Les hommes-oiseaux --
Les hommes-oiseaux constituent une fraction de Vhumanité encore peu connue du public. Leurs mœurs et coutumes comportent certains usages curieux dont il ne faudra pas s étonner.
Par contre les hommes-oiseaux ont de nombreuses similitudes avec les hommes ordinaires, notamment en ce qui concerne les défauts.
L'ornithologie sommaire qui va suivre concerne particulièrement :
Jojo r'', Roi de l'Air, personnage philosophe et débonnaire. La princesse Déco, sa fille, petite personne coquette, mais perspicace; Coco le boujfon et Moto, mécanicien aussi avisé que sans scrupule.
Au deuxième plan se trouvent Dico, Vérudit conseiller du Roi; le mathématicien Pipo ; Schako, le brav' général ; Dodo, le juge somnolent et préçaricateur ; enfin M. Abraham Domisoldo.
Il n'y a pas de troisième plan.
Au quatrième plan figurent, estompés dans la brume du lointain : Bobo, le docteur; Veto, le gendarme; Laçabo,la çieille bonne; quelques autres comparses plus vagues encore et des silhouettes de gens connus.
Contrairement aux usages, le traître a un rôle sjympathique.
A la fin la morale paraît être récompensée.
Au cours d'un rêve entremêlé d'instants de lucidité, le roi Jojo V^ entrevoit le moyen d'agrandir son royaume de Jojoïe sans nuire à ses amis les souverains du voisinage.
Il fait chaud.
L'air bout.
Le thermomètre centigrade est congestionné. L'apoplexie guette son aorte écarlate.
Du sol, montent des vapeurs sèches qui tremblottent au miroitement du jour.
Parfois d'imperceptibles fumées s'élèvent ainsi au-dessus de la flamme des bougies!
Les mouches bourdonnent avec lassitude.
Du sein des simples, s'exhalent les haleines brûlantes des parfums.
Les feuilles se recroquevillent, les pétales des fleurs sont ternis, les pistils, moites.
La terre, craquelée, ressemble à un jeu de puzzle ; elle s'écaille comme un vol-auvent cuit à point.
Toute la Nature est anéantie.
Le roi Jojo également.
Dans le jardin privé du Palais, à l'ombre d'une tonnelle, au bord d'une source artificielle et tarie que surmonte un faune de bronze, le roi Jojo essaie de faire sa sieste quotidienne.
Mais la chaleur l'incommode ; étendu sur sa bergère d'osier, le roi Jojo donne l'illusion d'une éponge saturée qui, suspendue dans un filet, ferait sous elle; car Jojo, obèse, transpire et ne maigrit point.
— Rien n'est pénible , pense- t-il , comme d'être gros, surtout lorsque l'été commence.
Il redoute de grossir encore, car, en dépit de sa rudimentaire instruction, le roi Jojo sait que la chaleur dilate les corps.
Jojo se dit à ce propos :
— La meilleure preuve, c'est que les jours augmentent dès le printemps et ne diminuent qu'à l'entrée de l'hiver.
Si seulement son royaume, en vertu
de la même loi physique, pouvait augmenter !
Le royaume de Jojo est en efî'et petit; tout petit, petit; il est borné au nord par
une route vicinale; au sud par un ravin. Le champ d'un voisin le limite à Test et, du côté de l'occident, se trouve un bois taillis, à la lisière duquel se dresse un écriteau : « Défense d'entrer. »
Le peuple de Jojoïe est prolifique, car bon reproducteur et par suite, nombreux; les pires complications diplomatiques surgiraient, si, d'aventure, le roi Jojo s'avisait de vouloir agrandir son royaume par le procédé des conquêtes. Il n'y songe d'ailleurs point.
A la vérité, les lacs, ruisseaux, rivières, montagnes, futaies, carrières de Jojoïe représentent du terrain de perdu; mais, d'autre part, cet éclectisme géologique constitue, avec l'inconvénient, le charme et l'attrait du royaume de Jojoïe.
Situation inextricable.
La chaleur accablante plonge Jojo dans une condition intermédiaire entre l'éveil et l'assoupissement.
Il passe successivement et alternativement de l'anéantissement du sommeil à la ' pleine lucidité.
. . . Grâce à l'inlluence d'un zéphyr, Jojo s'endort pourtant et, comme sa conscience est en paix, il vv\o
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Il rêve d'ondes pures et envie leur fraîcheur. Il souhaite d'être de l'eau fraîche!
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Soudain le ciel s'ouvre : Dieu le Père apparaît entouré des archanges et des bienheureux.
Le vœu de Jojo est exaucé, comme jadis le fut celui de Joël, humble cantonnier, casseur de pierres.
Jojo est un beau fleuve qui coule, majestueux, paisible entre des rives ombragées.
Mais le zéphyr s'enfuit, la chaleur revient; Jojo souffre.
D'abondante rivière, le voici devenu petit ruisseau éparpillé sur un lit de cailloux.
Petit ruisseau qui implore un verre d'eau; sorte de Manzanarès auquel Alexandre Dumas proposait la charité d'un fond de carafe.
Le roi Jojo tressaille à l'idée que semblable insulte pourrait lui être adressée.
Il s'éveille, le ciel se ferme.
Jojo se rendort en pensant à la neige.
Le ciel s'ouvre : Dieu le Père apparaît, entouré des archanges et des bienheureux.
Jojo devient un bonhomme Noël des plaines de la Sibérie : sur un tapis d'éclatante blancheur il repose, tel un poussah sans jambes, aux bras trop courts et avec, entre les deux épaules, une boule de neige pour tête.
Des enfants tapageurs, coifïés de bonnets d'astrakan, viennent et le houspillent.
Ils lui modèlent un nez grossier avec une pelle et lui percent des yeux exagérément profonds, avec le manche d'un balai.
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Jojo s'éveille, le ciel se ferme.
Jojo médite sur ce rêve douloureux.
Ainsi parfois les mauvais esprits du royaume de Jojoie, ridiculisent son effigie en place publique, bafouant Sa Majesté sous les espèces d'un mannequin de paille,
lacérant ses portraits populaires destinés aux parloirs des écoles et aux bureaux des ministères.
Jojo s'endort en voulant être invulnérable.
Le ciel s'ouvre : Dieu le Père apparaît, entouré des archanges et des bienheureux.
Jojo est le reluisant bloc de glace qui demeure éternel autant que respecté dans le voisinage des Pôles.
Jojo apprécie l'attrait qu'exercent les régions boréales sur quiconque souffre de la canicule et déplore Tinutilisation de ces immensités perdues où son peuple serait si bien à son aise.
Car Jojo est un bon roi qui veut son propre bonheur tout d'abord, comme c'est justice, et subsidiairement, celui de son peuple, ce qui est humain.
Mais un cauchemar survient.
Auguste bloc de glace, Jojo se voit cahoté dans une horrible hotte et dépecé au gré des ménagères.
Jojo s'éveille, le ciel se ferme.
Être marbre !
Marbre, il le sera un jour, plus tard possible. Après sa mort, le peuple de Jojoïe, au cours d'orgies extravagantes mêlées de deuil,
inaugurera sa statue sur la Promenade.
La mémoire de ses ancêtres fut ainsi perpétuée. Le sort de Jojo est à l'avance irrémédiablement réglé de même et Jojo s'attendrit à l'idée du ciseau, expertement guidé, qui tracera dans le minéral noble les fossettes de ses joues et les replis de ses mentons.
Oh! la gloire d'être le ciseau, meurtrier sans doute, mais aussi, créateur !
Ce qui d'ailleurs plaît surtout à Jojo, vu la température, c'est qu'il serait un ciseau froid!... Mais le métal s'émousse, réformé il se rouille, se couvre de pustules, propage l'épidémie...
Ah ! l'effroyable calamité dans un royaume^ aussi petit que la Jojoïe !
Etre microbe !
Microbe, invisible, impalpable, insensible! Hélas î les microbes n'ont-ils pas aussi leurs misères ?
Être le feu qui purifie tout !
— Remède homéopathique contre la chaleur... évidemment, pense le roi Jojo; mais c'est une bien précaire théorie que ne confirme point encore l'expérience.
Au surplus, toute éventualité de feu contrarie Jojo qui, précisément, est en difficultés avec sa Compagnie d'assurances à propos d'une prime non acquittée.
Jojo n'aime pas à songer aux choses qui l'ennuient.
Il se rendort. Le ciel s'ouvre : Dieu le
Père apparaît, entouré des archanges et des bienheureux.
L'imagination de Jojo, féconde, se donne libre cours.
Jojo, en extase, rêve que son corps, devenu impondérable, vagabonde à travers rinfini, comme vagabonde son esprit.
Mais que se passe-t-il ?
Jojo s'éveille tout à fait. Le ciel se ferme définitivement.
L'auguste lèvre supérieure de Sa Majesté est chatouillée par le contact d'une matière subitement chue.
Elle adhère.
Une odeur méphitique s'en dégage et persiste.
Sous la peau ruisselante de Jojo court un grand frisson d'émoi.
C'est un attentat criminel du bon peuple ! Les pauvres rois de notre époque sont si menacés !
Mais en levant les yeux Jojo se rassure.
Ce n'est pas un attentat.
C'est un oiseau qui vient de s'oublier.
Jojo dit :
— Les oiseaux en général manquent d'éducation, mais ceux de la tonnelle sont assurément les plus incongrus que je connaisse. Les moustiques, pucerons, larves, chenilles, bien que d'espèces plus primitives, me respectent mieux!
Le coupable est un vieux merle borgne presque chauve et chichement emplumé.
Il oscille avec indifférence au bout d'un rameau et, lorsque Jojo souffle impétueusement pour chasser de sa lèvre la nauséabonde matière, le merle s'en va.
Le roi Jojo, véhémentement courroucé, souhaite de le poursuivre afin de châtier son insolence, mais comme il est éveillé le ciel ne s'ouvre plus pour exaucer son vœu.
Toutefois, Dieu le Père suggère à Jojo une succession d'idées inattendues, inespérées et séduisantes à broder sur ce thème : être oiseau !
Jouir de l'espace, aller, venir, monter, f^(j>>
descendre, ignorer la pesanteur, ne plus trébucher dans les ravines, ne plus avoir d'escalier à gravir
Uâme poétique de Jojo agrandit le débat. Être oiseau!
Jojo voit son peuple jusqu'alors comprimé dans rétroitesse des frontières, s'élevant librement au-dessus des immeubles et même des monuments publics.
Il se dit :
— Hélas ! mon royaume de Jojoïe enclavé dans d'autres royaumes, ne saurait s'accroître en surface; au demeurant, mon oncle de Germanie, mes cousins du Parlement des Gaules, notre petit camarade d'Ibérie, n'y consentiraient pas, et je n'ai point d'armée exercée au métier de la guerre.
« Mais si la Jojoïe ne peut grandir en largeur, il nous est loisible de l'augmenter par le moyen de l'altitude.
« Jusqu'oti ne monterons-nous pas, si d'aventure les sujets de Jojoïe deviennent des hommes-oiseaux? »
Le roi Jojo est si content de son idée qu'il ne pense plus à la chaleur.
Il échafaude des projets basés sur la plus saine logique.
Le roi Jojo se dit en outre :
— Maintes fois, pour me procurer de l'argent en ne lésant les droits sacrés de la propriété que dans la plus faible mesure, n'ai-je pas vendu à d'audacieux capitalistes
la licence de creuser dans le sol des galeries immenses où ces entreprenants vont chercher des métaux précieux?
« Les lois qui limitent la hauteur des maisons sont muettes en ce qui touche la profondeur de leurs fondations et le nombre d'étages de caves dont on peut les doter.
« Je pourrai donc, procédant par analogie, céder à des spéculateurs solvables, en échange d'actions d'apport entièrement libérées, ou mieux encore, contre espèces ayant cours, des tranches du ciel, des cubes de firmament !
« Ah ! la jolie découverte en vérité que je viens de faire, et comme il était simple d'y penser!
« Je châtierai mes conseillers de n'avoir
pas imaginé cette admirable façon d'accroître mon royaume de Jojoïe. »
Le roi Jojo, dans une béatitude parfaite, demeure étendu sur sa bergère d'osier, les mains jointes autour de son abdomen.
Ses yeux ravis considèrent à travers le feuillage de la tonnelle sous laquelle il repose, l'azur, que les Banques d'État vont, sans doute bientôt, détailler aux enchères.
Ah! la superbe affaire et la bonne solution pour parer à l'exiguïté du territoire !
Déjà Jojo voit, placardées aux murs, de merveilleuses affiches, mentionnant en gros caractères, sous Fécusson royal :