussent remarquées. Mais son principal titre aux honneurs de la biographie est sa Continuation de V histoire des miracles de saint Benoît opérés en France , et principalement à Fleury.
Dès le IXe siècle , le moine Adrevald avait commencé k les recueillir. Adelise, Aimon et André, autres moines de Fleury, continuèrent cette relation, qui, plus tard, fut conduite par Hugues de Sainte-Marie jusqu’en 1119. Le récit de Tortaire commence au règne de Henri Ier, en 1051, et s’arrête k l’année 1114; il comprend quarante-neuf miracles dont il avait été en partie témoin oculaire. On regarde , en général, ces sortes de recueils comme j>eu intéressants; mais celui de Raoul a son mérite et son utilité. Le stvle en
est assez élégant, quoique simple et d’une naïveté qui concorde avec te sujet, et l’on peut tirer de ce travail des renseignements curieux pour la topographie. Ce livre a été publié par les bollandistes. Raoul Tortaire se passionna pour son œuvre, car il la reproduisit en vers latins, et fit aussi paraître en vers la Fte de saint Benoit et V histoire de sa translation en France, dédiée à Foulques, un de ses amis.
Un manuscrit du Vatican, qui avait appartenu à la reine Christine de Suède, contient aussi, du même auteur, un long poème en vers sur la Fie et le martyre de saint Maur, et un grand ouvrage en vers élégiaques sur les choses admirables, De rebas mirabilibus. Raoul y a fait entrer, en mille distiques, ce qu’il avait vu de plus mémorable, de plus curieux, de plus extraordinaire sur la paix, la guerre, les belles actions, les crimes, les imbécilles et les hommes d’esprit de son temps. C’était son coup d’essai, comme il le dit lui-même dans une sorte d’introduction, où il dédie son œuvre à Garnier Bourdon :
Accipe descriptam, Guamcri Dur do , salu tem ,
Dirigilà Torid quam libi , nomen habcns.
Le manuscrit du Vatican contient encore plusieurs lettres manuscrites en vers, de Raoul. Dans celle adressée à Bernard, il célèbre
d’une manière fort polie l’amitié d’Àmelius d’Auvergne et d’Amicus de Gascogne. Le premier expose sa vie dans un duel par dévoûment pour son ami , et réciproquement, Amicus, par un trait d’héroïsme que l’auteur admire naïvement, renonce h la main d’une jeune personne qu’il aimait et dont Amelius était violemment épris. Ils passent ensuite tous deux en Italie, meurent ensemble et sont enterrés ensemble avec une épitaphe commune qui nous paraît être de l’invention de Raoul , mais qui ne dépare pas le cadre élégant des cent vers * dans lesquels le poète a fait entrer son sujet.
Une de ces lettres contient la relation d’un voyage fait en France : Fauteur y fait particulièrement la description de Blois, de Caen et de Bayeux. Ce sont des récits détachés dédiés a Udon, Philus, Sincopus et autres noms aussi inconnus. Une histoire en vers de la première croisade, dédiée h Galon , évêque de Paris, donne la mesure des travaux de Raoul. Il avait pris à tâche de faire rimer ensemble les mots les plus rebelles, et un grand nombre de ses vers se terminent par
des chiffres. On regrette le goût singulier qu’il avait pour la rime, quand on pense aux difficultés qu’il dut avoir h surmonter et qui tenaient à la nature même des sujets qu’il avait choisis. Raoul n’en est pas moins un écrivain fort laborieux et assez remarquable. Quelques-uns de ces écrits ont été explorés avec fruit , et ses vers, malgré la contrainte qu’il leur imposait, sont encore meilleurs que ceux de la plupart des poètes ou plutôt des versificateurs du XIIe siècle.
Gh«*F« L.
BERTÈRE ou BERTIER, clerc de l'Église d'Orléans.
Un des historiens d’Orléans, Symphorien Guyon, cite, parmi les personnages marquants de la ville et du diocèse , un clerc nommé Bertère, qui était, au XIIe siècle, conseiller du roi d’Angleterre. Roger de Hoveden, historien anglais, ne lui donne pas cette qualité, mais il nous apprend que ce prêtre d’Orléans composa, l’an 1188, une prose rimée, pour exciter les Français h prendre la croix, à l’exemple des rois de France et d’Angleterre, Philippe-Auguste et Richard Cœurde-Lion. Il y avait alors un véritable enthousiasme, et le génie poétique ne pouvant se déployer dans la langue vulgaire encore barbare, empruntait à la langue latine son rhythme pompeux et ses périphrases épiques. Déjà plusieurs poèmes élégiaques avaient célébré les exploits de la première Croisade :
Vox crucis intonuit, lei'vas frelumquc rcplcvil , Yox crucis innumeros Iraxit ad arma viros : Occubuêrc duces, periil collcclio plebis Ululta super numerum sicul arena maris.
Le cri de Dieu le veut remua ciel et terre ; L’Europe s’est armée b ce signal de guerre ; Tous ont péri : les chefs et ces peuples divers,
Martyrs aussi nombreux que le sable des mers.
Ailleurs, c’est un poète anonyme qui déplore, dans une touchante élégie, le mauvais succès de la croisade de Louis-le-Jeune :
Francia, cimx Arabum, victrix alienigenarum. En ubi fama prior, nomen et imperium ? Ferrea turris eras, gens insuperabilis hosti ,
Ecce jaces volucri, prœda, rapina cani.
Restât ut ipsa fl de respires, speque resurgas.
O France! du croissant la terreur et l’effroi !
Où donc est ton renom ? où ta gloire immortelle ?
Te voilà donc livrée en proie à l’infidèle !
Citadelle de fer, France, relève-toi,
Ancrée à l’espérance et ferme dans ta foi.
Certes, il y avait là de quoi enflammer le zèle des preux du temps, et, si nous voulions pousser plus loin cette étude, il nous serait facile de prouver que, pas plus que les guerriers, les poètes n’ont manqué . * aux croisades. Bertère d’Orléans fut un des instigateurs de ces glorieuses expéditions. Il s’agissait de reprendre au conquérant Saladin Jérusalem, le saint sépulcre et la vraie croix du Sauveur. Aussi ’• voyez quel sentiment religieux, à défaut d’inspiration poétique, règne
dans cette complainte alors changée de village en village par les rapsodes du christianisme :
Lignum CruciSj Signum ducis, Sequitur excrcilus, Quod non cessit,
Sed prucessil
In vi Sancli Spiritüs.
O sainte Croixl O divin bois,
Que poursuit notre année,.
Tu ne fuis pas,
O Croix! tu vas,
Par l’Esprit-Saint guidée.
Ce refrain est répété à la fin de chaque strophe. La pièce en compte six , de douze vers chacune , dont nous ne citerons que la première :
Juxla threnos Jercmiœ Vere Sion lugent viœ,
Quod solemni non sit die Qui sepulchrum visilet,
Vel casum ressuscitel I tu jus prophéties.
Contra quod prophela scribit Quod de Sion lex exibil, Numquid ibi lex peribit,
Nec habebil vindicem,
Ubi cttristus calicem Passionis bibit ?
Lignum Crucis, etc.
Tout en larmes, Sion répète Les tristes lamentations ,
Car il n’est, en ce jour de fête, Aucun pèlerin qui s’apprête A réaliser du prophète Les divines prédictions.
Or, malgré cette prophétie.
Malgré la foi que le Messie A jadis promise à Sion,
Pas un vengeur qui nous rallie * Dans ces lieux où s’est accomplie Notre sainte rédemption.
O sainte Croix, etc.
Voilà tout ce que l’on sait de Bertère ou de Bertier , car on n’est même pas bien sur de son nom. Les uns le font archidiacre de Cambrai, les autres familier de Guillaume de Champagne, archevêque de
LES HOMMES ILLUSTRES DE l/üllLÉANAIS.
Reims, d’autres enfin conseiller du roi d'Angleterre Henri II. Qu’importe après tout, et puisque quelque chose a survécu de cet humble clerc d’Orléans , mieux vaut encore que ce soit une de ses œuvres , si modeste qu’elle soit, qu’un de ces noms obscurs que les biographes scrupuleux se transmettent de siècle en siècle, sans pouvoir leur donner la gloire, qui, pareille au soleil, ne tire sa lumière que d’elle-même.
MATTHIEU DE VENDOME, abbé de saint Denis , régent du royaume
de France.
Lorsque saint Louis passa en Afrique, pour y combattre une seconde fois les infidèles, il choisit Matthieu de Vendôme pour un de ses exécuteurs testamentaires et l’établit régent du royaume, avec Simon de Nesle. Matthieu de Vendôme était alors abbé de Saint-Denis. Si l’illustration de sa naissance suffit pour l’élever h cette dignité , son mérite et ses vertus justifièrent cette faveur, et les annales de l’abbaye de Saint-Denis n’en parlent qu’avec éloge. Il prit un grand soin du spirituel et du temporel de son monastère et fit achever cette élégante basilique , témoin glorieux de tant de souvenirs. Que d’orages déchaînés depuis sur cette nécropole de nos rois ! La révolution a profané les tombeaux de Saint-Denis et la foudre a naguère découronné l’édifice de sa flèche élancée. •
Matthieu de Vendôme fut plusieurs fois sollicité de quitter la crosse abbatiale pour de plus hautes dignités. Il fut élu évêque d’Evreux , puis archevêque de Tours , mais son humilité ne put jamais consentir à abandonner le cloître pour se charger du pesant fardeau de l’épiscopat. C’est cet illustre abbé qui fit renfermer dans un magnifique reliquaire d’or, enrichi de pierreries, le chef de Saint-Denis, l’apôtre des Gaules et le premier évêque de Paris. Ce reliquaire est une des plus belles pièces du trésor de l’abbaye de Saint-Denis.
Matthieu , ayant appris la mort de saint Louis, écrivit à Philippe , son successeur, en son nom et en celui de Simon de Nesle, son collègue, pour le suppljer instamment de revenir au plus tôt en France prendre possession de son royaume. Cette lettre contient un éloge
admirable de saint Louis. Il y dit que « les Français, entre tous les « peuples , sont attachés à leur roi par les liens d’un amour dont on « ne peut rompre l’union. » il est à regretter qu’un grand nombre il’autres lettres, écrites par Matthieu de Vendôme, pendant sa régence, n’aient pas été conservées , ou du moins publiées.
Philippe-le-Hardi lui continua la régence, après la mort du roi son père , et le fit son ministre lorsqu’il fut retourné en France. Mais l’abbé de Saint-Denis ne s’en montra que plus indépendant, et il maintint les privilèges de son abbaye avec une intrépidité parfois opiniâtre. Cela parut surtout h la cérémonie des obsèques du roi saint Louis. Philippe-le-Hardi , accompagné de toute sa cour et du clergé de Paris, se rendit h pied de Notre-Dame à l’église abbatiale de Saint-Denis , jmrtant sur ses épaules le cercueil qui renfermait les ossements de son glorieux père. La tradition ajoute que les sept pyramides, élevées depuis sur le chemin de Paris à Saint-Denis, marquent les endroits où ce prince fut obligé de s’arrêter pour se reposer. La pompe funèbre s’avança jusqu’à Saint-Denis avec l’appareil le plus frappant et le plus édifiant de la douleur et de la piété. En arrivant à l’abbaye , on croyait trouver l’abbé et ses religieux disposés h recevoir en cérémonie les précieuses reliques ; mais quel ne fut pas l’étonnement du cortège royal lorsqu’il trouva fermées les portes du monastère ! Matthieu de Vendôme ne voulait pas que l’archevêque de Sens et l’évêque de Paris, qui accompagnaient le convoi, entrassent dans son église revêtus des habits pontificaux , de peur de porter atteinte aux immunités de l’abbaye , qui ne dépendait que du Saint- Siège et ne reconnaissait point la juridiction de l’ordinaire. L’inflexible abbé refusa toujours de faire ouvrir les portes. Il fallut que les deux prélats reculassent jusqu’aux limites de la seigneurie abbatiale pour y quitter les marques de leur dignité , et, pendant ce temps, Philippe et toute la cour eurent la patience d’attendre à la porte jusqu’au parfait accomplissement de ces impérieuses formalités. « Ce sont là « des choses, dit le P. Daniel , qui se souffrent en de certaines con- « jonctures, et dont on est surpris; Vély ajoute scandalisé , en d’au- « très temps. »
.Cette inflexible opiniâtreté de l’abbé de Saint-Denis n’empêcha pas qu’il n’eîit toujours la faveur et la confiance du roi Philippe-le-Hardi,